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DEPUIS LA RÉVOLUTION

Le titre que M. Heory Michel a voulu donner à l'ouvrage considérable qui lui coûta dix années de labeur et de réflexion, annonce une histoire critique de l'idée de lÉtat au xix" siècle : l'ouvrage môme offre plutôt une thèse philosophique consacrée à la doctrine individualiste, dans ses représentants, ses adversaires et sa fortune, depuis la Révolution. Scribitur ad probandum, non ad narrandum : le livre est écrit, essentiellement, non pour raconter quelle conception des droits et devoirs de l'État se sont formés les théoriciens politiques depuis cent ans, mais pour démontrer quelle conception des droits et devoirs de l'individu il leur importe de se former aujourd'hui.

Chacun est maître de son dessein, M. Henry Michel, qui est philosophe, et qui appartient à une école phi-

i. Extrait de la Revue politique et parlementaire, 1S96.

S. Henry Michel, L'Idée de l'État, Essai critique sur l'histoire des théories sociales et politiques en France depuis la Révolution. 1 vol. iD-8, Hachette, 1896.

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372 NOTES D'ART BT DE UTTERATIIRE

losophique particulière, possède ses raisons quand il enchaîne à la métaphysique de M, Reaouvier le sort futur de la théorie hbérale. Nous avons les nôtres à cette place si, passant rapidement, quoique avec respect, sur les lisières d'un domaine étranger, nous t'amenons tout de suite les lecteurs de cette Reoue au terrain circonscrit de la politique positive. C'est un mérite de l'ouvrage de M. Michel qu'il soit possible et profitable de l'envisager sous plus d'un angle. Nous choisissons le moins large peut-être, le seul, en tout cas, qui s'adapte avec notre modeste point de vue, mais nous souhaitons à l'auteur et à son livre un examen plus général et plus divers.

Il sait d'où il peut l'attendre. Soit qu'un philosophe ami ou voisin, M. Benouvier lui-même ou M. Boutroux, apprécie son entreprise au nom de l'idéalisme, soit qu'un contradicteur placé à l'autre extrémité de l'horizon, M. Espinas, par exemple, ou M. Pierre Lamite, y oppose les objections du naturalisme et du positivisme, — soit encore qu'un observateur politique de la lignée des Tocqueville et des Taine, comme M. Boutmy, ou de l'école de Le Play, comme M. Delaire, ou un psychologue social comme M. Tarde, ou un critique ouvert à tous les ordres d'idées comme M. Faguet', soumette sa thèse à l'épreuve de la discussion analytique, M. Michel aura rencontré un tribunal digne de l'ampleur de la cause et de la richesse du procès. Ici il trouverait seulement, si nous remplissions notre but, sur un point d'un si vaste sujet, le bref témoignage de la politique expérimentale,

l. M. Faguel a esquissé cette discussion dans Cosmopolis

(février 1896).

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l'idée de l'état depuis Lk RÉVOLUTION 373

Par suite de quelles circonstances historiquement déterminées, la fonction de l'Ëtât a varié en pratique depuis un siècle et ses rapports avec l'individu se sont modifiés; comment ces mêmes circonstances ont attiré la pensée des théoriciens, indépendamment des autres causes d'ordre purement intellectuel, vers certains aspects du problème politique; dans quelle mesure les systèmes édifiés par les théoriciens, pour des motifs ainsi partageables entre l'opportunité contingente et la nécessité logique, ont réagi à leur tour sur les solutions constitutionnelles et législatives et sur les mœurs politiques durant chaque période : c'est ce que nous voudrions établir, à l'aide et à propos de ce livre où l'exposé des doctrines, — de toutes les doctrines, — forme un tableau si clair, si élégant, si impartial et si commode.

La naissance du mouvement individualiste au svin" siècle est rattachée par M. Michel — dans son inlroduclion — aux influences combinées et convergentes des puritains d'Amérique, de Montesquieu, de Rousseau et de Condorcel, de Kant et de Fichte, d'Adam Smith : « W. Penn et les compagnons de ses travaux revendiquent l'autonomie de la croyance personnelle; Montesquieu la libre et sûre jouissance, pour l'individu, de ses biens et de sa personne. Rousseau et Condorcet veulent que le citoyen participe personnellement, par un acte de son vouloir, à la création de l'État; Kant et Fichte lui révèlent, et à

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l'homme même, Tessence de sor droil. Smith libère l'activité de chaque travailleur des contraintes qui ont si loRgtemps pesé sur elle'. » En d'autres termes, moins métaphysiques, ces croyants et ces publicistes auraient fondé ce que nous appelons encore la « souveraineté du peuple *, et les « droits de l'homme et du citoyen «. Les conséquences du christianisme évanf^lique et du rationalisme cartésien se reconnaîtraient dans l'individualisme libéral ainsi posé. Au contraire, les <c philosophes a réformistes de la mémo époque, Voltaire, Diderot, les encyclopédistes, les physiocrates, incapables de s'élever au-dessus d'une conception utiHlaire du « despotisme éclairé », n'auraient droit ni au titre d'individualistes, ni à celui de libéraux.

La Révolution française recueillerait les deux courants, mais tandis que les restes qu'elle a gardés de la théorie du >< despotisme éclairé « expliqueraient ses excès et ses défaillances, l'individualisme orthodoxe (de quel autre nom le nommer?) demeurerait la base immuable du droit public nouveau qu'elle a créé et qui lui a survécu. Dès l'Assemblée constituante, la doctrine politique moderne est fixée sur ces deux assises : valeur absolue de la personne humaine; établissement de l'État par le libre accord des personnes et eu vue de leur plus grand bien. M. Michel remarque à cet égard « combien laisse à désirer l'opinion couramment rcçuequ'il y a eu deux mouvements d'idées dans la Révolution : l'un, essentiellement individualiste, représenté par la Constituante, où aurait dominé l'inlluence de Montesquieu; l'autre, essen-

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l'idée de l'état depuis la révolution 3T5 tiellement étatute, représenté par la Convention, où aurait dominé l'influence de Bousseau ' ». Il discerne avant la Convention, dans la Constitution de 1791, « la notion de l'État démocratique constitué sur ces deux principes : fournir à tout individu les moyens d'exister, et la culture intellectuelle et morale ' », La Déclaration des droits de 1793 n'est guère plus affirmative quant aux principes : elle est moins précise quant aux moyens.

En résumé, le xvni" siècle aurait légué au xix", sur les rapports de l'individu et de l'État, un système harmonique, où les idées de droit naturel et de contrat social se rencontrent sans s'opposer.

Reprenons cette histoire préalahle du point de perspective annoncé.

La théorie monarchique de l'État absolu, telle que la formulaient et l'appliquaient Bichelien, Bossuet et Louis XIV, a toujours rencontré des contradicteurs : théologiens jansénistes et protestants, philosophes sceptiques et libertins, publicistes étrangers. Elle n'a vu commencer son déclin qu'avec le déclin même des institutions politiques qui la soutenaient.

Montesquieu est d'abord un frondeur qui débute par une satire de la monarchie française sous la vieillesse triste et malheureuse du grand roi ; les Lettres penatii^s n'eussent pas été écrites h l'aurore du règne. Plus tard, la théorie des « gouvernements modérés », celle de la h séparation des pouvoirs », l'analyse admirative de la constitution d'Angleterre, seront introduites par l'auteur de VFsprit des Lois dans une pen-

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376 NOTES D'ABT et de LTrréRATDHE

sée de critique et de remède aux maux qu'engendrait, BOUS ses yeux, l'absolutisme épuisé. Et malgré que, □ourri de stoïcisme antique, ce grand homme reconnût Texistence de « rapports d'équité antérieurs à la loi positive qui les établit i>, on ne saurait assigner à son libéralisme, fout expérimental, une origine métaphysique dont, au surplus, ses idées sur le physique et le moral et sur l'iutluence des climats suffiraient à renverser l 'hypothèse.

Le contraire semble vrai de Rousseau.

Le Contrat social est, pour la plus grande part, une pure création de la cervelle raisonnante. L'égalité des droits individuels entre les hommes et la souveraineté du peuple sont des thèses métaphysiques. Mais ces thèses n'auraient pas fait la fortune qu'elles ont faite si, à celte époque précise, vers la seconde moitié du xvm' siècle, l'ancien régime n'eût déjà entraîné dans sa ruine commençante les thèses adverses et antérieures. Un rêveur solitaire ne change pas, même avec du génie, la face du monde. On conçoit des moments où le Co7j(ra(soCTfli aurait paru sans rien ébranler. C'est parce que le prince avait laissé faillir son pouvoir que le logicien genevois a pu transférer la souveraineté du prince au peuple.

Or, de tous côtés, le pouvoir du prince était ravi à sesmains. L'individu se relevait dans tous les domaines en face de l'État. Nous ne saurions exclure de l'effort individualiste l'œuvre des « philosophes » et des encyclopédistes, pour cette seule raison qu'ils n'ont pas revendiqué la liberté politique et la souveraineté populaire ou que, peut-être même, elles ne leur eussent point agréé. Les libertés civiles doivent à ces hommes plus qu'à personne. Et non seulement leur

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l'idée de l'état depuis la révolution 377 propagande en faveur de la « tolérance » a conquis le plus spirituel des droits de l'homme : la liberté de conscience, mais le principe de libre examen étendu par leur critique irréligieuse aux établissements les plus vénérables, a miné le respect traditionnel qui entourait et qui protégeait Tédiflce entier de l'ancien régime. La raillerie sceptique de Voltaire a plus servi l'individualisme que la doctrine logique de Rousseau, qui reconstruira le dogme de la religion d'État abattu par Voltaire.

Cependant Voltaire et le voltairianisme n'eussent point été possibles si les querelles théologiques, la révocation de l'Édit de Nantes, la dévotion sénile et impopulaire de Louis XIV, n'avaient alTaibli à la fois le sentiment chrétien dans les classes éclairées et l'autorité de l'Église de France sur les esprits. Car s'il est vrai qu'un courant de « libertinage » ne cessa point de circuler sous l'orthodoxie officielle de l'État et de la littérature, même au temps des Pascal et des Bossuet, pour que ce courant longtemps souterrain affleurât en bouillonnant au grand jour, il fallait donc que des mœurs et des circonstances nouvelles eussent favorise son issue.

Un changement dans les faits suivi d'un changement dans les idées, se retrouve à l'origine de l'économie libérale. Les guerres de Louis XIV, les famines, la gène du Tré.sor, les abus financiers de la monarchie, la richesse croissante de la bourgeoisie, le développement du crédit et de la fortune mobilière, la naissance de l'industrie moderne, la décadence des corporations, firent examiner par les publicistes un système économique et fiscal qui craquait et fléchissait de toutes parts. Ainsi naquit dans un entresolde

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378 NOTES D'ART ET DE LITrÉRATUllE

Versailles, du spectacle de la royauté française aux abois, l'économie politique dont l'Anglais Adam Smith devait afTermir tout à fait les principes : mats Adam Smith ne con-ige les physiocrates qu'en les continuant, et, si la liberté du travail et celle du commerce furent les apports de la science des richesses à la doctrine individualiste, on ne voit pas qu'un Turgot ait eu moins de part dans ces conquêtes qu'un Smith lui-même.

La théorie indîviduahste s'élant formée et grossie de telle sorte, sous la pression et par le concours des événements, agit en retour par sa vertu propre sur les événements; la logique et le sentiment, le raisonnement et l'éloquence, roulèrent sur la même pente qui précipitaii les institutions et les mœurs; et le torrent mêlé des idées et des faits acquit bientAt une force qui emporta tout. Ce fut la Révolution.

Le libérahsme révolutionnaire répondit en même temps à la pensée du siècle et à ses besoins. Il n'est pas un article de la Dêdaralion des droits de l'homme qui ne trouve son explication historique dans un abus insupportable de l'ancien régime aussi bien que sa raison philosophique dans une thèse déterminée de la doctrine individualiste. Si la Révolution d'ailleurs n'aperçut pas — M, Michel croit le prouver — entre l'individu affranchi et l'État nouveau la contradiction sur laquelle insiste le libéralisme contemporain, ce fut peut-être parce que la philosophie de Rousseau lui fournissait un accord idéal entre les droits de l'homme et la souveraineté du peuple par le moyen du contrat social, mais ce fut surtout parce que leur inexpérience de la vie publique cachait à des législateurs, nés et grandis sous la royauté absolue, les difficultés et les

l'idée de l'état depuis la révolution 379 nécessités adhérentes à toute espèce de gouvernement, et entre tous au démocratique.

Ainsi s'ouvrait le régime moderne, sur une claire vue et une proclamalion définitive des droits de l'individu, — les rapports de l'individu avec le nouvel État demeurant en revanche plus obscurs et moins fermes, soit qu'il s'a^t de définir le mode de participation des citoyens au gouvernement, ou la nature des devoirs du gouvernement envers les citoyens. Il appartenait ao XIX* siècle de poursuivre cette recherche qu'il ne devait pas mener à bien.

La réaction contre l'individualisme au .xix* siècle, dont M. Michel trace une ample image, peut se diviser entre les théocrates, les saint-simoniens et les positivistes : l'attaque vint à la fois du côté des réactionnaires, du côté des innovateurs et du côté dessavants. M. Michel marque dans ce ricorso la courbe des vicissitudes sociales et politiques.

Les théocrates, les premiers en France, décrivirent profondément les vices de l'individuahsme révolutionnaire. C'est qu'ils les avaient sous les veux. Le spectacle de la Convention fit mûrir la réflexion pohtique chez qui en était capable. Comme Burke et Mallet du Pan, Joseph de Maistre fut d'abord un observateur. II débute par un livre de Considérations sur la France, et il le publie en l'797. 11 inclinait à quelque libéralisme avant 1799 ' ; ces six années l'en ont purgé. Il sait

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aujourd'hui quelle anarchie peul sortir des droits de l'homme et quel despotisme la souveraineté du peuple est capable d'engendrer. Cela le ramène à la coutume, à la tradition et, avec Bonald, il montrera dans la société, au lieu d'une création libre des individus, un fait naturel où le contrat libre n'a point de part.

Ajoutez la suprématie papale et le droit divin ; le catholique ultramontain, l'aristocrate loyaliste, ont certes ajouté leur pierre à cette haute construction. Mais par leur critique la plus aiguë de la doctriae libérale Joseph de Maistre et les théocrates se sont trouvés soit obéir, soit répondre au même besoin de restauration autoritaire qui suscitait, au sein du Directoire, le césarisme napoléonien, si éloigné pourtant de leur idéal. Et la haine qu'ils portent aux théoriciens du contrat social est voisine du mépris que fait paraître l'Empereur pour les « idéologues », comme elle inspirera plus tard à un Auguste Comte ses premiers dédains de la politique métaphysique : car tout se tient, et les hommes d'État s'accordent désormais avec les publicistes dans une commune réaction contre ridée abstraite des droits de l'individu, contre la théorie déductive de l'État fondé sur le contrat. Retour inévitable, et qui cependant ne pouvait natlre que du contraste apparu entre l'idée abstraite et les faits, que du démenti opposé par les événements à la théorie déductive.

Une autre catégorie de faits et d'événements va éveiller, dans un ordre parallèle, une réaction analogue. L'anarchie politique mène à la conception autoritaire de l'Ëtat; l'anarchie économique conduit à la conception socialiste de l'Étal.

La révolution industrielle — phénomène plus grave

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l'idée de l'état depuis la HÉVOHITIOPi 381

sans doute que la révolution politique — avait créé les maux, soulevé les problèmes que l'on sait. Le sain t-si monisme, le socialisme de Louis Blanc, les utopies de 1830 et de 1848, germèrent sur un sol transformé. Le détail des théories n'importe pas à notre objet : leur esprit général et leur inspiration première accusent suffisamment leur origine. Elle est toute de circonstance. Le spectacle de l'usine et de la machine, du travail divisé et du prolétariat urbain, ■ des crises et des chômages, des profils du « capitaliste » et des risques de l'ouvrier, la seule vue enfin du régime économique moderne en a fait désirer, imaginer, préparer le changement. Aussi bien un économiste hbre d'esprit tel que Sismondi se rencontre dans l'analyse et la critique des faits avec un socialiste tel que Louis Blanc. Partout les mêmes plaintes, les mêmes tableaux, les mêmes formules : l'harmonie a disparu du corps social; la liberté du travail, la concurrence, le laissez- faire, laissez-pnsser, y ont semé la division et la guerre: guerre du capital contre le travail dans chaque nation, des nations l'une contre l'autre en Europe, de tous, en tout lieu, contre tous. Il faut rétablir la paix, « organiser » rindustrie, « organiser n le travail, et c'est la tâche de l'État : « l'accumulation des richesses dans l'Étal n'est pas, d'une manière abstraite, le but du gouvernement », écrit Sismondi, le gouvernement est appelé «ii augmenter la masse du bonheur sur la terre », en assurant la participation des citoyens » aux jouissances de la vie-physique «.

Voilà donc le mot fatal sorti, et de la bouche d'un économiste : il incombe à l'État de régler la jouissance des biens de ce monde entre les hommes.

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L'idée de l'Ëlat est toute refaite.

Les théoriciens antérieurs à 1*789 n'avaient pas aperçu cette conséquence, non peut-être qu'elle eût répugné à quelques-uns d'entre eux, mais parce que la plupart comptaient sur !a liberté seule pour « augmenter la masse du bonheur » sans le secours ou avec un faible secours du gouvernement. Du jour où il devint évident que la liberté ne procurait pas le bonheur à tous les individus, et qu'au contraire elle faisait le bonheur des uns du malheur des autres, l'in* dividualisme libéral subit la plus redoutable épreuve qu'il dût traverser. L'idéal de la démocratie contemporaine se déplaça : elle négligea le terrain conquis des libertés politiques pour marcher vers l'horizon entrevu de l'égahté économique. Elle avait changé de principes, parce qu'elle avait changé de besoins.

L'histoire du socialisme suit la loi même de son origine. Il obéit, il répond aux circonstauces. Sans doute, l'auteur principal de sa forme actuelle, le successeur des Saint-Simon et des Louis Blanc, Karl Marx, est un logicien, qui, d'une part, utilise le système de Hegel, et d'autre part tire argument des propositions de Malthus el de Ricardo. Mais ses deux thèses propres et fondamentales, la lutte des classes pour la suprématie matérielle et la substilulloo nécessaire de la classe « prolétarienne» à la classe « capitaliste « par le seul effet de l'évolution historique, prennent leur source, et trouvent, en tout cas, leur succès dans l'état politique et social de l'Europe après 1848'. Juin 1848 est le versant du siècle. Les

e que le premier manifule

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l'idée de L'état depuis la révolution 383 eaux coulent depuis cinquante ans siir le nouveau lit .qu'un déchirement du soi leur ouvrit. L'échec premier du socialisme français, l'inutilité immédiate de Ja République et du suffrage universel pour le bonheur matériel du grand nombre, la sanglante défaite des deux insurrections ouvrières, — le césajrisme, la Guerre, le militarisme, les nations armées, les empires démocratiques, — la concentration accrue des capitaux et des moyens de production ou d'échange entre les mains des Etals, des grandes compagnies, des grands magasins , des grandes banques : ces événements et ces phénomènes ont imprimé au socialisme contemporain, dont Marx fut le père, sa physionomie belliqueuse, son caractère international et ses appétits collectivistes.

Joignez une influence de l'ordre cette fois spirituel, à laquelle nous venons enfin et dont il faut bien reconnaître le signe sur l'ensemble des doctrines politiques modernes : celle de la science. La science exerce aujourd'hui le prestige qui appartînt en d'autres temps à la théologie. Le langage et la raison de l'homme sont si imprégnés de sa méthode et de son vocabulaire qu'elle domine en lui toutes les manières de penser comme toutes les façons de s'exprimer. Ainsi, pour la politique : l'esprit des savants y a délogé l'esprit des théologiens, des métaphysiciens et des juristes; un jargon y a chassé l'autre. Nous avons entendu des pubhcites nous parler « d'organisme » social, de « morphologie » politique, et bientôt tirer de métaphores empruntées à la physiologie et à l'histoire naturelle un système où les coraparaisonss'érigeaientpeuàpeu en preuves. Mais, systèmes ou simples jeux de mots, ce que les

384 NOTES d'art et de littébature

ouvrages politiques inspirés de l'idée scientifique ont contribué surtout à répandre, c'est assurément un mode de penser contraire au rationalisme abstrait qui avait fondé, voilà un siècle, la doctrine libérale. Auguste Comte déteste dans les principes de 1*789 un fruit condamné de « l'âge métaphysique et il substitue, aux droits de l'homme et au contrat social, l'évolution historique des sociétés et la succession progressive de leurs gouvernements. On sait à quelle sorte de dictature spirituelle, dont Renan plus lard gardera le revc, devait aboutir, selon l'auteur du Système de politique positive, la civilisation ascendante. On ignore moins encore comment l'analyse de Taine attaque et dissout l'individualisme révolutionnaire, par la vertu corrosivc du déterminisme inclus en elle. Enfin un darwinisme souvent verbal, le progrès des sciences naturelles, les analogies supposées avec les i< sociétés animales >> ont introduit dans beaucoup d'esprits la conception des sociétés humaines comme de corps vivants où les fonctions économiques et politiques obéiraient au même jeu fatal qui règle dans un organisme les fonctions physiologiques'.

Le cercle donc se referme. La réaction s'achève et se couronne. La science ajoute ses préjuges. et son crédit au courant des forces qui vont détruisant l'idée juridique et contractuelle de l'État fondé sur l'accord des citoyens et limité expressément par leurs droits.

I. Voir, du reste, sur la décadence de la • sociologie naturaliste • dans le pays même des Schaeflle et des Lilienfeld, Let Sciences sociales en Allemagne, par G. Bougie. (Alcan, 1S96.)

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l'idée de l'état de(>uis la révolution

Il nous resterait à établir comment la défense de l'individualisme au xix^ siècle — défense que M. Michel juge inhabile et faible — a reçu des circonstances son caractère ainsi que la recevait l'attaque même. Démonstration apparente et aisée.

Si Benjamin Constant éclaire avec lucidité les périls dont la souveraineté du peuple, non moins que la souveraineté du prince, menace l'inviolable droit de lindividu, les leçons de la Terreur traversée, de l'Empire combattu, servent ici, on en conviendra, la pénétration singulière de ce ferme génie. Royer-Collard et Guizot, sous des dehors majestueux, mettent à couvert les craintes, les espoirs et les intérêts immédiats de leur parti. Opposer à la souveraineté du peuple la « souveraineté de la raison », ce n'est qu'un moyen, pour les doctrinaires, de fonder en droit le gouvernement des classes moyennes, de justifier en fait une monarchie représentative assise sur une bourgeoisie censitaire. Cependant, les événements qui se succèdent sous deux régîmes parlementaires amènent à se préciser nécessairement la théorie des libertés politiques.

Dans l'ordre économique, les optimistes libéraux sont les témoins de la révolution industrielle comme les pessimistes saint-siraoniens. Seulement, les uns, un J.-B. Say, un Bastiat, sont frappés de l'accroissement de la richesse générale par la vertu du libre travail et du libre échange, c'est pourquoi ils font d'un accroissement plus grand de cette richesse par une

3S6 NOTES D'ART ET DE LITTÉnATURE

plus grande liberté le but suprême de la civilisation, tandis qu'aux autres apparaissent les inégalités dans le partage et les soutîrances dans la production de la même richesse, et c'est 'pourquoi ceux-ci assignent à l'État le rôle d'organisation productive et de justice distributive qui corrigerait un régime mauvais,

. Enfin — car il nous faut courir — à mesure que par la force des choses la démocratie installée en 1848 épuise les conséquences réelles de son principe, l'antithèse que les hbéraux de 1789 ne pouvaient point saisir entre les droits de l'individu et la souveraineté populaire, se trouve mise en relief pour leurs successeurs mieux avertis. Le plus perspicace et le plus impartial des libéraux, Tocqueville, dès 1839, ayant vu l'Amérique, dit ô la France « pourquoi les peuples démocratiques montrent un amour plus ardent et plus durable pour l'égalité que pour la liberté », pourquoi « les idées des peuples démocratiques en matière de gouvernement sont naturellement favorables à la concentration des pouvoirs », et « quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont craindre ' ».

L'école libérale depuis cinquante ans n'a guère fait que développer ces leçons d'une concision magistrale. Ainsi le jeu des choses a fait des individualistes en ce siècle les ennemis de l'État démocratique qu'ils n'étaient pas ni ne pouvaient être au siècle dernier, et le déclin des principes de 1789 s'est consommé autant par le fait de leurs partisans que par le fait de leurs adversaires.

' l. Tocqueville, la Démocratie en Amérique.

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l'idée de l'état depuis la révolution 387

M. Michel, à la fin d'une si vaste histoire, peint avec force el avec tristesse la crise où il la voit de nos jours aboutir. Le « mélange et la confusion des prinicipes » politiques dans la pensée contemporaine lui sont à charge. Il croit, il se flatte, il espère que le chaos se débrouillera, il attend ce bienfait de la victoire des doctrines philosophiques de M. Renouvier, lesquelles fourniraient à l'individualisme libéral la seule base ferme où il pût désormais s'appuyer. Nous n'aurons garde de discuter une telle el si généreuse conviction, et moins encore d'y opposer une prophétie personnelle. En attendant le jour où, tranchant le nœud d'une antinomie kantienne, les politiques auront pris parti contre « la possibilité du nombre infini actuel » et pourvu de la sorte la « liberté de la personne humaine », — celle du citoyen, par voie de conséquence, — du postulalum métaphysique que, selon le maître de M . Michel , elles requièrent , j'aperçois à l'heure présente, et tout à la fois, un vague socialisme dans les esprits, un étroit individualisme dans les mœurs. Et donc je me figure la pensée contemporaine continuant d'osciller entre une conception de plus en plus lourde des devoirs de l'État, chargé d'assurer le bonheur matériel du grand nombre, et une conception de plus en plus jalouse des droits de l'individu, retranché dans l'indépendance de son travail, de sa fortune et de son foyer. Le sort de ces deux conceptions, dont aucune ne périra sans

388 NOTES d'abt et de littébature

doute tout à fait, se jouera aux dés de la politique et

de l'histoire.

Cependant l'idée même du but de la vie changeraitelle? Les mœurs publiques alors auraient changé les premières. L'individu et l'État cesseraient à la fois de poursuivre une fin qui, au fond, est pareille ; celle du bonheur matériel le plus grand possible en quantité. « Un philosophe allemand a pu se demander si le monde ne connaîtrait pas de nouveau, quelque jour, un état de culture où, comme dans l'antiquité classique, une certaine mesure dans la jouissance redeviendrait la règle et l'idéal ', » Mais c'est là une perspective qui ne paraît pas se rapprocher.

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iR.tPHiQUE par M. Max Leclere.

L'exposition des graveurs au burin. — Les pastellistes. . 1 Le Pardon à Kergoat, de M. Jules Brelon. Une ramille

d'arlistes. L'exposition de M. Claude Monel : les Meules. . . 3

L'eiposition des arts au début du siècle 4

Les wagnériens français T

Le peintre Ëlie Delaunay S

Le peintre Tti. Bibot tl

Exposition des peintres hollandais 13

J.g. Weiss , 18

Le syml>olisme; son programme, ses ancêtres. -- Paul Verlaine. — M. Cliarles Morioe. — Son livre sur la Littéraiure de tout à l'hewe. Chérubin. — L'Intruse, de Mœter-

linck 16

La télé annuelle du félibrige. — M. Renan et la moralité

du souvenir 23

Paul Mas<)Jn. — Maurice Barrés 25

Auguste Vitu, le critique et l'érudit 27

L'évolution littéraire. — Le roman en 1891 29

DMnz^:BvG00gIc

L'évoluliOD mtéraire (suile). — La poésie en 18S!. -

symbolistes

L'évolution littéraire (suite et On). — La critique en

Les jeunes poètes.

Reprise de Nui Inlimes, de Sardou

Les transtormalions de la c Jules Grévy

Les mémoires de Delacroix

Henriquel-Dupont

L'exposition des Cent chefs-d'œuvre

L'exposition de M. Camille Pissarro

Le salon de ta Rose-Croix

L'exposition des Indépendants. Le pointillisme

Hélène, de Fan tin-La tour. — Le Benan de Bonnat

L'exposition de M. P.-A. IVcnoir

La réouverture de la saile Rude, au Louvre

Chez un marchand de tableaux. — Les dernières écoles. — M. Gustave GelTroy et la fie artùtique. — Le peintredécorateur P.-V. Galland

L'exposition de M" Morizol

Le prince rTAui-ec, de M. Henri Lavedan

CAaiIes Dematlly, de MM. Alexis et Métenier.. .

La tombe de^l«ndhal. Ses amis de lS9i

A propos de musique

Le buste du poète Banville au Luxembourg...

John Lemoinne

La réception de Loti i. l'Académie

Maurice Rollinat : le poète; le musicien

Raoul Frory

M. Maurice Barrés et Vâme moderne

M. Ferdinand BruneliËre ; l'homme et l'oralei Ernest Renan dans le monde

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Le Centenaire, de Roll. La peinture ofllcielle 113

L'exposition des œuvres de Charlel IIS

Noire école de sculpture 118

M. Jacques-Emile Blanche; M. llelieu ; M, AmanJean. ... 123 H. Paul Gauguin et le Iakilisme. — Les Babys de miss

Mary Cassait ; 125

M. Emile Faguet 129

Comment on joue le classique à Paris en 1S93. M" Sarah

Bernhardt dans Phèdre k ta Renaissance 130

A propos A'Une faillite. M. Biœrnstierne Biternson et la

littéralore franjaise 134

Les Rois, drame de M. Jules Lemailre ; 137

A propos du Bas-bleu de M. Albin Valabrëgue. La Temme

<ie letfres autrefois el aujourd'hui 141

Un Père prodigue h la Comédie-Française. L'esprit de

M. Dumas Dis et sa morale 144

VInvitée, de M. François de Curel 148

Deux candidatures à l'Académie 153

Les nouveaux académiciens : M. Thureau-Dangin ; M. de

Bornier 134

Guy de Maupossanl. Le couleur et le romancier. Le classique du naturalisme 156

H. J.-K. Huysmans. — L'humanisme naturaliste et le

sensualisme mystique. — A reboura, Là-bas et Au delà. ... 160 Une ville d'eaux d'Auvergne 165

Villégiature milanaise. Varese et son sanctuaire. — Les fresques du Baptistère île Gasliglione d'Olona : la Vie de saint Jean-Bapliste et l'épisode d'Hérodiade à travers les peintures du Quallrocento; de Masolino à André del Sarto

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à André del Sarlo. — Les fresques de Fra Lippi dans le chœur de la cathédrale de Pralo. — Les K^'^'Hea d'André del Sarlo dans te cloître du Scaizo 175

tkiins de Venise. La confrérie de Saint-Qeorges des Etclavon» et les peintures de Vittore Carpaccio. — La villa Barbaro, à Maser (territoire de Trévise) 181

L'eiposition des aquarellistes. M. Harpignies, M. Français. Le paysage de Roine et les artistes français ISS

L'exposition des aquarellistes hollandais. M. Israels. Les marines de Mesdag 189

Les peintres impressionnistes 1S3

A l'hâtel DrouoL La vente Lignerolles ; le marché des livres 199

TItdis, comédie lyrique en trois actes el sept tableaux, de M. Gallet, d'après le roman de U. Anatole France, musique de M. Jules Massenet 202

A propos d'îftte journée parlementaire. Les hommes politiques et les hommes de lettres 208

Une journée parlementaire, comédie de mœurs en trois actes, de M, Maurice Barrés, au Théâtre-Libre SU

Axel, récitation en quatre parties, de feu Villiers de ri si e- Adam. Un • grand poêle - de cénacle 219

Izéit, de MM. EugËne Morand et Armand Silvestre 23â

Les Résignés, comédie en trois acies, de M. Henri Céard. 22S

Vei-s la Joie, • conte bleu • en cinq actesen vers, de Jean Bichepin 231

Une préface. — L'école romane. — M. Charles Maurras et le Chemin de Paradis 834

Nos poètes.

A propos de la mort de Leconte de Lisle. — Si on lit encore les poètes 239

Les poètes français en 189i. — Hérédia et Catulle Mendès. — Anatole France et André Theuriet. — Jean Labor. — Sully.Prudhomme et FranQois Coppée. — Eugène Manuel, Albert Méral, Gabriel Vicaire 243

Les poètes régipnaui. Maurice Kollinal, Ch^rjes Le Gofflc, Georges Rodenbach. -- Auguste Dorctiain, Charles de Pomairols. Paul fiourget et Jules Lemailre, Jules Tetlier 253

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Stéphane Mallarmé e[ le symboUsme 3S7

Paul Verlaine 262

Bicbepin, Boiichor, Rollinal. — Les destinÉes de la poésie. 267

Lamartine parlementaire (1834-1848) 275

La propriété féodale et la Révolution française. 3S5 L'idée de l'État en France depuis la Révolutioti. 371

Conlonuniors, — Imp. Piui, BRODARD. — 668-97.

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