LE CHATEAU DE BARBE-BLEUE
A TIFFAUGES (VENDÉE) (i) (Fin.J
Pendant la seconde moitié du XIV° sîècle et le commencement du XV^ le château de Tîflfauges passa entre les maîns de nombreux possesseurs. Ceux-ci, comme l'indique Tabsencede constructions, n'eurent évidemment pas le temps de remanier d'une façon sérieuse cette noble demeure.
En 1424, Gilles de Rays devint, par la mort de la sœur de sa femme, Marie, fille de Miles II, le propriétaire de cette magnifique seigneurie.
Nous n'entreprendrons pas de raconter ici l'histoire de cet homme extraordinaire^ dont la vie est un étrange tissu d'actions d'éclat et d*épouvantables forfaits.
Nous nous contenterons de résumer sa vie en peu de mots. ^
Par son père, Gilles descendait de la famille Montmorency-Laval. Sa mère était issue des maisons de Machecoul et de Craon. Orphelin de bonne heure, il possédait soixante mille livres de rentes, alors que les ducs de Bretagne, les plus grands feudataires de la couronne, n'en avaient que six mille.
Gilles embrassa la carrière militaire. Au service du roi de France, j1 se couvrit de gloire en maintes circonstances, notanmient au siège de Lude, où il tua de sa main le chef des assiégés. Quand Jeanne d'Arc parut j Gilles fut un des premiers à se ranger sous sa bannière. Sa connaissance de la tactique le fit choisir pour remplir auprès de Jeanne le rôle de chef d'état-major. A vingt-six ans, Gilles de Rays était promu maréchal de France, distinction qui n'était alors accordée qu'aux quatre plus grands capitaines du royaume. Aussi ne nous étonnons-nous pas de le voir désigné pour escorter la sainte Ampoule lors du sacre de Charles VII à Reims.
I. Nous doBaons aujourd'hui le plan général du château qu^un accident de dichage nous a^ à notre grand regret, empêché de joindre au précédent article.
A la mort de Jeanne d'Arc, Gilles de Rays rentre dans ses terres, et commence une vie toute de prodigalités et de débauches. Le luxe le plus ef&éné régnait autour de lui. Sa chapelle et sa maison militaire étaient entretenues sur un pied plus que royal. En même temps, Gilles s'occupait de littérature. Des minutes trouvées chez un notaire d'Orléans nous le montrent en possession de plusieurs manuscrits rares et curieux. D'après de récentes recherches, il ne serait pas impossible que le « Mistère d'Orléans 5> eût été composé par son ordre, pour rappeler les événements auxquels il avait pris part comme com- •pagnon de Jeanne d'Arc. Le rôle important attribué au c Syre de Rays » par le poète, donne un fondement sérieux à cette supposition. Nous savons en outre que, plusieurs fois, Gilles fit représenter à Tiff auges et ailleurs des pièces composées par son ordre, et jouées par une troupe de comédiens qu'il traînait toujours après lui.
Les immenses revenus de Gilles de Rays ne purent bientôt suffire aux dépenses qu'occasionnaient son luxe et aussi ses débauches. Gilles commença par emprunter ; puis vendit successivement ses propriétées. Il en vint à se confier à une bande de gens sans aveu, en compagnie desquels il chercha la pierre philosophale. C'est alors qu'il fit enlever plusieurs jeunes enfants, dont le cœur et les entrailles lui servaient à faire des offrandes au démon. On estime à plus de huit cents le nombre de ses victimes.
Bientôt la clameur publique le dénonça à l'évêque Jean de Malestroit , Celui-ci fit une enquête, à la suite de laquelle Gilles fut arrêté à Machecoul. Son procès s'instruisit rapidement et, après une confession générale de ses crimes, le puissant seigneur de Tiffauges fut excommunié. Le duc de Bretagne intervint alors et Gilles fut condamné à être pendu et brûlé en compagnie de deux de ses complices : Henri Griart, dit Henriet^ et Etienne Corillaut, surnommé Poitou. Cette exécution eut lieu le 26 octobre 1440, dans la prairie de Biesse, à Nantes.
Ajoutons, pour édifier nos lecteurs sur la valeur du surnom de Barbe-Bleue, que les habitants de Tiffauges avaient donné à Gilles de Rays en raison de ses crimes, que l'unique femme de ce seigneur, Catherine de Thouars, se remaria moins d'un an après la mort de Gilles de Rays, avec Jean II de Vendôme, vidame de Chartres et seigneur de Lussay.
Le double procès de Gilles de Rays forme un des manuscrits les plus intéressants du moyen-âge. L'original est conservé à Nantes, Il a déjà servi souvent à Tétude de la procédure à cette époque. On y trouve également des renseignements fort curieux sur les procédés des alchimistes. Il est question d'une « messe au diable » dite le jour des Morts dans la chapelle Saint- Vincent. La déposition de Prélatî contient ^out au long une curieuse évocation du démon, où le nom de la Vierge et des Saints se heurte à ceux de Belzébuth, de Satan et autres mauvais esprits.
Quant à nous, nous avons étudié ce procès au point de vue de la reconstitution du château de TiflFauges, et cette recherche a été des plus fructueuses. Les noms des différentes parties du château, la destination des pièces, Tétat des bâtiments sous Gilles de Rays, sont décrits par les divers témoins et par les accusés.
Prélatî j sorcier italien que Gilles s'était attaché^ habitait au rez* de-chaussée > la chambre est du donjon. Plusieurs prétendues évocations, toutes destinées à extorquer de l'argent à ce malheureux Gilles , eurent lieu dans cette pièce. Une autre fut faite la nuit dans la grande cour sur laquelle cette chambre prend jour ; d'autres encore dans le Bûis^ autrefois à Test du château. A Theure actuelle ce bois a complètement disparu. Au même endroit où les alchimistes du moyen -âge cherchaient à changer les pierres en or, une fabrique transforme en papier le bois et le chiffon. Les propriétaires de cette fabrique, dont les travaux photographiques nous ont puissamment aidé dans notre travail, contribuent par cette industrie à enrichir le pays que Gilles de Rays désolait jadis par ses crimes et ses exactions.
Le procès aidant, nous avons pu retrouver la chambre occupée par le seigneur. C'était, ainsi que nous l'avons indiqué précédemment ^ la chambre ouest au premier étage. Il est également question dans le procès d'une salle de festin attenante au donjon* De cette salle, probablement construite par Gilles de Rays, il ne reste qu'une cheminée adossée au mur d'enceinte qui regarde la yille, et quelques traces des murs goutterots reliant cette enceinte au donjon.
Lorsqu'un visiteur parcourt les ruines actuelles, on ne manque pas de donner aux bâtiments situés à l'ouest de la Baille et en face des cuisines, le nom pompeux de logis du Seigneiu:. Or nous venons de voir que, suivant l'usage, le seigneiu: habitait son donjon* Les bâti-
ments de la Baille ont des fenêtres petites et très surélevées au-dessus du soU Les cheminées qui existent dans les étages supérieures sont toutes copiées sur celles du donjon. Il est donc absolument invraisemblable que ces bâtiments, entourant une cour de service, aient jamais servi d'habitation aux puissants seigneurs de Tiffauges. Nous devons bien plutôt y voir les écuries et des logements de service pour les écuyers, les hommes d'armes, les chapelains. Il est probable que toutes ces servitudes furent construites, ou tout au moins augmentées, par Gilles de Rays, pour y loger sa nombreuse suite. Tiffauges était en effet la résidence favorite de Gilles ; il y concentrait, comme dans une aorte de capitale, ses forces militaires, ses chevaux, ses meutes^ ses comédiens et les gens de sa chapelle.
Après la mort de ce sinistre criminel, le château fut quelque peu délaissé, tant à cause du souvenir lugubre de ces infamies que des tracas de toutes sortes qui assaillirent ses divers possesseurs.
Au commencement du XV1° siècle, Louis de Vendôme, vîdame de Chartres, entreprit de mettre le château en état de résister à Tartillerie. Il construisit la tour du vidame, afin de mieux appuyer la digue, et la relia au moyen d'une nouvelle courtine à la tour ronde remaniée à la même époque. Nous lisons dans la Popelinière (i) cette description intéressante de la tour et du château au XVI® siècle : « ,.*Vray est qu'on y pourrait aller (2) sur la chaussée de l'estang : mais pour la garde de cette avenue, il y a un moyen secret que le père de François de Vendôme, dernier décédé Vidame de Chartres, y fit faire par la grosse tour neuve : laquelle s'avance si fort sur ce coin qu^elle peut aisément défendre 'la chaussée et les deux courtines qui regardent tant sur l'étang que sur la rivière. Tour vrayement ingénieuse et digne d*être imitée par les architectes et ingénieurs de ce temps. Les précipices seuls et la hauteur inaccessible de l'autre endroit vers la viUci maintiennent assez la place de ce costé. Puis, le Donjon qui est une haute» large et fort épaisse tour étofiée de gros caîllous (comme tout le reste du château) et entournée de gros et profonds fossés à fond de cuvej maçonnés des deux costés et remplis d'une eau dormante ; rend cette avenue imprenable et même le Donjon inaccessible ores que tout
ï . Histoire des troubles et choses mémorables, La Rochelle, '573" I, Au château.
le château fut pris. Joint que la porte qui est contre avec ses triples murailles semble de soi assez forte pour y défendre Tentrée.
« Cette montagne qui soutient tout le château est entourée d'autres montagnes, mais hors canonnades pourtant, et n*est commandée d'une seule, fors de celle qui soutient partie de la ville, et notamment le temple du bourg, duquel on pourrait aisément faire une batterie. Mais elle pourrait plustôt rompre tout dedans le château; car elle est si bien appuyée par le derrière et d'ailleurs la terre est si haute que le canon n'y pourrait beaucoup avancer. Je di encore qu'on y peust mener le canon; ce qui est fort malaisé, pour être le pays tout montueux et chargé de grands et mauvais rochers... »
Un essai de restauration, avec le dessin du château à cette époque, tel qu'on devait le voir de la rive opposée de la Sèvre, est joint à cette étude.
Depuis, le château de Tiffauges fut reconnu impropre à la défense. La portée de l'artillerie augmentant, il eût été facile de le canonner de toutes les collines environnantes. Le dernier souvenir militaire qui s'y rattache est la bataille de Corfou. Le matin de cette célèbre journée, les batteries vendéennes vinrent s'établir sur cette éminence; mais bien vite elles suivirent le mouvement de l'infanterie vers Corfou.
A l'heure actuelle, les ruines gardent un aspect de grandeur fort saisissant. On y sent, ainsi que nous avons essayé de l'indiquer dans ce travail, les eflforts persévérants des possesseurs pour mettre constamment la défense à la hauteur des progrès de l'attaque.
Mais, hélas! peu à peu la main de l'homme et celle du temps détruisent ces vestiges. Dans peu d'années, il ne restera plus de ce monument du passé que quelques monceaux de pierres servant de clôture à des champs de choux, de blé, de sarrazin et de maïs.
Alors, Mélusine sera vengée. On raconte que pendant la construction du château, de même qu'à Pouzauges et à Vouvent, les ouvriers trouvaient chaque matin les murs plus avancés qu'ils ne les avaient laissés la veille. L'un d'eux, voulant pénétrer ce mystère, se cacha la nuit près des bâtiments en construction. Or, à minuit, la fée Mélusine sortit du puits qui a conservé son nom et s'empressa de mettre en œuvre pierres et mortier. Soudain elle aperçoit un indiscret qui l'épie. . .
rî'^^jç'prvi'
NOTES d'art et D'ARCHÉOLOGIB
Axissîtôt elle s'évanouiti maïs en lançant cette sombre prophétie, qui ne se vérifie que trop :
Pouzauges, TifiEaug^es, Mervent, Châteaumur et Vouvent Iront chaque an, je le jure, d'une pierre en périssant!
Pierre Nuay, LÉGENDE DU PLAN