I. — LE CERCLE VOLNEY
Les expositions des deux cercles artistiques de Paris, le Volney et les Mirlitons, se partagent à tour de rôle la faveur du public. Si celle des Mirlitons est plus goûtée des gens du monde, celle du Volney a généralement la préférence des artistes. En voici, je crois, la raison. D'abord la salle de la place Vendôme (l'hôtel de la rue Boissy-d' Anglas n'est pas encore inauguré) était très supérieure comme aménagement à celle de la rue Volney ; puis les artistes qui font partie des deux cercles réservent pour les Mirlitons ce qu'on peut appeler leurs œuvres d'apparat, portVaits commandés et payés, tableaux bien finis.
d'une correction toute mondaine. Au contraire, au Volney, des portraits d'amis, des pochades rapides, beaucoup plus intéressantes pour les artistes que pour la masse du public. En outre, dans ce cercle, Télément jeune domine et tend de plus en plus à prendre de l'importance. Si cette année a vu la démission deMM.Schommer et F. Flameng*, en revanche ont été reçus MM. Dinet, Ménard, de Toulouse-Lautrec, etc.
Dans ces expositions aux dimensions restreintes, ce qui abonde» c'est le portrait et le paysage. Le petit tableau est une exception. Deux maîtres du portrait, MM. E. Delaunay et Carolus Duran ont exposé des œuvres qui peuvent compter, pour celui-ci surtout, parmi leurs meilleures. M. Bouguereau expose sa propre image, M. J. Lefebvre un portrait déjeune fille, M. Rixens un portrait d'homme des plus serrés et des plus consciencieux.
Passons aux tableaux. Le plus admiré du public est sans contredit la soirée d'automne de M. Doucet : c'est un effet de jour tombant et de lampe. Les mêmes personnes qui se gaussaient jadis de M. Besnard traitant superbement le même effet, se pâment d'aise maintenant devant l'œuvre de M. Doucet, d'une habileté extrême, mais mesquine et fausse. Ne me demandez pas pourquoi. Une jolie toile un peu fade de M. LeroUe, une gracieuse idée de M. Maignan. De M. Brîdgman,un cimetière arabe qui est une de ses bonnes œuvres. Deux petits Pasini toujours exquis et très délicats. Un Vayson très lumineux. M. Dinet qui plus que personne a fouillé l'effet de soleil, expose deux études, l'une d'Algérie qui est une petite perle, l'autre de France, moins agréable, car on n'y retrouve pas ses qualités habituelles d'intensité lumineuse. Citons encore M. Buland, M. de Vuillefroy et passons aux paysages.
M. Cazin est d'ordinaire plus heureux que cette année. Son effet de nuit surtout n'a pas le charme qui se dégage habituellement de ses œuvres. Même observation pour M. Laurent-Desrousseaux à qui la gamme claire réussit mieux que les gris sourds qu'il nous offre à cette exposition. Quant à M. EHot, il a un coin de jardin charmant, supérieur à son étude de dunes beaucoup mieux placée. M. Le Villaina deux bonnes études, M. Montenard une pochade ensoleillée, sa note habituelle, M. Noyai une jolie chose faite en vSologne, M. Yon un bord de la Marne dans sa gamme ordinaire d'un joli gris.
L'exposition de sculpture du cercle Volney est très intéressante.
Ï2 . NOTES d'art ET D^ARCHÉOLOGIE
M. Roty envoie une médaille qui est un petit chef-d* œuvre. Il est difficile d*être à la fois plus près de Tantique et plus, original. L'école française de gravure en médailles n'a jamais brillé d'un pareil éclat. M. RouUeau nous rappelle Clodion dans une terre cuite charmante. Enfin M. Agathon Léonard expose un buste d'un grand charme et d'une grande suavité d'expression.
Dans cette revue rapide bien des choses intéressantes m'ont sans doute échappé; qu'il me suffise de dire que, sur près de trois cents numéros que compte le catalogue, il y a au cercle Volney peu d'œuvres médiocres. Valentin.
IL — LES AQUARELLISTES. — Galerie Georges Petit, rue de Sèze.
L'exposition des aquarellistes n'a pas trouvé cette année auprès de son public ordinaire le succès des années précédentes. Il y aurait peut-être lieu de s'en féb'citer, car la cause principale de ce demi-insuccès paraît êtrelarareté des scènes de genre compliquées et de cette peinture de boîtes de baptême, dont MM. M. Leloir, Worms et Delort sont les champions les plus autorisés.
Non pas, hélas ! qu'aucun de ces miniaturistes de talent ait renoncé à ses ingénieux tours de force, mais plusieurs sont absents pour cause « d'exicfiston de commerce ». Avec les procédés de reproduction directe, l'aquarelle a pris depuis peu une si grande place dans l'illustration que beaucoup s'y sont consacrés d'une façon presque exclusive. Tant mieux pour les éditeurs qui vendent bien leurs livres, et pour les artistes qui sont bien payés; tant pis pour le public qui encourage le commerce au détriment de l'art.
tlne fois admis ce genre de miniature hors de proportion, il faut reconnaître qu'il y a une grande dépense de talent dans les éventails de M, M. Leloir, il ne paraît pas possible de pousser plus loin la recherche du joli et du maniéré. M. Worms et ses Espagnols chatoyants, mais collés les uns sur les autres, M. Vibert et ses éternels cardinaux, M. Delort et ses petites femmes grêles et insignifiantes soulèvent toujours l'admiration de êet honnête public qui veut qu'on lui montre pour ses vingt sous de la peinture bien finie.
Dans le même ordre d'idé2s, les trois cadres de M. de Cuvillon, convenablement reproduits, nous paraissent destinés à un débit consi-
NOTES d'art et D' ARCHÉOLOGIE I3
dérable. Pensez donc 1 comme disait une dame devant moi, on compterait les cheveux 1
Les chats de M. Lambert sont admirés toujours et de tous également. Je ne sais à qui font plaisir les figures souriantes de M. Adrien Marie ; c'est plus que mauvais, c'est ennuyeux.
Voici la grande peinture représentée par les illustrations de Polyeucte de M. Maignan. J'entends grande dans le sens de ultra déclamatoire et académique. Mon Dieu que ses modèles ont dû souflfrir de poser les membres ainsi contournés !
Des fleurs de M. Eug. Morand, un peu pâles mais d'une facture solide et d'un arrangement gracieux.
Enfin les études de Besnard.
« Ah ! mon Dieu ! quelles horreurs ! » Ce n'est pas moi qui parle, c'est la dame qui tout à l'heure comptait les cheveux de l'odalisque de M. de Cuvillon. D'autres personnes moins expansives sourient avec indulgence ou trouvent cela étonnamment drôle. En résumé, c'est merveilleusement beau; la puissance des effets obtenus n'est comparable qu'à l'audace des moyens employés. Il y a des tons d'unetransparence inimitable, des chairs absoluments vivantes, des reliefs surprenants, mais il faut se placer à une distance convenable pour pouvoir en juger. — Le gros public préfère s'arrêter à l'étrangeté voulue de la composition ou plutôt de l'absence de composition et rire. — Parisiens, mes frères, gens d'esprit, que vous êtes donc bêtes !
J'avouerai qu'en aquarelle .ce sont les paysages qui m'attirent le plus; c'est là, en effet, il me semble, le vrai domaine de cet art qui doit être tout de décision rapide et de légèreté.
Je ferai une mention toute spéciale pour les envois de M. Béthune qui laissent bien loin derrière eux, sans rien leur retirer de leur grand mérite, les paysages des plus cotés, je n'en excepte aucun. Il y a douze paysages de cet artiste, également parfaits, d'une hardiesse merveilleuse, tout en restant vigoureusement vrais et compréhensibles. Je ne saurais trop dire l'impression profonde que j'en ai ressentie.
Peut-être cela m'a-til rendu plus sévère pour M. Harpignies dont j'admire le talent vigoureux, trouvant cependant ses arbres d'un gris vert bien uniformément sale et ses indications parfois bien sommaires ; c'est de l'art sténographique.
De jolies choses de M. Zuber, entre autres, un effet de neige sur la
place de la Concorde ; la transparence rose de l'atmosphère est bien rendue. De M. Roger-Jourdain, une série de vues prises dans le parc de Saint-Cloud, enlevées avec beaucoup d'entrain et de précision (Je donnerais même volontiers un peu de cette précision pour un peu plus de charme), et enfin de ^I. E. Yon des effets lumineux et intéressants.
J^allais oublier quatre grandes vues d'Italie, signées Rothschild; les cadres dorés m'ont paru de bon goût. Ils sont vastes et meublants.
E. Balysis.
LES PRINTRES-GKAVEL'KS. — Galerie Durand-Ruel.
Odi profannin vulgus /... Guerre à tous les genres solennels quels qu'ils soient, guerre au convenu, guerre au poncif! On n'obéit qu'à rînspîration. De l'art pur, voilà le programme. Liberté entière! Tous les procédés sont admis ici, tous, et particulièrement ceux qui sont le moins employés ailleurs; ainsi la pointe sèche est particulièrement bien vue.
C*€st l'exposition de « l'estampe originale », parfois aussi, disonsle, de la peinture trop originale. Voyez, par exemple, certains paysages signés Pissaro; je n'oserais point affirmer que leur auteur fut parfaitement exempt de daltonisme.
l^n fait, le burin a été banni. Peut-être a-t-on pensé qu'un peintre ne saurait devenir buriniste et qu'un buriniste est nécessairement incapable de rendre et même de sentir ce qui touche à la couleur ?
Quoiqu'il en soit, c'est une heureuse idée de présenter aux connaisseurs ces croquis que le grand public dédaigne mais qui trahissent rémotion intime de l'artiste, ces études toutes vivantes encore et toutes ch^iiMies des effluves de la vie contemplée face à face.
Ouoî de plus passionnant que d'assister à Téclosion de la pensée d'un maître, de s'associer, en quelque sorte, à ses tentatives et à ses efforts? Mais n'allons pas à l'excès. Tous les états d'une planche, même d*un maître, ne sont point nécessairement intéressants, il en est qu'il vaut mieux rejeter; car nous exigeons une idée, un progrès, sinon réalbé au moins nettement entrevu.
L'exposition des peintres-graveurs est la première de ce genre, c'est un essai qui nous paraît, malgré tout, appelé à réussir. Non-seule-
ment, nous devons le dire, une foule de maîtres se sont abstenus, mais il semble que, dans les cartons de certains d'entre eux, on ait fouillé au hasard.
M. Ch. Chaplin, par exemple, le peintre délicat dont on connaît la fraîche et gracieuse palette, est représenté par quelques estampes datant de loin, il est vrai, mais pas des meilleures; car il y a là quelques lithographies et eaux-fortes bien noirâtres et bien lourdes.
M. Bracquemond serait mal jugé, lui aussi, malgré de vigoureuses pages, si Ton ne s'en tenait qu'à certaines de ses œuvres exposées.
Citons, au hasard, quelques noms plus marquants : M. Jeanniot qui se reconnaît toujours à son charme et à sa poésie; M. Tissot dont les aquarelles sont généralement préférées aux gravures. M. J. Chéret envoie des croquis d'affiches, enlevés avec une largeur d'eflfet et un brio surprenants. On n'aurait désiré de lui qu'une seule chose, de plus nombreux envois. M. Fantin-Latour présente des lithographies déjà exposées, mais fort belles et qu'on a plaisir à retrouver; ce qui n'empêche point qu'on aimerait à en voir de nouvelles. En fait de vraie gravure, il y a un grand portrait de cardinal, par M, A. Legros ; c'est expressif, vrai et d'une belle allure. Les œuvres de M. N. Goeneutte sont nombreuses^ intéressantes. M. F. Buhot pique l'attention par l'emploi des procédés les plus variés.
Nous avions négligé de dire que les étrangers étaient admis, et pourtant, parmi eux, nous trouvons M. Seymour-Haden si apprécié des amateurs. Nous trouvons aussi des noms moins connus, tel que celui de Miss Mary Cassatt qui se présente à nous avec deux ou trois eaux-fortes, croquis pris sur le fait, notes franches et vraies.
Pour finir, nous signalerons le Victor Hugo, de M. A. Rodin, avec ses orbites remplies d'ombres, masque original et puissant où l'on sent la main d'un maître, œuvre splendîde, en un mot.
Nous devons encore une mention particulière à M. Besnard. On voit bien que l'outil du graveur a été rebelle entre ses doigts, que le vernis s'est boursoufflé et a éclaté sous l'action de morsures hasardées et trop énergiques ; mais on est vivement intéressé par les efforts de cet esprit chercheur, qui échoue quelquefois et n'arrive qu'incomplètement à réaliser sa vision ; on se sent en présence d'une volonté énergique, et l'on prend plaisir à suivre ces luttes vigoureuses qui, fréquemment, aboutissent à des triomphes.
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En résumé, cette exposition témoigne d'une certaine hâte, d'une sorte d'inexpérience ; mais elle est née d'une idée juste, et son succès actuel ne fait que présager un succès futur encore plus complet.