UN GRAND ARCHITECTE : SAINTE-MARIE PERRIN
Au mois de juillet 1917, les journaux annonçaient la mort de M. Sainte-Marie Perrin. Je voudrais dire quelques-unes des choses que je sais de lui, montrer ce que fut l’homme, indiquer le caractère de son œuvre d’artiste.
M. Sainte-Marie Perrin était né à Lyon en 1835. Par son père et par sa mère, il appartenait à -de très anciennes familles lyonnaises : magistrats, imprimeurs, médecins qui avaient donné des échevins à la grande cité. Sa grand’mère maternelle était une Vitet. Un de ses oncles ji imprimé les œuvres de Victor de La-
prade et de Joséphin Soulary. Une de ses tantes, mademoiselle Adélaïde Perrin, a fondé la Maison de refuge des jeunes filles incurables.
Tout jeune, Sainte-Marie Perrin, aîné de onze enfants, commence ses études d’architecture dans le cabinet de M. Tony Desjardins, architecte en chef de la ville de Lyon. En 1859, il est reçu le premier à l’Ecole des Beaux- Arts de Paris. Dans l’atelier de Questel, il se lie d’amitié avec Daumet, le futur architecte de Chantilly, avec Pascal, le futur architecte de la Bibliothèque nationale, avec F. de Dartein. Il fréquente également l’atelier Denuelle où il connaît Charles Lameire, le grand peintre décorateur, Charles Garnier, Violletle-Duc, et d’autrës. Rentré à Lyon, il épouse mademoiselle Desjardins, la fille de son premier maître. Sa carrière d’artiste, son œuvre personnelle d’architecte commence vers 1871, quand if construit la très originale façade de Saint-Bruno des Chartreux, œuvre de Delamonce et de Servandoni; quand il est appelé par Pierre Bossan, auquel le cardinal de Bonald avait confié la mission de préparer et d’élever la basilique de Fourvière. A cette
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époque, Pierre Bossan est déjà unhommeàgé, il habite la Ciotat, où il vit en ermite, rêvant et méditant. Cette grande entreprise l’effraye, bien que, le premier de tous, dans un voyage en Sicile, à l’ombre de la cathédrale de Monreale, il ait rêvé d’une église à tours couronnées, qui se lèverait, toute blanche, sur les falaises de Saône; il se demande comment il se tirera de tant de difficultés d’exécution, lui le solitaire, le promeneur méditerranéen, qui a la très formelle intention de visiter Lyon le moins souvent possible. Au temps où il bâtissait l’église de Sainte-Philomène, il avait fait part de son inquiétude à l’abbé Vianney, curé d’Ars, son ami, et le saint homme, étant demeuré un long moment en silence, lui avait répondu : « Que ce sera beau! que ce sera beau! Quand l'heure sera venue, vous trouverez tout ce qu’il faudra. » Le collaborateur ainsi annoncé fut Sainte-Marie Perrin. Collaboration extraordinaire : chaque année, pendant un mois au printemps et un mois à l’automne, l’architecte lyonnais allait vivre à la Ciotat, auprès du maître. Là, dans une petite maison de pêcheur, ils combinaient ensemble les plans de l’œuvre nouvelle;
Bossan proposait, Sainte-Marie Perrin dessinait ; puis on se promenait en discutant, à travers la campagne, l’esprit tout occupé d’une idée de beauté, le regard non distrait, conseillé par les caps et la mer de Provence. Au cours de dix-huit années, lentement, la basilique lumineuse sortit de la commune méditation des deux artistes. Son symbolisme, à la fois très ancien et nouveau, n’est que l’expression des études et des causeries de la Ciotat. Sainte- Marie Perrin rapportait à Lyon les plans ébauchés, et il bâtissait. Il groupait autour de lui des sculpteurs et des mosaïstes, des peintres et des tailleurs de pierre, qui comprenaient, comme des ouvriers du moyen âge, la grandeur de l’œuvre commencée. Dans ces dix-huit années, Pierre Bossan ne vint à Lyon que deux fois, et ne monta à Fourvière qu’une seule fois.
Lorsqu’il mourut, en 1888, la basilique était en pleine construction. Mais toute la décoration intérieure restait à faire, et elle sera la création personnelle de Sainte-Marie Perrin. Comme l’a dit son confrère, J.-L. Pascal : « Le somptueux habillement de l’intérieur lui appartient. » Ceux-là qui l’ont étudiée, même un peu, ont été surpris de la profondeur des pen-
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sées et de la science qu’elle révèle. Discutée, comme toute œuvre originale qui demande à l’esprit le sacrifice d’une habitude, la basilique est défendue par Sainte-Marie Perrin, et expliquée dans des brochures, des conférences, et dans la correspondance qu’il entretient avec les hommes les plus éminents. Les archevêques qui se succèdent sur « le premier siège des Gaules », soutiennent l’artiste, J’encouragent et l’aident, et, avec eux, les membres de la commission de Fourvière, importants Lyonnais, qui remplissent leur mission avec l’exactitude des hommes engagés dans les grandes affaires, avec l’enthousiasme secret de leur foi, et le sentiment très vif du patriotisme local. Jusqu’à la fin de sa vie, Sainte-Marie Perrin pensera à Fourvière, travaillera à Fourvière, cherchera à exprimer dans le mouvement et l’ornementation de Fourvière quelque chose de la gloire de la Vierge, s’inscrivant ainsi dans une élite d’artistes qui se succèdent au cours des. temps, depuis près de deux mille ans, et qui n’ont point épuisé leur sujet.
On devine que ce maître de l’œuvre qui, chaque matin, à la première heure, partait des quais de la Saône et montait sur la colline,
était singulièrement aimé et respecté à Lyon. Gomme tous ceux que conduit un grand idéal, il avait gagné, sans la chercher, la sympathie des hommes, des pauvres comme des riches, et avant tout celle de ses ouvriers, ses associés fidèles et ses amis. Le chantier de la colline était familial. Dans les tout derniers temps, on put voir, un matin, ce spectacle attendrissant : le vieil artiste, soutenu par des amis, avait pu prendre le funiculaire qui monte à Fourvière, et arrivait sur le plateau, devant sa basilique. 11 était déjà presque à bout de forces. Ses ouvriers sculpteurs l'attendaient pour lui montrer l’ébauche des sculptures extérieures. Ils le firent asseoir dans un fauteuil, et, soulevant dans leurs bras le vieux maître, ils le portèrent tout autour de l’église, s’arrêtant où il voulait s’arrêter et lui demandant conseil. Lui, ému une dernière fois par leur amitié, réjoui par la vue de cette grande œuvre qui allait recevoir un accroissement de beauté et exprimer des pensées nouvelles, il corrigeait, il approuvait, du geste ou de la voix, se faisait présenter les maquettes des groupes ou des bas-reliefs, dans le cadre qu’ils devaient occuper, encourageant de jeunes artistes, auteurs
des projets, et qui étaient venus assister, eux aussi, à cette visite suprême. Il descendit tout joyeux. Le lendemain, une attaque de paralysie le privait de la parole, et, quelques jours après, pieusement, en parfaite connaissance, dans le calme de la prière, il expirait.
Fourvière, qui occupa si longuement «a pensée, n’est pas, à beaucoup près, toute l’oeuvre de Sainte-Marie Perrin. Architecte de l’archevêché, il a construit pour le diocèse le séminaire de Saint-Jodard, dans la Loire, et le grand séminaire de Francheville, dans le Hhône, édifice de grand style, un des plus religieux de nos temps. Par le développement de ses façades en pierre jaune, ses grands toits de tuile débordants, son dôme, ses petites flèches, cette construction harmonieuse, posée sur les terres hautes d’un plateau et qu’enveloppent au loin les monts du Lyonnais, peut rivaliser avec les plus fameux monuments monastiques.
Parmi les autres œuvres religieuses, extrêmement nombreuses, que dessina et construisit l’architecte, je ne puis pas ne pas citer celles-ci, où l’on voit si nettement qu’un véritable artiste ne copie point le passé, dont il
s’inspire seulement, et. que le plein cintre et T ogive, et bien d’autres éléments de la tradition, ne sont que des serviteurs qui entrent silencieusement et sans cortège dans une oeuvre moderne : les Carmels d’Oullins, de Roanne, de Domrémy ; le monastère des Clarisses de Lourdes ; la basilique d’Ars ; l’église du Saint-Sacrement et la crypte de Saint- Pothin à Lyon; la chapelle du château de Varambon, dans l’Ain; les églises magnifiques de Saint-Héand, de Roche-la- Molière, de Grézieu, de Saint-Sauveur-en-Rue, dans la Loire ; le ciborium de l’église Saint-Joseph de Marseille, et, dessiné à la demande de Mgr Ginisty, depuis évêque de Verdun, le maître autel de la basilique de Saint-Affrique dans l’Aveyron.
Il suffit d’étudier quelques-uns de ces édifices ou de ces travaux d’art, pour comprendre que celui qui les a conçus et ordonnés n’était pas seulement un savant, un homme habile dans son art, mais une âme puissante, méditative, capable de donner à des pierres assemblées, avec des lignes anciennes et des souvenirs d’étude, un visage nouveau et moderne.
Moi qui l’ai beaucoup connu, je sais qu’il
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était un des meilleurs philosophes d’art de notre époque, qu’il avait creusé tous les problèmes d’esthétique, et que sa conversation, toujours simple, était infiniment riche en formules heureuses. J’ai connu bien peu d’hommes aussi bons que celui-là, aussi indulgents, aussi fermement attachés aux choses de foi et de bon sens, aussi libre d’ambition et de misérable amour-propre. Les dernières années de sa vie furent attristées par la mort de son fils aîné, le capitaine Sainte-Marie Perrin, tué à la tête de ses dragons, dans les tranchées de Zonnebeke, le 2 novembre 1914. La perte de ce fils, homme accompli, et séduisant, et aimé de tous, fut pour M. Sainte-Marie Perrin un deuil immense, et de tous les instants. Mais il était de ces croyants solides dont la volonté comprend l’épreuve et la domine. Jamais je ne l’ai vu à court d’espérance, à court de raisons de vivre, à court de résolutions viriles, et c’est lui qui m’a dit un soir, sur un des ponts du Rhône, à Lyon, tandis que nous parlions de l’enfant disparu :
— Si nous sommes victorieux, je ne regret terai rien.
Et il pleurait en disant cela.
UN MAITRE MARQUETEUR : CHARLES SPINDLER
— Oui, mon ami, j’éprouve un regret très vif, presque un remords, d’avoir condamné et jeté au feu une pareille richesse, un arbre qui vous eût donné un trésor de copeaux éblouissants.
— De quelle couleur?
— Mauve et rose près de l’aubier, mais le cœur, du plus beau pourpre violet. C’était un thuya, probablement centenaire, qui avait réussi à loger sa tête conique et touffue entre deux marronniers, et l’y balançait à peine les jours de très grand vent, sans que
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jamais^ sa fourrure en fut divisée. Il mourut tout à coup, d’une de ces brumes, je suppose, qui pénètrent jusqu’à la sève, et l’empoisonnent. Nous le vîmes, en moins d’une semaine, devenir aussi brun qu’une châtaigne. Je le lis abattre, et, ne songeant plus à quelle espèce rare il appartenait, je dis au jardinier : « Pierre, vous le scierez en quatre, et vous le débiterez pour le feu. » Ah ! mon ami, ces bûches, ces éclats, cette écorce même ! Quand ils furent en tas, à l’entrée du bûcher, je passai près de là, un triste soir d’octobre, et je m’arrêtai, à cause de la beauté de ces fibres éclatées, pareilles à celles du sapin, mais qui semblaient avoir été trempées dans le sang des mûres ou des cerises sauvages. Autour d’eux flottait un parfum d’encens, et, pendant plus d’une semaine, je retrouvai ce parfum, tant que les morceaux du thuya brûlèrent entre les chenets. Que de fois j’ai songé à vous, et au merveilleux parti que vous auriez tiré de mon arbre, vous, maître de la marqueterie, familier delà forêt, chercheur des lumières et des ombres qui vivent dans les veines du bois !
— N’ayez pas de remords. C’est vrai que le thuya est un beau bois, mais ni son rouge, ni
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son violet, ni son mauve ne tiennent longtemps. Je ne l’emploie plus.
C’est ainsi que nous commençâmes de causer, Charles Spindler et moi, quand je le revis, après vingt ans, dans sa maison de Saint- Léonard, près de Bœrsch, en Alsace. Il habite un logis de l’ancien chapitre : grille à l’entrée de la cour, appartements, galeries, ateliers, celliers, réduits, tout le reste formant trois côtés du rectangle. Autour de la maison, c’est la terre rouge d’Alsace, l’extrême pente des Vosges qui va rencontrer la plaine. Plus de forêt; des arbres encore, mais dont le soleil fait le tour, cerisiers, pruniers, noyers ; des vignes surtout qui sont fraîches de feuillage et vertes jusqu’à l’automne. Spindler me rappelle ce pampre des coteaux d’Ottrott : c’est à peine s’il a vieilli. Il est là, devant moi, dans le petit salon tout tapissé de portraits et de paysages d’Alsace; ses enfants jouent dans la cour; la voix de Marie- Jeanne monte vers nous. Je crois qu’on pourrait dire de lui qu’il est un des hommes les plus représentatifs de la race alsacienne. Très solide, assis dans un fauteuil bas, le buste penché et les mains tombantes entre les genoux écartés, il interroge peu, mais
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il répond vite ; il ne fait point de gestes, mais ses yeux clairs sont pleins d’esprit et de rêve qui vont ensemble ; les mots qui passent sous ses moustaches blondes et courtes, entre ses solides lèvres, sont prononcés sans éclat, avec une sorte d’indifférence, mais chacun est choisi; il semble timide, mais comme on comprend promptement que ce n’est là qu’une écorce, et que la fidélité, cette forme supérieure du courage, n’a pas besoin de déclamation, de pose ou de jeux de physionomie !
— J’ai beaucoup travaillé pendant les cinq années de guerre, me dit -il. On ne pouvait pas voyager, ou presque pas. Nous étions confinés au pied de nos montagnes. Les nouvelles non plus ne voyageaient pas aisément. Cependant elles nous arrivaient, secrètes, murmurées, exprimées dans le geste d’un passant, quelquefois déguisées dans les communiqués allemands. Les gens d’ici avaient vite fait de lever les masques. Nous apprenions ainsi la Marne. Dès ce temps-là, nos villages étaient à l’espérance. Elle a grandi depuis, avec des intervalles, avec des pauses douloureuses : vers la fin, vous n’imaginez pas ce que c’était. Lorsque je me promenais parmi les vignes, dans l’été
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de 1918, nos voisins quittaient le cep ou le pampre qui ont toujours besoin d’être soignés ; il venaient à moi, et me disaient : « Cette année encore, on a dû lutter contre Toïdium, contre le mildiou, le black-rot et toutes les pestes, mais bientôt ce sera le temps français : tout le mauvais air sera parti d’Alsace. Regardez le soleil, s’il n’est pas déjà plus clair que d’habitude? » Aujourd’hui que se prépare la plus prodigieuse vendange qu’on ait faite depuis cinquante ans, ils n’expliquent pas autrement ce retour de fortune, et, du ton goguenard que vous connaissez, ils me déclarent : « C’est tout simple ; les Allemands puent trop ; le raisin ne voulait pas mûrir quand ils étaient là ; il est libre, à présent... » Allons, venez visiter mes ateliers, mes refuges où je dessine, mes réserves de bois, ..
Tandis que nous descendons l’éscalier, et dans la cour où les enfants continuent de jouer, Spindler m’explique ses méthodes de travail. Il demande à la seule Alsace ses motifs de décoration. Il ne fait rien qui ne soit alsacien. Ses forêts sont celles des Vosges; ses groupes d’arbres ont poussé dans la campagne voisine ; sa cathédrale de Strasbourg lève à l’horizon de
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Saint-Léonard sa flèche unique ; ses châteaux en ruines pointent parmi les pins, au-dessus d’Ottrott ou de Barr ; ses vieilles maisons en colombage, ses cheminées couvertes sur lesquelles est posée la couronne d’épines où la cigogne fait son nid ; ses toits longs et pendants, gonflés, d’une amplitude maternelle, pareils aux ailes d’une poule couveuse immobile et dont on peut compter les rangs de plumes ; ses ruelles, ses ponts protégés, ses fontaines où l’eau toujours jeune jaillit hors des pierres antiques, ses tours rectangulaires, coiffées, girouettées, munies d’un cadran d’horloge, et que perce la route à l’entrée des villages : tout a été vu et peut se voir à Colmar, à Schlestadt, à Kaysersberg, à Riquewihr, en vingt autres places, bourgs ou hameaux de ce pays, où l’on a tant bâti, tant détruit, tant reconstruit, comme pour prouver vingt fois qu’il fait bon vivre sur son sol. De ses promenades à travers l’Alsace, l’artiste rapporte d’abord un dessin très serré, très net de contours, dont il sera tiré plusieurs épreuves, et d’après lequel travailleront les ouvriers marqueteurs, puis une pochade à l’aquarelle, donnant les tons.
— Dès que je regarde un paysage, me dit
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Spindlcr, j’aperçois la couleur et le nom du bois que j’emploierai pour le reproduire... Entrons, maintenant.
J’entre dans un vaste atelier, où travaillent cinq ou six collaborateurs de l’artiste, ayant chacun devant soi un dessin. Avec la pointe de lancettes très fines, dis découpent les feuilles de placage choisies par le maître ; appliquent et ajustent les fragments, parfois aussi ténus qu’un cheveu, sur un fond préparé; confirment à la presse chaude la soudure des morceaux ; rabotent les parties tachées de colle, ou dont le poli n’est pas parfait.
— Nous ressemblons aux émailleurs, vous voyez, et notre art, comme le leur, est dans la convenance des tons juxtaposés : mais la matière que nous employons n’étant pas liquide, nous n’avons pas de bavure à craindre. La marqueterie a des contours nets, elle est très dessinée. Il peut arriver cependant que je veuille accentuer le relief d’une branche d’arbre, d’une pierre, de la ligne de faîte d’un toit: alors, je trempe le bord de la découpure dans un bain de sable ardent, et j’obtiens un ourlet plus poussé. Mais jamais un coup de pinceau ne modifie la nuance de nos bois, etc’estla sève qui
est le peintre. Tenez, voici un petit tableau qui n’est fait que de deux pièces...
Sur un établi, Spindler prend, et il élève dans la lumière, hors des ombres basses, un panneau encadré, de trente centimètres sur vingt-cinq ; un effet d’ombres chinoises, une silhouette de la cathédrale et des hauts monuments de Strasbourg, se découpant sur le ciel clair du soir, avant l’étoile. La partie sombre est d’un noir bleu, et d’un grain épais, velouté, disposé par assises. La partie lumineuse, blanc doré, striée de veines fumeuses, d’abord écartées, puis s’approchant l’une de l’autre, tournant et décrivant une parabole, rappelle à ravir ces espaces de l’air, encore chauds des reflets du soleil, où le vent fait galoper les nuées, les enfonce, les étire, et continue de les chasser, lanières assemblées en leur milieu et flottantes aux deux bouts.
— Comment diable avez-vous pu vous procurer ce haut de tableau, à quoi rien ne manque, ni la couleur, ni le mouvement?
— Le hasard ! Une de ces bonnes fortunes qui viennent en aide aux artistes, et dans tous les arts! Les bûcherons d’Alsace savent que je recherche les bois dont l’aubier, le cœur, les
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loupes, offrent des colorations rares ou des dessins curieux. Ils me préviennent. Cette pièce a été simplement découpée dans le tronc d’un peuplier abattu au printemps, hors saison — comme tant d’autres en ces années de guerre, — et les rubans que vous y voyez, c’est ce que les Allemands nomment de la sève étouffée. Dans un autre arbre, de la même essence, elle est rose, elle est rouge: et j’aide quoi faire des soleils couchants et des ailes de flamant.
— Mais la dentelle noire, en bas?
— Du chêne qui a passé une demi-douzaine de siècles dans l’eau. J’ai été averti, voilà trois mois, qu’un bonhomme avait découvert un singulier trésor. Depuis longtemps il se plaignait que son champ, situé au débouché de la vallée de Munster, fût ravagé par la rivière. Chaque année, la Fecht, qui coule en bordure de l’héritage, lui emportait un morceau de son bien. Or, au printemps dernier, arrivant un matin là où, la veille encore, il avait vu du blé en herbe, il ne voit plus d’abord qu’un trou béant. Mais, en se penchant, au fond de la crevasse, il aperçoit un chêne de dix mètres de long, d’un mètre de diamètre, sans écorce, aussi noir que l’ébène, et même d’un beau noir
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bleu comme je l’ai reconnu depuis. J’ai acheté l’arbre mille francs ; il m’en a coûté deux cent cinquante francs pour le faire transporter; mais j’ai pour ma vie entière des feuilles de ce bois précieux, précipité du haut des Vosges par le torrent, aux âges du duc Maso ou de sainte Odile, enseveli dans les berges et tout à coup tiré de son cercueil.
Nous traversons plusieurs salles et cabinets où sont exposées, sur des tables ou des chevalets, quelques compositions qui achèvent de sécher. Elles sont plus importantes, d’un goût sûr et d’une étonnante richesse decouleurs. J’ai été témoin des débuts de Spindler, et je le retrouve en pleine maîtrise. Il est devenu un grand décorateur, qui sera bientôt célèbre en France comme il l’est dans la petite patrie alsacienne. Cet étang où nage un troupeau d’oies et que borde une futaie ; cette rue montante, que termine une porte monumentale ; cette prairie fuyant entre des bosquets, et si fine de ton quand ils sont si robustes, chacun en son espèce ; ces maisons de paysan bâties dans les vignes ; il y a là, ce me semble, une entente large et nouvelle de la marqueterie. Je prends un de ces panneaux encadrés, que je veux
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acheter et emporter : les toits rouges de Strasbourg, tout percés de lucarnes aiguës, descendant en cascade au pied de la cathédrale.
— De combien de morceaux est-ce fait, Spindler ?
— De beaucoup, répond-il en riant.
— Nommez-moi les bois avec lesquels vous avez « peint » ce chef-d’œuvre?
— En bien î la cathédrale est en tulipier ; le nid de cigogne en loupe de noyer ; la cigogne elle-même en peuplier gris bleu ; les tuiles en platane ; les murs en bouleau de Suède ; le pignon en loupe d'aulne, etc... Je vais vous montrer ma palette de peintre et mes tubes à moi.
De l’autre côté de la cour, nous pénétrons dans une salle ombreuse et sèche, où sont rangées et étiquetées, sur des étagères qui remplissent la pièce, des feuilles de placage taillées dans tous les bois de l’Europe et des lies ; je palpe, et pèse, et fais miroiter à la lumière de la fenêtre ces copeaux unis, tachetés, rayés, ocellés, satinés : bois d’orme ou d’amboine, de tulipier ou de buis, de noyer ou de rose, d’olivier provençal ou de liane du Mexique, de citronnier ou de magnolia, de houx ou
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d’érable moucheté. Spindler m’apprend cent choses ; avec sa bonhomie d’artiste et sa science de praticien, il m’explique les divers rôles de chacune de ces essences dans la composition d’une marqueterie ; il me dit que la gamme des jaunes, celle des blancs, des rouges, des bruns, des noirs, est complète, que celle des bleus, au contraire, est bien réduite, et, avec un soupir, qu’on aurait une suite de verts magnifique, si l’un des plus beaux éléments de la série, le tulipier, ne se décolorait pas. Je tenais, dans la paume de ma main, une rondelle amarante, marquée de cercles concentriques d’un violet pourpre.
— A quoi l’employez-vous ?
— Hélas! un de mes plus beaux bois, mais d’un usage restreint : il n’a encore servi qu’à faire des tabliers d’Alsaciennes !
Je quittai l’artiste, les vignes et les vergers, et je remontai dans les forêts des Vosges. Mais, à quelques jours de là, il me fut donné de voir, dans la villa d’un industriel de Colmar, M. Widerkehr, trois grands panneaux de Charles Spindler, qui sont, je crois, les meilleures œuvres du maître. Ils représentent, à gauche de la cheminée du salon, le village de
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Zellenberg et deux cigognes au vol ; au-dessus du foyer, rentrée de Kaysersberg, et à droite de la cheminée, encadrant un paysage merveilleux de collines bleues et de villages dans la plaine, des hêtres aux feuilles rousses,, aux troncs blancs et moussus, dont Théodore Rousseau, roi de nos forestiers, eût aimé la puissance et l’éclat .
Si vous devez peindre les paysages ou étudier les monuments de la vallée de la Loire, vous aurez, pour aller de l’un à l’autre, des routes faciles et courtes. Vous connaîtrez la partie médiane, la plus riche d’ailleurs et la mieux ornée, d’une province où sont groupés des races et des paysages bien différents. Laissez-moi vous dire quelques-uns des traits de cette région, qu’on appelle en Anjou, en Touraine et au delà, la Vallée , comme s’il n’y en avait point d’autre sous le ciel.
Vous verrez en elle un pays de très vieille
civilisation, un fragment de la France aînée, de celle qui fut d’abord habitée, cultivée, aimée. L’ancienneté de culture fait les races fines, impressionnables et plus difficiles à étonner. Le paysan de la Vallée a vu des princes. Il n’est pas neuf au luxe du grand monde. On lui accorde, en général, de la courtoisie, de la mesure, de l’esprit, de l’habileté en affaires poussée jusqu’aux limites permises, pas au delà. Si vous aviez le temps de lier amitié avec quelques-uns de nos joueurs de boules, vous pourriez prétendre que vous connaissez les monuments les plus curieux de la France paysanne.
Peut-être seriez- vous tentés, au début de cette amitié, de répéter le dicton : Andegavi molles. Mais ce serait là un simple jeu de votre mémoire. Personne n’a jamais pu découvrir, dans les Commentaires, cette phrase où César aurait accusé de mollesse les riverains de la Loire. Et quand même on l’y trouverait, que prouverait-elle? Simplement que ce militaire n’a pas compris les nuances. Je suppose que dans les petits villages de ce temps-là, ses troupes avaient rencontré quelques marchands de vin et des cantinières qui ne donnaient pas
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toute satisfaction aux centurions chargés de maintenir la discipline. Mais, s’il s’était avisé de les exproprier de leur maison ou de leur champ, il aurait vu le fer des fourches. Bien des fois, au cours des siècles, ce vigneron, ce laboureur des coteaux ou de la plaine, ce marinier, ce tonnelier, ce pêcheur d’aloses, se sont battus fort convenablement. Je ne parle pas des gens de la Vendée militaire, qui sont de race héroïque. Je parle de ceux de la Vallée, qui font bien et adroitement tout ce qu’il faut faire, même la guerre. En 1870 et dans la Grande Guerre, ils l’ont bien prouvé, et les Prussiens ne répéteront pas la légende calomnieuse.
Vous traverserez un pays où l’orage est comme en permanence, pendant les mois d’été. Le ciel est parcouru par des nuages gris bordés de blanc, qui deviennent peu à peu des nuages cuivrés bordés d’argent ; le vent les pousse vivement là-haut, mais la Loire n’a pas même une petite brise ; l’air est à la température du corps, il met la fièvre dans le sang, il irrite les insectes et accable l’herbe. Et cela dure tout le matin et toute l’après-midi, sans pluie, ni foudre, avec de sourds grognements atténués par l’espace immense, jusqu’au soir
qui chasse les nuages, ouvre tout le ciel aux étoiles, et laisse descendre le vent. Je suis persuadé que lorsque les météorologistes auront pu analyser et comparer l’état électrique dans les diverses saisons et les divers pays de France, il y aura peu de régions qui puissent disputer à l’Anjou, spécialement à l’Anjou du fleuve et des rivières, le prix de la saturation électrique.
Vous pourrez étudier, dans la Vallée, des monuments de tous les âges, et ils seront presque tous bâtis en tuffeau. C’est là, plus qu’en son âme, qu’est la mollesse de l’Anjou : elle est dans sa pierre. Nous n’avons pas mieux. Pierre faite de poussière comprimée, elle se taille avec une facilité extrême ; elle est un merveilleux chapiteau de colonne abritée., mais elle s’effrite au grand air et elle se tache en moins d’un an; elle joue médiocrement le rôle de statue sans parapluie, de clocheton, de pierre de saillie. Je n’en veux pas trop médire- Exposée au midi, elle prend des colorations précieuses. Certaines façades, certaines courbes de tours ont tant bu de soleil, qu’il leur en est resté un peu de rouille claire, un peu d’or même, comme aux belles murailles italiennes..
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Vous penserez aussi que le tuffeau, pour n’avoir pas d’ordinaire l’éclat du marbre ou Je relief de la pierre dure, ou la vigueur taciturne du granit, n’en est pas moins une matière digne d’estime, et que par son abondance, son obéissance au ciseau, son prix moindre, il est une des causes de la richesse monumentale de cette partie de la France, et de l’architecture ornée de beaucoup de maisons modestes.
Puissiez-vous comprendre la souveraine de la Vallée, la Loire, la sahlonneuse, la rieuse, l’épanouie, la muette et ample Loire, dont la douceur est forte et magnifique ! Elle n’a point eu de peintre parfait : elle n’a eu, au cours des siècles, que des poètes pour la chanter. Puissiez-vous connaître longuement, afin de la bien aimer, la lumière de ce large ciel, que les collines entament à peine; la lumière qui rejaillit de partout, de l’eau, des sables, de l’envers des feuilles de saule ou de léard, la lumière des cailloux et de la poussière des routes! Puissiez-vous contempler ces soleils couchants, qui n’ont point ici des montagnes pour écrans, mais beaucoup de murailles blanches, où ils font apparaître d’aussi belles rousseurs que l’automne en jette dans les bois !
Vous voici donc réunis, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, musiciens, auxquels, comme il convient, quelques poètes se sont mêlés. Je suis heureux d’être venu parmi vous, et je m’y sens en fraternité, car il y a des frères distants par l’âge et très unis.
Vous vous nommez : catholiques des Beaux- Arts. Titre magnifique ! Il exprime le meilleur de l’âme : sa foi religieuse et avec elle son
1. Cette allocution -a été prononcée à Paris, au 50* dîner fraternel des catholiques des Beaux-Arts, le 12 janvier 1913.
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plus bel amour, l’art, qui est du voisinage de Dieu et un peu de sa lumière. Sans doute, au siècle passé, le xix°, on a vu de grands artistes catholiques : mais un mouvement d’ensemble et de jeunesse, une assemblée liée par une grande espérance commune, toute une fraternité d’ouvriers de l’œuvre attendue, nécessaire et prochaine, voilà qui est nouveau. Vous êtes des précurseurs. Bien d’autres hommes s’engageront après vous dans la voie où vous êtes. Et déjà plusieurs de ceux qui s’opposent à nous ont le pressentiment de ce renouveau qu’ils n’ont pas appelé de leurs vœux. Un député socialiste, un de ceux qui ne vont pas la visière toute baissée, a dû penser à quelquesuns d’entre vous, quand il a écrit : « Le sentiment religieux est en grande faveur dans les cercles poétiques et les jeunes revues littéraires. Surtout, et ceci est un symptôme très significatif et un indice révélateur, surtout la libre pensée n’excite plus, dans ces milieux, aucun enthousiasme. Osons dire plus : il y a des jeunes gens distingués, des artistes tout frémissants de vie, tourmentés de l’œuvre prochaine, auxquels l’irréligion inspire une véritable horreur... Quand ce vent religieux souffle
en littérature, c'est qu’il souffle aussi dans tous les domaines de la pensée et de la vie sociale. » C’est cela, ou à peu près. Dans ce pays, qn’on a tout fait pour abêtir et pour salir, un miracle, — est-ce que tous les printemps n’en sont pas un? — a préparé une élite puissante, décidée, enthousiaste, de catholiques : de quoi revivifier toute la France. On peut déjà prévoir une renaissance religieuse, que verront s’épanouir les plus jeunes d’entre vous Dès à présent, il faut des poètes pour écrire le èantique de la France rajeunie, et voici qu’ils commencent à chanter ; il faut des architectes et des décorateurs pour le peuple des villes, qui rentre le premier dans les églises et qui demandera bientôt les maisons de métiers ; il faut des compositeurs, des sculpteurs de statues et de chimères ; il faut des créateurs de belles formes, des maîtres de la joie durable de l’esprit, pour célébrer la fête future d’un peuple délivré et libre enfin de son âme.
Oui, vous avez choisi un titre magnifique, et je n’ai, pour le montrer, qu’à définir, selon votre cœur et selon le mien, les deux termes dont il est composé : catholiques et artistes.
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Vous êtes des catholiques : pas des quarts ou des moitiés de catholiques, pas de ceux qui ont peur d’affirmer leur foi, ou qui lui cherchent une épithète, comme si toute épithète n’était pas ici une limite et un orgueil; vous êtes des catholiques en toute vérité et en toute fierté. Vous avez une foi raisonnable et raisonnée. Vous avez pu comparer la splendeur du catholicisme aux petits lumignons fumeux des systèmes et des vanités de l’homme. Ce ne sont pas seulement vos lectures, l’histoire, l’attrait de votre cœur, la tradition, l’impérieux commandement du sang de France, quand il est pur, qui vous ont faits chrétiens : c’est encore le spectacle de la vie, l’humiliant état d’une société appauvrie d’idéal, l’injustice des ennemis de l’Église, l’impuissance des morales de salon ou d’académie. Tout vous est une quotidienne apologétique.
Et puis, vous êtes des artistes. Le nom est souvent profané. Mais n’est-ce pas le destin de toutes les noblesses d’être exposées ainsi à . l’usurpation ? Un vrai artiste, c’est d’abord un homme de grand cœur, d’une sensibilité supé- . rieure. Il jouit et il souffre des moindres choses; on ne le voit guère, en aucune occa-
sion, dans l’état que les moralistes appellent l’état d’indifférence. Force et faiblesse à la fois, vous le savez bien, mais force avant tout, car le pouvoir de souffrir est lié dans ces cœurs-là, et mystérieusement, à la puissance d’émouvoir.
Un vrai artiste, c’est aussi un grand travailleur. Il n’y a guère d’improvisation, dans aucun art, et, comme dans le monde moral, le recommencement et le repentir sont les conditions habituelles de L’avancement. Vous ne parlez pas, comme je l’entends faire quelquefois, de la joie de peindre, ou de sculpter, ou de graver, ou d’écrire, ou d’établir un pian : formules menteuses et fanfaronnes î La joie est dans la vision, elle n’est pas dans l’exécution, toujours inférieure. Quelquefois, il est vrai, lorsque l’œuvre est achevée, on peut l’aimer un peu, mais jamais beaucoup, pour la part de ressemblance qu’elle a avec l’idée entrevue.
L’artiste, quel que soit son art, est encore un amoureux de la lumière. Nous naissons avec cet appétit de toute l’âme et de tout le corps : voir clair, être baigné dans la lumière du soleil. Le peuple dit d’une femme : « Elle est belle comme le jour ! » L’Église chante la
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lumière éternelle. Entre l’artiste et la lumière, c’est à la vie et à la mort, comme entre le laboureur et son champ.
L’artiste est un simple. Tous les grands artistes que j’ai connus cherchaient à simplifier, à trouver, en toute chose, la ligne, le mouvement symbole de la vie et sceau de la création. Ils négligeaient, dans leur œuvre, le vain ornement, et, comme dit joliment Péguy dans la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d Arc, toute la « bonbonnerie, la sucrerie et la haute éloquence et sa pâtisserie ». Il y a, autour de nous, tout un faux art, un démarquage, un truquage, fait de violence substituée à la force, de bruit sans âme, de couleur sans dessin, de phrases harmonieuses sans pensée. Cela peut réussir un temps, mais pas deux. Je crois même que les meilleurs artistes sont simples dans leurs manières, et fraternels, et qu’ils restent enfants plus longtemps et plus amplement que le reste des hommes.
L’artiste est, enfin, un homme qui sait être pauvre. On en cite qui sont riches : mais ce n’est point leur affaire, on peut le dire, et ils n’y sont pas plus remarquables que d’autres. La science de la richesse m’a toujours paru
une science d’hérédité. Les artistes ne naissent pas pour donner cet exemple. Ils donnent celui du désintéressement dont notre époque a également besoin. Presque tous fournissent une somme de travail hors de proportion avec le paiement qu’ils reçoivent. Ils font la fortune de plusieurs commerces et ils se contentent de vivre. Combien vivent heureux, et le disant, qui gagnent malaisément le pain quotidien ! Il ne faut pas les plaindre : ils ont l’autre richesse.
Enviable, délectable et nécessaire fonction humaine que celle de l’artiste ! La fin n’en est psfs moins noble que le premier rêve. Je ne puis me souvenir sans émotion des dernières paroles de M. Daumet, qui ont été rappelées lors de la messe du Souvenir, que vous avez fait célébrer à Saint-Germain-des-Prés. Cet homme, d’une si haute distinction d’esprit et de visage, l’un de vos premiers adhérents, au moment de quitter ce monde où il n’avait jamais vécu tout entier, dit, en levant les yeux : « Je vais voir de belles choses! » Mot sublime, digne d’être gardé et médité! Destinée incomparable de l’artiste croyant, qui n’a point à changer de vocation, et pour qui mourir c’est simplement aller vivre ailleurs, dans la beauté agrandie.