HIPPOLYTE FLANDRIN
(Fin.)
Quelque temps après, un voyage à Lyon apporte quelque diversion à son labeur quotidien, Hippolyte a enfin le bonheur sans cesse rêvé de retrouver les siens et de se retremper dans la vie de famille. De retour à l'atelier, il y reçoit un accueil dont la cordialité le touche profondément, et bientôt, sur les pressants avis de son maître, îl se met de nouveau sur les rangs pour le concours de Rome, qui lui occasionne un surcroît de peines et d'occupations. « Il faut, écrit-il à son père, courir dans les musées, dans les bibliothèques, s'instruire des usages, des coutumes des anciens et relire leur histoire. C'est au mois de mai que nous saurons si je suis admis ; en attendant, je travaille avec la bonne et sincère envie d'arriver. *
Cette année-là, îl était plein de confiance, forcé de reconnaître, malgré sa défiance de lui-même, que son' académie peinte était de beaucoup la meilleure. Cependant, Gros et sa c bande » remportèrent contre l'opinion de plusieurs membres de l'Institut , et malgré les efforts d'Ingres, qui sortit désespéré en protestant de toutes ses forces contre cette iniquité. La déception de Flandrin fut très vive, et c'est avec une grande tristesse qu'il fait part à son frère Auguste de son échec immérité : «Je n'osais pas retourner chez M. Ingres, cependant je ne me reprochais rien... Enfin le soir, je me suis décidé à y aller... Il me reçut en disant : «Voilà Tagneau qu'ils ont égorgé ! » Puis, en parlant à sa femme, qui cherchait à le calmer : « Oh I tu ne sais pas combien l'injustice est cruelle et amère pour le cœur d'un jeune homme ! » Et tout cela avec l'accent d'un cœur si profondément touché que les larmes me roulaient dans les yeux. Il m'a fait asseoir à sa table, dîner, enfin il m'a embrassé comme un père embrasse son fils. Je suis sorti et j'étais consolé. Oh! que ne lui dois-je pas à cet homme qui a déjà tant fait pour nous, et qui, dans cette occasion, vient de faire encore plus peut-être! Je* ne sais plus que lui dire, je ne sais plus comment l'appeler, mais je pleure en pensant à lui et c'est de reconnaissance. »
« Cependant des regrets viennent m'assiéger de temps en temps, car c'était le moyen de faire peut-être un bien grand pas, et je pouvais espérer de partir. J'étais disposé à employer toutes mes forces ; enfin j'étais en train, et puis, c'était la seule manière d'exprimer ma reconnaissance à M. Ingres ; car à toi, mon bon frère, je puis le dire, ce bon maître comptait beaucoup sur le tableau que je devais Ëûre. Il espérait peut-être trop ; mais je n'aurais rien négligé pour justifier sa confiance. »
L'année suivante est tristement célèbre par l'épidémie qui terrifia Paris. Au milieu de l'affolement général, notre pauvre artiste songe surtout à tranquilliser ses parents, beaucoup moins préoccupé de son propre danger que de la marche du fléau qui peut atteindre Lyon. Il cache soigneusement aux siens l'extrême faiblesse où il se trouve réduit, et, sans l'indiscrétion d'un de ses amis, ils auraient probablement ignoré qu'il venait d'avoir un « tout petit bout de choléra. » C'est de sa loge qu'il leur fait cet aveu , de sa loge où il vient de monter après avoir été reçu le cinquième à la composition historique. H est en train d'exécuter son premier tableau de concours, ayant à lutter,
noQ-seulemeat avec des rivaux qui n'en sont plus à leur premier essai, mais encore contre des difficultés matérielles et le déplorable état de sa santé. Incapable d*un travail soutenu, forcé de s'appuyer sur le bras de son frère pour se tramer jusqu'à l'Ecole, peu s'en fallut qu'il ne laissât son œuvre inachevée. Il reconnaît lui-même qu'il a été malade pendant un mois et demi et qu'il a dû peindre en trente-cinq jours € douze figures, un fond, beaucoup d'architecture et une masse d'accessoires. » Le désir de faire triompher son atelier est la seule pensée capable de le soutenir et il définit ainsi les devoirs que lui impose la reconnaissance : c Par mon tableau, je dois justifier la con* fiance de M. Ingres, défendre sa doctrine et l'honneur de son école devant des hommes prévenus, et qui, lors même qu'ils trouveraient la vérité, ne voudraient pas la reconnaître, car alors ils se condamneraient eux-mêmes. Vous voyez que j'ai sur le dos une lourde charge. Dieu veuille que je la porte I Mais si son poids m'écrase, je n'aurai rien négligé et j'aurai employé toutes mes forces, »
Enfin sa tâche est terminée ; il a traité son Thésée avec plus de vraisemblance et de naturel que la plupart de ses concurrents restés fidèles à l'académisme de David, et son Thésée est déjà caractérisé de cette noble simplicité qui distinguera tous ses ouvrages. Il ne peut dissimuler à son frère Auguste que son tableau lui sen^ble supérieur aux neuf autres, ses rivaux eux-mêmes lui parlent du grand prix ; mais ces suffrages le laissent presque indifférent, tant qu'il ignore l'arrêt de son maître qu'il lui faut attendre un mois. En af&ontant pour la première fois c la critique et la censure du public, » Flandrin maîtrise à peine sa profonde émotion, il tremble en voyant des groupes se former devant son tableau et sa modestie s'effarouche devant les félicitations des spectateurs et de ses camarades. Il sait enfin ce que M. Ingres pense de son tableau, et cet instant lui fait oublier tout ce qu'il a souffert. Son maître vient à lui les bras ouverts, l'embrasse et lui dit qu'il est fier de l'avoir élevé. « Je ne pouvais pas recevoir, ajoute-t-il, une récompense plus douce que la satisfaction de M. Ingres et que la manière dont il me l'a témoignée. Enfin, le résultat de cette ournée est que les artistes et le public ont décidé à l'immense majorité que je méritais le prix. Avec le public et M. Ingres, je peux bien mériter le prix; mais je ne crois pas l'avoir... J'ai fait ce que j'ai pu; j'espère supporter avec courage l'injustice, parce que j'ai fait mon
devoir *,•, Et il terminait par ces mots : « M. Ingres me quitte pour aller au jugement et il me dit : « Nous allons voir jusqu'où les hommes peuvent pousser Tiniquité. » Cependant, quelques heures plus tard, il jette à ses parents ce cri d'allégresse : « Eh bien ! je me suis trompé t je Taî, ce prix! Bientôt je vous en dirai plus long. »
Hippolyte Flandrin était le premier élève d'Ingres qui eût remporté cette haute distinction. Il ne sera pas de ceux qui voient les maîtres sans les comprendre. La ville éternelle sera sa seconde patrie : il y reviendra terminer sa carrière et sa vie sous la bénédiction pontificale.
Nous avons cherché "à montrer en lui le chrétien, le fils et le disciple; ceux qui veulent apprécier l'artiste n'ont qu'à se recudllir devant les fiiesques où son pinceau a exprimé le symbolisme de la Bible ou les merveilles de l'Evangile. Par la pureté de son style, l'élévation de son âme et la générosité de ses sentiments, qui donc a mieux vérifié cette maxime platonicienne : « Nul ne comprend le Beau que celui qui est beau » ! A. MOUREAU.