LA MORALE EN ACTION
— Et aujourd'hui, înterrompit le philosophe^ nous avons parle des conditions que lart doit remplir pour se faire Tauxiliaîre de la morale ; par les exemples qu'il a cités, le critique en a dit assez pour nous faire comprendre que, soit auxiliaire, soît ennemie, l'œuvre d art ne peut rester indifférente à la morale : la neutralité n'est qu'apparente. Pour faire, à Tobjection dont Tartiste nous a parlé au débuts une réponse complète, il resterait à examiner si dans un chef-d'œuvre qui choque la morale^ c'est le caractère immoral de Tœuvre qui en constitue le mérite ; et si dans une œuvre morale^ mais plate et sans valeur, c'est la moralité quî en fait la platitude ; on verrait, je pense, aux exemples qu on pourrait invoquer, que Vexpressîon du beau n'a pas à craindre de se subordonnera la loi du bien* Vous souvenez-vous du reproche que Platon fait à Homère d avilir la majesté des dieux? Ecoutez ces vers que je relisais dernièrement :
Zfjv', CiTTotTov jjLTiaTwp*, où^' d jjiiAsi ittjXkk xgtjAol-E. (r)
Ne dirait-on pas un Hercule de foire quî brave des compères? Il y a là une farce héroï-comique : notez que je n'en blâme pas La présence, comme un français classique, dans un poème noble ; ce qui me choque, c'est d'y voir la divinité. Les hommes de ce temps tremblaient devant un pouvoir supérieur qu ils ne connaissaient pas ; ils lui payaient un tribut d'hécatombes « parce qu'il est le plus fort (2}, b et se dédommageaient de leurs craintes par les ricanements : c'était, au témoignage de l'Ecriture, un outrage à Dieu dont ils ont été rendus responsables.
1, n., Vni| 18-22, ff Allons, essayez, tous ka dieu^K, essayez, et Wm^ Suspendez au ciel une chaîne d'or, attachez^vous y tous, dieux et déesset n'^entr ai aérez pas du ciel sur la terre Zeus, Tarbitre suprême, quand mên?^''' mettriez toutes vos forces* >
3< Id., V^ 144,
NOTES D^ART ET d'ARCHEOLOGIE tÇ9
Et cette violation du premier article de la loi morale « inscrite dans tf leur cœur » n'a pas profité à leur art ; comparez aux psaumes l'indécente bravade que je viens de citer. Si Ton s'occupait encore dans un but pratique de la question du merveilleux, voilà» pour le dire en passant, qui la tranche net.
a Mais ne réveillons pas les morts. Notre ami le critique a touché un^ acfualife sur laquelle je voudrais compléter sa pensée ; Taccord, dans Tœuvre d'art, entre la moralité et la peinture du mal ; je pourrais ajouter : entre la beauté de T œuvre et la laideur de Tobjet qu'elle représente, mais je néglige ce dernier point dont il ne s'est pas occupé,
œ Ne parlons comme lui que du mal moral et de son expression littéraire. Shakespeare était habilement choisi à Tappui de la thèse que le spectacle des monstres peut produire une impression salutaire. J'y souscris, mais j'ajoute qu'en pratique la chose est délicate : Molière en est l'exemple, Molière, que Boîleau mettait au-dessus de Corneille, et que nous pouvons mettre à côté de Shakespeare. Je trouve exagérées, au sujet de l'auteur de DonJî4an et du Tartuffe^ les mesquines idées des jansénistes ; « M, Molière, écrit BaîUet, est un des « plus dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscités à TE- * glise de Jésus-Christ, jb Et M. Fernand Brunetière (i) a tort de prendre cette phrase pour le jugement des hommes pieux de l'époque, A l'égard du Tartuffe^ je préfère m'en tenir au vers latin du jésuite Va^ vasseur ;
Inde minus simulant falsœ Pietatis alumni,
et ^OVLT Don Jmxn^ aux enseignements qu'il renferme : c'est là que je chercherai les intentions de Molière. Mais plus je les suppose bonnes, plus je vois combien il est dangereux de peindre le vice, ou du moins certains vices. L'enfer a beau engloutir Don Juan, remarque Michelet, il n'est pas humilié ; donc nul effet moral. On peut faire sur Tartuffe la même réflexion; rien qu'une tirade banale ne distingue de l'hypo- '^^•*e le vrai dévot ; donc on s'y trompera, au grand plaisir des liber- . En résumé j on ne saurait sans réserve demander au vice une im-
Revu^ des Deux-MùndeS} i^^ août 1890* — L'article sera sans doute l'an dea . .«enta de Touvrage sur V Evolution des genres^ actuellement lui-même en ^-ition.
pression salutaire : c'est là que les meilleures intentions peuvent s'égarer. Je ne parle pas des honnêtes gens : mais combien qui, de nos jours, attendent, de la peinture du mal, un honteux salaire? Ceux-là ne relèvent ni de la critique, ni de la philosophie ; c'est à la police des mœurs qu'on doit s'adresser, dans un état civilisé, pour en débarrasser les rues.
— Mon idée, dît alors l'artiste, qu'en dehors de l'art religieux proprement dit, toute œuvre d'art doit avoir un caractère religieux, me paraît amplement commentée par vos soins, mes chers amis. Je ne songeais qu'à la peinture, tout au plus aux arts plastiques, vous avez étendu vos observations à la littérature. Vous m'avez complété, vous m'avez même rectifié, car de l'élément qu'improprement peut-être j'appelais caractère religieux, vous avez tiré cette conclusion que tout art, même indirectement, même d'une façon inappréciable, sert'ou dessert la morale ou la religion.
« Les circonstances qui nous retenaient à Paris ont cessé ; d'autres nous appellent ailleurs et vont nous éloigner les uns des autres : nos entretiens touchent donc au terme. Mais, avant de nous séparer, ne pourrions-nous pas une fois encore nous réunir pour revenir à notre point de départ et, à nous trois, échanger quelques idées sur les conditions de l'art religieux proprement dit?
. — Rien de mieux, repartît le critique. Demain je quitte Paris, mais pour une campagne des environs. Le trajet est court, quoique le chemin de fer soit cahoteux comme une voie à ornières. L'eîadroit a quelques souvenirs duXVIl® siècle; il est fait, comme on disait alors, pour le plaisir des yeux : ces cinq mots valent une longue description. Nous pourrons y causer. Cela vous va-t-il?
— Accepté, dit le philosophe.
— Accepté, répéta l'artiste. »
Bernon.
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