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EN PROVINCE

a récente inauguration du Musée Daniel Dupuis, à Blois, et l'acception du Musée Gustave Moreau à Paris, remettent en évidence la question trop négligée des Musées d'Artistes.

A Blois, en termes forts éloquents, M. le Directeur des Beaux-Arts souhaita que d'autres villes de France eussent la bonne fortune de recueillir l'œuvre complet de leurs enfants. Peut-être, l'éminent fonctionnaire songeait-il au rôle que doivent jouer ces sortes de Musées dans l'éducation artistique de l'avenir, à l'organisation toute spéciale qu'ils nécessiteraient et, par suite, à une nouvelle position du problème muséographique rattaché enfin à l'ethnographie? En vérité, ce n'est pas de bonne fortune qu'il s'agit, mais très nettement d'un devoir nouveau aussi utile à nos provinces que le respect de ses vivants et de ses morts, l'assainissement des villes, l'entretien des routes, la protection des paysages, toutes questions à l'ordre du jour.

Depuis les événements de 1870, en vertu du discrédit qui tomba sur la gloire militaire, l'artiste et son prestige ont escaladé les degrés du Panthéon mystique que tout français porte en son cœur. La hiérarchie des Salons, des médailles, des croix ; les schismes retentissants du Champ-de-Mars, des Champs-Elysées, des Indépendants, des Expositions collectives ou individuelles contribuèrent largement à faire de l'artiste cette manière d'arche-

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type qui nous est cher. Si Ton ajoute à cela l'orgueil local, le patriotisme de clocher, l'origine souvent rurale d'un grand nombre de peintres et de sculpteurs, on conçoit combien il est facile, pour un fils d'agriculteur devenu membre de l'Institut, de se créer une légende identique à celle de tel garçon de ferme, fait maréchal de France et duc, sous le Premier Empire. Or, étant donné le héros et sa légende toute de labeur quotidien, l'obligation du culte s'impose et, par le seul fait, celle d'un temple uniquement consacré à l'artiste ou aux artistes d'une province. Il n'en est pas d'autre que le Musée.

Hélas ! tel qu'il existe, en Province, le Musée est illusoire. Si ses lacunes, nous donnent une fausse notion de l'art en général ; son organisation nous défie de comprendre le rôle de l'artiste français. Au point de vue social, disons qu'il est l'inutile instrument d'éducation et l'argument ethnographique qu'il convient d'écarter de toute discussion.

Nés des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, grandis selon les hasards d'achats aux Salons, d'envois de l'Etat ou de legs d'amateurs, les Musées de Province sont un modèle de vétusté flagrante. En chacun d'eux, il s'agit surtout d'exhiber le fruit de bonnes grâces de tel ou tel gouvernement, de tels ou tels personnages, de telles ou telles Sociétés durant le xix e siècle. A l'heure actuelle, il n'en existe que trois qui soient vraiment dignes d'attention : le Musée de Picardie, le Musée Lorrain, et le Musée Arlaton qui, à Amiens, à Nancy et à Arles, synthésent à merveille l'esprit des provinces du Nord, de l'Est et du Midi de la France. Encore, le seul Musée de Picardie parait-il le plus complet et le moins fermé aux manifestations qui ne relèvent pas directement du domaine de l'archéologie.

Certes, il paraît étrange de souhaiter aux Musées de Province une autre forme de l'amour des Beaux-Arts que le tohu-bohu des maîtres et des Ecoles. C'est vouloir battre en brèche mille préjugés qui veulent qu'en France l'œuvre d'art soit avant tout nationale aux dépens de la province qui peut en revendiquer l'instigation,

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C'est surtout vouloir imposer à l'artiste un rôle social auquel il ne songe jamais ou très rarement et exiger de lui une action régionale qui l'importune et lui pèse. Mais, quelques remarques nous seront peut-être pardonnées par ceux-là qui connaissent les rigoureux jugements de Quatremère de Quincy sur le transfert, en France, d'oeuvres conçues pour l'Italie, les Flandres, la Hollande, l'Allemagne et l'Espagne, à 1 époque de nos conquêtes.

Que les Commissaires du Gouvernement français à la recherche des objets des sciences et d'art, sous la Révolution ou sous l'Empire, aient fait strictement leur besogne, passe encore. Que le rapport du 14 fructidor, an vin, du Ministre de l'Intérieur Chaptal au Premier Consul ait décidé la création des Musées de Province et formé quinze grands dépôts de tableaux (1), nous l'acceptons toujours. Bien qu'un dépôt n'ait rien à faire avec la question de pédagogie artistique, on ne peut que louer un législateur qui prononce ces paroles : « l'habitant des départements a aussi une part sacrée dans la distribution du fruit de nos conquêtes et dans l'héritage des œuvres des artistes français. » En 1800, les deux vœux se justifiaient; le deuxième seul peut encore l'être en 1900. Hélas ! il est avéré que la distribution de ces richesses, à nos yeux de modernes, fut saugrenue, faite sans discernement par des fonctionnaires fort versés peut-être dans l'esthétique, mais pour lesquels les besoins de nos provinces, leur tempérament, l'éducation de leur vision étaient lettres mortes. Convenons-en, ce n'était point à l'éducation des artistes futurs que se vouaient ces dépôts, mais aux mânes des soldats morts pour la défense du sol français ou l'ambition de l'Empire. Etrange destinée! Comme beaucoup d'autres organisations, à cette époque, les Musées de Province furent votifs plus que pédagogiques : ils le sont encore malheureusement! De plus, pour comble de malheur, on croyait alors à l'efficacité de la subdivision départementale; nul ne se serait avisé,

(1) Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxelles, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon, Toulouse, Genève, Caen, Lille, Mayence, Rennes et Nancy.

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comme nous le faisons aujourd'hui, de reconstituer, par la pensée, le régime si logique des provinces et d'y suivre la courbe mathématique d'un art avec ses techniques et ses fluctuations.

Rien ne fut* plus étrange que la distribution des 846 œuvres visées par l'arrêté du 14 fructidor, an vin, en son article 2. Quatre sources devaient être mises à contribution : l'ancienne collection royale commencée par François I er et continuée jusqu'à Louis XIV; les prix de l'Académie suspendus à ses murs depuis 1649 et revenus à l'Etat par le décret de 1793 ; les tableaux des églises et des couvents de Paris ; enfin les tableaux dont nos conquêtes nous avaient rendus possesseurs (1). Le tout formait une série d'oeuvres qui se décomposaient ainsi : Ecole florentine (20) ; Ecole romaine (48); Ecole vénitienne (69) ; Ecoles lombardes et bolonaise (70 ; Ecoles génoise et napolitaine (23); Ecole flamande (194); Ecole allemande (17); Ecole hollandaise (23); Ecole française (192); Prix de l'Académie (46) et Inconnus (144). Sans plus tarder, on fit le partage de telle façon qu'un enthousiaste écrivain d'art a pu dire que, si le Louvre périssait aujourd'hui, on en retrouverait un second dans les provinces. L'impossible désaffectation du Pavillon de Flore et de ses dépendances rend cette affirmation assez consolante.

Le i5 février 181 1, Napoléon offrit 108 tableaux aux grandes églises de Paris et en répartit 209 autres entre Lyon, Dijon, Grenoble, Bruxelles, Caen et Toulouse. Plus tard, le 1 1 juillet 1862, à la suite de l'acquisition Campana, Napoléon III répartit encore, entre soixante-sept villes de France divisées en trois catégories, un lot de 3o8 tableaux dûment expurgés de leurs chefs-d'œuvre par le Musée du Louvre. Enfin, le 26 mars 1869, un nouveau décret ordonnait la distribution des tableaux et objets d'art qui faisaient partie de la dotation de la couronne: tableaux, statues, bas-reliefs, vases, bronzes, émaux, etc., etc., que la Commission des Musées Impériaux estima se monter à 3. 000.

1 1) L. Clément de Ris. Les Musées de Provinces.

Ces 4500 tableaux et objets d'art distribués aux municipalités produisirent un effet déplorable. L'éclectisme bizarre des Musées de Province, chatouillés dans leur amour-propre, prit un remarquable essor : on acheta, à tort à travers, de la peinture et de la sculpture ; on fit des catalogues où l'original d'attribution singulière se mêlait à la copie; on accrocha des toiles autant que les murailles en pouvaient contenir, sans autre classement que le rang de taille, avec l'espoir toujours inaltérable d'un envoi de l'Etat ou d'un legs de Pune des nombreuses Sociétés d'Amis des Arts qui régentent pompeusement le goût français. Ce fut et c'est encore le règne du parti-pris de la symétrie ou de l'harmonie substituée à la logique qui doit régner dans un Musée.

Lors de leur passage aux Beaux-Arts, la plupart des Directeurs agrémentèrent d'une idée personnelle l'erreur de l'entourage de Napoléon I er : distribuer des œuvres d'art à toute ville de France dans le but cTy attirer des visiteurs ! Tel fut M. de Chennevières et son Inventaire général des richesses d'art de la France, tels furent d'autres. Du classement logique de ces œuvres, de l'usage qu'en devaient faire les jeunes artistes, des lacunes, des termes de comparaison nécessaires à tous groupements de résultats intellectuels, de la supériorité ou de l'infériorité de l'art français aux époques où prospérait un autre art, point ou fort peu ne fut question. A peine Charles Blanc, avec son Musée des Copies et M. de Chennevières, avec sa Réunion annuelle des délégués des Sociétés artistiques des Départements plaidèrent-ils la cause de l'art provincial. Le résultat, aujourd'hui, est que, tout lauréat d'une Ecole des Beaux-Arts de province débarque à Paris, plus vierge d'érudition esthétique que le Candide de Voltaire. Il n'a pu débrouiller le galimatias de son Musée, quant aux maîtres anciens; il ignore qu'il existe d'autres peintres français que David, Ingres et Delacroix ; bercé par la vanité de son entourage, les yeux tournés vers Rome et la Villa Médecis, il rougit même des types et des paysages qui ont déterminé sa vocation.

Est-il peintre? à peine connait-il, par les discours que lui en ont tenus ses maîtres, deux ou trois artistes du xvi e siècle italien, un tant soit peu Rubens, Durer et les hollandais. Sa connaissance de l'art français débute au xvm e siècle; encore faut-il éviter

de lui demander autre chose que les phrases toutes faites sur Watteau, Boucher et Greuze? Est-il sculpteur? rien de notre beau xm e siècle ne Ta touché et il ignore les qualités plastiques du type dont il sort. Ainsi le veut l'éclectisme de nos provinces : cette loi sacro-sainte de l'universalité superficielle qui régit le goût à notre époque et dont la médiocrité est le résultat.

Sommes-nous assez loin du Musée créé, à Oxford, en 1872, par John Ruskin? Avons-nous fait tout ce qui serait utile pour déterminer une forte génération artistique en France? N'est-il point vrai que Part français officiel d'aujourd'hui n'est strictement que le produit de quelques ateliers de maîtres vieillis dans la routine, dont les fidèles sont davantage soucieux de succès immédiat, de prix et de médailles que d'originalité individuelle ? L'absence de logique dans le choix des documents, la singularité des Musées de Province, Pétroitesse de l'enseignement artistique local ne sont-ils pas autant de causes de notre infériorité? Ne devonsnous pas avouer qu'en France, le Musée est trop considéré comme un but de promenade, une sorte de square chauffé, alors qu'il ne devrait être qu'un instrument de travail?

Certes, s'il est une chose impossible, c'est le remaniement des Musées de Province : mieux vaudrait songer à leur fermeture. Tout chef-lieu de département ne dispose pas d'un budget et de serviteurs susceptibles d'opérer l'aménagement admirable, par petites salles, que le Musée du Louvre se décide à adopter. De plus, quel conservateur consentirait, au nom de la logique, à l'aveu de sa pauvreté en flamands, en hollandais ou en vénitiens? Quel autre ferait abnégation de son Salon carré orné de trente toiles, orgueil de la Cité? Quel Directeur des Beaux-Arts, en fin de comptes, oserait décréter que l'ordre des choses veut: i° que l'élève d'une Ecole des Beaux-Arts prenne conscience de sa vocation au contact des artistes et des types de son département sans aucun autre modèle ; 2 qu'il veuille à Paris comparer ces artistes aux maîtres de l'art ancien ; 4 qu'il aille, à l'étranger, étudier

sur place l'œuvre de celui de ces maires pour lequel son œil aura le plus de sympathies.

Au point de vue pédagogique, ne conviendrait-il pas de classer les œuvres d'art que possède la France en quatre catégories officiellement distinctes: Art ancien étranger (Le Musée du Louvre); art moderne étranger (le Musée du Luxembourg); art ancien et an moderne français (les Musées de chaque province, d'après l'origine ou les affinités de chaque artiste) ? Dans ce but, le Musée du Louvre céderait aux Musées de Province les œuvres des maîtres français qu'il possède ; il recevrait en échange toutes les œuvres d'art ancien étranger éparses dans ces Musées. Il en serait de même pour le Musée du Luxembourg dont le contingent, à l'exception des œuvres d'art étranger moderne, serait dirigé sur le Musée municipal du Petit Palais, pour les artistes originaires ou auteurs d'oeuvres ayant trait à Paris, et sur les Musées de Province, suivant une règle identique. Elargissant la section de peintres étrangers modernes qu'il contient déjà, le Musée du Luxembourg deviendrait ainsi, pour la comparaison, l'un des plus précieux stimulants à l'originalité qui souvent nous fait défaut.

Ainsi, hors de Paris, nous n'aurions peut-être plus les éléments constitutifs d'un second Louvre, — si tant est que l'assertion du critique supporte l'enquête ! — mais, ce qui vaudrait mieux, une série de musées flamands, picards, normands, champenois, lorrains, alsaciens, franc-comtois, bourguignons, lyonnais, dauphinois, savoyards, provençaux, languedociens, gascons, béarnais, saintongeois, poitevins, bretons, tourangeaux, berrichons, auvergnats, limousins, etc., etc.

Un tel souhait, aussi utopique qu'il paraisse, peut se réclamer des dernières tentatives de groupement d'oeuvres d'art ancien et moderne français. Qui de nous, par exemple, devant la masse de sujets d'études rassemblés aux Petit et Grand Palais, en 1900, ne s'est pas étonné de la viduité fastidieuse du résultat? Après les récentes enquêtes sur certaines Ecoles de statuaires français : Michel Colombe, les Champenois du xvi* siècle, Ligier Richier, n'avonsnous pas quelques raisons de songer combien nos Expositions rétrospective, centennale et décennale de l'Art français eussent gagnées à un classement par province, et quel profit en eut tire la future intellectualité artistique de notre pays?

S'il est un jeu difficile, fatigant, dispendieux, avouons que c'est bien celui d'amateur d'art ancien en France. Nul échiquier ne contint jamais autant de pièces et d'un maniement aussi subtil. 280 musées, divisés en quatre classes, recèlent tous un ou plusieurs des éléments constitutifs de notre patrimoine artistique. Quand on a sacrifié plusieurs années à les visiter, on connaît à peine la valeur de ce trésor, mais on sait, par contre, à quel point peut aller la fantaisie personnelle dès qu'une discipline ne la contrarie pas. J'en prends à témoin ceux que l'étude d'une époque ou d'un groupe d'artistes, engagea dans ce dédale inextricable où tout est vanité, galimatias, emphase, gloriole de clocher ou de conservateur.

En réalité, organiser le Musée du Louvre fut bien, le remanier est très bien, mais le compléter serait encore mieux.

Que fait, à Besançon, la Déposition de Croix, de Bronzino alors que notre Musée National n'en possède que trois toiles assez médiocres ? Devrions-nous séparer V Alphonse de Ferrare et le François I tr , du Louvre, de cet admirable Perrenot de Granvelle, du Titien, qui végète dans la même ville? N'est-il pas indigne de laisser moisir, dans l'humidité d'un dessus de porte de sacristie, à la cathédrale Saint-Jean de Besançon, le Martyre de saint Sébastien, de Fra Bartolomeo dont nous ne possédons, au Louvre, que deux pauvres sujets? Des quatre Pérugins que nous avons, au Louvre, lequel est plus instructif que le Mariage de la Vierge, du Musée de Caen? Ici, nous n'offrons aux artistes que la fadeur d'une Sainte Famille dont il existe des répétitions à Vienne et à Florence; à Caen, le Sposali^io représente l'un des plus curieux problèmes de l'art italien de la Renaissance : Raphaël a-t-il ou non plagié son maître en son Mariage de la Vierge, du Bréra ? Où commence et où finit le respect d'un art qui berça les débuts . de l'élève devenu lui-même un maître? Avec le saint Sébastien, de , Grenoble : la prédelle, de Rouen ; la Vierge avec l'Enfant Jésus, , saint Jérôme et saint Augustin, de Bordeaux ; les figures de saints . éparses à Toulouse, à Nantes, à Marseille et à Nancy, quelle belle salle ne formerait-on pas du maître de Raphaël et que de profits en

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tireraient les futurs prix de Rome livrés à l'étude du maître avant même d'en connaître les origines !

Un des artistes le plus en vue de la de'coration moderne, M. Albert Maignan, constatait naguère avec amertume combien « notre éducation moderne, passablement routinière, nous a peu préparés à ces travaux qui, pour les Italiens des xviï'' et xviiii 6 siècles, étaient presque journaliers (i". » Où trouver ces maîtres? Tiepolo est mal représenté au Louvre, mais YElie^er et Rebecca, de Bordeaux, et les deux toiles de Caen et de Rouen ont une valeur très significative. Qui les ira dénicher en ces villes lointaines? Où sont Tiepoletto et les petits maîtres de Fart vénitien? Et quel éparpillement de Rubens, à Lille, à Lyon, à Valenciennes, à Grenoble ! Van Dyck est aussi vagabond. Jordaens voit son Christ en Croix, merveille de composition, reçu du Gouvernement, en i8o3, par la ville de Bordeaux, relégué dans la cathédrale de Saint-André, depuis 1817, à cause de l'opinion qu'il inspirait à quelques personnes influentes. Il y meurt! Qui acceptera jamais, à Lille, les Etudes de vaches de ce maître, dont le Louvre ne possède de précieux que le Roi boit et le Ruyter?

On pourrait multiplier les citations, rêver une place plus digne pour le rétable de Rogier Van der Weyden, de l'Hôtel-Dieu de Beaune ou pour Y Annonciation, de Melchior Brœderlam, de Dijon. Considérant la misère de FEcole espagnole, au Louvre, on trouverait, à Lille, deux toiles de Goya : Jeunes et Vieilles qui compléteraient largement notre Guillemordet et notre Jeune femme espagnole, sans oublier le saint François, de l'admirable Greco, du Musée de la même ville.

En définitive, q ue fait-on pour stimuler Foriginalité de Fartiste ? Est-ce Fexposition posthume de son œuvre qui suffit à perpétuer en d'autres âges le souvenir de ses efforts? Qu'est-il resté de celles de Paul Delaroche, d'Hippolyte Flandrin, d'Ary Scheffer, d'Eugène Delacroix, de Bastien-Lepage, de Millet, de Falguière et de tant d'autres? Ironie du sort, qui liquide, en dix jours de bavardages,

(1) Les peintures de la coupole de l'église de la rue Jean Goujon, (Paris 1901).

le labeur de trente années. Ironie plus grande qui veut qu'une province élève la statue de l'artiste sans songer à réunir ses œuvres : toiles, esquisses et dessins, en ces Musées municipaux où trônent un Ostade de quinzième ordre et une attribution à Périno del Vaga. Que nous veulent-elles ces statues : Claude Gellée, à Nancy; Français, à Plombières; Bastien-Lepage, à Damvillers; Millet, à Cherbourg; Decamps, à Fontainebleau et Delacroix, en fontaine, à Paris? Sommes-nous encore à l'époque napoléonienne durant laquelle tout convergeait vers la glorification d'un geste ou d'une attitude? Hier encore, la municipalité de Saint-Mihiel ne prétendait-elle pas en élever une à notre grand sculpteur lorrain Ligier Richier dont on ne connaît même pas les traits? N'a-t-il pas fallu se récrier pour démolir ce projet et le transformer en un vœu de Musée de moulage des œuvres de l'artiste ?

Il est grand temps de généraliser ces tentatives et d'introduire le Musée d'artistes locaux dans les Musées municipaux, en attendant toute autre réforme. Déjà nous avons le Musée Wicar, de Lille; le Musée Fabre, de Montpellier; le Musée Carpeaux, de Valenciennes ; le Musée David d'Angers, d'Angers ; le Musée Simart, Dubois et Boucher, de Troyes; le Musée Rude, Jouffrqy et Ramey auxquels s'ajoutent les précieux vestiges de Claus Sluter, de Jean de Marville et des statuaires du xv e siècle, de Dijon ; la Galerie des peintres lyonnais, de Lyon; le Musée Ingres, de Montauban; le Musée de la Tour, de Saint-Quentin ; la Galerie des peintres toulousains, de Toulouse où nous souhaitons bientôt voir prendre place le Musée Falguière. Il n'est pas jusqu'à la petite commune de Mée, près Melun, qui n'ait son Musée Henri Chapu.

L'impulsion est donnée; plaise à Dieu qu'elle n'en reste pas là! Depuis quelques années, les envois de l'Etat aux Musées de Province, les achats des Amis des Arts semblent s'attacher davantage à l'encouragement du mouvement régional. On sent que diminue la routine de nos ancêtres au discrédit qui tombe sur les legs de collections archéologiques peu susceptibles de contribuer à la formation d'un Musée d'ethnographie. Qu'on le veuille ou non, les amateurs de faïences, de broderies, d'ivoires et de bois sculptés réunis dans un but de satisfaction personnelle devront

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laisser les salles des Musées à des groupements plus utiles. La patience fortunée cédera le pas au génie, l'art de discerner les styles s'évanouira devant le besoin d'en créer de nouveaux aussi multiples, aussi distincts que ceux qui caractérisaient jadis chacune de ces provinces. A Bâle, les Musées Holbein et Arnold Boeklin; à Copenhague, le Musée Thorwaldsen; à Helsingfors, VAteneum des peintres finlandais; à Mulhouse surtout, au Musée de la Société Industrielle, le Musée d'artistes adhère à la question ethnique, s'y soude étroitement et synthétise le vœu secret d'une foule d'industriels et de financiers. C'est la pièce essentielle du blason d'une race, il va du xvi e au xx* siècle, nul ne peut y toucher sans blesser ceux qui le défendent, et nul n'y touche !

Nous avons fort à faire avant d'en arriver là ! Le bruit qui s'est fait, à Plombières, lors de l'érection de la statue du paysagiste vosgien Français aurait dû saluer l'inauguration du Musée de toiles que ses héritiers ont légué à la ville. Il convient d'y songer sérieurieusement et de ne point laisser aux municipalités seules le soin qui leur répugne d'installer un peu de logique dans leurs Musées.

A Besançon, grâce à l'initiative de M. Paul Lapret, un catalogue vient enfin d'être publié, énumérant les toiles que Jean Gigoux avaient léguées à sa ville natale et qui, du Palais Granvelle où longtemps les dessins avaient végété, ont conquis péniblement une salle de Musée municipal. Ce n'est pas sans une pointe d'humour que je songe au peu de sympathie que ce Musée Jean Gigoux semblait inspirer, lors de ma visite, à l'honorable gardien chargé de surveiller les visiteurs. Après que j'eus épuisé toute la série des attributions et des copies de chefs-d'œuvres ou présumés tels, entre lesquelles le catalogue, par une délicatesse toute bisontine, n'établit que la différence de « grandes capitales et de minuscules grasses », l'employé voulut bien me proposer une dernière salle que « je pourrais visiter si j'avais le temps » (sic): c'était le Musée Jean Gigoux. Il ne contenait tout simplement, en sus de dix toiles du maître, que neuf études de Géricault dont la première esquisse du Radeau de la Méduse et un magnifique Cavalier

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renversé par un éclat d'obus ; un portrait d'Ingres; un Intérieur et une Marine, de Decamps; le Puits Noir, de Courbet; trois portraits, de Louis David : pour l'Ecole française moderne. Une tête de jeune homme, de Masaccio; un Christ au tombeau, du Sodoma; cinq études du rarissime Giorgione; une Vierge de douleur , un saint Christophe, un portrait du duc de Ferrare f du Titien, cinq portraits et un Baptême du Christ, du Tintoret, y représentaient aussi l'art italien. Quatre panneaux de Lucas Cranach, dont une Lucrèce, demi-nature ; une Jeune femme, de Van Schorel et un Portrait d'homme, d'Aldegraver y témoignaient en faveur de l'Ecole haute allemande. Deux grands paysages de Constable; un Lac bleu, de Turner ; un Soleil couchant, de Gainsborough ; trois Hogarth ; un Intérieur de forge, de Wilkie; un Portrait du duc de Richelieu et un Portrait de la duchesse de Sussex, de Lawrence y résumaient à merveille l'Ecole anglaise. Il y avait encore deux Murillo (Un Jésuite et un saint Jean), une Fuite en Egypte, de Zurbaran, quatre Ribera, un Herréra et quatre Goya, pour l'Ecole espagnole; deux Metzis, dont la tête de saint Jean, de la Descente de Croix, d'Anvers; un carton de tapisserie, un Lion accroupi, de Rubens ; une belle suite de Jordaens ; une Petite fille, de Govaert Flinck ; trois études de Snyders et nombre d'autres toiles qui, avec le portrait de Jean Gigoux, par Bonnat, et son buste par Dalou, formaient l'une des plus admirables instruments de travail que puissent trouver, en province, les élèves d'une Ecole des Beaux-Arts.

C'est la même pensée qui a guidé, de son vivant, pour le Musée Bonnat, de Bayonne, notre illustre peintre français. S'il est salutaire d'éloigner la jeunesse du faux électisme des Musées municipaux, il convient que l'artiste local qui doit lui servir de modèle apparaisse avec tous les éléments constitutifs de son génie. La secrète cuisine de l'inspiration et du métier, dès qu'elle est accompagnée d'exemples, éloigne du débutant toute idée néfaste. Si Jean Gigoux fut un dilletante, Léon Bonnat est un technicien : une visite à leurs Musées respectifs démontre aisément cette différence. A Besançon, c'est le nombre des toiles de maîtres acquises selon le hasard des ventes ; à Bayonne, c'est leur choix d'après les besoins d'une cause. Des sculptures, des bronzes, des terres cuites et des figurines des arts grec, étrusque et pompéens, nous

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atteignons la Renaissance italienne qui est pauvre en œuvres peintes et paraît ne s'attacher qu'à deux œuvres de l'Ecole siennoise.

Par contre, l'Ecole espagnole contient des morceaux de choix, tels que le San José de Calasan\ y de Goya ; le portrait d'un cardinal et le duc de Benavente, du Greco, un Ribéra et un curieux Daniel dans la fosse, de Murillo, très noir, de l'époque où le tourmentait la technique de TEspagnolet. Deux têtes de femme, d'Hoppner et Lawrence avec un portrait de Reynolds (Le colonel Tarleton), représentent l'Ecole anglaise. Deux esquisses pour une Elévation de Croix, de Van Dyck, un sujet mythologique pour un plafond et trois esquisses de Rubens montrent l'écart de la vision décorative entre les flamands du xvn e siècle et les vénitiens de la même époque : Tiepolo, par exemple, dont le Musée Bonnat contient une esquisse de plafond. Enfin quatre Rembrandt, dont une Tête de vieillard et un Intérieur de cave, expliquent l'alchimie des pâtes sombres chères au légateur. L'Ecole française est plus explicite encore. C'est la Nymphe du Poussin et la Cérès, de Prudhon ; l'esquisse des Horaces et deux portraits de Napoléon I ir et de Ducros, de Louis David, voisins de sept études de Géricault, aussi belles que celles du Musée Jean Gigoux. C'est encore, parmi lés sept esquisses d'Ingres, la Baigneuse en buste, vue de dos que Ton vit à l'Exposition centennale de 1900 et qui, avec les toiles rissolées de Tassaert, deTroyon, de Diaz de la Pena et de Decamps se rattachent aux Greco et aux Rembrandt dont Bonnat réunit admirablement les qualités. Quand au portrait, peint par Carpeaqx, à l'étude peinte, de Barye et aux deux pochades de Degas, il n'y faut voir que des témoignages de la curiosité du maître.

Avant tout, Bonnat paraît avoir voulu démontrer au tempérament méridional la nécessité des études classiques et quelle base solide elles offrent à ceux des artistes qui tourmenteraient à F envi les luminosités souvent excessives des types. et des paysages locaux. Se souvenant de ce que devait l'Ecole espagnole à l'Italie, il prêche d'exemple et, avec le goût très pur que lui apprit le collectionneur His de la Salle, il a réuni autour de ses propres toiles une collection de dessins de maîtres anciens qui, elle aussi, pour citer le mot du même collectionneur, à propos de ses legs au Musée du Louvre et à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts, résume l'art dti la

Renaissance à nos jours. A Florence, YHomme nu, de Brandinelli, les deux dessins de Fra Bartolommeo, la Vierge et l'Enfant Jésus, de Sandro Botticelli, Y Adam et Eve pour la Chapelle Sixtine, de Michel-Ange; les quatre croquis de la Viergt au chat, de Léonard de Vinci, les deux Lorenzo di Credi et Ghirlandajo, YEvèque de Maître Roux, le Rosso qui nous touche de près. A Vérone, l'étude de Crucifixion, du vieil Altichiero da Zevio; le magnifique feuillet d'études de Viftore Pisano. A Bologne, avec un Guerchin et une étude de Femmes au bain, d'Annibale Carrache, les Naïades et Tritons, du Primatice, le sauveur de notre art au xvi c siècle. A Venise, la Circoncision, du Giorgione; la fraîche sanguine de Giovanni Bellini; le Christ et YEvêque, dessins à la pierre noire, de Paul Véronèse; l'étude de nu, d'après Jean de Bologne, du Tintoret; le Paysage et Y Hercule, du Titien et les Galères d'un oublié, Battista Franco, décorateur de majoliques. D'autres encore seraient à citer, le Triton du padouan Mantegna ; les groupes du Parmesan et la sanguine du Corrège; enfin, deux perles rares, YHomme nu et la tête du saint Joseph, de la Sainte Famille, du Musée du Louvre, de Raphaël. A l'Ecole flamande, le dessin à la pierre noire du Portrait d'Antoine Cornelissen, qui fut gravé à l'eau-forte par Van Dyck; un Berger et Mercure avec une somptueuse Salomé, de Rubens. A l'Ecole hollandaise dont les dessins sont rares, une Vieille femme, de Gérard Dow et un Homme à genoux, de Rembrandt, à la plume lavé de sépia, de beaucoup supérieur aux dessins légués récemment par M. Bonnat à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts. A l'Ecole allemande, que seul il représente, un Homme en buste, d'Albert Durer, signé du monogramme et daté de i5i8.

L'Ecole française y est des plus complètes, du xv* siècle à notre époque. Le xv e siècle contient une Etude de Vierge, à la plume et à la sanguine, attribuée à l'Ecole bourguignonne; le xvi* siècle est représenté par un Portrait de Madame de Lorraine, crayon noir relevé à la sanguine avec du pastel dans les yeux. Le xvii* siècle s'ouvre avec une Tête d'homme, de David de Monstier ; un Paysage traversé par une rivière et animé par des personnages avec un groupe d'hommes au revers caractérise l'art de Claude Gellée. Avec le Colporteur, de Watteau, les dessins à la pierre

noire relevés de sanguine du xvm e siècle français font leur apparition: une Femme assise, de Lancret et deux études de femmes nues, de Boucher s'y rattachent. Des débuts du xix e siècle nous avons un Bonaparte premier consul, du statuaire Chaudet et une étude de femme, mise en carreau par Louis David pour le Serment des Horaces. De Prudhon, treize études, dessins et académies, parmi lesquelles un document pour la Famille malheureuse et Tune des figures de la Justice et la Vengeance divines poursuivant le crime 9 du Musée du Louvre ; à la période romantique, moins nourrie que dans le Musée Jean Gigoux, appartiennent huit dessins de Delacroix: deux lions, un tigre et un cheval, une mélancolique aquarelle : Paysage d'automne et trois études pour la Mort de Sardanapale, la Médée et le plafond de la Galerie d'Apollon, au Musée du Louvre. La Sortie de l'école turque, cette mystérieuse sépia et un Paysage animé par des troupeaux, de Decamps, une Scène biblique, de Marilliat, dessin sur toile à la plume, à la sanguine, à la sépia avec de l'aquarelle et du vernis, représentent l'orientalisme en ce qu'il y a de plus étrange; Tassaert, artiste infortuné et que l'on ne saurait trop remettre en valeur, est là avec quatre têtes de femmes d'un saisissant relief, Charlet et Rafifet ont trois dessins fort beaux : la Bénédiction du mourant et la Revue, datée de 1842. Trois Brascassat et douze aquarelles de Barye disent la ferveur que l'auteur de Y Aigle liant un lapin a toujours témoignée aux animaliers. Il en est de même des paysagistes Daubigny, Huet, Rousseau, Troyon, Dupré et Corot.

Mais l'attrait tout spécial des dessins du Musée Bonnat est l'inestimable série de dessins de Géricaultet d'Ingres qu'il possède. L'intégrité professorale du maître s'en éclaire : par les néo-classiques, il se rattache au xvi' siècle italien et, par l'ancêtre du Romantisme il assume une part des plus grandes dans la liberté picturale d'aujourd'hui. En ces deux ferveurs réside le secret de la dualité de facture qui, par intervalles, s'est manifestée dans son œuvre. Artiste complexe, ouvert à tous les vents, avisé sur toutes les manifestations, archéologue et voyageur, Léon Bonnat ne laissera de lui qu'une effigie vraiment ressemblante : son Musée. A l'étude de Géricault, la part d'énergie de son Martyre de saint Denis, du Panthéon : ainsi apparaît-elle dans le Supplicié, cette aquarelle du

64 notes d'art et Varchéologie

Gerrcault qui s'enlève parmi les sept dessins qu'en possède le Musée Bonnat. A l'influence d'Ingres, le trait décis, la scrupuleuse exactitude de toutes ses toiles : huit portraits d'Ingres, à la mine de plomb, célèbres à juste titre et que l'on prendrait pour des Léoni, aident à cette comparaison, deux études pour la sainte Adélaïde, des vitraux de Saint-Ferdinand-des-Ternes s'y ajoutent. L'une est drapée, l'autre qui est nue évoque la Source, du Musée du Louvre. Enfin, diverses études de Chassëriau, de Flandrin, d'ElieDelaunay, de Paul Baudryet la sanguine des Forgerons, que Puvis de Chavanes introduisit dans son Ave nutrix Picardia, du Musée de Picardie, prolongent cette impression.

Il serait trop tong et bien inutile, après l'étude que leur a consacré M. Georges Perrot, dans le Journal des Débats* de détailler les sculptures anciennes et modernes qui complètent le Musée Bonnat. Autour de la Lutte entre trois hommes nus, de notre Jean de Bologne et de diverses œuvres florentines du xv r et xvi e siècles, Puget, Falconnet, Pajou, Girardon sont rapprochés de Carpeaux, Chapu, Paul Dubois et de cinquante-neuf bronzes : l'œuvre complet du maître animalier Barye. La visite se termine sur quarante-deux ivoires de travail français des xm'', xiv* et xvu e siècles.

Tel est le legs d'incomparable valeur pédagogique qui, nous semble-t-il, parait le mieux définir le Musée d'artiste ; tel est celui que chacune de nos provinces devrait se flatter d'organiser.

Hélas! tout fait croire que, de longtemps, il n'en sera rien. Vainement, on essaiera de battre en brèche l'organisation défectueuse de nos musées municipaux; tous veulent être, à l'instar de de Paris, un petit Louvre, un petit Luxembourg, un petit Cluny et un petit Trocadéro, avec des petites œuvres de grands maîtres. Vainement une récente publication : Le Musée d'art s'est-elle évertué à créer un idéal pédagogique admirablement adopté aux exigences de nos jours. Vainement encore, à l'instigation de M. Paul Steck, inspecteur des Musées et de l'Enseignement du Dessin, un autre ouvrage : VArt et les Maîtres français démontrera-t-il bientôt l'utilité de revenir à l'étude de chaque province de France. Nous resterons longtemps, avec d'autres notions et d'autres besoins,

plies sous le joug des débuts du xix e siècle. Oubliant de réorganiser logiquement la question pédagogique, nous diminuerons la valeur du coefficient de dynamique sociale que doit être le Musée de Province. Alors que l'esprit germanique, l'esprit hollandais, l'esprit flamand multiplient leurs triomphes, dans les Musées ou dans des Expositions rétrospectives d'une plus robuste cohésion que les nôtres, nous voici tous vibrants, au Petit Palais, devant la collection Dutuit et le Musée de la Ville de Paris. Que signifient ces tentatives et quel rôle précis vont-elles jouer, en France, en son nom, après le fracas qui se fait autour d'elles? Très simplement qu'il existe, chez nous, d'avisés collectionneurs désireux d'écouler, en achats d'oeuvres d'art, le superflu de leur bien-être : d'où, prospérité du commerce des antiquaires. Et encore? Que le budget de certaines Municipalités fait merveille : simple rivalité de clocher ! C'est tout. Nous aurons à Paris, deux Musées du Luxembourg, deux Musées de Cluny ; une multitude de Musées du Louvre, dans toute la France, partout où ils plaira aux collectionneurs d'installer leurs legs. Un chasse-croisé de centralisation et de décentralisation va mélanger encore plus qu'elles ne le sont les œuvres françaises et les œuvres étrangères, transformant le problème de nos musées en discours d'écolier limousin et rendant impossible l'éducation artistique des élèves des Ecoles des Beaux- Arts. Il ne paraît vraiment pas y avoir là matière à cris d'allégresse ! Pense-t-on que le trésor artistique de la France soit la multitude d'oeuvres étrangères qu'elle entasse dans ses Musées? Au point de vue social, pour la comparaison avec d'autres races, tout ce qui ne sortit pas des mains de la France proprement dite peut-il compter ? De ce que le Louvre est inférieur en sculptures grecques au British Muséum ou de ce qu'il l'égale en sculptures assyriennes s'ensuit-il que les arts anciens et modernes français doivent céder le pas aux mêmes arts anglais? Sont-ce les marbres de lord Elgin ou les tableaux de Turner qui peuvent augmenter la force esthétique de l'Angleterre? Pouvons-nous, l'un et l'autre, en l'espèce, tabler sur la Victoire de Samothrace ou la Nikéj du Panthéon ? Sont-ce les Watteau, de Potsdam ou les œuvres d'Albert Dtlrer, qui constituent la gloire de l'Allemagne ? Quelle que soit l'origine (conquête, achat ou dons) de l'œuvre d'art qui figure dans un Musée, n'existe-t-il pas, en tout visiteur,

un besoin instinctif de restitution de cette œuvre à son style, à son époque, à sa nationalité? Nous aurons beau négliger la question pédagogique et la réorganisation qu'elle comporte, pour étaler aux yeux des étrangers nos dépouilles opimes et les éblouir, aucun d'eux ne s'y trompera : nos Rembrandt seront en Hollande, nos Goya seront en Espagne, nos Rubens seront en Belgique, nos Albert Dilrer seront en Allemagne. Usufruitiers d'un patrimoine qui n'est pas celui de notre race, il ne nous sera tenu compte, dans l'histoire, que des œuvres d'artistes français, des Musées qui les contiendront, des caractères nouveaux qu'ils auront engendré et de l'effort esthétique de chacune de nos provinces.

André G1RODIE.

DU FANTASTIQUE VÉGÉTAL

(fin)

insi que Ta fan observer M. Lambin, P homme de France qui a connu le mieux la flore de nos grandes cathédrales, le mode d'emploi varie avec Pépoque; la flore du xm e siècle, où les traditions romanes 11 sont encore vivantes, est interprétée on stylisée; celle du xiv e est naturelle, et on respecte davantage le port véritable de la plante. On continue au siècle suivant à se dégager des entraves de la stylisation, et à reproduire ce que l'on ¥oit comme on le voit véritablement; puis tout à coup L'art italien s'implante chez nous avec les principes de la Renaissance.

Du coup notre évolution nationale a été interrompue* et sur divers points on a repris des principes ou des motifs, abandonnés depuis un certain temps. Tel a été le cas pour l'interprétation des éléments végétaux; on est revenu à la stylisation comme aux temps les plus barbares de la période mérovingienne, mais en substituant à l'inhabileté des sculpteurs du v e siècle L'expérience consommée des artistes émules et contemporains de Jean Goujon. De là un art très réel, malgré ce qu'il a de factice et le reproche qui peut lui être fait d'avoir coupé court à l'évolution national* dont les résultats étaient égaux sinon supérieurs.

Bien des fois on s'est plaint du mal artistique que les Italie» nous avaient fait à cette époque. Il n'est pas douteux que bobs avions alors une école nationale qui paraissait vivace et qui a disparu complètement, mais il n'en est pas moins vrai que La Renaissance a été une admirable époque. Tout ce que L'on doit regretter, pour être juste, c'est que nos pères > doutant de leur propre valeur, aient cru les Italiens seuls possesseurs de l'art et n'aient pas fait coexister les deux écoles.

A cet art italien francisé on doit les rinceaux qui se déploient sur les escaliers d'honneur des châteaux, les panneaux de bois sculpté des nieùbles et les mille objets d'orfèvrerie de cette époque si féconde. Tous, alors, étaient passionnés pour l'archéologie gréco-romaine, et recherchaient dans le sol de Rome des oeuvres artistiques, décorées, le plus souvent, dans le genre alexandrin. La chute de Constantinople avait fait refluer vers l'Italie nombre d'œuvres byzantines, les unes apportées par des Grecs fugitifs, les autres offertes aux souverains par le sultan désireux d'obtenir leur neutralité. L'album de modèles des artistes de la Renaissance était donc aussi riche qu'on pouvait le désirer, et l'art nouveau en possession de tous les éléments nécessaires : modèles, artistes, matières, clients intelligents et riches.

Malgré les troubles politiques, l'essor de la Renaissance a été ce que Ton pouvait prévoir d'après des circonstances aussi favorables; il a été tel qu'il a fait perdre de vue les résultats si féconds des siècles précédents, et que son influence a duré jusqu'au xvm e siècle.

Les phases typiques du fantastique végétal sont chez nous la première période gothique, le xvi* siècle, et le règne de Louis XIV, lorsque Bérain en rédigeait ce que nous pouvons appeler le code. C'est surtout l'école de ce grand décorateur qu'il faut étudier concuremment avec les produits des arts antiques ou étrangers dans celles de leurs parties qui sont utilisables chez nous. Il ne faut pas oublier, en effet que les tendances de l'esprit humain se modifiant avec les époques et les pays, il existe dans les productions de chaque peuple une part qui découle des aspirations générales de l'humanité et qui sera toujours comprise de tous, et une autre dont les causes sont tellement particulières que non seulement elle ne peut être comprise des étrangers, mais que même elle reste souvent lettre morte pour les petits-fils de ceux qui en sont les auteurs. Transporter hors des pays qui leur ont donné naissance les arts égyptien chinois ou hindou, comme on Ta tenté plus d'une fois sera toujours une erreur. Tout au plus peuton. leur emprunter ceux de leurs motifs qui sont assez généraux pour appartenir au patrimoine commun, ou mieux encore les principes qui ont dirigé leurs artistes, mais en appliquant ces principes aux ressources qui nous sont propres.

- F. DE VILLENOISY.

ééà*ttèé&*^

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN

assemblée mensuelle du vendredi 2 7 février 1903

membres titulaires de la Société de Saint-Jean se sont réunis, pour la première fois, à l'Institut catholique, 74, rue de Vaugirard, sous la présidence de M. l'abbé Bouillet, Président.

A 5 h. 25, M. le Président déclare la séance ouverte. Etaient présents : MM. Azambre, Balleyguier. abbé Bouillet, A. Duthoit, Dufrasne, Delbekc, Feau, Flandrin, Fui ne 1, Girardot, Girard, Girodie, Keller. Lambert, Lameire, Lenormand, Leroux-Cesborn, Richardière, Rigaud, de Villenoisy.

Après lecture, le procès-verbal de la réunion mensuelle du 23 janvier est adopté.

L'assemblée générale, sous la présidence de M. Pechenard, recteur de l'Institut catholique, est fixée au 17 mars, 5 heures précises, 74, rue de Vaugirard.

Après vote au scrutin secret, sur les demandes d'admission, M. G. Michel, statuaire. Rauline, architecte, l'abbé Thédenat, archéologue, membre de l'Académie des Inscriptions et Bel les- Lettres sont admis comme membres titulaires de la Société.

M. le Président proclame l'abbé Alf. Baudrillart, membre correspondant, en remerciement des services qu'il a rendus à la Société.

M. Richardière, rend compte de l'exposition qui va s'ouvrir et, sur sa proposition, l'assemblée adresse d'unanimes remerciements à MM. Flandrin, Duthoit, Girard, à M. le Président, et à tous les organisateurs de l'exposition pour leur dévouement et leur zèle.

M. Richardière donne lecture de l'annuaire de 1903.

M. Girodie fait part des regrets exprimés par M. Denys Puech, statuaire, de n'avoir pu envoyer quelque œuvre à notre exposition.

M. Granet, statuaire, a fait part à M. Girodie de son désir de redevenir membre titulaire. M. le Secrétaire le priera d'adresser à la Société une demande écrite.

L'assemblée est d'avis d'insister auprès des sociétaires pour qu'ils ne présentent à l'admission que des candidats ayant des sentiments religieux.

L'ordre du jour étant épuisé, M. Balleyguier demande la parole et exprime le vœu que les membres correspondants organisent des conférences sur tous les sujets relevant du but de la Société de Saint-Jean.

Le Secrétaire-Général ,

A. RlCHARDIERt.

LES PETITS SALONS

Galerie J.-E. Buloz

e 6 mars. M. le Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, inaugurait l'Exposition des Cent portraits dessines du maître Ingres, publiés pour la première fois par notre confrère Henry Lapauze.

Un des plus justes retours des choses d'ici-bas remet en lumière ces œuvres, jadis dépréciées et qui resteront, à côté des médaillons de David d'Angers, comme les plus fidèles témoignages du xix e siècle. Tous les heureux possesseurs de ces merveilles ont tenu à autoriser leur reproduction — qui, d'ailleurs, est parfaite et donne l'illusion de la réalité. — MM. Léon Bonnat, Marcotte, Weil -Picard, Balze, Flandrin, Dieulafoy. Beurdeley, Baltard, Viollet-le-Duc, Gounod, Cosima Wagner, de Ségur, etc., etc.

Ajoutons que ces dessins sont réunis en volume, tirage à 100 exemplaires, en souscription. Nous ne saurions trop applaudir à la tentative de l'habile et sympathique éditeur. A. G.

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Ilofe$ de Province eï de rÉfyanp/erç

.*» Sain 10 nue.— -Projet d'érection de monument à la mémoire d'Eugène Fromentin, l'une des gloires de notre cité. Déjà le nom de l'illustre littérateur et peintre a été aonné à l'une de nos rues, mais l'édil'itc Rochelaise et les amis du défunt ont trouvé cet nommage tout à fait insuffisant. Ils ont bien jugé.

Un comité s'est formé au mois d'octobre dernier. Notre compatriote, M. William Bouguenau, de l'Institut, en a accepté la présidence d'honneur. Le 17 novembre, le Conseil municipal a voté une subvention de 10.000 fr.

L'ensemble des travaux est évalué à 3o.ooo fr.

La souscription est ouverte.

A la même date, le Conseil Municipal de La Rochelle a voté une somme identique, 10.000 fr., pour le monument projeté de Jean Guiton, le maire protestant qui soutint le siège contre Louis XIII et Richelieu.

— Le très remarquable clocher de Fenioux (arrondissement de Saint-Jean-d'Angély), avait été fortement endommagé par un orage, le I" avril 1902. Nous apprenons, avec plaisir, que les réparations en sont entièrement terminées. Ce docker est du plus pur roman.

— La Commission, des arts et monuments historiques de la Charente-Inférieure, a contribué à la restauration de la façade de l'église de Pont-1'Abbé (arrondissement de Saintes), 5. 000 francs ont été dépensés.

— Nous avons perdu M. Louis Audiat, lauréat de l'Institut, fondateur et Président de la Société des archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis. Cet événement survenu le 5 janvier, est un deuil pour notre pays, surtout, pour les hommes d'études dont il savait merveilleusement inspirer et activer le zèle.

— Le 2 février 1902, a eu lieu la bénédiction du clocher de Bourgneuf. arrondissement de La Rochelle. Cette œuvre d'un architecte distingué de La Rochelle, M. Corbineau, est du style roman. Elle fait honneur à son auteur par son élégance et le goût parfait qui a dirigé sa construction.

— Un chemin de fer économique traversera à Taillebourg (arrondissement de Saint-Jean-d'Angély , la chaussée rendue célèbre par le combat de Saint Louis en 1241. — Le Conseil général de la Charente-Inférieure a décidé, le Q avril 190?, qnc Ton conserverait deux ou trois arches, sur trente, de cette chaussée dite de Saint-James. Les arches, au nombre de trois, ontjété choisies, le 6 mai, par trois membres de la Commission des arts et monuments historiques de la Charente-Inférieure et par deux ingénieurs. Deux de ces arches sont en plein cintre et appartiennent, au travail de reconstruction opéré en 1610 ; la troisième est en ogive et date du xiip siècle.

Chanoine P. du Vauroux.

CALENDRIER DU MOIS

HISTOIRE DE L'ART

«"« M. Gustave Bourcard va publier un important ouvrage sur les estampes célèbres, rares ou curieuses : A travers cinq siècles de gravures, i35oiqo3. (En souscription chez M. Duges, éditeur, à Nantes).

HISTOIRE

.*« MM. Léon Galle et Georges Guigne publient une Histoire du Beaujolais, d'après des manuscrits inédits des xvii* et xviu* siècles. (2 grands in-8», Société des Bibliophiles Lyonnais, 3o fr.).

ARTICLES TIRÉS A PART

»% H. Bardy. Les Sires de Parroy au chapitre de Saint-Dié. (Bulletin de la Société philomatique Vosgienne). — C de Beaumont. Les tapisseries de l'église de la Couture, au Mans. (Revue historique et orchéologique du Maine). — H. Jouin. Lakanal et David d'Angers, d'après de nombreuses pièces inédites. (Revue de /' Anjou).

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