‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 2)Chapitre 39 sur 59 · PUVIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

PUVIS DE CHAVANNES

A LA SORBONNE (i)

Un Homère qui n'a pas dans.ses yeux éteints la lumière intérieure des cécités divines, et dont le ^ Chantej déesse^ la colère d'Achille ^ ne sortira jamais du geste d*aveugle déjà vu aux marches d'un parvis; un Archimède porte-balle, une République essayant d'être sérénissîme et dont le Bucentaure doit être un bateau-lavoir; d'autres encore qui pourraient être Richelieu, Pascal ou Descartes, et sauf un Lavoîsîer, où se devine la pensée tout autant que la rage, ce qui est sculpté rappelle de si loin la sculpture que la niche vide devient la révélation d*une beauté inconnue. Aux voûtes^ dans la demî-ombre d'une lumière de salle d'attente, quelques dames des environs dans le plus simple appareil personnifiant le Droit, la Médecine, T Astronomie; des tribunes sombres; du noir, de Tor^ on ne sait quoi de heurté et de triste. Un monument fait de souvenirs heureux, de choses çà et là empruntées; mais trop grand, trop pompeux, ayant à Tintérieur surtout cet aspect d'opéra à grande allure qui marque au coin Tarchitecture moderne et qui est sans endroits recueillis invitant à la méditation. 11 semble que la science aura peine à se complaire à si grand fracas; c'est le « trop grand a particulier à toute basse époque^ et c'eût été miracle que la nôtre y échappât. C'est d'ailleurs rédifice convenant le mieux à la foule à demi-savante; et Tarchitecte a écrit là une page précieuse pour les historiens futurs, jamais la transition ou la décadence n a été mieux traduite, et ceux qui plus tard sauront lire l'affinité des pierres avec la date qu'elles portent^ lui sauront certainement gré d'avoir été si habile interprète. De même pour un petit Richelieu qui se perd dans le fond d'une fresque, quand Tavant-plan se trouvent des sacs de plâtre et des tignasses de ousins* Un Philippe de Champaigne eût fait un superbe groupe

- Un ccriteau placé au-dessus de la petite porLe qui donne sur la rue Saî atones défend d'entrer sous peine d'expulsion. Que M, Nénot Tarcbitccte p arme cette indiscrète cfiraction.

?îoUS d'AiU

1$ Novembre 1B90. — N^' 9»

i8j notes d'art et D\JlRCHÉOLOGlE

de la hautaine figure dti cardinal fondateur assisté du recteur et des doyens des quatre facultés ; maïs on comprend les choses aujourd'hui d'une façon toute nouvelle ; on ne met plus le cœur à droite comme Sganarelle» — on est trop savant pour cela, — mais il est bien certain que les têtes sont un peu à Tenvers.

On aurait d'ailleurs mauvaise grâce à en être surpris ; par ce temps du nombre souverain j il est de toute logique que» dans la Sorbonne, ce soit les maçons qui occupent le premier plan des fresques et que Richelieu se perde dans la brume ; et c'est justement cette façon d'interpréter un pareil sujet qui en fera Tintérêt pour aider plus tard à comprendre la bizarre fin de ce siècle. — Il faut avouer que ceux-là seront bien déroutés qui verront sur la muraille voisine un ministre éphémère, en son petit habit noir^ posant la première pïerre delà Sorbonne actuelle; mais bien au premier plan, lui» bien en lumière; de maçons, point- Mais si grande est la malice des choses que la postérité se rappellera toujours Richelieu , et que le peintre ne saurait sauver de Toubli celui dont la Picardie elle-même ne se souviendra plus, et qui était venu d' Amiens pour être ministre.

Qui saurait aujourd'hui le nom du médecin qui enseigne dans la leçon d'miatûmiCi si elle n'était de Rembrandt?

Eh bien, quelque chose vous sauvera de roubli : vous serez comme ces pages rapidement feuilletées et à peine parcourues, quand on cherche en un livre le passage aimé. Ceux qui nous suivent et d'autres encore qui forcément passeront devant vous, peut-être vous feront Taumône d'un regard en allant vers le grand hémicycle où se déroule la fresque du maître synthétique. L'Homère des mauvaises rencontres lèvera toujours son bras dans un geste inutile, et on pensera que dans « Le bois sacré cher aux Arts et aux Muses t la femme au front lauré élève aussi son bras^ et que son geste chante si bien, qu'il vous semble entendre les paroles ailées s'échapper de sa bouche. On passera devant l'homme creusé par la phtisie que Laennec écoute ; sa souffrance toute physique fera penser à la douleur toute morale et chrétiennement résignée de *l Pauvre pêcheur », trjst seul en son bateau sans voile sur l'estuaire d'un fleuve aux eaux c* sinthe, Abélard enseignant sur la sainte colline; un petit saint 7 mis là sûrement pour montrer la dégénérescence de nos concept en histoire; Pascal et Descartes causant sur la place Royale, se di

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sans doute qu'ils doivent plaindre celui qui les a ainsi représentés, qu'ils ne sont pour rien dans le peu d'attrait que la Religion et la Philosophie semblent avoir pour les peintres* Laissant Descartes en sa Hollande, il y aurait eu cependant une chose intéressante et jolie à faire ; Pascal sous les ombrages de Port-Royal des champs ; une chose qui rappellerait Tasile des lettres tel qu* on peut le rêver j loin du bruit du monde, qui aurait fait contraste avec le palais pompeux de la nouvelle Sorbonne> et qui eût fait songer à ^ I^'inspiration chrétienne » où, dans un cloître de Toscane, les premiers Florentins retracent aux murailles tout ce qui est en leurs cœurs et fait la joie de leur vie, pendant que la lampe brille doucement devant la sainte image, et que la campagne aux mornes cyprès s'enveloppe de Torabre et du mystère des soirs.

Depuis la Renaissance, les artistes ont toujours sauvé les républiques en danger de mourir sans histoire ; la statue qui représente la nôtre fera penser qu'en face d'elle, au centre de la grande fresque, se trouve la très sérénissime Sorbonne ayant ses deux mains qui se croisent sur ses bras. La symbolique figure est dans la clairière d'un bois sacré, assise sur un bloc de marbre p A ses côtés, sont deux génies porteurs de palmes et de couronnes, hommage aux vivants et aux morts glorieux. Derrière elle, se déroule le grand bois dans une ondulation lente de cirque, épousant la forme de la muraille sur laquelle il se déploie, continuant et complétant ainsi les lignes de Tarchîtecture. Ce grand aspect de la grande campagne est une des plus heureuses trouvailles du maître, c'est l'immense cadre qui pouvait seul enserrer sa vaste et belle conception. Les peintres d'autrefois, les italiens de l'âge d*or et plus encore les quatrocentistes eussent rappelé quelques lignes empruntées au monument pour qu'il n'y eût pas de transition brusque entre la pierre et la surface peinte : ici, un sentiment profond de la nature supplée à tout, des arbres dans une symétrie relative divisent la trilogie ; d'autres sont comme des colonnes derrière la figure principale, et devant eux s'avance l'Eloquence toujours jeune, au geste prompt j au manteau flottant» johe comme une statuette grecque, d'un i très spécial au maître. Du rocher, de ce morceau de Pentélxque - lequel est assise la Sorbonne personnifiée, s'écoule la source vivî- ,te ; la jeunesse s'y abreuve avidement, la vieillesse aux mains mblantes y fait remplir sa coupe, et cette figure du vieil homme

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est entre toutes une des plus belles; on seat très bien qu'entre la coupe et les lèvres les mains tremblantes du vieillard vont laisser s'épandre la moitié du vivifiant breuvage qui retombera dans la source j comme le symbole de Texpérience des sages dont les jeunes profitent pour la répandre à leur tour. Et au-dessus du grand cirque à la courbure lente j le ciel est de l'or des divines lumières, la source qui s*épanche est ie miroir du ciel, La poésie biblique semble se dire un psaume et oublier qu'elle fait partie du groupe des figures diverses de la poésie, dont Tune, qui a des lauriers se mêlant à ses tresses^ est à demi -couchée dans une pose de quiétude parfaite près de la source d*or.

A droite, la Science ; la Mer et la Terre qui lui offrent leurs richesses ; la Botanique avec sa gerbe de plantes; la Géologie, robuste, en cheveux gris qui ne blanchiront pas, est appuyée sur un fossile; la Fable au manteau constellé de chimères a le corbeau flatteur sur son épaule gauche, à ses pieds un délicieux enfant tient la lime, à laquelle s enroule le serpent, symbole de Tenvie qui s*usera sur la gloire du maître; les deux génies de la Physiologie tenant, l'un un flacon, l'autre un scalpel; la Physique entr'ouvrant ses voiles devant un essaim de jeunes gens qiu se vouent à son culte en lui offrant comme prémices de leurs travaux la flamme de rélectricité ; à Tombre d un bosquet, la Géométrie figurée par un groupe absorbé dans la recherche d'un problème.

A gauche, la Philosophie et l'Histoire : la Philosophie représentée par la lutte du spiritualisme et du matérialisme en face de la mort; Tun confessant sa foi dans un élan d'ardente inspiration, Tautre démontrant sa pensée par Tétudedela fleur, image des transformations successives de la matière; THistoirc interrogeant les antiques débris du passé exhumés sous ses yeux.

Voilà ce qu'a retracé Puvîs de Chavannes au grand amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne* Et sera bien à plaindre celui qui place sous la fresque s'adressera à un auditoire qui, la regardant, oubliera de Pentendre; le maître fait chanter les murs» et quand sera plein cet amphithéâtre de trois mille places» combien, venus pour éc^ professeur aux dissertations abstraites, emporteront en eu:- ^^ sans doute ils n'étaient pas venus chercher, et tout surpris sen* cet apaisement inconnu que ne donnent pas les savantes parole^

NOTES d'art et D'ARCHÉOLOGÎE iS^

H fallait bien que, nous aussi, nous eussions notre consolateur^ quelqu'un qui pût plaider pour nous auprès des arts passés, et montrer à notre vieux monde qui s 'ennuie de Texact une des formes du vrai ; quelqu'un quî^ passant par ses yeux, put aller à son coeur. Et il est à remarquer que le matérialisme officiel et la grossièreté de Vanalyse auront été de ce monde en même temps que la renaissance d'un certain mysticisme^ la résurrection de Jeanne d'Arc et le triomphe définitif de l'art abstrait et synthétique de Puvis de Chavannes,

L'hostilité du nombre est une consécration : cette hostilité, il l'aura eue terrible, acharnée, imbécile. L'art est Tapanagfe d'une élite qui traduit les sentiments de la foule avec des moyens qu^elle ne comprend pas, la vérité trop grande du symbole échappant toujours à ceux qu'il symbolise. De synthétique qu'il doit être, l'art est devenu analytique, plus compréhensible à tous peut-être, mais il s'est menti à lui-même et n'est plus de l'art. Il a suivi la science au lieu de la précéder ; il a ramené ses ailes au-dessus de sa tête pour se faire de Tombre et mieux voir dans Tobjectif ; il oublie qu'il vit d'éternité et qu'il meurt d'analyse; que» si les yeux regardent, c'est le cœur qui voit, et comme il est la haute expression de tous et que tous ont fermé leurs cœurs, il a fermé le sien. Il languit, notre art, et peut-être il se meurt, étouffé par tous ceux qui en font, bien plus encore que par ceux qui croient l'aimer et le comprendre- Comme la femme, il doit rester mystère ignoré de la foule ; rares doivent être les élus pouvant laîmer et en souffrir.

Et le maître aura été parmi les plus beaux des élus; il a eu la sérénité des nobles attitudes et des beaux gestes, il a eu la vision de l'antique . C'est un renaissant, le dernier peut-être, un renaissant venu tard au déclin de ce mouvement qui semble enfin fini, et c*est pour cela qu'il résume et qu'au lieu de dire les petites choses il chante les grandes idées. C'est pour cela que, s'il a vu les blanches cavalcades aux bords de la mer d'Ionîe, et les premiers phocéens, et les femmes heureuses aux rives de « Doux pays », il a senti aussi la repentante ileur de a L'enfant prodigue » s'accusant le poing sur la poitrine, nsfiguré au milieu de ses pourceaux qu'il ne voit plus, les yeux 3În3 de sa résolution, perdus dans un bonheur possible. Il a mis sur :rtains de ses visages le calme et le souci des évêques d'autrefois envus sur des pierres tombales, et je sais quelqu'un au grand cœur

pur qui n'osait rester longtemps devant la « Décollation de saint Jean » , craignant de manquer de respect.

Notre école moderne lui doit un sentimetit de la nature qu elle n'avait fait qu'entrevoir jusqu'ici ; aucun de ceux, parmi les peintres qui ne s'appliquent qu'aux arbres et au cîel, n'avait donné comme lui Tirapression sereine du grand air et des grandes campagnes. Il a pour cela le don du souvenir que les ans n'effacent pas, et c'est ainsi qu'après bien des années il a revu les cyprès de Toscane avec une intensité si pénétrante de vérité et de mystère^ que Tesprit s'égare par delà la colline qui domine le cloître, et que Dante y suivrait les pas

de sa Béatrice en robe rouge.

Aman Jeak-

LE «PASSIONSSPIEL ^ D^OBERAMMERGAU

(2^ lettre,)

A Monsieur E, B,, secréiatre des Notes d'Art,

Nancy ^ 2 octobre 1890.

Mon cher ami,

Grâce à vous, je finirai par où il aurait fallu commencer, Avar vous donner, au sortir mdme du Passtonsspî'el à'OheTdxamevg^u, appréciation générale de la représentation, j'aurais dû, dites-vivous en envoyer un compte rendu détaillé. Pardonnez-moi moi

bli.,, très volontaire. Depuis six mois j'avais tant entendu parler et parlé moï-mêrae du Passwmspieij j*en avais parcouru tant de fols le ^ livret, j'en connaissais si bien d'avance les moindres tableaux, que je pensais que tout le monde dût être aussi bien instruit que moi à ce sujet. Je croyais donc n'avoir rien à vous apprendre,

Vous m'assurez que je me trompais. Je veux bien avoîr Tair de vous croire, et je vais essayer de satisfaire votre prétendue curiosité- C'est presque déjà de l'histoire ancienne que je vais vous raconter. Dimanche dernier avait lieu la dernière représentation, et les journaux de Paris rapportent que Joseph May cr a été ce jour-là Tobjet d'une touchante manifestation de la part des autres acteurs. Il Tavait bien méritée*

Comme vous le savez, les représentations avaieat lieu régulièrement tous les dimanches. Deux ou trois cependant furent placées ea semaine. De plus, Taffluence fut parfois si considérable qu'on dnt donner^ le lundi, un certain nombre de représentations supplémentaires pour les personnes qui n'avalent pu trouver de places la veille*

C'est le dimanche que j'assistai au PasstomspzeL Dès la veille, à six heures du soir, trois coups de canon, faisant résonner les échos de la vallée, annoncèrent le commencement de la fête. Un peu plus tardj la fanfare du pays, qui devait constituer Torchestre du lendemain, parcourait les rues de la bourg^ade, escortée des pompiers, dont l'allure martiale et raide suffisait à rappeler dans quel empire nous étions, Dans le cortège, quelques longues barbes et des chevelures bouclées signalaient des acteurs du lendemain.

Dès la première heure, le dimanche, nouvelle salve de canon, nouvelle promenade en musique, auxquelles s'ajoute ta joyeuse somierie des cloches de l'église. A six heurer^, celle-ci est pleine. Des messes se succèdent à tous les autels. La plupart des visiteurs veulent remplir leur devoir de chrétiens.

Enfin, à huit heures, le vaste théâtre est rempli au moment où les

trois coups de canon jouent le rôle des coups de marteau traditionnels*

' 'orchestre prélude, puis le chœur fait son entrée* Le coryphée

nonce que le sacrifice du Calvaire va expier et racheter ta faute du

iradis terrestre.

Alors le rideau s'ouvre et lepremier tableau vivant apparaît. Adam : Eve sont là, terrifiés à la vue de l'Ange qui, brandissant d'une main

rH^ NOTES d'art ET d'ARCHEOLOGIE

son épce étincelante, et leur montrant de Tautre le ciel, les chasse du paradis.

Le rideau se ferme et, bientôt après s' ouvrant de nouveau, laisse voir au fond du théâtre une grande croix au pied de laquelle quelques personnages agenouillés adorent dans le plus profond recueillement. Ces deux tableaux, qui montrent la Chute et la Rédemption, produisent une profonde impression et provoquent un soupir d'admiration- Ensuite commencent les scènes de la Passion*

Dès que le chœur s*est retiré, on entend les cris de joie de la foule, qui paraît bientôt dans les rues de Jérusalem, et remplit la vaste scène tout entière. Hommes, femmes, vieillards, enfants, étendent leurs vêtements, agitent des branchages et poussent des cris de joie* Us entourent le Sauveur monté sur un âne. A ce moment la scène du milieu s*ouvre, et on voit Tintérieur du Temple, occupé par des marchands et des acheteurs. Jésus, saisi d'indignation, prend une corde, renverse les tables et les comptoirs, et chasse les vendeurs, qui reviennent peu après le départ du Sauveur, en demandant vengeance. Nathanaël leur conseille de porter leurs plaintes devant le grand Conseil,

Dès lors, Taction est engagée, et, par une heureuse inspiration, le ressentiment des marchands va poursuivre sans relâche le Sauveur devant toutes les juridictions et s'ajouter à celui des Pharisiens et des scribes pour demander et obtenir sa mort.

Joseph est vendu par ses frères. Deux d'entre eux plongent le regard dans la citerne où il a été jeté, tandis que les autres concluent le marché. « C'est ainsi, chante le chœur, que cette race homicide est altérée du sang du juste* »

Le grand Conseil est assemblé* Sur Tinvitation de Caïphe, Nathanaël expose le sujet de cette réunion extraordinaire : Jésus est entré à Jérusalem en triomphateur; il veut se faire proclamer roi* Il faut pn dre à son égard une résolution immédiate.

On introduit les marchands du Temple, qui font entendre leu griefs. C'en est fait, il faut soulever le peuple tout entier contre Galiléen.

Je vous aï parlé dans ma première lettre de la façon dont Caïphe et Nathanaël soutiennent leur rôle, et je ny reviens pas. J'ajoute seulement que le grand Conseil est admirablement composé. Il y a là quelques types de vieux juifs qu'on ne saurait oublier. Us opinent du bonnet avec le plus grand naturel. Les marchands, en particulier j ont su mettre sur leur visage la rapacité et Tamour du gain qui sont le caractère de leur race,

Le jeune Tobie embrasse tendrement sa mère au moment de la quitter. Près de lui, Tange Raphaël contemple la scène.

Puis répouse du Cantique, entourée de ses suivantes, pleure l'absence de son bien-aîmé. C'est Tannonce de la douleur de Marie quand son divin Fils l'aura quittée.

Noua sommes ensuite à Béthanie, Jésus s'avance, accompagné des douze apôtres, et leur annonce qu'il va souffrir sa Passion, mais ils ne le comprennent pas.

C'est alors que Simon les fait entrer dans sa maison et les fait mettre à table. Lazare et Marthe sont là, ainsi que Madeleine, qui verse du baume sur la tête et sur les pieds du Sauveur, Judas blâme hautement ce qu'il appelle une prodigalité inutile.

Au moment où Jésus va sortir de la maison de Simon, sa très sainte Mère paraît avec ses compagnes, Alors a lieu celte scène déchirante dans laquelle le Seigneur annonce à Marie ses souflfrances et lui prédît qu'elle partagera avec lui le combat et la victoire,

Assuérus repousse l'orgueilleuse Vasthi pour élever Esther à sa place. De même Dieu va rejeter son peuple pour faire avec un peuple meilleur une alliance éternelle.

Jésus, en route pour Jérusalem avec ses douze Apôtres, leur prédit

la ruine de la ville homicide. Puis il envoie Pierre et Jean en avant,

pour préparer la Pàque dans la maison qu'il leur indique. Judas mur-

re alors contre la pénurie dans laquelle le Sauveur va les abandon-

T, et le laisse s'éloigner avec les autres Apôtres pour continuer à

;haler ses plaintes. Arrivent les marchands qui l'engagent et le déci-

înt à livrer son maître au grand Conseil. Reste seul, le traître com-

mce à sentir le remords s'emparer de son àme.

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Deux tableaux vivants se succèdent. Quand le rideau s'ouvre, le théâtre est rempli d'une foule dans lallégresse. Moïse et Aaron dominent la foule, et la manne tombe du cïel.

Au second tableau, la même foule est dans l'attitude de Tadmiration déviant Ténorme grappe de raisin que deux Israélites apportent de la terre de Chanaan,

Dès que le chœur s'est éloigné, on voU sur la scène Jésus à table au milieu des douze Apôtres. La disposition est la même que dans le tableau de Léonard de Vinci, qu'on s'est attaché à reproduire aussi fidèlement que possible.

Jésus annonce à ses Apôtres que la Pâque qu'il va célébrer avec eux sera la dernière. Il dépose ensuite sa tunique, se ceînt d'un linge, verse de Teau dans un bassin, et lave successivement les pieds aux douze. Puis il prend le pain» le bénit, le rompt et le leur distribue* Il bénît ensuite le calice et le leur présente.

Toute cette scène est muette, accompagnée seulement d une douce et grave symphonie exécutée par Torchestre, Cela dure presque une demi-heure, et cette demi-heure ne paraît pas long:ue, 11 y a dans la démarche, dans les gestes, lattitude, les jeux de physionomie du Christ une telle gravité, une telle dignité, une majesté si incomparable, que toute 1 assistance, empoignée et fascinée^ est sous le charme. L emotion est à son comble; de tous côtés les yeux sont mouillés de larmes, et les poitrines secouées parles sanglots.

C^est alors que le Sauveur, revenu à sa place, annonce la trahison de Judas et le triple reniement de Pierre.

11 faut, après ces scènes émouvantes, quelques secondes aux spectateurs pour seremettre^ et c'est au milieu d'une agitation contenue, mais sensible que le chœur paraît de nouveau •

Les marchands Israélites achètent Joseph à ses frères, qui r^' d'eux vingt pièces d'argent.

Nouvelle assemblée du grand Conseil sous la présidence ti^ wa qui annonce que Jésus va être livré à ses ennemis. Judas est intr et saisit avidement les trente deniers qui lui sont comptés pour p'

rçi

sa trahison. On lui donne quatre soldats pour saisît le Sauveur quand il le leur désîg^nera. Le grand Conseil continue à délibérer, et c'est alors que Nicodème et Joseph d'Arimathîe se déclarent disciples de Jésus et se retirent. Après leur départ on décide, sur la proposition de Caïphej de chercher à obtenir de Pilate la condamnation de Jésus.

Adam, vêtu de peaux de bêtes, une bêche à la main, travaille la terre. Auprès de lui, ses enfants arrachent des ronces. Eve, assise, tient sur ses genoux son plus jeune enfant.

Ensuite Joab perce Amasa de son épée en même temps qu*îl lui

donne le baiser de l'amitié.

Alors a lieu cette magnifique scène du jardin des Oliviers, telle

que la rapportent les évangélistes* La douleur j Tangoîsse, la terreur

se peignent tour à tour sur le visage de Jésus jusqu'au moment où un

ange lui apparaît pour le consoler et le fortifier.

Judas arrive ensuite et livre le Sauveur aux soldats, à qui îl Tadé-

RiVné par un baiser. Le traître est de plus en plus sombre; il semble

* le contact de son Seigneur le brûle, et il se détourne aussitôt,

apable de supporter son regard et le doux accent de son reproche.

Avec cette scène finît la première partie du spectacle. L'immense

ditoire, en proie à une émotion profonde, se disperse rapidement

pour prendre un léger repas et se retrouver attentif et charmé lorsque le chœur rentrera en scène.

Le prophète Mîchée reçoit un soufflet pour avoir dit la vérité au roi Achab. Le Sauveur, lui aussi, sera outragé quand il aura répondu au grand-prêtre avec noblesse et franchise,

Anne paraît à son balcon, désireux de savoir si a Tennemi du Sanhédrin » est prisonnier. Nathanaël lui apprend que ses désirs sont satisfaits, au grand effroi de Judas, qui n'a pas voulu livrer son maître à la mort, et s'éloigne consterné. Jésus est amené et interrogé par Anne, ses réponses sublimes lui valent un soulflet. Il est emmené, tandis que Pierre et Jean passent, remplis d'incertitude et d'angoisse au sujet du sort de leur Maître.

Naboth est mis à mort, condamné par de faux témoins. Puis Job, raillé par sa femme et ses amis, supporte avec patience leurs injures.

Jésus paraît devant Caïphe; il est interrogé, condamné comme blasphémateur et emmené. Judas de plus en plus troublé, le suit pour voir le sort qui l'attend.

Quand le traître a disparu, nous assistons, dans une cour du palais de Caïphe, au triple reniement de saint Pierre.

Jésus est ramené par les soldats, qui lui bandent les yeux et lui tont subir les plus grossiers outrages.

Caïn, saisi par le désespoir, ne peut supporter la vue du cadavre de son frère Abel.

Judas voit que tout est perdu, que son maître n'a pas voulu, comme il y comptait, user de sa puissance pour se soustraire à ses ennemis, et qu'il n'échappera pas à la mort. Le traître se présente de nouveau devant le grand Conseil, jette au milieu de l'assemblée le prix H<* «a trahison et se retire en proie au désespoir.

Le conseil vient de décider que les trente deniers sérvirair l'achat d'un champ pour la sépulture des étrangers, lorsque J, comparaît de nouveau devant lui. Sa mort est décidée, et on va

NOTES D'ART ET D'ARCHÉOLOGIE *f^

mander au gouverneur romain ^ Pîlate» de faire exécuter la sentence avant la fête.

Judas reparaît dans une forêt. Son désespoir est à son comble, son agitation extrême. Dans un long monologue accompagné dVne mimique d'une vérité saisissante, on sent passer tous les sentiments qui torturent son âme. Nî emphase, ni déclamation, mais le déchirement progressif d'un cœur coupable et désespéré. On cesse de respirer jusqu'au moment où Judas, d*un geste saccadé, détache sa ceinture, la passe autour de son cou et en jette le bout sur une branche. A ce moment la toile le fait disparaître et le long frémissement qui succède au silence ému des spectateurs dure encore quand le chœur a pris place et explique déjà le tableau vivant qui va suivre. •

xr.

I^ prophète Daniel comparaît devant le roi Darius, auprès de qui

on Ta accusé.

Jésus est amené devant le palais de Pilate. Hésitations, résistances de ce dernier, qui ne trouve pas Jésus digne de mort et refuse de le condamner. Apprenant tout à coup que le Sauveur est Galiléen, il est heureux de se soustraire aux insistances du Sanhédrin en le renvoyant à Hérode, roi de Galilée, qui justement est venu à Jérusalem pour célébrer la fête.

Au milieu d'un temple rempli d'une grande foule, Samson secoue et brise une des colonnes derédifice,

Hérode, assis sur son trône, au milieu de sa cour, interroge à son tour Jésus et lui demande de faire un prodige en sa présence. Jésus garde le silence, et Hérode le traite de roi des fous. Il le fait revêtir d'un manteau blanc et conduire parmi la foule au milieu des rires et des quolibets des soldats, 11 refuse de le condamner, et le renvoie à Pilate.

Jeux tableaux vivants se succèdent. D'abord les fils de Jacob ntrent à leur père la robe ensanglantée de Joseph, leur frère. Puis raham, se disposant à immoler son fils^ en est empêché par un ange ' lui montre un bélier embarrassé dans des ronces.

Caïphe, Anne, le grand Conseil, les marchands, les soldats^ se retrouvent de nouveau avec Jésus devant le palais de Pilate. Ce dernier résiste encore, et finit par ordonner que le Sauveur soit fia* gellé selon la loi romaine. Les soldats s'en emparent^ le dépouillent de ses vêtements, rattachent à une colonne et le flagellent. Puis ils le couvrent d'un manteau de pourpre, lui mettent une couronne d'épines sur la tête, et dans la main un roseau en guise de sceptre, le saluent avec dérision, et enfin remmènent.

Le triomphe de Joseph, porté en litière au milieu des Egyptiens dans Tallégresse, puis la délivrance du bouc émissaire annoncent la condamnation à mort du Sauveur,

Anne, Caïphe et Nathanaël précèdent la foule qui fait îmiption de tous côtés siu: la scène qu'elle remplit bientôt tout entière ; ils excitent le tumulte, et tous réclament à grands cris la mort de Jésus et la délîvrance de Barabbas, Le bruit de la multitude attire sur son balcon Pilate, qui, devant l'insistance des Juifs, finit par leur accorder ce qu'ils demandent et signe Tarrêt de mort de Jésus*

A un certain moment de cette scène^ Jésus et Barabbas sont Tun près de l'autre, devant Pilate : Tun calme, résigné; Tautre a la mine d'un repris de justice; l'un écoutant sans en être ému les objurgations et les insultes de la foule ; l'autre jetant à Pilate un regard mauvais lorsque celui-ci détaille ses méfaits pour montrer aux Juifs leur injustice. C'est bien l'innocence et le vice face à face dans ce qu'ils ont, le premier de plus séduisant et de plus beau, l'autre de plus horrible et de plus abject,

Isaac, chargé du bois du sacrifice, gravit avec son père Abraham la montagne sur laquelle il doit être immolé* Puis les Juifs mordus par les serpents venimeux sont guéris par la vue du serpent d'airain dressé par Moïse.

La voie douloureuse! La scène est indescriptible. Jésus, . ^ sa croix, marche péniblement, escorté par la foule qui toui- à 1 réclamait si instamment sa mort, et qui maintenant l'accal outrages et de ses insultes. Au moment où le sinistre cortège

au milieu de la scène, Marie, accompagnée de Jean et des saintes femmes^ se trouve face à face avec son Fils et se laisse aller à Vexcès de sa douleur. Néanmoins elle veut suivre Jésus jusqu^au bout et partag^er ses humiliations jusqu'à la fin. On comprend bien, devant cette scène touchante et déchirante, la parole du prophète ; « Vous tous, qui passez par le chemin, voyez et dites s'il est une douleur semblable à ma douleur I »

Plus de tableaux vivants. Quand le chœur paraît, H est vêtu de longs habits de deuil et pleure la mort de son Dieu. Pendant ce temps, on entend les coups de marteau, et, quand le rideau s'ouvre, Jésus

est attaché à la croix étendue sur le sol, et on dresse les croix des

deux larrons, puis celle du Sauveur. Les bourreaux se partagent son

-"''***eau et tirent au sort sa tunique avec une joie féroce, Jt^sus pro-

«e successivement les sept paroles et expire au milieu du fracas

tonnerre. Les bourreaux brisent les jambes et les bras des deux

-ïus, et l'un d'eux perce le cœur de Jésus d'un coup de lant^c.

lis a lieu la descente de croix. Cest la mise en scène, aussi exacte

que possible, du célèbre tableau de Rubens. La scène est conduite par les disciples fidèles avec un so!n attentif et respectueux qui contraste singulièrement avec l'achameraent sans relâche des ennemis du Sauveur à demander sa mort. On dépose le corps de Jésus sur les genoux de sa Mère, puis on le transporte respectueusement au tombeau. Marie, Jean et les saintes femmeSi abîmés dans leur profonde douleur, suivent tristement le précieux fardeau.

Les gardes sont couchés auprès du tombeau* Tout à coup» la pierre qui en ferme rentrée tombe avec fracas, et le Christ paraît ^ drapé dans son linceul. Les soldats tombent la face contre terre, et Jésus s'éloigne. Marie arrive et trouve le tombeau ouvert. Un Ange lui annonce que son fils est ressuscité*

xvm:

Le chœur a repris ses vêtements de couleur et chante un alléluia.

Jésus apparaît debout sur une hauteur, environné d'une gloire- Les apôtres, et Marie avec eux, sont prosternés devant lui, 11 s'élève lentement et disparait dans le ciel, tandis que le chœur continue son chant joyeux.

Telle est, mon cher ami, bien imparfaite et bien incomplète, la trame du Mystère de la Passion. Quand Jésus disparaît dans le ciel, il y a plus de huit heures que nous sommes là, attentifs, mais si profondément émus, si bien saisis par la grandeur du drame que nous ne sentons pas la fatigue. Nulle prétention littéraire dans le livret» nulle emphase dans le débit des personnages, même les plus en vue, nul désir d*émouvoir autrement que par ce que le sujet porte en lui-même de touchant. Les scènes et les tableaux se succèdent sans la moindre interruption et sans le moindre accroc. Celui qui, dans les coulisses, dirige le changement des décors, le placement des tableaux vivants, rentrée et la sortie des personnages, n'exerce pas une sinécure "" est prêt à point, et pas un détail n'est négligé.

Par bonheur, nous avons eu, pendant toute la représent-> temps splendide : beau soleil, chaleur très supportable. Il n'en . toujours été de même cette année, et bien des fois les acte"«

joué sous la pluie, continuant imperturbablement leur rôle, tandis que la plupart des spectateurs se morfondaient à qui mieux mieux^ sans toutefois tolérer des parapluies qui eussent été une gêne pour les rangs postérieurs,

Etes-vous satisfait, mon cher ami? J'ai fini. Je m'arrête donc, en vous assurant que j'accepte de grand cœur le rendez-vous que vous me donnez ià-èas dans dix ans, si nous sommes encore de ce monde.

A vous bien aflfectueusement,

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