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AU PETIT PALAIS

\k n'est pas sans raison que le dernier survivant des Dutuit, mort au mois de juillet dernier, « se défiait de l'Administration, se disant que, s'il n y mettait bon ordre, elle noircirait beaucoup trop de papier ^JJ avant d'être à même d'ouvrir son musée au public .» M. le Préfet de la Seine, en présentant au Président de la République le legs artistique fait à la ville de Paris, a tenu à rendre hommage au « dévouement » et à cette « sorte de coquetterie avec laquelle ses collaborateurs ont voulu témoigner que l'Administration ne méritait pas toujours les critiques et ils ont tenu à devancer le terme fixé. »

C'est très bien. Mais, n'est-il pas permis de se demander s'il en eût été ainsi sans les clauses quelque peu impératives introduites par le donateur dans son testament? Et puis, une fois n'est pas coutume.

Tout a été dit au sujet des frères Dutuit. Les journaux se sont plu à les montrer continuant la tradition des grands collectionneurs, les Sauvageot, les du Sommerard, les La Caze, les Davillier, les His de la Salle, les Timbal, les Ph. Lenoir — pour ne citer que ceux à qui nos musées nationaux doivent une partie de leurs trésors ; — consacrant leurs importants revenus à acquérir les bibelots et les œuvres d'art et de curiosité qu'ils trouvaient

les plus dignes de leur choix; oubliant dans le plaisir de réunir ce qui avait contribué à embellir la demeure somptueuse des seigneurs d'autrefois, le soin parfois le plus élémentaire de la vie la plus bourgeoise d'aujourd'hui; se réjouissant d'avance de contribuer à l'éducation artistique de ceux que la fortune n'a pas assez favorisés pour acquérir ce qui les séduit; souriant, peutêtre avec ironie, à la pensée de la surprise et de l'affolement où allaient se trouver les exécuteurs de leurs dernières volontés en lisant la clause qui les obligerait à les accomplir dans un délai de six mois.

Auguste Dutuit est mort le n juillet 1902; l'inauguration du Petit Palais a eu lieu cinq mois après, jour pour jour, le 11 décembre. Puissent les futurs bienfaiteurs de nos musées se rappeler par quel moyen facile ils pourront préserver leurs collections d'un séjour plus ou moins prolongé dans des greniers ou des dépôts inaccessibles aux simples mortels !

C'est au conservateur du musée Carnavalet, M. Georges Cain, qu'a été confié le soin d'inventorier, à Rouen, la collection des frères Dutuit, d'en prendre livraison au nom de la Ville de Paris, de la loger enfin au Petit Palais des Champs-Elysées. Il a prouvé, en toute circonstance, que la tâche n'était pas au-dessus de ses forces, et l'installation fait honneur à son sens artistique.

Je ne voudrais pas, dresser un catalogue, et je dois reconnaître qu'il est difficile de faire un choix dans une collection qui a été réunie avec la préoccupation sensible d'y représenter le plus grand nombre possible des branches de l'art, et de représenter chacune d'elle par des œuvres de choix. Au surplus, chaque visiteur s'arrête instinctivement devant les objets qui le séduisent davantage, et ne saurait avoir la prétention de faire partager exclusivement toutes ses préférences. Ainsi ai-je fait en prenant les notes que je me contente de présenter ici. (1)

(1) Les gravures qui accompagnent le présent article nous ont été obligeamment prêtées par l'administration de la France Illustrée. Nous lui en exprimons nos remercîments.

Les bronzes antiques et les médailles sont exposés, avec les vases grecs et romains, dans une salle spacieuse où ils profitent de la vive lumière que d'autres objets de la collection trouveraient trop peu discrète. On y admire, entre autres pièces de premier choix, le grand ciste de Palestrina, où sont gravées des scènes de Thistoire de Troie; des miroirs de bronze, comparables aux plus beaux des plus riches musées — l'un d'entre eux, orné de figures simplement gravées, a été payé 24,000 francs à la suite d'enchères fameuses; — l'admirable Mercure, dit Bonus Eventus, découvert aux Fins d'Annecy en 1867, et le Bacchus adolescent trouvé à Rome en 1880 et acquis en 1899; deux têtes caractéristiques, dont Tune d'Antonin-le-Pieux, provenant de statues brisées; la charmante statuette égyptienne de style archaïsant, qui figure quelque reine sous le costume et avec les attributs d'Isis. Et puis ce sont de délicats bijoux étrusques en or, dont la perfection dans l'exécution suffirait à justifier cette réflexion que j'ai entendue de la bouche d'un visiteur modeste, qu'« on ne ferait pas mieux aujourd'hui. » C'est une collection de numismatique dont chaque pièce, choisie parmi les exemplaires les mieux conservés, mériterait un examen minutieux. Ce sont des médailles et des plaquettes de la Renaissance, où le burin des Pisano, des Bertolio, des Matteo de Posti, des Romelli, des Germain Pilon, des Guillaume Dupré... a gravé les effigies de Lionel d'Esté, de Mahomet II, de Sigismond de Malatesta, de Jean Paléologue, de Laurent de Médicis, de Philibert-le-Beau et de sa femme Marguerite d'Autriche, de Louis XII et d'Anne de Bretagne, de Henri IV et de Marie de Médicis... C'est aussi, parmi des vases grecs de formes variées et de conservation irréprochable, amphores et rhytons à figures noires sur fond rouge et inversement, les lécythes aux délicates peintures sur fond blanc, des statuettes de Tanagra aux attitudes si gracieusement variées.

L'antiquité chrétienne est représentée par de précieux fragments de coupes en verre ornés de dessins gravés sur fond d'or; la Renaissance et les temps modernes par de délicats et fragiles verres de Venise aux formes capricieuses.

Vierge processionnelle

xii« siècle Ivoire

tooîES d'art et d'archéologie

Dans la même salle, se voit, sous une vitrine, une statuette en ivoire représentant un acteur tragique; elle a été découverte à Pompéi, .en 1877, et achetée Tannée suivante. L'artiste qui a ciselé cette figurine, a su rendre, avec une habileté surprenante, le sentiment d'effroi qui agite un personnage dont les yeux et la bouche sont seuls visibles à travers les ouvertures du masque qui lui couvre la face.

D'autres ivoires se trouvent dans la salle voisine, au milieu des objets du moyen-âge. Je citerai entre autres : la Vierge processionnelle de Nyons, à l'aspect étrange, œuvre curieuse du xii e siècle; deux petits diptyques du xiv c , où fourmillent sous de délicates arcatures de minuscules personnages figurant des scènes de l'Evangile; une crosse de la même époque, de travail français, dont la volute, supportée par un ange agenouillé, contient adossées deux scènes différentes, le Christ en croix, et la Vierge entre deux anges céroféraires; deux chapelets minutieusement ciselés au xvi e siècle... J'allais omettre, et je me le serais reproché, une plaque, offrant sous une arcature, la Vierge assise et tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux : conception, décoration, accessoires, tout est bien dans la tradition byzantine du x° siècle.

Le moyen -âge est encore représenté par quelques émaux champlevés d'excellente facture et de belle conservation, fabriqués aux xm e et xiv c siècles : de l'école rhénane, deux tryptiques reliquaires; des ateliers de Limoges, deux plaques de reliquaires ornées des figures en relief de saint Paul et de saint Thomas, une navette à encens, deux sveltes chandeliers à trois pieds, une crosse dont la volute portée sur une tête d'ange est formée par un serpent mordant la queue d'un lion.

Les émaux peints ont été admirablement choisis pour donner l'idée la plus satisfaisante de l'habileté des émailleurs en renom. Nardon et Jean II Pénicaud, Jean Courteys, Pierre Reymond, Martin Didier, se retrouvent avec leurs qualités propres de dessin et de coloris dans ces plaques, ces triptyques, ces aiguières, ces plats, ces coupes, ces salières qui forment le plus brillant ensemble.

De l'émail à la céramique, le passage se fait sans transition. Franchement, je me déclare incapable d'une admiration sans limites pour les trop fameuses faïences à décor incrusté, dont

un petit nombre seulement nous conservent le souvenir de l'atelier de Saint-Porchaire ; cependant je reconnais volontiers, que les trois objets acquis par les Dutuit ne sont pas sans intérêt et

Crosse en ivoire xiv é siècle

Travail français

sans valeur. Rareté et snobisme, en faut-il davantage pour qu'un chandelier ait pu atteindre aux enchères le prix fantastique de 91,000 francs?

On faisait aussi en France, au xvi e siècle, de belles faïences à

NOTES DART ET d'aRCHÉOLOGIE

Rouen, et dans l'officine de Bernard Palissy; les beaux spécimens ici expose's, permettent de l'affirmer en connaissance de cause.

Donnons aussi un coup d'œil aux faïences italiennes des xv c et xvi c siècles, sorties des fabriques de Deruta, de Gubbio, de Faenza, d'Urbino, de Caffagiolo; aux pièces venues de Rhodes; à un magnifique bassin hispano-mauresque, au décor bleu à reflets

Triptyque reliquaire en émail champlevé

xlll" siècle Travail rhénan

d'or; à un plat de Damas décoré de feuilles stylisées s'enlevant sur fond bleu.

Ici, l'Orient nous montre encore, au milieu d'un nouveau lot de verreries vénitiennes, une belle lampe de mosquée aux armes de quelque sultan.

La Chine et le Japon ont leur vitrine; les objets qui la rem-

plissent, terres-cuites, brule-parfums en bronze, boîtes d'ivoire et de jade, coffrets en laque, furent recueillis par la sœur des deux collectionneurs, Héloïse Dutuit; ils attestent sa prédilection pour

Crosse en émail champlevé

XIII* siècle Travail français

un art et pour des objets plus en harmonie avec les instincts et les goûts féminins.

Voici encore, du côté opposé, un plat en étain et son aiguière de même métal, œuvre de Briot; la chope ayant, paraît-il, appartenu à Luther; un instrument de paix, des montres et des horloges

JÔ NOtES ïVART Et D^AfeCHÈOÎ.OGlE

finement ciselées; et plusieurs de ces charmants pend-à-col — les dames d'aujourd'hui diraient des pendeloques — où les orfèvres de la Renaissance alliaient avec une délicatesse exquise l'or, les émaux et les pierreries; et des pièces d'argenterie de styleLouis XV, et des meubles modestes, et des fragments de tapisserie plus modestes encore.

Aux murailles des galeries sont suspendus de nombreux tableaux de dimensions ordinairement restreintes et de valeur plutôt inégale.

Voici d'abord les œuvres des peintres hollandais et flamands : des Scènes rustiques et un Alchimiste de Van Ostade ; deux paysages d'Hobbéma; plusieurs Teniers, dont un Liseur de galette et des Joueurs de cartes; une Scène d'intérieur } par Terburg; un Rembrandt par lui-même, qui ne contribue guère à élever le niveau de l'ensemble; une Femme au pia?w, de Metzu, une nature morte de Weenix, des fleurs de Huysum, une marine de Everdingen, des Karel du Jardin, des Jan Steen, des Jordaens, des Ruysdael, des Van de Velde, des Van Goyen...

Voici l'école française, avec Poussin, Hubert Robert, Boucher, Chardin, Joseph Vernet, Cl. Lorrain...

Une esquisse de Tiepolo, un dessin d'après la Sainte Cécile de Raphaël, des croquis et des pochades du Véronèse, de Canaletto, de Guardi — qui nous montre des coins de Venise la Belle, — voisinent avec des études de Van Dyck, de Van der Meulen, et des peintres que nous venons déjà de rencontrer.

En i883, paraissait L'œuvre complet de Rembrandt, décrit et commenté par Eugène Dutuit et reproduit à V aide des procédés de V héliogravure. Ne soyons donc pas étonnés de la place importante que tiennent les estampes dans la collection. A cause de leur nombre considérable, M. G. Cain a résolu de ne nous les faire voir qu'en détail et par séries. Le plaisir des yeux sera ainsi prolongé, et les gravures ne seront pas exposées constamment à l'action nuisible de la lumière.

La Vierge en adoration

xv» siècle Œuvre d'Andréa delta Robbia

Les eaux-fortes de Rambrandt ouvrent la marche. La collection en compte plus de quatre cents, parmi lesquelles on a choisi en primeur les plus belles et les plus précieuses. Plusieurs sont exposées dans leurs états successifs, et la perfection du tirage explique l'ardeur avec laquelle les frères millionnaires ont poussé autrefois certaines enchères restées fameuses. Une des deux épreuves de la célèbre Vièce aux cent florins {Le Christ guérissant les malades) a été payée 27,500 francs en 1868; c'est la huitième à grandes marges du premier état. Le Grand Coppenol a coûté 3o,ooo francs. On nous montre encore la grande Descente de Croix, non moins précieuse, les Pèlerins d'Emmaiïs, le Bon Samaritain, la mort de la Vierge, le docteur Faust us, la Résurrection de Lazare, YEcce homo, Jésus présenté au peuple, Y Annonciation aux bergers, si souvent reproduite, enfin, une série de portraits de Rembrandt lui-même à tous les âges et dans toutes les attitudes.

Plus tard se succéderont de trois mois en trois mois les œuvres gravéesd'A. Durer, de Martin Schongauer, deCallot, de Nanteuil, de Claude Lorrain... Ainsi se réalisera le désir des donateurs, que leur collection servît, après eux, à l'éducation artistique des visiteurs curieux.

Avec la collection des estampes, celle des manuscrits et des reliures constitue le principal attrait et le joyau véritable du legs Dutuit. L'une et l'autre ont leur histoire intimement liée à celle des ventes les plus fameuses de la seconde moitié du xix° siècle. Dès qu'une gravure ou un livre précieux était mentionné sur un catalogue, on pouvait prévoir que la collection déjà célèbre s'en enrichirait.

Quatre mille livres rares remplissent vitrines et bibliothèques. A les examiner et à les feuilleter plus d'un bibliophile trouverait un plaisir extrême. Les profanes pourront au moins admirer des reliures au décor délicat ou somptueux : reliures de rois ou de princes; reliures portant les armoiries ou la devise de leurs possesseurs, telles celles qui habillent les livres que Jean Groslier ne craignait pas, l'imprudent! démettre à la disposition de ses amis : IO GROSLERII ET AMICORUM. Et, parmi les manuscrits

ouverts aux regards des visiteurs : Y Art moriendi avec ses planches xylographiques; la Danse des morts, les Heures à l'usage de Rome, imprimées vers i5o8, par Simon Vostre, les Funérailles d'Anne de Bretagne; et par-dessus tout le Grand Alexandre acquis en 1847. L'histoire du grand conquérant recueillie par Jean Vauquelin pour Philippe-le-Bon a été, à la fin du xv e siècle, transcrite et ornée de deux cents miniatures incomparables par

L'allée ombreuse

parJ.-H. Fragonard Dessin à la se pi a

leur finesse d'exécution; elles ont conservé toute la fraîcheur et l'éclat de leurs couleurs. Un collectionneur célèbre de notre temps ne déclarait-il pas qu'il donnerait volontiers une somme égale à celle du prix d'acquisition — i5o,ooo francs — pour avoir simplement l'usufruit du somptueux manuscrit sa vie durant !

Un phénomène se produit, qui était inévitable. Une réaction injuste semble se faire — déjà — contre l'enthousiasme immodéré du premier instant, qu'avaient provoqué et surchauffé, avant même le jour de l'inauguration, les articles dithyrambiques de maint journal et de mainte revue. Aussi se trouve-t-il des visiteurs qui ne cachent pas leur désappointement. Ils s'attendaient à voir au Petit Palais un ensemble d'objets dignes par leur importance d'un muse'e public, et voilà qu'ils se trouvent au milieu d'une collection d'amateur, qui ferait meilleure figure dans un local plus modeste que dans des galeries de vastes proportions.

C'est là raisonnement de gens pour qui la livre et l'aune sont des moyens d'appréciation qui excluent toute espèce de sens artistique, et il n'y a pas à en faire état.

Le défaut est tout autre. A mon sens, trop de séries d'oeuvres d'art sont représentées dans la collection Dutuit pour que chacune d'elles, même dans un ensemble aussi princier, le puisse être par un nombre d'objets capable d'en donner une idée suffisamment instructive. Les généreux collectionneurs auraient dû, ce me semble, renoncer à l'idée, toute flatteuse qu'elle fût pour leur amour-propre, d'enfermer leur donation entre deux grilles désormais infranchissables à toute autre largesse. Ils pouvaient, entre d'autres, prendre un des deux partis que voici : ou bien léguer leur collection à la Ville de Paris comme un noyau que seraient venues grossir successivement en y prenant leur place les œuvres d'art offertes par d'autres amateurs; ou bien l'offrir à l'administration des musées nationaux, à charge d'en verser les éléments parmi leurs similaires dans nos collections publiques. La mention de leur provenance, inscrite sur l'étiquette de chaque objet à la suite de sa désignation, eût suffisamment défendu contre l'oubli la mémoire des donateurs et assuré à leur générosité la reconnaissance des travailleurs. Leur noble ambition de contribuer à l'éducation générale eût été mieux réalisée encore, puisqu'à la possibilité de l'étude de chaque pièce eût été ajoutée celle de la comparer, sans dérangement et sans perte de temps, à celles dont sa naturç ou sa provenance lui aurait assuré lç voisi-

nage. N'est-ce pas ainsi qu'on a procédé, au Louvre et ailleurs, à l'égard de collections renommées?

Il serait injuste de ne pas noter, en terminant cette étude bien incomplète et bien sommaire, que chez le dernier survivant des Dutuit, le désir d'instruire après sa mort fut une des formes de la bonté ingénieuse et discrète avec laquelle il se plaisait à répandre le bien autour de lui. L'anecdote que voici donnera une idée de ce que pouvait lui inspirer sa charitable bienfaisance. J'en emprunte le récit à un de ses biographes.

« Une année, pendant le mois de septembre, il apprend que les opérations des grandes manœuvres ont lieu sur les coteaux qui dominent la Seine, au-dessus de la Bouille, près de son château des Moulineaux, et qu'on lui demande de loger des soldats. Retenu à Rouen pour une affaire qui nécessite sa présence, il donne l'ordre d'ouvrir toutes grandes les portes du parc et delà maison, fait verser sans compter le vin et le cidre, et le lendemain au départ, chaque homme — sans distinction de grade ! — trouve, dans sa musette, une pièce d'argent... Il s'agissait d'un bataillon.»

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