‹ Notes d'un amateur de couleursChapitre 1 sur 4 · L ATTITUDE · texte numérisé non relu

L ATTITUDE

d’un bourgeois sans curiosité, qui ne regarde rien avec amusement, il se fait oublier. Une jeune femme descend les marches de la porte en face ; elle rit au nourrisson qu’elle balance au bout de deux lisières de laine ; elle ne pense plus qu’on la voit, et sur le sol qu’elle a balayé le matin, faisant en se courbant un chemin d’ombre pour son fils, elle assure les premiers pas du petit homme, et le relève des premières chutes. Ah! François Millet, vous pouvez vous montrer maintenant : celle-là n’a pas posé. Vous emporterez le geste où il n’y a point d’orgueil, le geste tout d’amour et de crainte.

Que de choses qu’un peintre doit surprendre ainsi! Il est un chasseur à l’affût; il guette un gibier terriblement fugace, plus qu’une compagnie de perdreaux, plus qu’un râle de genêt : le naturel. Beaucoup de brosseurs de toile ignorent ce que c’est. La gloire de Millet est d’avoir trouvé l’absolue vérité simple, et d’avoir tout sacrifié pour qu’elle éclatât. Des décors subordonnés, des visages qui n’ont pas toute l’âme du tableau. Ses défauts mêmes l’ont peut-être servi. Il est bon coloriste, mais il n’est pas un grand coloriste. Sa pâte n’est pas tellement riche qu’elle puisse arrêter Ion-

guement les yeux, les distraire, être un sujet d’émotion comme un pan de mur au soleil. Quelle eût été la puissance de l’œuvre deMillet, s’il avait eu la précieuse matière de Decamps, qui fut le plus chaud des peintres de l’école française? La beauté de l’idée eût-elle apparu plus royalement encore? ou bien notre admiration se serait-elle divisée? 11 ne faut pas aller trop loin dans les possibles, et je sens bien que ce sont là des rêveries. Il restera celui qui a le mieux pénétré, le mieux dessiné, le plus amoureusement, la figure du travail rural. 11 restera le maître du geste.

En disant cela, je ne crois pas céder à l’illusion de la campagne. Fréquemment dans la foule, quelquefois dans les musées, j’ai été ravi par la parfaite justesse d’un geste. Des statues de Constantin Meunier, des morceaux — hélas ! — de Rodin, m’ont rappelé la peinture de Millet. Lucien Simon, qui se contente trop souvent de l’ébauche, possède aussi le sens profond du mouvement. Et de même, souvent, pour jouir de cette vérité éloquente, je m’arrête, au Luxembourg, devant une toile qui n’est pas des plus renommées. Elle représente une visite à l’hôpital. Une file de lits

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