LA MORALE EN ACTION
Au début de la réunion suivante, ce fut l'artiste qui prit le premier la parole ;
€ L'objection dont je vous parlais lautre fois me préoccupe toujours : subordonner l'art à la morale, n'est-ce pas confondre Timpres- «ion esthétique et le jugement éthique? Et néanmoins telle oeuvre, conforme à la morale, ne peut-ell^ pas être nulle au point de vue esthétique, tandis que tel chef-d'oeuvre de V^rt effarouchera le moraliste, ou mieux encore, n'aura aucun rapport avec la morale et I4 religion?
— L'objection, répondît le philosophe, est souvent faîte. Elle court les rueSj elle se répète en haut lieu. L'un des coryphées de la science universitaire, un lîbre-penseur célèbre pour son despotisme à régenter les opinions de ses élèves, Cousin, Témet en terme$ qu'il est bon dd rapporter* Je cite de mémoire ; « L'art est un pouvoir indépendant « nq relève que de lulTmême, il s'associe naturellement à tout ce t t agrandit l'âme, mais U n'est pas plus au service de la morale et dt i religion, que la religion et la morale w çQQt au flerviec dç la p*
« tique. Non^ le bien, le saint, le beau^ ne servent qu'à eux-mêmes.
< Il faut comprendre et aîmer la morale pour la morale^ la religion « pour la religion, Tait pour l'art. » Un autre universitaire. M- Charles Lévêque, donne à la pensée du maître un tour plus précis : « Faire de <t Tan l'auxiliaire de la morale et seulement cela^ ce serait réduire de
< beaucoup son domaine, » Et pourquoi, je vous prie? Parce que, de toutes les oeuvres d'art, c celles-là seules intéressent directement la ^ morale et la peuvent efficacement servir, qui représentent des actes « de vertu et de dévouement, »
f A entendre ceg représentants officiels de la pensée modernei Im tâche du littérateur et de Tartiste, à notre gré, serait de fabriquer, qui avec la plume, qui avec le ciseau, le pinceau ou le burin, une morale en action : voilà pour eux où en sont réduits ceux qui font de l'art un auxiliaire de la morale. Toute la discussion, vous le voyez, provient d'une équivoque. Au fond ils pensent comme nous, mais ils ne s*entendent pas : * L'art, dit Cousin, produit le perfectionnement de lame, « mais il le produit indirectement. » Je n'en demande pas davantage pour en conclure que Tart, sous peine de manquer ce but suprême» doit se faire ^auxiliaire de la morale : autrement comment concevoir le perfectionnement de Tâme? O logique, comme tu te venges de ceux qui te méprisent ! On te néglige, et les mots perdent leur clarté, et les débats philosophiques, suivant une boutade spirituelle, deviennent « des combats de nuit (i). »
« Un maître de la jeunesse> et qui a pour enseigner un tout autre titre que le firman d*un ministre, le P, Longhaye, jésuite, dans un ré* cent ouvrage (3), nous rappelle que Tart sert la morale par troîa moyens dlnégalç valeur : la leçon» la thèsej Timpression, L'impression est commune à tous les genres 1 et c>st le moyen le plus indirect, mais aussi le plus efficaç^i tout comme en matière d'impôt r Cousia, qui a voté des budgets, aurait dû s'en souvenir. Peu de genres comportent la thèse, qui est plus directe, moins encore la leçon^ qui l'est davantage ; et notez que ces deux moyens, là où ils ne sont pas à leur place, deviennent prompteraent ridicules ; témoin le théâtre d'Alexan- & Dumas 6i$,
I. R, P, Coconnicr, des Frères prêcheurs, professeur ârUniveraité catholique a* Théorie des BêiUS'^tir^s^^,^,
176 NOTES D'ART ET d'ARCHEOLOGIH
/ «Il s*agît de savoir s*il peut naître en notre âme des impressions indifférentes à la morale ; la question sans doute dépasse la portée d'esprit d'un rationaliste universitaire. Pas n'est besoin pourtant d'être prêtre ou confesseur pour y répondre; avec im examen de conscience sincère, un simple laïc n'aura pas d'hésitation : pas d'impression indifférente à la morale* En littérature, telle œuvre, rien que par le style, sera malsaine, si par exemple Tincohérence des idées égare Tesprit du lecteur, ou si une trop grande profusion d*images tend à l'amollir. Il y a une musique gaie et réconfortante^ ne serait-ce qae,dans quelques-uns de nos vieux opéras comiques; il y en a une langoureuse et énervante. De même en peinture : comparez l'ennuî, le dégoût fade que vous cause V Enierrêmefii d'Orftans à la grave mé* lancolie qui se dégage d'une scène que je n'ai pas vue au Louvre, mais que la gravure, il y a quelque soixante ans, répandait dans toute la France, le Convoi du pauvre. Une oeuvre littéraire, une peinture, ou même, dans le plus flottant et le plus impresswnntsie des arts, un morceau de musique, respectent toujours ou violent en nous Tordre normal de nos activités ; avec le plaisir elles y apportent le trouble ou Tapaisement : si on ne sent pa^ cela on n'a pas le droit de raisonner sur Testhétique ; si on le sent on doit conclure que Tart n'est pas indifférent à la morale : légitime, il perfectionne notre nature^ et sans nbus rendre vertueux, nous rend plus aptes à le devenir. Ka^o/àyaGaç : que de philosophie dans ce mot composé !
— Mais, dit le critique, à en croire Lévêque, il faudrait, pour servir la morale, n'offrir que des exemples de vertu et de dévouement. Voilà une assertion étrange : à ce compte VHtsiôtre du bon FridoUn ei du méchant Thierry, qui d'ailleurs n'a guère de visées littéraires, serait partiellement une œuvre immorale; il faudrait se borner aux berquinanes du xvm* siècle, et à celles non moins puériles de l'école lamartinienne* Et cela en effet restreindrait singulièrement le domaine deTart*
— C'est là, répondit le philosophe, une nouvelle question. Ou prendre cette leçon, cette thèse, et surtout cette impression, si puissante pour notre perfectionnement moral? La vue de la laideur e^ vice y peut-elle contribuer, et dans quelles conditions? On est loir s'entendre là-dessus : donnez-nous quelques exemples; ils servii mieux que mes abstractions à éclairer la matière.
— Soît, dit le critique. L'art, disons-nous^ est un auxiliaire de la morale, et comme tel, s'il ne la sert pas, il la trahit ; sur ce point nous sommes d'accord. Il s^agît de voir sî et dans quelles conditions, il peut employer, pour la servir, ce que j'appellerai le monstre : monstre physique, monstre moral. Prenez Jocelyn ' voilà une œuvre dangereuse, et pourtant nous n y rencontrons pas le monstre, mais une foule de pensées et d'impressions qui tendent comme en cachette à obscur- GÎT la notion du bien et du maL Dans le théâtre de Victor Hugo, il n'y a guère que des monstres, et l'impression en est certainement malsaine ; pourquoi? En raison de la thèse : « Il ne faut qu'une bonne « qualité pour excuser beaucoup de vices, » Elle est digne de Thomme qui écrivait en 1833 : « Je n'ai jamais commis plus de fautes que cette « année, et je n'ai jamais été meilleur (i). » Dans le théâtre de Shakespeare les monstres abondent, et comme on Ta remarqué, le grand poète ne se donne jamais la peine d'en tirer une leçon ou une thèse : on a pris cela pour de Tindifférence, pour la mise en pratique de la terrible formule l'art pour l'art; on n*a pas fait attention que tout concourt à rimpression morale qui se dégage de la vue d'un monstre. « Amis et concitoyens, dit le grand Bill du haut de ses tréteaux, ve- « nez pour votre plaisir voir Macbeth, Richard III, Cléopâtre, les c mauvaises filles du roi Lear, et tant d'autres que Thistoire de notre
< pays a pu me fournir. Je me charge de les rendre à la vie pour ces «r deux heures de spectacles : ils parleront, ils s'agiteront, et votre c conscience les jugera. Ne craignez rien de mon art : je ne cherchea rat pas à vous faire prendre le bien pour le mal et le mal pour le
< bien. D'autres qui prétendront m'imiter le feront peut-être, dans « cetteya/r7^rû;«e^ dont j'aime souvent à rire, ne serait-ce que pour * Tadmiration qu'elle me prodigue. Moi, je suis un loyal anglais, je ne « me permets pas de pareils attentats. Quand je peins le mal, je lie € me contente pas de le rendre ridicule, je me garde encore plus de « le justifier, et d'en accuser la Providence : je le montre tel qu'il est « en réalité, odieux. On le voit dans mes drames à travers ma con- «c science qui le condamne, »
« Si Shakespeare, acteur de ses propres pièces, faisait encore la "rade, il me semble qu'il s'exprimerait ainsi. Et ne Taccuse^pas de
i^ CùrrcspQndanfM lo août 1890, art, d'Edmond Biré*
réalisme aus^ns où ce mot est pris chez nous ; comme on disait dans notre grand siècle, il voit la nature j il en reçoit une impression qu'il nous communique. Nos écrivains les plus en renom sont loin de cette vérité. Vous coanaissez tous raimable figure du moine Lorenzo dans Roméo ei Juheiie / c'est le plus fort argument en faveur de la thèse curieuse et au fond irii^oluble du catholicisme de Shakespeare :
< Sous la tendre pellicule de cette petite fleur, dît-il, résident un
< poison et une vertu médicinale ; car flairée elle réjouit tout le corps « de son parfum, et goûtée, elle tue tous les sens en même temps que
* le cœur. Deux pareils rois ennemis campent dans Thomme aussi
< bien que dans les herbes, — la grâce et la brutale volonté ; et là où € la pire de ces puissances prédomine, le ver de la mort dévore biett- « tôt cette plante (i)* *
« Même charme de langage, même fraîcheur de sentiment chez le moine rencontré par Longfellow aux environs de Rome :
« Que la scène qui s*étendsous nos yeux est admirable! s^écrîe- € t-îl. Voilà trente ans que j'habite ces murs, et cette vue me semble « encore aussi belle que la première fois* Pas un jour où je n'aille à « cette fenêtre pour voir et pour admirer. Mon coeur est encore ,vi- « vant pour la beauté de ce spectacle et pour les souvenirs classiques « qu*il éveille (3). »
« Et maintenant, un moine du roman français. 11 s'agit d'un capucin, et c'est George Sand qui nous en fera les honneurs :
« Tout en prenant le café, j'essayai de me distraire de mes préoc- € cupations en faisant la conversation avec ce moine. Je fus surpris
* de sa nullité et même de sa stupidité,.. Il est ignorant, timide et « paresseux. En outre"; il est dépourvu de toute notion, même élé- « mentaire, sur quoi que ce soit au monde, et complètement abruti par I la règle de son ordre et par la mendicité.,. Sa cervelle est une tête
I, Wiihiû the infant rind of ihis small flower Poison haa résidence j and medicine power :
For tbïs, being^ smelt, with ihat part cheers each part^ BeiQg tasted, stays ail sensés with the heart. Two sucb opposed ktngs encamp them still In man as well as herbs, — grâce and rude will ; And where the worser is prédominant, FuU soon the canker death eats up that plant. Act. II, se. m. 2> Cité en alkmaadpat k F, B^^mg^ti^^ Loi^êiiût»*s IMcim^g^n^ 2^ éd<, '^ "
NOTÈ3 D*ART Et d'ARCHÉOLOGIB
« de pavot percée de trous, par où, depuis longtemps» le vent a fait « tomber toute la graine. Il n'a ni ordre dans leg idées, ni mémoire, I ni lucidité sur aucun sujet. II sait à peine le nom, Tàge et la profes- H sîon des êtres avec lesquels il se trouve en relations fréquentes , et» € quand, par hasard, il s*en souvient, il en est si enchanté qu'il répète « son dire cinq ou six fois avec une complaisance hébétée. Quant à la t nature qui Tenvironne et dont il vante» à tout propos, la beauté et < la fertilité par une phrase banale stéréotypée, il les voit à travers « im crêpe, et ne distinguerait pas, j'en réponds, un chardon d'avec « une rose (i). »
« Voilà un type étrangement idéalisé ; il est digne de la revue de mauvais monde qui a pris, on ne sait pourquoi^ le titre de Revue des deux Mondes / ses lecteurs en sont pour leur argent en fait de notion vraie sur quoi que ce soit au fnoude. On pourrait rapprocher de ce texte les tableaux d'un peintre de talent, mais auquel je ne ferai pas Thonneur de le nommer, et qui a pris à tache de mettre l'habit mona" cal sur des types grotesques ; moines s'amusant avec un singe ou un négrillon rapporté par Tun d'eux au retour d'une mission ; curés jouant au bilboquet, ou recollant les images saintes de leur église. C'est la même intention : ridiculiser le prêtre et le religieux. On obéit à un mot d'ordre parti, on sait bien d'où, il y a une centaine d'années*
« Ainsi va l'esprit de parti. Mais reprenons les choses de plus haut : demandons à l'artiste la sincérité. Devant le spectacle du bien ou du mal, toute nature droite éprouve les mêmes impressions : l'artiste sait mieux que les autres exprimer les siennes, et ce sont ces impressions, en dernière analyse, qui font la moralité de son œuvre, qui nous troublent ou nous éclairent, émoussent ou perfectionnent notre sens moral. A ce point de vue, rien de plus vrai que d'attribuer à l'art charge d âmes : j'ai dit la dernière fois quel abus on a fait de ce mot dans ce qu'on appelle chez nous le mouvement romantique, mais j*a dît aussi combien la réaction qui avait abouti à la formule de l'art indépendant était fâcheuse, et devenait pour Tart lui-même un ferment A^ décadence.
{A suivre.) Bernon,
. La DanùUa^ II, p. 20 (Calmann-Lévy, 1887)»
CHRONIQUE
La séance publique aaauclle des cinq académies aura lieu le samedi 35 octobre prochain, jour anniversaire de la fondation de l'Institut ^ soua la présidence de MM. Ambroise Thomas, Camille Doucet, Schefifer, Hermîtte^ F, Passy et le comte Dclaborde. Dans cette séance, M. Ravaissoii-Molliea lira aoa travail sur ses récentes recherches relatives à la Vénus de Milo.
^ On vient d'inang-urcr le monument élevé au tombeau de saint Yves dans Téglise de T réguler.
Saint Yves, le patron des avocats, né en 1253 au manoir de Kermartia, est mort le 19 mai 1303 officiai àKermartin,
Dans Thym ne qu'on chante en son honneur, les IVécorroîs ont écrit : Avacaius sed nm$ tatro, res mi andapopu-h. Ce qui veut dire : avocat, mais pas voleur, chose sans doute extraordinaire au moyen âgfe. Quoi qu*il en soit, saint Yves est le seul avocat qui soit entré au ciel et c'est Tanniversaire de cet événement que Ton fête aujourd'hui.
Au xv^ siècle ï Jean de Breiag^ne lui érig-ea un magnifique tombeau qui avait en partie disparu quand la Révolution le détruisit complètement.
Le nouveau monument a été élevé^ à la suite d*une souscription dont le prédécesseur de Mgr Fallièrcs an diocèse de Saint-Brieuc avait pria Tinitiative, par M. Devrez, architecte du gouvernement, sûr l'emplacement de Fancien tombeau.
L'architecture est dans le style du xv^ siècle ; tout le monument est en pierre blanche, saul la statue du saint en marbre blanc, reposant sur un sarcophage dont îa base et le couronnement sont en granit,
M, Devrez a donné à sa statuaire un caractère historique, les bas- reliefs du sarcophage représentent les parents, les amis^ les glorificateurs de saint Yves; adossés aux piliers, sont les neuf premiers évéqucs de la Bretagne et d'autres perso nnag;es ; des anges au-'s ailes déployées, sonnant Toliphant, couronnent les pinacles.
L'auteur de la statue est M. Valentin.
— A TEiposition française actuellement ouverte àLondres^ la statue de Victor Hugo, intitulée % les Feuilles d'auiomne^ occupe la place d'honneur.
Une souscription vient de s^ ouvrir pour que cette œuvre, due au statuaire Bogino, membre de la Société de Saint-fean, soit édifiée sur une des places de Jersey que le grand poète a habité et quMl affectionnait particulièrement.
— Le Ministre de Ttustruction publique et des Beaux-Arts vient de commander plusieurs bustes d'académiciens pour les galeries de Tlnstitut, savoir : à M* Ogé, OÊlui de Fusiel de Cûiêlanges ; à M. Bogino^ celui deBeausire/ àM. Morice, celui de Claude Bernard; k M.. Caries, celui de/,-B. Dumas; à M, Mail !'**'- r-^-- -J-- Natal is de> Wailly; k M, Gauthier, celui de Uon Renier* *
Le Cirant .' EaGàsa BEL""
l'ari£. - J.Mersch, împ, ££« PI. IiMiférifiocriereau