Patis, Hachette
j, Das Klûsier. Waltiick und Geistlich, Stuttg^art, Scheible, Lei[>i;ig^, ib, Thomas^ in- 16, 1846- 1849.
l6o NOTES d'art et d' ARCHÉOLOGIE
la première rencontre du sujet de Faust avec le génie, un portrait et une scène de Rembrandt, qu'on trouve au tome second du Kiosier. Avant de redire après M. Falîgan comment le sujet de Faust a été compris et rendu par Rembrandt, il convient de rappeler quels sont dans la légende les traits caractéristiques de ce personnage : là encore c'est le livre de M. Faligan qui nous servira de guide.
Et d'abord de quel esprit procède la légende? Le Faust de la légende comme celui de l'histoire est un charlatan et un libertin de bas étage. Je n'entrerai pas dans les détails curieux qu'on a pu recueillir sur le Faust historique et ses rapports avec les premiers fauteurs de la Réforme : je me borne à noter qu'adepte probablement des païens de la Renaissance italienne, et plus radical dans ses idées sinon dans sa conduite que les protestants d'Allemagne, il fut rejeté par des hommes qui n'en voulaient qu'à l'autorité de l'Eglise et tenaient à conserver du christianisme tout ce qui sauvegardait la leur. Far Ttiabileté prestigieuse de ses tours, ses escroqueries et les poursuites judiciaires dont il fut l'objet, il acquit une notoriété qu'exploita sans doute le protestantisme conservateur pour créer sous son nom une légende diabolique, ou plus exactement pour formuler dans un sens anti -catholique celle qui s'était déjà formée.
Ce caractère anti-catholique ne perce pas seulement dans les attaques directes que contiennent les premières éditions du livre populaire où elle est racontée. La grossièreté et la violence de ces attaques répondent au goût et à la passion de l'époque (i). Dans la suite elles disparaissent, et le caractère protestant n'en persiste pas moins : toujours Faust finit par être damné, quelquefois après des- appels désespérés à la miséricorde divine dont on ne voit pas le résultat. Il est à remarquer que les légendes diaboliques du catholicisme se terminent toutes, ou du moins les plus répandues, par le repentir efficace du héros, par son salut, obtenu grâce à l'intercession de la Vierge ou des Saints. Telle est, pour ne citer qu'un exemple, la donnée du chef-
I. Oa voit dans les boiseries du chœur d'une église de Toulouse une tète de cochon qui émerge d'une chaire avec cette inscription : Calvin Porc PreschanÈ^ Légère vengeance des atrocités commises à Toulouse parles troupes calvini.stes*
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d'œuvre de Calderon si peu connu en France : El Magico prodtgîoso. Le sujet de Faust au contraire est comme pénétré du dogme protestant de la justification par les seuls mérites du Christ en dehors de la coopération par les œuvres : et nous en avons une version certainement catholique, un drame populaire du Tyrol, dont l'auteur damne Faust comme les luthériens Tout damné. Telle est Taction du protestantisme en dehors de lui-même et dans le domaine purement littéraire : à l'époque où son influence inspirait à des docteurs qui se croyaient encore catholiques des doctrines erronées sur l'efficacité delà grâce, ses légendes occupaient l'imagination des populations catholiques et se détournaient des exemples de la miséricorde divine.
Gœthe a été plus hardi que l'auteur anonyme du drame tyrolien ; le sien se termine par l'entrée de Faust au ciel. Toutefois qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas un salut orthodoxe. Lui-même confessait à Eckermann qu'il avait dû pour toute cette scène, sous peine de se perdre dans le vague, s'attacher à renfermer ses intentions poétiques dans les symboles chrétiens et ecclésiastiques (i). Là comme dans les scènes célèbres de la première partie, celle du rempart où Marguerite invoque la Mère des douleurs, celle de la cathédrale où le chant du Dtes irse lui fait perdre connaissance, c'est seulement à des formes que le poète emprunte ses effets. A travers l'ondoiement germanique de sa pensée, on voit qu'il reste étranger à l'idée catholique. La scène finale de Faust ne représente pas le salut de Tâme chrétienne : sans repentir, sans pardon, c'est une apothéose panthéiste, analogue si Ton veut à la transformation d'un Bouddha, "et qui, à regarder de près, peut servir de pendant aux réhabilitations de courtisanes et de forçats par lesquelles Victor Hugo a mérité les adorations de la démocratie révolutionnaire.
Ainsi dans tous les textes que nous en possédons, la légende de Faust procède d'une idée étrangère à l'orthodoxie catholique. Les premières rédactions du XVI* siècle sont empreintes contre le Catholicisme d'une hostilité qui s'efface dans la suite, mais les rédactions ultérieures conservent l'esprit protestant, et quand Gœthe au xyill* siècle s'empare du sujet, c'est pour en faire, malgré toutes les apparences, ce qu'on ajustement nommé la bible du panthéisme.
I. Faust^ n« p., éd. Schroer, Heillbronn, Henninger, adv. 7321.
A travers les varlatiotis de la lég-ende, le caractère de Faust est resté le même : Goethe Ta pris tel qu'il Ta trouvé, il Ta rendu avec au art incomparable, il n'en a pas changé les traits essentiels. Toutefois entre le Faust de la légende et le sien il existe une difierence : le premier est d'une vérité plus générale ; le second est l'homme d'un siècle : à ses propres traits il ajoute, comme pour les masquer, les idées et la physionomie du xvur siècle. La philosophie matérialiste du temps, et, si l'on veut scruter davantage, l'illuminisme de Weisshaupt et de Bode (i), lui ont donné une patine spéciale, mais le métal reste le même : il cherche à justifier par des sophismcs inconnus aux générations antérieures, ou du moins dont elles ne se préoccupaient pas au même degré, toutes les aspirations, toutes les faiblesses, tous les désordres que lui prête l'imagination de l'âge précédent.
Aucune comparaison ne serait plus utile pour déterminer les métamorphoses de ce qu'on nomme, non sans quelque emphase, l'esprit des temps ; mais au seul point de vue de l'art il faut avouer, avec tout le respect dû au génie, que l'innovation n'est pas heureuse. Autant le type légendaire est simple et accessible à tous comme les figures des épopées primitives, autant la création de Gœthe est compliquée, obscure, difficile à saisir. On ne peut la comprendre que par une connaissance complète de Tépoqne où l'auteur a vécu.
Tout autre est le Fatist de Mario we, un contemporain de Shakespeare, qui avec moins de génie que Gœthe, a fait peut-être au point de vue dramatique une œuvre supérieure. Il est généralement admis que le dénouement en est préférable : Tauteur nous fait assister à la dernière heure du pacte. « Jamais, dit un maître (2), les angoisses que cause au coupable la crainte de la damnation éternelle n'ont été exprimées avec plus de force. » Il faut également dire avec M. Faligan que dans l'ensemble de l'œuvre de Marlowe, « l'action, fortement nouée, marche vers le dénouement d'un pas plus ferme et plus rapide », tandis que le Faust de Gœthe, surtout dans la seconde" partie, mérite d'être comparé, « à ces fleuves débordés qui s'étendent à perte de vue sur des
1. Sur les rapports de Gœthe avec la franc-maçonnerie, Baumgârtner, GœthCy Sa vie et ses œuvres (en allemand), Fribourg en Brisgau, Herder, 1886.