‹ Notes d'art et d'archéologie (volume 3)Chapitre 16 sur 77 · I. Histoire de l'Art, par Tabbé Dehaisrfe, p · texte numérisé non relu

I. Histoire de l'Art, par Tabbé Dehaisrfe, p

15 juin 1889. — N« 4.

dès 1338 des statuts qui exigent de ses membres l'emploi de matières assurant à leurs œuvres une longue durée, osérait-on en exiger autant de nos artistes modernes, dont les œuvres ont bientôt disparu dans une brume de bitume ?

Les peintres de Bruges formaient également une corporation; leurs statuts ne datent que du milieu du XV® siècle, mais un document les montre assistant en 1398 à la procession du Saint-Sang (i). En 1450, ils élevèrent une chapelle sous le vocable de saint Luc et de saint Eloi, et la remplirent d*œuvres d'art ; on y exposait, p^r exemple, le jour de la fête de saint Luc, un tableau peint par Van Eyck, que l'on croit être le portrait de sa femme. Ce tableau est attaché avec une chaîne et des cadenas, de crainte qu'il ne soit volé, nous dit un ancien auteur.

La peinture décorative, à fresque ou à la détrempe, appliquée aux édifices religieux ou civils, était très répandue en Flandre; ce n'est pourtant point là le seul emploi qu'on en faisait.

Dans une brochure fort intéressante, M. l'abbé Van den Gheyn, nous fait connaître les fouilles récentes qu'il a pratiquées dans plusieurs églises et cimetières des environs de Bruges, et les curieuses peintures qu'il a découvertes dans plusieurs tombeaux. « Tout autre est le but des peintures dont nous allons parler, dit le savant archéologue. C'est bien une polychromie qu'on doit nous donner le droit de nomimer ftméraire et souterraine. Elle échappe complètement à l'œil des vivants, et ne s'adresse qu'aux morts, dont elle décore la couche funèbre ».

Cet usage d'orner à l'intérieur les tombeaux est tout local, puisqu'il ne s'étend que dans un petit rayon autour de Bruges ; cependant il s'est longtemps perpétué. Ses premières manifestations ne remontent pas au delà de l'époque ogivale, et disparaissent avec elle. On avait cru d'abord qu'il s'était éteint au moment où s'élevèrent au-dessus des caveaux les premiers monuments funéraires, mais cette hypothèse est aujourd'hui démentie par de récentes découvertes.

Quelle est l'origine de cette coutume ? On ne l'a pas encore découverte. Est-ce l'amour de l'art; un pieux sentiment de respect pour la dépouille mortelle des ancêtres ; une imitation de certains usages orien-

i« L'abbé Dehaisne, op. c, p, 145.

taux, rapportés par quelque croisé de la région ou par quelqu'un de ces hardis voyageurs, qui aura poussé plus loin que Villard de Honnecoun le but de ses périgrinations? Nul ne saurait le dire; mais il parait cenain que Tun des caveaux découverts remonte au Xin° siècle, à cette époque de ferveur religieuse qui porte nos aïeux vers les Lieux saints.

Au xvïr siècle, on se rappelait encore les caveaux polychromes; . depuis on en avait perdu jusqu'au souvenir, et lorsque, le 3 août 18451 des fouilles faites à Harlebeke, sans doute pour un tout autre motif, les mirent à jour de nouveau, ce fut un étonnement général.

Les caveaux sont construits en briques, dont Tusage se répandit en Flandre dès le commencement du XIII® siècle. Les parois en sont recouvertes à Tintérieur, tantôt d*une mince couche de mortier, tantôt d'un badigeon grossier, formé d*un ciment oii la chaux et le sable se mêlent à parties égales. J^a plupart du temps les parois gardent le ton gris-jaune du ciment, mais d'autres, comme celles d'Harlebeke, sont peintes en bleu pâle.

Sur ces maçonneries ainsi préparés, Tartiste peignait ses sujets, et parsemait les espaces vides de croix, de fleurs et de feuilles.

La croix latine est la plus répandue ; mais avec le temps elle se complique et se modifie de mille manières. « Quelques-unes de ces croix sont trilobées, d'autres fleurdelisées, d'autres enfin portent dans les angles des rayons. La croix de saint André est d'un usage moins fréquent. La disposition varie à l'infini; tantôt les sujets latéraux se trouvent placés entre deux grandes croix, autour desquelles on en a disposé d'autres, mais de plus petite dimension; tantôt les croix entourent le sujet principal et lui servent pour ainsi dire d'encadrement. Ailleurs^ au cimetière de Sainte-Croix-lez-Bruges, la croix droite alterne avec la croix dite de saint André..» Ces croix étaient peintes en vermillon ou en ocre rouge ; c'était cette même teinte que l'on donnait aux fleurs, c'est-à-dire trèfles ou quintefeuilles, parsemés sur les murs du caveau. On employait encore le bleu. »

L'usage des armoiries dans la décoration des parois latérales est peu fréquent; M. l'abbé Van den Gheyn n'en cite que trois exemples, Tun à saint André près Bruges; l'autre à Commines (1443), et le troisième dans l'ancienne chapelle des peintres, à Bruges.

Jusqu'ici nous n'avons parlé que des ornements ; un mot des sujets.

» Ce sont des peintures à fresque, et plus tard des gravures sur bois coloriées en détrempe. Celles-ci étaient fixées au mur au moyen d'un enduit, identifié bientôt avec le papier lui-même, » C'est ce dernier mode de décoration que Ton a constaté à la cathédrale de Saint-Sauveur, à Bruges, lorsqu'au mois d'août 1841, on y ouvrit trois tombes. Les sujets sont ordinairement au nombre de quatre, un sur chaque paroi du caveau ; leur disposition ne varie guère. A la tète, le calvaire avec la sainte Vierge et saint Jean; au pied, la Vierge, presque toujours assise, avec l'Enfant Jésus sur ses genoux ou debout sur le siège; dans un des caveaux l'Enfant est représenté nu, fait assez rare qui mérite d'être signalé. Le siège est souvent orné de deux chandeliers peints en jaune ou simplement indiqués par un trait noir et surmontés d'un cierge allumé.

Les sujets des parois latérales oflErent plus de variété : à Harlebeke, on voyait saint Pierre tenant une clef levée, et saint Paul portant

d'une main un livre et de l'autre un glaive, A Saint- André, c'est le patron de Tendroît; mais les artistes ont une prédilection pour les anges, ils en mettent ordinairement un sur chaque face, a Leur costume, leur pose, leur fonction, méritent d^ètre étudiés en détail. Ils sont ailés; la plupart ont la navette de la main gauche, et encensent de la droite vers la tête du tombeau. Parfois l'encensoir dépasse le plan du sujet, et nous avons alors pu remarquer qu'il avait été peint d*abord sur un morceau de papier, et ensuite collé au mur. Mais telle n'est pas l'unique fonction des anges ; il y en a, comme à Sainte- Croix, par exemple, qui jouent d'un instrument., . Les anges revêtent tantôt la chape, tantôt la dalmatique; il arrive même qu'ils n'ont qu'une simple robe, retenue autour des reins par une corde> et qui retombe en longs plis jusqu'aux pieds. 3»

Dans l'un des caveaux, un ange tient d'une main une verge et place

L'autre sur la corde qui lui sert de ceinture ; les cheveux sont bouclés et

retenus au moyen d'un cercle de couleur rouge surmonté d'une croix :

c'est range de la mort. Ailleurs, l'ange est agenouillé et encense.

Ces sujets, dans le plus ancien monument publié par M. Tabbé Van

NOTES to'AftT ET D'ARGHÉOLOGIÉ

den Gheyn, n*ont pas de bordures ; plus tard, à mesure que le fond se couvre de croix et de fleurs, le sujet est encadré par quelques-uns de ces ornements; puis, à la fin du XV*^ siècle, le fond se déchargeant, le cadre n'est plus formé que par une grosse ligne d'ocre rouge. Ne pourrait- on pas rapporter ces trois modes de décoration aux trois époques de Tarchitecture ogivale?

Avec le temps, les figures elles-mêmes disparaissent. Un caveau daté de 1553 ne porte plus sur ses parois que quatre soleils d'or, dont le centre est occupé par le monogramme du Christ; deux croix rouges fleurdelisées remplissent les vides des parois latérales. Cest la décadence d*une coutume touchante que la Renaissance a emportée avec bien d'autres.

La nature même de ces monuments était un obstacle à leur conservation. Mais le souvenir n'en périra pas, grâce aux soins que le savant auteur des Caveaux polychromes a mis à faire reproduire les plus intéressantes de ces peintures dans sept lithographies coloriées. En le consultant, le lecteur pourra se rendre plus exactement compte de la valeur artistique de ces œuvres naïves et de leur haut intérêt.

G. DE WlTASSE.

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