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Mezières, Prédécesseurs et contemporains de Shakespeare

plaines immenses» et dont les eaux ralenties, presque stagnantes, perdent en rapidité ce qu'elles gagnent en surface. » Et, abstraction faîte des mérites de deux œuvres peu susceptibles d*être rapprochées, un trait incontestable du Faust de Marlowe, c'est qu il représente dans toute sa pureté le type légendaire.

C'est au Faust de la légende qu'il faut s'en tenir pour aborder Tœuvre de Rembrandt. Ce Faust est Thomme doué de facultés émînentes, qu'il met au service de basses passions, et qui, pour mieux assouvir à la fois son esprit et son corps, son corps surtout, se vend au diable et finit par se damner éternellement. C'est un savant voué aux sciences occultes, un charlatan qui profite de connaissances physiques ignorées du vulgaire pour accomplir des prodiges et tirer de ses dupes l'argent nécessaire à une vie de débauche.

Quel doit être l'extérieur d'un tel homme? Par quels traits le peintre parvîendra-t-îl à le caractériser? De quels objets devra-t-il l'entourer, de quel accoutrement le revêtir, pour donner à sa physionomie un cadre qui la complète ? Commençons par une description imaginaire, et comparons notre fantaisie à l'exécution de Rembrandt : le procédé est de mise avec un maître tel que l'auteur de la Ronde de ntiit.

Le visage aura une double expression : celle de Tintelligence et celle des bas instincts, ceux-ci marqués de telle sorte qu'on devine qu'ils ont l'intelligence à leur service sans toutefois Téteîndre. L'habillement, les objets placés à l'entour porteront l'indice du charlatanisme, spécialement de celui qui prend pour moyen les sciences occultes : le magasin de ces sciences est riche ; on devra y choisir suivant ses intentions. Si Ton ne tient pas à faire une charge, qu'on évite les accumulations; si l'on ne cherche pas à inspirer l'horreur ou le dégoût, ce qui dans l'espèce n'est pas un crime, qu'on s'abstienne de toucher au contenu de certains rayons.

Tel que je viens d'en esquisser les conditions plastiques, le sujet ne pouvait manquer d'attrait pour Rembrandt, c'est bien ainsi que le maître a dû le comprendre.

Le portrait, dît M. Faligan, « donne une parfaite idée du personnage. On est frappé du mélange d'intelligence et de sensualité que respire cette figure. Le front est élevé, plus même qu'il ne le devrait

pour rester en proportion exacte avec le reste. Cette exagération est d'actant plus sensible que les cheveux coupés court font défaut sur le devant de la tête, et que cette calvitie prolonge les lignes du front audelà des limites naturelles. L'ovale assez aigu de la partie inférieure du visage est au contrafre resserré sur lui-même et déprimé. Les traits, assez fortement tirés et tombants, donnent à la physionomie un air de sensualité presque bestiale (i). Le nez allongé, aplati à la naissance des narines, tombe très bas sur une moustache épaïsse et forte, et la lèvre inférieure, proéminente et légèrement affaissée, achève démettre en saillie ce caractère général du visage... Ses yeux, grands et bien ouverts, sont battus et comme hébétés par des excès de toutes sortes. Le regard est intelligent, mais empreint de ruse et d'effronterie* n Cette description donne le droit d'ajouter : a Tout trahit les goûts et les habitudes d'un homme en proie à de violents appétits, et songeant bien moins à les régler qu'à les satisfaire. »

L'autre tableau représente Faust dans son cabinet, livré à la con* templatîon du macroscome. Ici mentionnons le costume et les objets ; une robe de chambre ample et longue, sur la tête une sorte de bonnet mou, de couleur blanche, ayant quelque ressemblance avec un bonnet phrygien; un macrocosme imprimé en traits lumineux sur la fenêtre, et ser\^ànt de centre aux rayons qni produisent sur le reste de la composition les oppositions de lumière et d'ombre que Rembrandt affec* tionnait; un fauteuil sur lequel Faust est assis; un pupitre avec une feuille dij papier ou de parchemin contenant sans doute des calculs magiques; une table ou bureau, couverte de livres que la gravure n'a pas reproduits : elle a également négligé une plume que Faust tient à la main, et derrière le macrocosme l'ombre d'une figure tenant d'une main un miroir qu'elle montre de l'autre. La figure de Faust, rasée^ prise de profil et dans la force de l'âge, a une rare expression de sagacité, de pénétration et de ruse : elle contemple le macrocosme, et cet acte ajoute à l'expression habituelle celle d'une attention profonde et d'une curiosité joyeuse. Voilà bien un savant qui cherche dans la science un moyen d'escroquer l'argent des dupes ; ses instincts bas soat probablement moins marqués, et d'ailleurs le profil doit en atténuer

I. A comparer avec les portraits que nous avons des princes allemands fautenrs de U Réforme : il serait curieux de faire Ticonog-raphie de la Reforme, comme Beulé a tenté celle des Césars.

les indices, maïs il en a dit assez pour montrer Tintelligence au service du mal. Que le pacte avec le diable soit un fait ou un symbole, l'artiste a su en faire ressortir le trait essentiel : c'est le mal qui domine cette âme ; dans le portrait le vice, ici la fourberie superstitieuse.

« Tout ce que l'on sait de Faust, et surtout du Faust historique, confirme la conception de Rembrandt. » Cette réflexion de M. Faligan à propos du portrait me ramène à une question déjà touchée, et qui n*est pas étrangère à une étude sur les deux œuvres de Rembrandt : -^

Faust a-t-il existé ? )

Il est certain qu'avant de passer dans la légende le type de Faust '

s'est réalisé vers l'époque assignée pour son existence dans une classe ^

nombreuse d'individus ( r ) . On peut admettre que plusieurs d*entre eux, sans qu'on en sache trop la raison, portèrent ce nom empreint d'une j

physionomie païenne qui convenait assez à leur caractère. Faut-il aller }

plus loin, et dire que parmi tous les magiciens d'un siècle qui con- -

sacrait au culte de l'enfer le premier usage de la raison émancipée, il Jj

en fut un plus habile et plus célèbre, dont les exploits d'ailleurs furent ;;

sans doute grossis des exploits de ses confrères ? Rien n'est moins '

improbable, et M. Faligan le soutient par de sérieux arguments. '

Dans cette hypothèse, Faust, qui aurait séjourné en Hollande, a pu être pris par Rembrandt d'après les indications de témoins oculaires : les deux tableaux prendraient un caractère de documents 1

qui les rendrait chers aux archéologues. Mais pour les amateurs et les artistes ils n'ont que faire de cette recommandation : ce sont en soi de belles ^œuvres, où les qualités du maître se font admirer. Il serait à souhaiter que la gravure les répandît, et rendît notamment la scène du macrocosme avec un plus grand respect des détails que la reproduction allemande de Scheible. Bernon.

I. Sur ces individus, Histoire du peuple allemand, par Jean Janssen, VU, 440-508; sur Faust, 486-492 : aucune indication relative à ce personnage qui ne soit déjà dans M. Faligan, qu'il ne cite pas. Le tome VII de Janssen n'est pas encore traduit.

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