AU JARDIN DU LUXEMBOURG
Les arbres avaient encore leur beau feuillage d* automne quand eut lieu, le mois dernier, Finauguration de ce monument du à Tébauchoir de M. Dalou. Depuis, hélas! les feuilles ont disparu et peut-être aurions-nous gardé le silence, si les journaux n'avaient à Tenvi célébré Toriginalité de cette *f création i> ^ son élégance et sa beauté, la proclamant un pur chef-d'œuvre.
A dire vrai, on retrouve dans la dernière oeuvre de M. Dalou toutes les grandes qualités et tous les défauts que Ton a pu atlmirer ou condamner dans ses œuvres précédentes*
On sait que la composition d'un ensemble et la juste pondération des détails ne lont jamais beaucoup préoccupé (en tout cas cette préoccupation apparaît bien rarement)| et le monument de Delacroix n'est certes pas de nature à faire changer d'avis sur ce point. L'effet général est loin d'être satisfaisant* Vu de loin, cet enchaînement de figures se tord comme une draperie soulevée par le vent et dessine une sorte de demi-cercle ou de croissant, d'un très mauvais effet.
Nous n'avons pas T intention de parler de l'ensemble du soubassement qui met en valeur, accompagne et supporte les figures de M- Dalou. 11 n'y a rien de spécial à en dire ; on peut regretter seulement le polissage acharné du marbre, qui doit ravir d^aise les amateurs d'assiettes du musée Thiers. Il n'y a plus maintenant qu'à se résigner et à attendre que le Temps ait fait disparaître ce luisant désagréable, dépoli ces plaques et mis sa patine. Mais on aurait bien du lui épargner cette besogne, car il a apparemment fort à faire s'il doit transporter aux pieds de tous les méconnus la grosse commère que M. Dalou lui a placée dans les bras.
Si l'on voulait pousser plus loin Texamen des détails, on pourrait '''***-e remarquer, par exemple, que les filets d eau coulent vraiment avec
p de parcimonie et que les petits ornements plaqués sur le marbre
t d'un mesquin par trop réussi. Qu'on laisse, au printemps pro-
,în, les branches de lierre et d'arbustes courir sur ce marbre et
^er toutes ces pauvretés.
Sans insister davantage, nous revenons à Tceuvre même de M. Dalou. n paraît que ces énormes masses de bronze ont été fondues à cire perdue. C'est fort bien et le fondeur me paraît avoir mérité ses palmes académiques; mais alors, qui a donc pu ordonner le grattage énergique qui a uniformément fait disparaître le joli aspect des fontes à cire perdue, et a rendu les statues aussi luisantes que le marbre qui les entoure? Heureusement ce désagréable effet ûe sera pas long à disparaître.
Si, après avoir examiné l'aspect général, on s'approche jusque dans l'allée, le premier mouvement est de lever les yeux sur le buste d'Eugène Delacroix, et je dois dire qu'on est pleinement satisfait. Que M. Dalou ait eu à sa disposition des documents de premier ordre, tels que le portrait du Louvre et les magnifiques photographies qui représentent le maître dans un âge plus avancé, cela est certain, quoiqu'on ait pu dire. Qu'il s'en soit servi, cela n'est pas douteux; c'était même son droit et son devoir, et on doit le féliciter sans restriction du beau portrait qu'il a exécuté. Voilà bien, en effets le grand virtuose du pinceau, avec son regard rêveur et pénétrant, et sa figure un peu maladive et pleine d'énergie. Cette œuvre est bien pondérée j vivante et décorative à la fois, d'une facture puissante et large.
Pour ce qui est des trois figures allégoriques, qui représentent Apollon ou le Génie des arts applaudissant à la Gloire, que le Temps SQulève et qui apporte au maître la palme de Timmortalité, il n'en va plus de même. Mais aussi pourquoi M. Dalou, qui ne croît guère à l'idéal, ne laisse-t-il point de côté symbolisme, allégories et personnifications? M. Chapu peut représenter la Jeunesse et le Génie de l'immortalité : le souffle de la Grèce antique a passé sur lui ; mais ces choses sont au-dessus de M. Dalou. La nature, copiée sans choix et telle qu'elle est, voilà son domaine habituel.
Les têtes des trois personnages sont énergiques et expressives; mais, pris dans leur ensemble, que ces corps sont lourds et ces mouvements maladroits, sans parler des draperies qui sont détestables et d'agencement et de facture ! Comme Ton comprend bien que ce vieillard, aux jambes raides, aux petites ailes d'oison écourtées malad tement, soit incapable de voler et de soulever dans ses bras a énorme matrone charnue et quelque peu lymphatique qui est cer. personnifier la Gloire 1 II est écrasé sous le poids et, malgré ses
NOTES d'art et D'ARCHÉOLOŒE 203
forts, va perdre réquilibre. Quant à cette Gloire, vraiment /^£?^ nature^ on imagine aisément qu'elle soit peu accessible à Venthousiasme et bien lente à apporter ces palmes que tout le monde réclamait pour le maître coloriste- On a vanté le geste ^ audacieux ^ de T Apollon, En réalité il est plus que risqué, et T Apollon lui-même n'est rien moins qu^élégant, aussi bien dans les grandes lignes et la silhouette que dans le modelé.
Use peut que M. Dalou n'aime point la convention.,, dans Part; mais alors qu'il la rejette franchement et qu'il fasse couvrir son buste de palmes et de fleurs par de charmantes Françaises de nos jours — la Renaissance a eu de semblables audaces, -^ Si non, qu'il sache s'élever au-dessus du terre à terre de la forme vue par ses côtés vulgaires et copiée telle quelle. Qu*il choisisse pour sa Renommée un type un peu plus distingué; qu'il donne au Temps, qui vole vite, comme chacun sait, des ailes qui lui permettent de voler et surtout une allure souple et légère, ou plutôt qu'il laisse à la retraite, que lui ont valu de nombreuses ankyloses, son vieil hercule forain; qu'il attribue enfin plus d'élégance à son Génie des arts : il le peut sans crainte de tomber dans la mièvrerie, car la force n'exclut nullement la souplesse et la grâce.
Malheureusement, il faut prendre M. Dalou tel qu'il est X'est un praticien de premier ordre qui cherche Itf s difficultés et les complications, et qui a horreur de la tranquillité et de la paix; son œil voit net et ferme, mais par le petit côté; sa main est habile, mais pas toujours légère; et s'il brille, ce n'est point par l'imagination et l'élévation de l'esprit : Un projet donné, il le suivra mot à mot, sans chercher audelà ni au-dessus , et il ne s'échauffera certes point à la poursuite de r idéal. Je me trompe, il a bien son idéal à lui, dans lequel il se complaît et se confine ; le rendu intensif de la vie matérielle. C est parfois saisissant, comme sa tête de vieillard ; jamais très profond, et l'âme est presque toujours absente. On sent que l'artiste ne regarde pas en haut et que le ciel n'existe pas pour lui, M. Dalou s'est bien rareent élevé au-dessus de la zone où il a élu domicile et su se faire une rge place. Le buste de Delacroix est une des rares exceptions qu'on uisse signaler, et peut-être trouve-t-elle son explication dans ce fait, je l'auteur (pas plus ici que pour son bas -relief des états généraux) a pu se servir du modèle lui-même, et qu'il n*a eu à sa disposition
204 NOTES d'art et D'ARCHÊOLOGTË
que des portraits déjà idéalises par de bons artistes. S'il avait eu la nature sous les yeux, il se serait probablement embourbé,
H. DE LA Tour.
CHRONIQUE
Nos MUSÉES, — Foule nombreuse au Luxembourg-, dont c*est la réouverture. Parmi les œuvres nouvellement acquises par le musée, il faut signaler, dans la galerie de sculpture, une exposition fort curieuse de médailles de MM, Chapiain et Roty, de T Institut.
Un tableau de récole de Simon Vouet, Lç Christ ci ia Madchme^ légué par M. d'Hautpoul, prendra prochainement place dans une des salles du Louvre,
— U Angélus rentrera en France du 15 au 25 janvier prochain, racheté non pas par un groupe d^amatcurs, mais par un Français, ivL Chauchard,
C'est pour lui seul et en son nom qu'on vient de traiter le rachat de V Ange! m avec le représentant à Paris de MM, S ut ton et Roberison, président et vïcc-président de V American Art Associaiitmt détenteurs du célèbre tableau de Miïlet depuis la vente Secrétan,
Voilà Teiacte vérité.
-^ La séance de réouverture de la Société des amis des monuments parisiens vient d'avoir lieu sous la présidence de M, Ravaisson, de Tlnstitutj président de la société,
M. Tranchant, conseiller d^Etat, a déploré la situation actuelle de la cour des comptes, où certains conseillers référendaires sont forcés, faute de place^ d'emporter cbe^ eux les dossiers qu'ils doivent consulter et qui peuvent ainsi s'ég^arer. Pour lui, — et la société s'est rangée à son avis^ — les bâtiments actuels de ■"ancienne cour des comptes doivent être récdifics, ce qui occasionnera ime dépense beaucoup moins forte que la construction d*un nouvel édifice. En émettant ce vceu, la société s*est surtout inspirée de Tintérèt artistique qu'il y a à ne pas remplacer par une série de maisons à loyer un des palais les mieux placés de Paris.
— - Le Musée de tapisseries de la manufacture des Gobelins est ^ermé pour cause de réparations aux bâtiments ; mais les ateliers de fabrication peuvent tous jours être visités sans permission spéciale, les mercredis de une à trois heures.
— La magnifique suite de tapisseries de la cathédrale de Reims, l *Misicire de la vie et mort de la sainte Vierge^ du X VF siècle, est en ce moment Tob--^^ nettoyag^e complet et de réparations sommaires. C'est par les Carm*^ Reims que ce travail s'effectue, avec beaucoup de soins et d^intellig^ence
Le Gérant .* Hugisnb I3ELV1I
Paris. -J.aierach, imp.iii, PI. D«»fert-Roclicre*n
p. PUVIS DE CHAVANNES
Personne encore n*a oublié la vaste composition qui, avant de figurer au musée de Rouen sous un jour plus discret, jetait sa note poétique dans une galerie du Champ de Mars. Pour rappeler les richesses archéologiques et la fertilité du sol normand, l'artiste avait placé quelques vestiges du passé parmi les pommiers chargés de fruits rouges; Ton distinguait même ^ entre les portiques écroulés et les chapiteaux veufs de leurs colonnes j une vieille fresque représentant un poète désarçonné par Pégase.
Le chemin des astres est périlleux et combien d'imprudents, voulant enfourcher la monture ailée, sont misérablement retombés sur terre, foudroyés commePhaéton. Unis par la communauté des aspirations et des souffrances, peintres, musiciens ou penseurs recommencent sans cesse une lutte aussi vieille que le monde. Beaucoup succombent - ^ — )remière défaite, seuls quelques prédestinés se relèvent pour
^attre et finissent par triompher. Puvis de Chavannes est de ce
^re.
, Jin de s'attacher à des réalités vulgaires ou de s'acheminer dans
^"ntiers battus, en quête de succès faciles, il a poursuivi ses rêves,
ES d'Art, 15 Décelnbre 1890. — N« 10.
2o6 NOTES d'art ET D' ARCHEOLOGIE
sans emprunter à personne les moyens de les exprimer. On peut donc en toute justice, lui attribuer le titre de maître.
La région lyonnaise semble être la patrie prédestinée des contemplatifs ; le berceau de Victor de Laprade, d'Hippolyte Flandrin, de Paul Chenavard fut aussi le sien.
Nourri de fortes études, il vécut, dès son adolescence, dans la familiarité des grands hommes et sa pensée se trouve à Taise au sein des temps héroïques. Quand sa vocation s*est déclarée, il traverse divers ateliers sans s'inféoder à aucun système ; ses véritables débuts au salon de 1861 avec la « Concorde et la Guerre », suivis en 1863 du « Repos et du travail » ne trahissent nulle influence de Couture ou d'Ary Scheflfer.
Cette audacieuse envolée vers les hauts sommets annonçait chez ce téméraire une incontestable grandeur et une souveraine distinction. Dès lors, il eut ses partisans; mais si certains admirateurs saluèrent le noble tempérament qui se révélait, les contradictions ne se firent pas attendre. Sourd aux murmures de la flatterie, insensible aux dénigrements iniques, il se retrancha dans la réflexion et la solitude pour y développer ses facultés : aussi sa vie tout entière apparaît empreinte d'une dignité recueillie bien faite pour écarter les curiosités importunes et les enthousiasmes maladroits. Qu'on n'attende donc point de cette humble étude, le récit d'une existence que sa modestie prend soin de cacher, encore moins l'examen approfondi d'une œuvre à demi incomprise, mais simplement un hommage au talent sûr de lui-même, dont l'épanouissement glorieux a confondu les détracteurs.
Artiste, Puvis de Chavannes l'est au suprême degré, en donnant à ce terme sa véritable acception de créateur. Aux dimensions restreintes des tableaux de chevalet, il préfère les surfaces étendues où ses allégories puissent librement déployer leurs ailes. Ses personnages ont. une allure épique et les cadres agrestes dont il les environne, parleur magnificence ou leur simplicité, font penser aux premiers jours du globe. En le suivant, nous parvenons à une sphère privilégiée ou s'éteint l'écho des misères humaines. Dans un siècle d'airain ramme le nôtre, ses conceptions gardent un reflet de la félicité origin.-.*^ plupart de ses thèmes semblent des réminiscences du paradis p< Rapporté avec une simplicité sublime au second feuillet de la C-" le bannissement de ï'Eden se retrouve dans toutes les théodicé
Bfcj^
NOTES D'ART ET D'ARCHBOLOGlli 207
la forme de mythes grandioses et la voix des poètes perpétuant le regfret d'uo bonheur à jamais fini, emprunte à ces souvenirs un accent presque sacré. Tel» au sein de la Rome païenne, Virgile appelant de ses mélodieux soupirs la patrie qu'il devine, et décrivant en versinoubUables le temps fortuné de Tàge d'or. En parlant du peintre contemporain , l'on évoque sans effort le chantre des G éorgiques , L'erabléme qui peut les symboliser Tun et Tautre, est le cygne aux plumes de neige. Malgré la diversité des genres et Tintervalle des siècles, Tamour des champs f le sentiment de la nature, le don de V harmonie établissent entre eux une sorte de fraternité , et le!3 fresques qui se déroulent suaves et blondes, célébrant les travaux rustiques, les vendanges ou le repos des moissonneurs ^ donnent Timpression des Bucoliques,
En appréciant ses divers mérites, Ton ne fait pas assez ressortir de quel étonnant paysagiste se double le décorateur. Epris des clartés de Taurore et pénétré des subtils parfums de la campagne, il nous communique ce sentiment de béatitude qui envahit devant les vastes hori- 2ons jusqu'aux profondeurs de Têtre, La dryade de Corot semble encore Tinspirer et nul depuis Tobservateur énamouré descieux vibrants» n'a rendu avec une pareille intensité la poésie des matins brumeux ou rapproche solennelle des crépuscules.
Aucune merveille de la création n'échappe à sa curiosité attentive; il connaît la flore agreste comme un imagier gothique. Il lui emprunte les pâles corolles dont il émaille ses terrains, ou les feuillagesqu'il entrelace gracieusement autour de ses panneaux, montrant dans CCS guirlandes une profonde entente de l'art ornementaK
Le titre seul de ses œuvres, les légendes dont il les accompagne, révèlent le songeur dont les qualités intuitives apparaissent dans Tin-, tellîgence des différents âges. Abordant à peu près tous les cycles traversés par r humanité, il s'est assimilé leur esprit, sans compromettre sa manière essentiellement originale.
Interprêtée par lui, l'antiquité se dégage de Tapparat et de la raideur conventionnelle que Técole classique lui a faussement attribuésp ^ "Me figure semble descendre d'un bas-relief, telle silhouette it Tair voir été tracée par un céramiste athénien ; mais, comme son pinceau "isfigure tout ce qu'il touche, il nous représente les vieilles civilisais purifiées des hontes du polythéisme et nobles comme les spéculons de Pythagore ou les concepts de Platon. Il n'a respiré ni les
2o8 NOTES d'art ET D'ARCHÉOLOGIR
roses d'Anacréon, ni les philtres de Sapho; plus souvent, l'on voit en lui le commentateur d'Hésiode, ou le disciple de Théocrite dans des pages idylliques telles que le « Doux Pays. » D'ailleurs, qu*il laisse rêver les femmes ioniennes sous le beau ciel de leur patrie devant les flots sillonnés de voiles, qu'il mette aux prises les jeunes enfants qui descendront peut-être dans Tarène olympique, ou qu'il déroule sur le décor bleu de la mer, la théorie des Panathénées, il fait revivre en véritable Helléniste, ce bonheur composé d'harmonie, ce merveilleux équilibre entre le physique et le moral, entre la force et la beauté qui caractérise le génie grec.
La vision antique a pour digue pendant, Tinspiration chrétienne. Ici les cyprès remplacent les lauriers-roses ou les figuiers de TAttique et Ton aperçoit, à travers les arceaux du cloître, un paysage mélancolique, parsemé de sombres arbres comme les environs d'Assise. L'un de ces peintres qui élevaient leur art à la hauteur d'un sacerdoce, Gîotto peut-être ou Orcagna, descend de l'échafaudage pour examiner sa fresque ; un peu à l'écart, un groupe déjeunes gens, sans doute ses élèves et ses aides, considèrent le travail du maître et plus loin, ' des moines aumôniers entr'ouvrent la porte hospitalière pour exercer les œuvres de miséricorde. L'art et la charité, le soulagement de la misère et la diffusion des idées, tel est en effet le double but poursuivi par TEglise. Elle ceint d'une auréole les fronts couronnés d'épines et berce les déshérités au son d'accents plus divins que la mélodie des orgues.
Dans cette composition, toute rayonnante de mysticisme, se retrouve pleinement le sentiment des primitifs auxquels on se plaît à comparer Puvîs de Chavannes. Si l'on veut rattacher cet indépendant à une lignée quelconque, il faut en effet remonter plus loin que la renaissance, à l'admirable époque où la forme dédaignée pour ellemême, laissait resplendir la pensée dans sa grâce ingénue. ou son énergie primesautière. Il ne se rapproche pas seulement des vieux Florentins par la fraîcheur de l'inspiration, la pureté du spiritualisme et la pénétrante onction, il leur ressemble encore par sa ^^ — *-^'-^^ Amiens, Marseille, Poitiers, Lyon, Rouen, le Panthéon, la ~ sont là pour témoigner de ce labeur incessant. Entre temps, ^^^ moins considérables mais d'une haute portée, de véritab en l'honneur de la vigne ou des blonds épis, des jeunes fiUca •
au bord de V Océan leur chevelure de Néréides, le repos des moissonneurs dans rapaîsement universel, scène biblique qui fait songer à Booz endormi. Après rallégorie farouche résumant les épouvantes de la conquête, on ne peut oublier dans une note plus triste^ des toiles d'une sobriété sévère, pauvre pêcheur si poignant en sa misère^ l'enfant prodigue, dont le dénûment absolu traduit avec tant d'éloquence la parabole évangélique. Le public amateur de sujets équivoques ne saurait évidemment goûter une austérité presque ascétique. Quand Ton brigue ses suffrages, il faut d'abord sacriâer au sensualisme sans cesse grandissant.
Entre Thistoire de sainte Radegonde et les décorations de Marseille, entre les pages intitulées : Ave Picardia Niitrix, ou Propairta Indus f il serait malaisé et même téméraire d'établir une hiérarchie. La dernière création de lartiste, consacrée à la patrie du Poussin et de Géricault, ne trahissait aucune lassitude de cette imagination sereine, aucune fatigue de cette vaillante main. Cependant, si Ton peut donner une préférence dans ce magnifique ensemble, les peintures du Panthéon et du musée de Lyon paraissent le mieux synthétiser le style de leur auteur et suffiraient, au besoin, a lui assurer riramortalité.
Dès qu'on a franchi le seuil de l'édifice, l'enfance de sainte Gene^ viève, par 1 -ampleur de la composition et le charme indicible du coloris, exerce sur l'œil captivé une véritable fascination. En vain les autres peintures sollicitent vos regards; la majesté hiératique des docteurs opposée à la naïveté de la petite sainte, la fraîcheur de cette scène patriarcale et, par dessus tout, l'impression pieuse qtù s'en dégage vous retiennent dans une sorte d'enchantement.
Nul poète n'aurait mieux dit les extases de la jeune bergère, Tétonnement des laboureurs émerveillés par cette ferveur enfantine, puis l'empressement des paysans au passage des évêques qui s'avancent en les bénissant et distinguent parmi la foule à genoux l'enfant prédestinée» Dans le quatrième panneau, plusieurs bateliers à la musculature puissante, attendent dans un repos superbe rembarquement des deux apôtres pour leur mission lointaine.
")ans les hauteurs de la frise, s'avancent en une auguste cohorte ^ à. s'envoler vers Pempyrée, les semeurs de l'Evangile et les
umaturges des premiers siècles; au milieu d'eux, l'on reconnaît
^are à demi-enveloppé des bandelettes funéraires, Madeleine la
solitaire de la Sainte Baume, Marthe traînant la Tarasque domptée par le signe de la croix. Incorruptible gardien des traditions populaires, Tart conserve encore au temple profané son caractère religieux et, dans la splendeur des mosaïques, le Christ impassible indique tou* jours de sa main tutélaire les destinées de la patrie.
Le bois sacré j cher aux Muses et aux Arts, est un séjour idéal où le printemps semble éternel et le recueillement inaltérable.
Un lac parsemé de verdoyants ilôts répand sa fraîcheur dans ce vallon silencieux; un rideau d'arbres réfléchis par les eaux immobiles, le cerne de tous côtés; des plantes aux feuillages délicats et des fleurs irréelles y croissent en liberté, comme au sein d*une nature vierge. Au firmament teinté d'or, la lune a montré son fin croissant; c'est l'heure où le soir descend avec lenteur, éteignant dans ses brumes les couleurs et les sons. Les chastes déesses couronnées de laurier, sont réunies en groupe à l'ombre d'un portique : quelquesunes, éparses sur le gazon, poursuivent leur rêverie solitaire; au premier plan, de beaux adolescents cueillent des palmes ou tressent des couronnes, tandis que deux Muses, semblables à des tourterelles attardées, regagnent d'un vol rapide leur mystérieux asile. Toutes ces nobles évocations paraissent animées d'une vie surhumaine; on remarque, dans leur attitude et dans leur démarche, la majesté attribuée par les anciens aux habitants de leur olympe < Elles font songer également aux ombres des Champs-Elysées qui se meuvent sans effort et sans bruit sur les prairies étoilées d'asphodèles.
Il en est malheureusement qui, soucieux avant tout de l'habileté technique, ne peuvent oublier, devant des conceptions aussi radieuses, les préjugés d'école ou les préoccupations de métier. A un artiste de cette envergure, ils prétendent appliquer les étroites mesures d'une critique rigoureuse et invoquent, précisément pour incriminer tantôt sa couleur, tantôt son dessin, les lois immuables du grand art dont il a rajeuni les formules usées.
Il faut se garder de prendre le titre de coloriste dans une acception trop restrictive. S'il désigne en général ceux qui veulent f--— renaître, en juxtaposant des touches brillantes, les splendeur, pareilles d'un Véronèse ou d'un Rubens, on peut aussi le mérite la seule recherche de l'harmonie. Adoptant ce second parti, Puvîl Chavannes a marqué sa prédilection pour les tons éteints qu*un
NOTES D*ART ET D'ARCHÉOLOGIE ait
vulgaire n*eût jamais choisis. Sa palette est d'une extrême sobriété; mais il en fait un merveilleux usag^e. Avec de maigfres ressources, il charme les plus délicats et atteint dans la gamme claire qui convient si bien à ses thèmes poétiques, un rare degré de séduction.
Est-il plus légitime de lui reprocher des négligences de détail, des simplifications de forme ou Tinflexion de certains contours modifiés à dessein j pour donner à une figure plus de sveltesse ou d'élégance? Sans doute, dominé par le sentiment qu'il veut traduire, il dédaigne les particularités impuissantes à le dégager; mais comme" son crayon, esclave de sa pensée^ sait exprimer les mouvements de rame ou caractériser les différentes périodes de Texistence! Du premier regard on saisit en ses personnages Témotton qui les affecte ou la tristesse qui les accable, et nul ne découvre plus heureusement le geste propre à faire ressortir la gaucherie du petit enfant, la grâce élancée de Téphèbe, la caducité de 1" aïeul appesanti par les ans.
Les chefs-d'œuvre consacrés par Tadmiration séculaire ne sont pas toujours exempts dlncorrections; mais qui songera, en contemplant r Apollon du Belvédère ou la vision d'Ezéchîel, aux fautes savantes que Toeil le moins exercé peut aisément y découvrir? Les vieux maîtres, dont les Madones nous adressent encore leur angélique sourire n'ont jamais connu Tanatomie, Est-il sérieusement permis de leur souhaiter plus de science?
Comme ces illustres devanciers, Puvis de Chavannes ne prétend point flatter les sens, mais toucher nos plus hautes facultés; comme eux, il emprunte au côté matériel de son art juste le nécessaire pour rendre son Idée perceptible. Le coeur parle surtout en lui, seul le cceur peut bien l'apprécier.
Peu lui importent d'ailleurs, dans les hautes sphères où il s'élève» les impertinents dédains ou les injustices passionnées- Qu'il lui suffise de réconforter les rêveurs inquiets que tourmente sans trêve la poursuite de Tidéal, qu'il lui suffise d'arracher un murmure élogîeux, même à des confrères dont l'esthétique est le contraire de la sienne et qui prétendent réduire le champ de l'art aux étroites limites d'une exacte .uservation.
Faisant pour ainsi dire allusion à sa propre destinée, Delacroix ceignit un jour la sybille à l'entrée d'un bois sacré, gardant le rameau d'or, conquête des grands coeurs. Ce rameau d'or inflétrissable, tous
NOTES D*ART ET D'ARCHâOLOGTK
deux l'auront cueilli; et l'illustre méconnu j doQt une éclatante réparation vient de glorifier les inspirations géniales et Tartiste contemporain qui édifie dans Tazur un monument aux lignes harmonieuses. Du reste, la mort, ce justicier suprême^ ne chôme jamais. Dans quelque trente ans, enthousiastes et détracteurs seront, pour la plupart, confondus dans un même silence; les ineptes critiques qui égarent encore l'opinion seront depuis longtemps oubliées; seule, Tœuvre subsistera dans le demi-jour solennel des temples ou des musées^ impérissable comme les aspirations de Tàme, qu elle semble symboliser, et la renommée de Puvis de Chavannes apparaîtra à Taurore de Tère nouvelle, sereine et pure comme la lumière argentée qu'il a répandue sur ses firesques.
A. -M, d'Annezin,