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MINIATURE, ENLUMINURE ET ARTS PRÉCIEUX

l faut vraiment, à cette aube de siècle, qu'un peintre soit bien peu débrouillard pour n'avoir pas, durant huit ou dix mois de l'année, des œuvres exposées quelque part. Outre les Grands Salons, quasi officiels, outre les petits salons des Cercles, où, pour figurer, il faut s'être plus ou moins frotté à Rothschild, il y a d'un bout de l'année à l'autre des exhibitions d'art sous toutes les étiquettes et sous tous les prétextes.

Le critique y perd son latin, s'il en a, souvent son temps, presque toujours ses illusions. Car il ne faut pas cacher qu'avec cette surproduction, les vieilles méthodes — qui n'étaient pas toutes à mettre au rancart, — sont abandonnées : on n'expose plus une œuvre parce qu'on l'estime parachevée et digne d'admiration, mais on «fait» des œuvres pour les exposer le plus vite possible... et les vendre !

Et alors que devient, dans cette hâte, le dessin, cette « honnêteté de la peinture » ?

Et puis, pourquoi tromper le public par de fausses qualifications ?

Je me souviens d'expositions de « Blanc et Noir » — qui avaient certes leur raison d'être et offraient grand intérêt pour prouver que le dessin et la gravure ne sont pas des arts défunts — où la majorité des œuvres étaient coloriées.

Voilà maintenant que vient de nous convier à la salle de la rue de Sèze, la Société de la miniature, de l'enluminure et des arts précieux : or la moitié des panneaux est occupée par des aquarelles — d'un art précieux, je le veux bien, et dont trente de M. Doigneau — mais qui ne répondent aucunement au titre de la Société.

Non pas que je n'aie éprouvé du plaisir devant les dessins enlevés de M. Mucha, les

exquises silhouettes féminines de M me Delacroix-Garnier, les illustrations de Robida, Zier, Gervais, les petits soldats de M. Lalauze. les vues parisiennes de M. de Callias, et les paysages gouaches, très personnels, de M. Lechat ; mais ce n'était pas cela que j'allais chercher et j'ai été fort désappointé de voir que l'enluminure tenait si peu de place dans son propre domaine.

D'ailleurs très peu des enlumineurs sont dans la note vraie ; ce qu'ils nous montrent en général ce sont des copies de pages de missels, plus ou moins moyenâgeuses, des fleurs imaginaires, adornées d'un feuillage encore plus imaginaire, comme celles qu'ont signées M n ° Rover et M m « Béglet ; cependant cette dernière, dans une page d'oeillets, a montré qu'on pouvait « réaliser », rajeunir cet art délicat; ses compositions Vierge au trône et Père éternel sont d'un joli coloris, mais les figures ne sont pas du tout modelées. Le Crucifiement de M ne Juvet est très finement peint, d'une anatomie par trop défectueuse ; toutefois ce n'est pas une raison parce qu'on s'inspire des primitifs pour la composition, de copier leurs naïvetés de dessin. A notre époque on doit savoir dessiner avant de peindre.

M ,,c Guérithault me semble être la seule qui ait vraiment compris ce que doit être, maintenant, l'enluminure. Elle a appliqué à l'ornementation des manuscrits la stylisation de la flore moderne et vraie, qui supporte très bien l'opposition des fonds riches, or, argent, azur ou autres. Ses feuilles de missel en cours d'exécution sont tout à fait jolies et artistiques.

Trente et une miniaturistes ont envoyé à ce Salon, parmi lesquelles M ,,,c Debillemont- Chardon et vingt-deux de ses élèves; ce sont généralement des portraits de M l,e X ou de M me Y, toutes les lettres de l'alphabet y passent, et plusieurs fois ; aussi très peu décompositions. Cependant je louerai sans réserve le superbe Christ mort de M lle Didron. d'après Philippe de Champaigne, grisaille sur ivoire absolument délicate, qui est bien l'œuvre d'inspiration religieuse la mieux conçue et la mieux exécutée de cette exposition. La Religieuse en blanc de M m * Laforge n'a pas du tout l'air recueilli qui conviendrait, elle est plutôt emballée, — rien de mystique en son expression. Je ne reprocherai à la Vierge au Lys de M me Isbert qu'une figure trop jeunette pour des formes trop indiquées. La physionomie du Moine en méditation de M ,u " Martinet est assez expressive pour qu'elle ait pu se dispenser d'un geste exagéré. Quant à la Stella matutina de M llc Yvonne Retailliau, elle est absolument charmante, dans une gamme bleue très réussie ; les traits ont une singulière ressemblance avec le portrait de M llc Eléonore Retailliau, et ce n'est pas un reproche que j'adresse à l'artiste, elle ne pouvait guère trouver modèle plus exquis.

C'est un travail très curieux que la Vierge byzantine pyrogravée par M Uo Lamy, mais on peut lui reprocher également de n'être pas de notre temps et de ressembler furieusement à une copie. Quant à M 11 ™ Auge et Vial, elles ont exécuté en émaux la Crucifixion d'après Van der Weyden ; les quatre évangélistes sur les volets et sur le grand panneau le Calvaire et les saintes femmes semblent détachés d'un précieux reliquaire.

je constate en terminant, et avec regret, que cette exposition, où je croyais, vu le titre, rencontrer plus qu'ailleurs de nombreux travaux d'une inspiration chrétienne, ne jette aucun lustre sur l'art religieux contemporain.

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