‹ Notes d'un amateur de couleursChapitre 3 sur 4 · L’ŒUVRE DE RENE MENARD · texte numérisé non relu

L’ŒUVRE DE RENE MENARD

Je ne sais pas si c’est Dupré ou Théodore Rousseau qui a dit : « Ne faites jamais un arbre vert sur un ciel bleu. » Mais Dupré, très certainement Dupré a dit : « Qu’est-ce que nous avons pour lutter avec le soleil du bon Dieu ? du blanc de céruse et de la terre à poêle. »

M. René Ménard a retenu ces conseils ; il a baigné, dans la lumière pure des sommets, des arbres de toutes les couleurs excepté la verte : des rouges, des fauves, des bruns, des violets, et, pour faire sentir le soleil qu’on ne peut ni regarder ni peindre, il dispose volon-

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tiers, au-dessus de l’horizon, des écrans de céruse, des nuages orageux, ventrus, gonflés de lumière, et qui sont, dans le tumulte des expositions, une signature à grande .distance. Je les aime, ces belles tours des soirs chauds, qui reçoivent, par le travers, toute la « rayée » et qui la relancent. Personne ne les a mieux bâties, tassées, dressées, personne n’a mieuxrendu le calme qui est au-dessous d’elles, et qui ne va pas durer. Il les a fait monter au-dessus de la mer : on sent bien qu’elles ne s’y appuient pas, et qu’elles sont des puissances en^voyage. Il les a placées à peu de distance des temples anciens, afin qu’il y eût un débat, dans notre esprit, entre les deux architectures, entre les ruines durables de ce qui fut bâti par l’homme, et la jeunesse du nuage qui se détruit et se renouvelle à Chaque moment. On pourrait faire une étude, avec reproductions à l’appui, sur le cumulus préféré, le nimbus qui n’est pas rare, et le stratus dont il y a des images, discrètes et justes, dans les tableaux de M. René Ménard. Autant dire que c’est un beau peintre de ciels. Je connais même plusieurs toiles de lui qui ne sont autre chose que de la lumière combattante, libre ou con-

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trainte parmi les brumes amoncelées. Vous souvenez-vous d'une toile petite, et que je vais essayer de décrire? Qu'est-elle devenue? Quel heureux homme l'a pour voisine? En entrant dans la salle où naguère elle fut exposée, j'observais l'attraction qu’elle exerçait sur les arrivants, même les non prévenus, même les philistins. Elle était toute blonde ; le ciel et la terre étaient blonds. Gela: se nommait le Marais. La terre vivait à peine. Elle était pauvre, plate, vêtue d’herbes fanées, et déjà endormie à moitié, car le jour finissait. Tout son rôle se bornait à porter son ciel démesuré, qui se penchait sur elle, et l’éclairait à peine. Elle ne répondait presque plus, elle n'avait plus que des reflets,, très faibles, que renvoyaient les chaumes de quelques toits, vers la droite, le sommet vague d'un buisson, l’eau d’un fossé tournant, comme des murmures balbutiés : « Bonsoir, soleil ! Bonsoir, fête dont je ne suis plus ! La fatigue et la nuit ensevelissent le monde d’en bas. Bonsoir! Nous ne sommes plus que des petites gerbes de rayons, des pincées, des touffes expirantes. L’ombre fait sa moisson! L'ombre nous fauche! L'ombre nous tient! » Mais làhaut, le ciel est encore dans la gloire. Le so-

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leil, très incliné, voilé par un nuage, jette sa poudre d’or à travers l’étendue. Il semble qu’il y soit maître, car on ne voit point de place où ne pénètre et ne vibre sa belle rousseur dorée. Mais elle est prisonnière. La brume l’a saisie. Tout est clarté encore, mais pas un coin n’est pur. Les étoiles, tout à l’heure, passeront invisibles, et la nuit sera triste.

J’aime aussi la couleur des eaux que peint M. Ménard, surtout des eaux dormantes. L’un des trois grands panneaux qu’il a faits pour la Sorbonne représente Y Estuaire de T Odet: deux pins au premier plan, de larges eaux vivantes, des éperons qui les coupent, et qui dessinent en profondeur trois golfes éclatants. C’est une image où l’esprit peut voler. Il ne se tient jamais en repos ; il ne se contente pas d’observer les paysages, sans quitter le petit tertre, le bout de chemin, ou la branche que le peintre a coutume de dessiner et de mettre en fort relief au bas de la toile : mais il va aux lointains, Favez-vous remarqué ? Il s’y plaît, il y voyage, il se baigne dans les fleuves, il suit les sommets des collines, il fait le tour des baies qui sont indiquées seulement, et, à l’œuvre de chaque artiste, il ajoute sa part de création.

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Ah! créateurs que nous sommes! Le meilleur de la joie que donne une œuvre d’art au plus simple des hommes n’est-il pas dans l’activité créatrice de celui qui regarde, qui écoute ou qui lit? Les artistes inventent la route, ils l’ouvrent devant nous : les promeneurs font chacun leur sentier. L ’ Estuaire de l’Odet, comme la plupart des toiles de M. René Ménard, nous laisse libres à l’entrée d’un domaine, et nous appelons nos souvenirs, et nos rêves, et nos désirs inassouvis de lumière et d’espace, et nous allons.

Cependant, ces belles eaux lamées, ombrées, puissantes par le mouvement et douces par la surface, je les ai vues ailleurs. D’autres paysagistes me les ont présentées, elles et leur bateau blanc, et leurs rives où les futaies bien calmes ont des reflets tremblants. Le goût des fontaines bleues est d’un poète plus rare. Je connais un tableau de dimensions modestes, sans horizon, devant lequel on peut rêver aussi : une fontaine, une mare si vous voulez, d’un azur vif en son milieu, enveloppée par la forêt, et un grand ciel d’un jaune ardent, qu’on voit entre les branches des arbres et au-dessus d’eux. Une baigneuse anime ce crépuscule,

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mais d’une vie qui n’est point humaine. Elle n’est qu’une forme harmonieuse, à peine colorée, pâle entre les eaux bleues et les joncs déjà sombres. Elle appartient à cette tribu de bergers et de bergères antiques, d’ombres plus molles et plus grandes que nature, que M. Ménard mêle discrètement à ses paysages, et qui contribuent à leur enlever toute date : personnages de songe, âmes des pâturages, des pentes montagneuses ou des plages marines. Et je me rappelle encore une autre fontaine bleue. Elle formait le centre, elle était la joie, la goutte du ciel tombée en terre, d’un vaste panneau où vivaient et prospéraient quatre arbres aux rondeurs de chêne, le premier brun de feuillage, le deuxième rouge, le troisième vert-chou, le dernier d’un brun jaune, tous les quatre sur la même ligne, espacés et montant sur la colline herbue. J’ai bien médité cette toile, son ordonnance très sûre et sa couleur. J’ai compris que le peintre, usant de toute la liberté de l’art décoratif, avait, résolument, pour la beauté des contrastes, associé une verdure de printemps à des rousseurs d’automne. J’ai admiré, d’une admiration pleine, l’épaisseur de ces mousses où plongent les racines, l’in-

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croyable entente des dessous recouverts, de l’humidité, du silence de cette pâture fuyante; mais tout était sauvage, trop froid, trop dur, sans la fontaine d’eau bleue, où l’esprit revient vite, dès qu’il a passé sous les branches- et senti la froidure de leur ombre. Pensée de grand artiste, et qui connaît nos faiblesses, et le besoin, qui est en nous, de trouver en toute chose vue, rêvée ou écoutée, un lieu pour le repos, qui ne soit pas trop sévère.

J’aime surtout, chez Mj. René Ménard, l’intelligence de l’étendue. Ses œuvres les plus importantes ont une abondance de lignes simples qui suppose le sacrifice de beaucoup d’accidents; elles ont souvent des plans successifs très étudiés et harmonisés. De toute évidence, il travaille dans son atelier, d’après des notes prises en plein air. Les Falaises de Sark ont dû être peintes ainsi, et les Errants, qui sont, je crois, la première version du Golfe qu’on voit dans la bibliothèque de la Sorbonne, et la Terre antique, et les grands paysages, à demi fabuleux, destinés à l’Ecole de droit, et tant d’autres toiles. Il subsiste, en tout cela, une part de fidélité à la nature qu’il n’est pas impossible de mesurer. Voici le paysage des

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Errants. L’auteur en a rapporté de Grèce l’ordonnance générale, l’atmosphère transparente, les plans multiples, les roches nues, les collines chauffées par le soleil et qui n’ont pour forêts, pour moissons, pour fleurs, que des reflets. Un golfe terminé par une plage de sable; en avant, parmi des pierres et des débris de bois rejetés par la mer, trois hommes endormis près d’un feu ; en arrière, au delà des eaux à peine ridées, des montagnes parallèles à la mer, et qui, en s’abaissant, nous laissent voir leurs voisines, plus distantes et plus pâles, voilà le tableau. On peut compter jusqu’à sept plans distincts. Le dernier, c’est un sommet neigeux, vers la gauche, la seule note ardente, avec celle du feu qui repose les errants. Eh bien! si vous parcouriez les côtes de l’Epire, si vous cherchiez le golfe, vous en trouveriez peut-être deux ou trois, entre lesquels vous pourriez hésiter. Est-ce celui-ci? Pas tout à fait. Est-ce celui-là? Je n’en suis pas très sûr. Mais tout est grec, et tout est marin. Fidélité au caractère du paysage, fidélité au tempérament de la terre, beauté faite de couleurs et de mouvements qui ne trompent point : qu’importe le reste? L’artiste a cueilli son bien

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à brassées, dans cette végétation magnifique de lignes et de lumière, et il a composé sa gerbe. Il a écarté l’inutile, il a allongé une courbe, il a plié la vague au vent qui ne soufflait pas : œuvre de poète, œuvre nécessaire plus ou moins. Un romancier fait-il autrement? Que de fois, nous tous qui voyageons, avons-nous dit à nos yeux : « Regardez bien ! Emplissez-vous, pénétrez-vous de la splendeur qui est devant vous! Mon âme, gardez ce paysage, conservez à jamais cette minute, cette joie qui va finir! Quand je vous la demanderai, soyez la dépositaire fidèle, rendez-la-moi, qu’elle échappe à la mort où tant de mes joies sont allées ! » Et il en est ainsi. A dix ans, à quinze ans de distance, nous évoquons la plaine de Grenade, le Bosphore, les vergers d’Aci- Reale, les pentes de l’Etna, le fjord de Bergen, ou la rade de Trondjem : et l’image reparaît, distincte de toutes les autres, ensoleillée, brumeuse, animée d’une vie qui a passé, émouvante comme à la première heure, — mais pensée par notre esprit et simplifiée par lui. Il a obscurément, sans notre aveu, en maître sûr de lui, travaillé l’image de nos yeux. De l’infini détail que nous avons perçu, il a, au même

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instant, dégagé l’essentiel. Quand nous nous souvenons de la nature, elle nous revient en composition décorative.

M. René Ménard est un très grand artiste.

MONSIEUR INGRES

Pour tous les amateurs de couleurs, le mois de mai est toujours un beau mois. On expose, à Paris, des kilomètres de peinture. Partout on paye, et partout la foule vient. Elle vient avec son goût qui n’est pas sans mélange, son aplomb, son caquet qu’il faut subir, ses mots usés, ses mots jolis, rares comme des sous neufs, ses comparaisons faciles, sa grande préoccupation de l’accessoire, et finalement son jugement sûr, qu’elle exprime par son air de plaisir ou de morne abattement. Pensez-vous que la chaleur l’incommode? Non pas, et l’expo-

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sition, pour plusieurs, est un bal où l’on parle moins du théâtre, mais plus de la patine, du nacré, de l’envolée, de la patte et de la vision très personnelle. L’esprit n’en est pas absent, ni l’amertume, ni l’amour. Cependant, les femmes elles-mêmes y recherchent la profondeur. Elles savent qu’il ne faut pas sortir de là sans quelque admiration passionnée, qu’on commence d’exprimer par des paroles, très peu de paroles, sérieuses, banales, impuissantes, mais achevées par un geste. Regardez les mains des promeneurs : nulle part elles ne se lèvent autant, ni si haut. Le signe de l’infini leur est familier. Entre ces belles minutes, il est permis d’être soi-même. La nature a ses droits, elle a ses cris. Une de mes cinq cents voisines passantes, — je crois que c’était devant le portrait de madame Mottez, par Ingres, — contempla ces bandeaux sans crêpés, sans retroussis, parés seulement de leur ligne et de quelque reflet, comme un pré sur une pente ; elle devint grave, méprisante, indignée, et elle dit : « Qui veuxtu qui résiste à des modes comme cela ? » Ingres, madame, et les très grands dessinateurs.

J’ai entendu cette parole, une année passée,

MONSIEUR INGRES

un jour de mai, dans la galerie Petit, où étaient exposés deux cent cinquante tableaux ou dessins de « Monsieur Ingres ». Il y a des expositions dont il est permis de parler longtemps après. Je n’approchais pas de celle-là sans respect. Ce chef d’école, maître d’école aussi, avait rempli son temps du bruit de ses principes, de son obstination et de ses inimitiés. On le redoutait même en l’admirant. J’ai connu des gens qui l’ont connu. Ils lui donnaient du « monsieur », bien qu’il fût mort depuis longtemps. Ils mettaient, dans les éloges qu’ils faisaient de lui, une passion didactique, raisonnante, impérieuse, et leur animosité contre Delacroix, pour s’être amenuisée, n’avait pas disparu. Ils m’avaient imposé leur déférence. Je n’étais pas non plus sans quelque préparation à aimer le maître imagier. Qui a pu voir Stratonice et ne pas garder au cœur une émotion languissante, et pareille aux émotions que laissait un roman de Walter Scott, savant dans le détail et qui n’omet pas une broderie aux robes des suivantes, pas une marche de marbre, pas un tapis, pas un trophée pendu aux murs? Les musées, quelques expositions partielles, les collections particulières, permettent à tous

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d’avoir une idée de la manière d’Ingres. Les livres racontent les luttes, les succès, les défaites,, les jugements des contemporains, les projets et la mort. Mais l’œuvre, c'est la vraie vie d’un artiste, son témoin permanent. Le lecteur qui prend la peine, ou la joie et la peine à la fois, de lire dix volumes d’un écrivain, ne le juge plus d’après des documents étrangers ou des souvenirs. Et de même, l’amateur qui a vécu une heure parmi cent tableaux rassemblés d’un peintre, ne s’en retourne pas aussi pauvre chez lui. Il emporte quelque lumière nouvelle, qui était dans les choses et qu’il a recueillie.

Je n’ai pas la prétention de refaire ce que d’autres ont si bien fait, avec une érudition et une autorité qui dépassent les miennes. Je veux dire seulement trois observations, trois souvenirs d’un promeneur attentif, qui va dans les musées, ouvrant les yeux, ouvrant son cœur, comme s’il était dans la campagne, et qui attend que les murs parlent, comme parlent les plaines, les montagnes, les eaux violentes ou calmes, et le soleil illuminateur, de qui tout dépend.

Et d’abord, les tableaux d’Ingres ne donnent pas l’impression de la vétusté. Ils ont baissé

MONSIEUR INGRES

de ton, mais pas beaucoup. Leur fraîcheur vient de leur dessin et de la simplicité de leurs lignes. On se demande s’il a jamais fait autre chose que d’admirables dessins, les uns coloriés, les autres non. Sa couleur n’émeut pas, elle n’est qu’une accompagnatrice de plus hautes harmonies, et l’on sent bien qu’il en fut ainsi dès le début.

Gela devient évident, si l’on compare l’original avec les reproductions photographiques. Ingres est assurément un des peintres que la photographie ou la photogravure diminue le moins. Ouvrez le beau livre publié par M. Henry Lapauze ; cherchez les pages où sont reproduits les portraits, rudes et magnifiques, du peintre, celui de la Belle Zélie, ceux de madame Panckoucke, du sculpteur Lorenzo Bartolini, du jeune de Lauréal, même de M. Bertin : le meilleur de la beauté de la toile a passé sur le papier.

Je m’étonne encore du peu d’importance que uet illustre portraitiste donne à la ride, à la verrue, à l’usure, à tous les labourages que font les années dans la chair des vivants. Ingres, qui était peu coloriste, n’était qu’à demi sculpteur. Il est sauvé par le trait. Il a

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été et sera glorifié par la proportion, le contour, le sentiment vif de la jeunesse et de la grâce féminine, la sûreté dans le tracé de l’ovale, le goût des plis qui tombent bien, des yeux un peu agrandis, des mains toujours éloquentes, et, en somme, par tout ce qui peut vivre du tempérament grec dans des veines françaises.

En quittant « Monsieur Ingres », je me souviens que j’allais souvent visiter, dans la salle du Jeu de Paume, une autre exposition, celle des grands et des petits maîtres hollandais, et que je revenais chez moi en comparant France et Hollande. Pour la patience, je donnais le prix aux Hollandais. Ils ont fait de solides œuvres où rien n’est négligé, et ils ne peignent pas de beaux hommes, ni de belles femmes, ni des paysages étonnants : mais, mon Dieu, que tout cela est vrai, et quelquefois profond ! Je veux bien qu’un portrait soit intéressant, quand on peut dire au personnage : « Vous êtes un homme arrivé; je devine ce que vous êtes et qui vous êtes, si votre amitié est souhaitable, votre parole sûre, votre esprit clair ou fourbe, et s’il faut me réjouir ou non, lorsque je vous rencontrerai. » Mais les meilleurs artistes de

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Hollande nous mènent bien plus loin : ils racontent le passé, et les chemins nous sont connus, que tant d’artistes ne savent pas voir, ces chemins et ces secrets dont la fatigue est écrite en nous. O mes chers Hollandais, vous n’êtes pas éblouis par le rang, la richesse, le charme même de vos modèles. Vous les vieillissez tous. Vous savez, et vous le faites bien voir, que les joues, le front, le menton d’un homme de trente ans ne sont pas exprimés par ces glacis bien nets qui ne conviennent qu’à la première jeunesse ; votre œil découvre les petites ruines commencées, celles qu’on peut attribuer à la pensée, les moindres le plus souvent, et les autres ; vous aimez les fortes griffades de la lumière sur le bout d’un nez, sur les pommettes, sur un bouton de métal et la garde d’une épée, mais vous ne croyez pas avoir tout dit quand vous les avez notées et rendues éclatantes; vous poursuivez le jour jusqu’aux replis des étoffes et jusqu’au fond des chambres, et il n’y a pas de noir en vous, parce qu’il n’y en a pas dans la nature. Vostableaux sont devenus, étant chargés de siècles, d’un blond vert ou d’un blond roux que vous ne pouviez prévoir ; mais rien n’efface des harmonies

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bien établies. Il arrive même que le temps les respecte entièrement. Tenez : un des paysages de cette exposition, une grande scène de patinage, de Van der Neer, avait gardé tout son duvet de jeune tableau. On y voyait du rose, du rose de Hollande, un ciel fleuri de longues bandes de glaïeuls. Il en tombait des reflets jusque sur les voisins. Quels frais coloristes vous étiez! Et puis, nul après vous n’a mis tant de mouvement, ni tant de légèreté, dans des ciels plus étendus. Vous êtes, dans l’universel concours, les premiers en nuages- et les premiers dans la préparation du roman.

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Entre l’automne et le crépuscule, il y a bien de la fraternité. Jamais les hommes n’épuiseront la couleur, ni la splendeur, ni la tristesse, ni les présages de mort et de résurrection de cette saison de l’année et de ce moment du jour. Les yeux qui ont beaucoup regardé connaissent la richesse de l’heure tardive, mais un peu seulement. 11 faut une si longue intimité, tant d’attention, et d’amour, et de chance heureuse ! Je crois que le silence est nécessaire aussi. Peut-être avez-vous observé la décroissance de la lumière et l’entrée, dans la

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nuit, du monde familier : les arbres du jardin ou du parc, les fenêtres d’en haut, les toits, les cheminées, la girouette. Mais la lumière a des retours, des haltes et de si longs adieux aux murs de nos maisons ! Le soleil s’est couché par temps clair. Vous êtes seul, au rezde-chaussée, dans la maison de campagne où vous passez quelques semaines ou quelques mois de vacances. Les allées, ni les corbeilles de fleurs, ni les pierres du perron, rien de ce qui est proche n’a perdu son éclat. Le rouge des géraniums n’a pas baissé de ton. A cause des rayons dont tout le ciel est plein, les choses conservent, un peu de temps, l’aspect qu’elles avaient dans le vif du jour. Tout à coup votre regard, qui s’était levé vers les arbres, s’abaisse : le sable de l’allée est devenu d’un mauve très net, les marches du perron sont mauves. Et cependant, dans les profondeurs infinies, là-haut, où la vie lumineuse s’est retirée, l’atmosphère est toujours la même, dorée, si pure qu’il semble qu’on y voie foisonner, se mêler et se briser, comme de la paille emportée par le vent, tous les fils ténus de la lumière. Gomment cette belle ombre transparente est-elle tombée? Gomme elle

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donne raison aux peintres qui voient l’ombre presque toujours violette! Gela dure un quart d’heure au plus. Si vous sortez alors et que, du milieu du jardin, vous regardiez la maison, de quelle sérénité la voici enveloppée ! Elle seule, parmi les massifs décolorés et les verdures ternies, elle retient la lumière finissante. Ses lignes ne sont plus dures. Son âge disparaît, avec ses taches, ses lézardes, ses trous. Elle devient une image embellie d’elle-même, un portrait d’aïeule, et tout ce qu’elle enferme de pensée resplendit. Ne fût-elle qu’un abri contre la nuit et le froid, son intimité, son rôle de défense et d’amour, son histoire, nous sont montrés avec une telle évidence, qu’il est difficile de ne point s’émouvoir secrètement. Dans cette lumière de fin de jour, les pierres sont comme glorifiées. Elles perdent, à nos yeux, leur pesanteur ; elles font partie d’une décoration légère, à peine matérielle, dont elles forment le motif principal; elles sont toutes rayonnantes et comme gazonnées d’une clarté qui semble sortir d’elles et qu’elles restituent à la nuit. Voyez les arêtes des toits, des corniches, des fenêtres : elles ont une mousse d’or. Les

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vitres, non pas toutes, mais quelques-unes sont lamées d’argent. Et c’est de l’or qui se dissipe et de l’argent qui s’efface. Encore une période de temps assez courte, et la nuit sera faite. Quelqu’un allumera la lampe, on fera flamber le feu d’une cheminée. La maison n’aura plus cette beauté d’un moment. Mais elle fera envie à ceux qui passent. Ils diront, sans savoir : « Quelle paix derrière ces murs, quel repos, et comme je serais bien, dans la salle du bas, près du foyer d’où s’échappe la grande gerbe rousse, inégale et tremblante ! » Que de désirs s’en vont vers les fenêtres vivantes et veillantes dans l’ombre !

Nous avons un peintre qui a bien exprimé, avec vérité, avec de belles couleurs justes, cette poésie de la maison et du jardin au crépuscule. Il a fait, d’après ce modèle infini, plusieurs chefs-d’œuvre : il peut en faire beaucoup d’autres, sans se répéter. Bien souvent, devant les paysages de M. Le Sidaner, je me suis dit : « On ne commence pas, en art, par le difficile et par l’original; il n’est pas possible qu’un peintre, qu’un poète comme celuici ait découvert, dès sa première jeunesse, la lumière et la plénitude de sens du crépus-

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cule. » Et, en effet, m’informant, j’appris que ce fils d’un capitaine au long cours, ce descendant de marins de Bréhat, né à l’île Maurice, était venu à dix-huit ans à Paris et qu’il était entré dans l’atelier de Cabanel. Cabanel et le crépuscule, cela fait deux. L’élève avait naturellement, nécessairement peint des personnages, et il avait essayé de mettre en eux le rêve qui était en lui. Mais le moyen d’expression n’est pas le même pour tous : il y a des hommes qui sont nés pour faire parler les maisons. Je crois que M. Le Sidaner eut le sentiment de sa destinée pendant un long séjour qu’il fît à Étaples. Là il se mit à peindre des études de jardins, de rues désertes, de boutiques, de façades aux volets clos et de façades aux volets ouverts, et il s’aperçut que ses pierres vivaient. L’ayant compris, il alla passer dix-huit mois à Bruges, il connut Venise, il aima Chartres et Versailles encore mieux, et il trouva, dans l’Oise, un village tout plein de l’ancienne France, c’est-à-dire de la France de toujours, et qui s’appelle Gerberoy. Il y travaille, il y règne, il glorifie Gerberoy, et les deux noms sont devenus célèbres ensemble.

Vous qui avez comme moi l’esprit curieux

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de peinture, amateurs, qui visitez les expositions et revisitez les musées, fermant à demi les yeux quand la toile est jolie, collectionneurs d’émotions et de souvenirs, contents du jour où vous avez découvert un poète, nous nous rappellerons, si vous le voulez bien, plusieurs des belles images dont nous a réjouis M. Le Sidaner.

Voici le Pavillon dans le jardin. Il est massif et bien ouvert, et il a un long toit. Il occupe la gauche de la toile. Il est là parce qu’il faut que l’homme ne soit pas absent. Et cependant on ne voit personne à la fenêtre et personne dans l’encadrement de la porte. Gomme il est bien coiffé, ce pavillon! Avezvous remarqué que nos constructions modernes n’ont presque jamais une coiffure qui leur va? J’aimerais bien, si j’avais les connaissances techniques nécessaires, écrire un chapitre des toits, montrer la beauté de lignes et aussi le « confortable » de plusieurs et notamment des toits longs à pente elliptique, l’incroyable diversité et personnalité des toits de pignons, des toits de tourelles, des toits pointus, des toits renflés comme des panses de navires, et les trésors de charpentes qui portent

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ces pentes de tapisseries bleues, ou de tapisseries rouges, que le soleil, la pluie, le vent et le temps vont orner de dessins nouveaux. Le toit de M. Le Sidaner est pointu, à angle vif d’abord, qui s’élargit bientôt. A droite de ce pavillon, qui est au deuxième plan, et sur toute la longueur de la toile, il y a le jardin, des gazons enveloppés de rosiers en cordons, d’autres rosiers en portiques, des massifs droits bordés de buis, une balustrade étineelante au soleil, et, formant le fond, des cimes aérées et claires de peupliers. L’heure est l’heure dorée ; les roses sont innombrables : c’est merveilleux, tout ce qui peut tenir de France dans un arpent de terrain !

Voici un tableau qui appartient à lady Colin Campbell, et que M. Le Sidaner a appelé : La petite épicerie. Nous avions déjà le petit épicier de Montrouge : je préfère le cadre villageois de cette modeste boutique, située au fond « du mail », à l’angle d’une rue déjà remplie par l’ombre. De l’autre côté de la rue, en façade également, bordant le mail, un grand portail vert, cintré, qui ne doit pas s’ouvrir souvent, et une maison aux toits de tuiles et aux volets verts, continuent la ligne droite

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prescrite par l’édilité, et, en avant, nous avons un large morceau de la promenade publique, une dizaine d’ormes dont nous ne voyons que les troncs et les premières branches presque dépouillées, un banc qui attend, un sol jonché de feuilles. Ces feuilles tombées, celles qui tremblent en l’air, le rouge orangé des briques de la porte et des tuiles des toits, donnent au paysage ce ton de cuivre qui est celui des bois quand le jour diminue. Comme il est juste, aucun passant ne traverse le mail. Les espaces déserts appartiennent à la brume, à l’ombre couleur de vieille pourpre qui s’allonge derrière les troncs d’arbre, au bruit obéissant des derniers coups de marteau, des volets qu’on attire, des chaînes d’un limonier qu’on dételle et qui traînent sur le pavé. Mais dans la petite épicerie, deux points de lumière, et leurs reflets mettent de l’âme humaine, et la toile est vivante. Ce sont les deux becs de gaz <c papillon » du commerçant qui n’attend plus de client, à une heure pareille, mais qui doit aux usages, à son crédit, à son honneur, d’éclairer la boutique. Ils ne font point d’esclandre. On dirait deux feuilles d’orme un peu mieux éclairées que les autres et traversées de soleil. Cela suf-

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fit, vous dis-je. L'épicier et sa femme, retirés évidemment dans l’arrière-boutique, rangent, déplacent, replacent, baguenaudent et se plaignent du mince profit. La fille et héritière de la maison à la porte cochère veille, non moins sûrement, derrière la fenêtre; elle achève un ouvrage au crochet, un châle de laine qui la tiendra chaude aux premiers froids. L’habitude mène ses doigts. A quoi bon allumer la lampe? Et dans la rue, dont on n’aperçoit que l’entrée descendante et tournante, deux femmes, je le devine, montent en ce moment même; elles ne sont plus jeunes ; elles assurent leurs pieds chaussés de feutre sur le pavé humide. La plus vieille dit : « Oui, ma petite dame, on a vu passer des oies sauvages. Ainsi!... » La nuit sera claire, froide, mouillée ; le village va s’endormir dans le brouillard transparent qui tuera les buissons et laissera voir les étoiles.

Voici la Place de Gerberoy, avec l’église au milieu, si je ne me trompe, en éperon, deux rues qui font la fourche aux deux côtés, le sol et les toits couverts d’une neige nouvelle, parfaitement blanche, et dont le peintre a rendu sensibles aux yeux l’épaisseur, la mollesse et la bonne envie de fondre. Voici YÉvéché de

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Chartres , à la porte de l’église, et deux architectures de deux siècles si différents, mais qui ne s’offensent pas, et qui sont parentes dans le respect de la ligne. Voici le Béguinage , — celui de Gourtray, je suppose; — Y Escalier où danse la poussière des maisons habitées ; la Petite place à Richelieu ; la Maison au bord de l'eau , la maison qui a une longue histoire, et qui est là, solide, les assises goémoneuses, mais bien blanche de façade, cossue, recevant, par ses quatre fenêtres, la lumière nette du ciel et le reflet de l’eau qui court. Œuvres de bel artiste, toutes celles-là que je viens de nommer; œuvres qui ne sont pas commandées par la mode, mais que l’émotion désignera aux hommes, indélininient.

On m’assure que M. Le Sidaner est tenté par les nuages, et qu’il essaye de peindre le printemps, l’été, le soir, la pluie, le vent, la neige, avant qu’ils aient touché terre. Je le comprends. Il n’a pas que les yeux, il a le cœur qu’il faut pour y réussir. Mais je le prie, quel que soit son bonheur dans cette belle recherche des sources de lumière et de leur premier champ, de ne pas oublier nos maisons, nos jardins, nos vergers, nos rues tranquilles' de

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villages, les palais de Venise ou les châteaux de France, toute la matière où vit un peu de pensée humaine. Nul mieux que lui, nul peutêtre aussi bien, n’a fait le portrait de nos habitations et exprimé leur physionomie. Ses tableaux sont pleins de confidences et de conversations. Et n’est-ce pas une merveille, et bien mystérieuse, qu’il y ait ainsi quelque chose de sacré dans les pierres et les herbes qu’ont touchées les mains des hommes, qu’ont ordonnées les âmes des hommes?

Que de cœurs elle a pris, que de cœurs elle a retenus, cette Bretagne intime et mouillée! Beaucoup lui sont venus qui avaient été formés loin d’elle.

. Des trois peintres dont je vais parler, Lucien Simon, Charles Cottet, André Dauchez, le premier et le dernier sont Parisiens, le second est né en Savoie. Ils ne sont de Bretagne que par le libre choix, par l’esprit pénétrant, par l’œuvre qui s’allonge derrière eux.

Leur œuvre principale est, en effet, bretonne, inspirée par un amour profond et presque toujours judicieux de la Bretagne. C’est le por-

trait de la race qu’ils ont voulu faire, ou celui des champs qu’elle habite et de la mer où elle voyage. Ils continuent, pour leur part et selon leur âme, la série des imagiers, des peintres, des sculpteurs de calvaires, des écrivains, des sonneurs de biniou, que la belle province légendaire attache à son service : poètes qui ne se tairont pas tant que la lande fleurira, tant que la mer sera triste sur les grèves et dans les yeux des femmes.

La Bretagne, en retour, leur a fourni cette richesse d’art de moins en moins commune des caractères, et qui ne sont pas de comédie. Elle n’est pas toute, mais elle est reconnaissable et vivante dans cette Procession qu’on peut admirer au musée du Luxembourg. C’est une de ses tribus qui est là ordonnée, éclairée et chantante. Que nous sommes loin des mièvreries ordinaires ! Quelle rudesse ! Comme ces marins, ces chantres, ces prêtres, ces enfants portés sur les bras des mères sont bien de la même race, tous différents et tous apparentés ! Je ne puis regarder cette peinture toute en relief sans songer à un maître espagnol qui aurait le cœur français.

11 me semble que je n’ai pas laissé passer

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un seul mois de mai sans rendre visite aux tableaux qui ont suivi celui-là : femmes agenouillées dans les églises, lutteurs, baigneuses, foules accourues pour les pardons et qui suivent, dans le vent, les chemins tordus des falaises, pèlerins et pèlerines vêtus d’habits éclatants et qui mettent de la lumière dans le paysage. M. Lucien Simon colore par plaques dont chacune est d’une justesse de ton parfaite. On pourrait dire qu’il colore en ton majeur. Je vous engage, pour votre joie, à contempler et à retenir dans vos yeux cette couleur œillet de dune qu’il a saisie à merveille, et qui ne dure qu’un moment, lorsque passe une fille de Bénodet ou de Concarneau, et que le soleil veut bien paraître et donner toute la vie aux moires d’un ruban. Même exactitude des mouvements. Souvent ils ne sont qu’indiqués, mais pas d’erreur dans l’essentiel. Les Bretonnes de M. Lucien Simon sont joufflues et engoncées. Il y a, parmi elles, des demi-sauvages, et je sais que le modèle, ici encore, a été bien étudié, et que l’alcool alourdit la race, et qu’il va la détruire. Cette Famille en deuil , exposée au Salon de 1913, nous montrait l’art de ce coloriste passionné, — un des premiers

de ce temps, — l’intensité de vie qu’il peut donner à ses personnages : (voyez surtout la petite fille aux cheveux pâles), l’attitude pesante et naturelle qui est la leur, et comment, enfin, la Bretagne apparaît à ses yeux. Il ne demande pas à ses modèles de se composer une physionomie en accord avec une idée préconçue, et il ne modifie ni un trait de leur visage, ni le caractère de l’atmosphère ; mais il se plie lui-même à l’ordre de son regard, il peint ce qu’il voit, il est probablement le plus réaliste des peintres contemporains. Et cela surprend un peu, quand on connaît l’homme, qui est de haute culture, de mentalité raffinée, capable de toutes les nuances et armé, visiblement, du don d’invention. Mais cette surprise ne doit pas durer. Elle est fondée sur une erreur. La fidélité à la nature, l’effacement aussi complet que possible de la personnalité de l’artiste, l’austère surveillance qui empêche le rêve de transformer la vision, tout cela peut se combiner avec la plus riche sensibilité. Celle-ci alors, obéissante et disciplinée, contrainte à prouver sa puissance en devinant l’âme d’autrui, ne met plus dans le portrait des personnages et des choses que l’es-

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prit qui se cachait en eux. En feuilletant un album de photographies d’après les tableaux de M. Lucien Simon, un homme qui a des yeux peut dire sans se tromper : « Voici un Breton qui a voyagé, » et, plus loin : « Voici un Breton qui n’est ni un marin ni un terrien : il est marchand. » Et le mérite ne sera point à celui qui établit ainsi L’état civil des modèles de M. Lucien Simon, mais à l’artiste dont l’esprit a pénétré, dont la main a su reproduire, avec tant de justesse,, les signes de la profession dans le visage des hommes.

Le poète n’est point ainsi dissimulé chez M. Charles Cottet. Il se montre, il vient à nous, il a de belles histoires à nous conter, des histoires tragiques presque toujours. Il a rapporté des poèmes d’une grande richesse, tantôt d’Espagne et. tantôt de Constantinople, d’Egypte ou de Venise. Et j’ai été stupéfait, je m’en souviens, de voir quelqu’un renouveler pour moi, et magnifier, et fleurir d’une fleur inédite les lagunes de Venise fatiguées de reflets. Un matin, je ne sais plus dans quelle salle d’exposition et je ne sais plus quand, je vis danser en: Eond des voiles de tous les

pourpres, marquées du signe du croissant ou de celui de la croix, et partout transparentes et plongées tout entières dans l’ardeur du soleil. On n’apercevait pas San Giorgio Maggiore, pas une colonne du palais ducal, pas même un tronc de sapin enfoncé dans la vase. Et Venise était là, pourtant. Quelle ibelle puissance d’art ! C’était Charles Cottet qui avait vu la lumière de Venise avec des yeux nouveaux. Et j’ai reconnu de même, un antre jour, la cathédrale de Ségovie, plus belle qu’un nuage, au-dessus de la ville qui est rose, au-dessus des peupliers qui ont l’air de cyprès. Mais beaucoup de tableaux de Cottet racontent la Bretagne, et l’un des plus connus, le grand triptyque du Luxembourg, associera toujours les deux noms du modèle et du peintre. Ce repas d’adieu, qui occupe la place du milieu, est composé comme un roman : chacun des personnages a son caractère nettement marqué, son rôle principal ou épisodique, dans un drame qui n’est pas représenté et dont l’image est partout présente,, même dans la pauvre joie courte des fiancés de la mer. Tout est raconté et tout a été vu. Il y a du récit dans cette autre peinture dont vous devez vous souvenir : le corps d’un marin,

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noyé depuis des jours, est apporté sur une civière. Les parents, les camarades de pêche sont penchés tout autour ; le port de l’île de Sein s’en va en profondeur, les maisons, les quais, les barques, l’eau s’y trouvant mêlés et harmonisés, tandis qu’à droite de la toile un groupe compact de hautes voilures, rouges et brunes, encadre la scène et la domine comme une futaie d’automne. De même, il me semble qu’on écrirait une nouvelle, après avoir un moment médité l’un des tableaux plus récents de M. Cottet : les Femmes du village se lamentent autour de leur église brûlée. Le village est ce port de Gamaret, dont M. Cottet est un fidèle ami, ou je l’ai rencontré, il y a de longues années, à V hôtel de la Mer , et l’église dévastée était dédiée à Notre-Dame de Rocamadour. Partout, avec des moyens de peintre, avec un art sobre et sûr, et un vif sentiment de la couleur, cet artiste peint des paysages ou des groupes dont la signification lui est d’abord apparue, comme à un poète. Je connais peu de marines aussi dramatiques que les siennes. -Non qu’il ait cherché à représenter un bateau parmi les grandes houles, la tempête déchaînée, les vagues ricochant sur

les rochers : il lui suffit, pour angoisser, de ce calme effrayant, qu’il a observé mieux que personne, et qui précède l’orage. La mer est alors, sous le ciel fuligineux, toute plate, et d’un vert où il y a du sable. Les profondeurs sont remuées, la surface attend le vent, et le vent est à l’horizon : demain, les journaux raconteront qu’il y a eu mort d’homme. Mêmes sobres moyens, même effet, dans un tableau au bas duquel M. Gottet a écrit du pinceau : Douarnenez, dimanche matin. Les nuages sont noirs au-dessus du port ; toute la lumière est dans la façade, merveilleusement épaisse, d’une maison dont on touche le crépi blanc, et dans ies voiles pendantes, qui donnent une belle note rouge ; mais ce rouge et ce mortier ne sont là que pour souligner la valeur du vert lisse, du vert trouble de la mer contrainte entre les quais. Nous sommes à l’abri; mais là-bas, au large, nous en sommes sûrs, l’Océan est déchaîné. Et la tache qui parle ainsi est large comme la main.

L’œuvre de M. André Dauchez, très différente de celle-là, n’est pas d’une puissance moindre. Des trois peintres de la Bretagne que

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j’ai groupés dans cette note, il est le seul qui soit exclusivement paysagiste. Par le dessin, par l’inspiration réaliste, ou mieux par l’attention prêtée à la seule nature, il appartient à la même école que M. Lucien Simon. Comme lui, il a principalement étudié le pays bigouden, qui s’étend de la rivière de Quimper à Audierne. L’incomparable Odet, ses. lacs encerclés de futaies, remplis par le flot et aux deux tiers vidés par le jusant, ses détours, puis, en opposition, la région aride de Penmarc’h, les longues étendues plates et les pauvres maisons espacées dans les champs de pommes de terre, que terminent des pointes de roches ; la récolte du varech sur les grèves ; les villages de pêcheurs,, formant une dentelure très légère, tantôt sur le ciel et tantôt sur la mer ; les routes bordées de ces sapins qui connaissent la misère, je veux dire la dure condition des racines dans le granit et des pauvres têtes chanteuses dans la tempête : voilà les sites et les scènes qu’il affectionne. Rien de mieux établi que son terrain raboteux. Le relief des champs, celui des grèves de sable, les moindres pentes, les chemins qui s’enchevêtrent sur les falaises ont été d’abord dessinés

par l’artiste, d’un trait appuyé. Les ligues ne sont pas longues, en général, dans cette Bretagne où la pierre se lève et interrompt la courbe des terres, des landes ou des plages. Il faut voir, dans les dessins à la mine de plomb et dans les eaux-fortes de M. André Dauchez, — qui est un excellent aquafortiste, — quelle physionomie personnelle donne une semblable étude à des solitudes qu’un artiste moins sûr aurait négligées. Le corps des arbres, leur geste presque toujours inattendu, leur air de révérence, d’effarement, de révolte ou de douleur, ne sont pas dessinés avec moins de sympathie. S’il y a un mur au premier plan,, ou un rocher, ou une motte, vous pouvez être certain que le contour en sera net, et même un peu sombre. Il m’est arrivé de penser : « Les ombres de M. André Dauchez ont une vigueur qui dépasse peut-être la force. Je les ai regardées, dans la nature, et je ne les ai pas trouvées aussi noires. J’en ai vu d’infiniment légères, et d’autres, selon l’heure et la saison, qui n’étaient que de la lumière sans éclat, d’une nuance imprévue, coupant une lumière éclatante. » J’éprouvais un regret. Mais voici,

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depuis plusieurs années, que cette rudesse s’atténue et que la vie, qui était tout autour, pénètre même les ombres. Les ciels sont très souvent lumineux. M. Dauchez sait à merveille que les grands ciels sont nécessaires aux paysages mélancoliques. Nous ne sommes pas dans les vergers qui se suffisent à eux-mêmes. Je crois même qu’il y a un blanc breton et qu’il en a saisi le secret. En tout cas, il y a les beaux effets des nuages d’orage, immobiles et assis comme des tours sur l’horizon, ou qui montent dans l’espace, et les brumes presque toujours mêlées à ces grands rassemblements, et les pluies diagonales, et les rayons traînant sur les lointains. Chez un de mes amis, je vois un des paysages les plus étendus qu’ait peints M. André Dauchez : des côtes basses, déchirées, formant plusieurs baies, un ciel immense, des nuages amoncelés en deux armées qui vont se heurter, la mer sombre, mais, vers l’horizon, une grande rayée de soleil qui tombe et met dans une gloire les maisons toutes petites, bâties sur une pointe, exposées au péril de la mer et de l’orage. C’est d’une vérité et d’une beauté parfaites. L’étendue, l’apparente pauvreté, le coup de soleil éblouissant sur les

lointains, rarement la paix : j’aurais deviné le pays sans qu’il me fût nommé.

Et je voudrais maintenant m’adresser à ces trois peintres de la Bretagne et leur dire : « Vous avez peint surtout la Bretagne du sudouest, ses rudes côtes et ses rudes gens; faitesnous le portrait de toute la Bretagne. Si vous vous promenez dans Quimperlé, dans Scaer ou dans Auray ; si vous remontez vers Lannion et Perros-Guirec, — et en combien d’autres villes et villages ! — vous trouverez des tribus celtiques dont le visage s’est conservé très fin, des tailles minces, une espèce de gaieté, un art de bien marcher, et, chez beaucoup d’anciennes, des yeux transparents, où se reconnaît la gravité et aussi la douceur de l’habituelle méditation. Elles sont dignes d’être illustrées par vous. Et de même, les terres sont variées. Que j’aimerais à voir M. Gottet ou M. Dauchez peindre ces fermes de l’intérieur, qui ont encore leurs linteaux de granit, leurs portes cintrées, leur seuil du seizième siècle et, comme un château, leur futaie d’ormes toute proche! Quelles trouvailles ils feraient le long de ces chemins qui s’amusent à courir la campagne! Je voudrais que des

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peintres puissants, comme ceux-là, fissent le portrait des ajoncs au printemps, qui ont tant de fleurs pour une racine, et tant de vernis sur chaque fleur, tandis que la branche et l’épine restent ternes. Si je les rencontre, ils me montreront d’abord les paysages qu’ils aiment, et j’apprendrai beaucoup. Puis, s’ils le permettent, jeles conduirai, au nord, au sud, dans les coins de pays qui ont mon amitié. Nous visiterons la lande de Fréhel ; des villages perdus dans des forêts si anciennes que la barbe des sapins y tombe jusqu’à terre ; des ravins que comble jusqu’aux bords la verdure des hêtres, ouvrant sur une plage leurs cinq nefs ogivales ; de vieux moulins de la mer qui tournent encore à la marée ; des pentes de blé noir descendant et montant entre les genêts; la région des plateaux, là-bas, où j’ai cru voir, en été, que les lointains de Bretagne ne sont pas bleus, mais d’un violet fané, couleur de deuil. Alors, s’ils demandent à connaître la Montagne noire, nous chercherons ensemble la table de granit, si haut perchée que le voyageur, pareil à celui qui gravit l’Etna, lorsque le temps est beau, aperçoit les trois mers.

Gomme la guerre allait finir, j’ai tenté de dire à ceux dont c’est l’art et le métier de faire des images à la ressemblance des hommes :

Voyez : l’homme de guerre n’a pas encore son portrait. Paul Bourget, a drôlement donné ce titre à une de ses» nouvelles : « La dame qui a perdu son peintre ». Je crois, en vérité, que la même aventure est arrivée à l’armée, c’est-àdire à nos fils, à nos frères, à toute une France qui doit cependant passer à la postérité tout entière, corps et âme, et n’etre pas célébrée seulement dans les livres, mais revivre dans les

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dessins, les peintures, les bas-reliefs, les gravures, les médailles des artistes.

Les livres ne manquent pas. S’il n’en est pas de définitif, et pour cause, on trouve tant d’histoires fragmentaires de carnets de route, de récits, de méditations, de poèmes militaires, que le nombre seul des volumes, à qui les compterait, annoncerait déjà la grandeur de l’époque. Des centaines d’hommes, qui n’eussent point écrit en d’autres temps, ont raconté ce qu’ils avaient vu. Observez qu’ils ne se sont point vantés, et que c’est un des traits de cette littérature. Officier de troupe ou soldat, chacun s’est senti si peu de chose dans la bataille démesurée, qu’on n’a pas osé parler de soi, et qu’un des plus forts instincts que nous ayons a été refréné. On a parlé du régiment ou de la compagnie, de l’honneur, du courage des voisins, des souffrances de tous ; on a rapporté des anecdoctes ou des mots qu’on croyait dignes de vivre. Nous avons, dès à présent, nos soldats de la Grande Guerre racontés par eux-mêmes. Les très rares livres qui détonnent, dans cette littérature, démontrent seulement l’infirmité de certains esprits, qui ne voient que le mal dans l’imparfait, et

nient ce qui les dépasse. L'âme du combattant, aux diverses périodes de la guerre, n’en sera pas moins claire pour l’histoire qui jugera.

Si on voulait un supplément de preuve, n’aurions-nous pas ces millions de lettres, écrites, sans apprêt ni menterie d’aucune sorte, par les fils à leurs parents, par les frères à leurs frères ou sœurs, par les maris à leurs femmes, lettres conservées dans les familles, publiées parfois dans les journaux, analysées en partie dans des rapports militaires qui pourront être consultés plus tard. Le portrait moral de nos soldats est donc dessiné : il est, du moins, à l’état d’ébauche très nette, dans l’album gigantesque tenu à jour par tout un peuple : quelques barbouilleurs inévitables ne gâteront pas l’image.

Mais le portrait physique! Vous l’avez sans doute cherché, comme moi, dans les revues, dans les journaux illustrés, dans les expositions. Combien de bonshommes dessinés! Le nombre est infini des croquis publiés, et souvent on ne peut qu’admirer la justesse des mouvements, l’habileté de la composition, son sens drôle ou tragique : mais les visages,

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sont-ils assez sacrifiés ! Tantôt on nous présente, comme portraits de combattants, des têtes de civils coiffés de la bourguignotte, et qu’on voudrait faire passer pour guerriers , parce que la barbe est hirsute et la pipe très fumante ; tantôt des rébus d’atelier, et, sous prétexte de simplification, des indications trop sommaires : une ligne verticale avec un crochet, qui est le nez, une ligne horizontale qui fait la bouche, deux petits points qui font les yeux. D’autres fois, les traits sont tellement estompés que, sous les vagues arrondies du fusain, on reconnaît encore une expression de haine, d’ennui, de quiétude ou de défi : mais la brume est trop forte, elle noie trop de détails, et l’histoire au travers, l’histoire du personnage est impossible à lire.

Un grand dessinateur doit en dire plus long. On le cherche, on l’appelle. Toutes les tranchées sont pleines de modèles dont le visage raconte la guerre et l’explique. Parmi tant d’artistes qui se sont appliqués à nous rendre présents les paysages, les armes, les abris, les mouvements, les scènes épisodiques du front, je n’en vois pas qui ait pris la résolution de faire une galerie de portraits. Quelque chose,

si on n’y veille pas, manquerait donc à la. gloire de ces armées extraordinaires. Le monde entier les admire. Quand la postérité demandera : « Quel visage avaient-ils? » faudra-t-il donc inventer, consulter des croquis informes, corriger des caricatures et faire de l’à peu près ?

Vous savez tous que les grenadiers de Napoléon eurent leurs portraitistes. Les soldats de Louis-Philippe, ceux de la conquête de l’Algérie eurent aussi les leurs. Quelques années plus tôt, en 1825, un de nos grands sculpteurs, fils d’un volontaire de la République épargné autrefois par les Vendéens victorieux, avait fait toute une suite de portraits, à la mine de plomb, d’anciens combattants des armées de Charette et de la Rochejaquelein. David d’Angers venait d’assister à l’inauguration de sa statue de Roncbamp. Après la fête, qui avait attiré un concours immense de peuple, de tout l’Ouest, il demeura deux jours à Saint-Florent, et, en deux jours, travailleur magnifique, il dessina, avec un soin minutieux, 58 figures, énergiques ou tendres, honnêtes jusqu’au sublime, ennoblies par la foi qui modèle la chair, et au bas desquelles

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il écrivit des noms de paysans. Ses héros s’appellent Ragueneau, Jean Pasquier, François Boré, Mathurin Penneau, dit la Ruine, tambour-major des Vendéens, Cosnou, dit Trompe-la-Mort, Marie-Anne Gathelineau, vieille sœur, au visage angélique, du colporteur du Pin en Mauges, Louis Rabjeau, etc. C’est la ferme, l’atelier et la quenouille. Quelques gentilshommes sont parmi eux.

Qui n’a pas vu ces merveilles, n’a pas compris toute cette guerre ancienne.

Je demande deux mille portraits pareils de nos soldats du front, et une belle salle de musée, dans Paris, où on les pourra contempler. Les visiteurs s’y presseront, longtemps après que le monde aura recommencé de rire, et le professeur d’enseigner que les guerres sont à jamais finies. Sans doute, les dessins à la manière d’Ingres, ces dessins très légers et très propres, où la force est cachée, et que je donne en exemple, ne plairont pas ù tous. La manière importe peu. Les portraits de nos combattants pourront être traités plus rudement, à l’encre si l’on veut. Ils crieront, ils menaceront, ils chanteront, ils feront peur ou pitié. L’essentiel est qu’on les dessine.

J’observerai cependant que les têtes d’expression, comme disent les manuels, n’expriment qu’une idée. 11 y a plus de choses dans une figure au repos. Les grands artistes y peuvent faire tenir un chapitre, et souvent toute une vie.

Qu’ils se mettent donc au travail, quelquesuns ; qu’ils parcourent les cantonnements : qu’ils notent, sur nos dernières feuilles de vélin, cette transformation extraordinaire qui s’est produite dans la physionomie du laboureur, de l’artisan, du marchand, de l’étudiant, de l’homme de lettres, du bourgeois, devenu soldat depuis trois ans. Jamais la race n’a eu si grand air. Il passera comme le reste. Le souvenir doit en être conservé, pour apprendre, aux hommes de demain, la misère, le courage et la gloire de ceux qui les sauvent aujourd’hui.

Ainsi j ’ap pelais un chef-d’œuvre ; j ’ai attendu : je ne l’ai pas vu.

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Bien des fois, visitant des expositions, je m’étais arreté devant de grandes aquarelles touffues, lierrées, abondantes en nuances qui se recouvrent les unes les autres et donnent de beaux effets de profondeur. Elles représentaient, par exemple, un vieux portail d’architecture massive, tout verrouillé, cadenassé, et orné, et magnifié, et couronné aussi par des végétations parasites, lierres, vignes vierges, viornes, et par les branches tombantes des arbres. Je me disais : « Voici le maître de l’épaisseur des feuillages. Il a pénétré le secret des ombres vertes. Il y a de l’air entre

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2ir

ces. draperies, les unes attachées aux pierres clu mur, les autres flottantes ou courbées et formant berceau, nul ne sait pourquoi, peutêtre pour les bêtes qui ont besoin d’abri dans les longues nuits d’hiver. 11 faut être un artiste véritable pour mettre tant de silence et d’humilité dans une œuvre. La vie, très puissante, de ce morceau de parc était entièrement inconnue ; les passants, par centaines et milliers, longeaient ce mur en charrette, en automobile, à pied ; ils en voyaient ^abandon et non pas la beauté. Elles sont émouvantes, les découvertes des savants, et, quand Tune d’elles est vulgarisée, on a coutume de dire : comment n’a-ton pas plus tôt pensé à cette chose très simple? Les découvertes des artistes font moins de bruit. Elles révèlent cependant au monde des joies qui étaient là, toutes proches, et qu’il n’a pas su voir. Les artistes sont chargés de conduire nos promenades, d’instruire notre sensibilité, d’incliner notre curiosité, par ellemême si distraite e't plus avide de changement que de méditation. J’étudierai désormais, comme des œuvres révélatrices, portant en elles une nouveauté, les aquarelles de M. Gaston Le Mains. »

J’ai tenu la promesse que je me faisais ainsi. Et la dernière rencontre que j’eus avec ces belles aquarelles, avant de connaître le peintre, ce fut à une exposition des Aquarellistes français. M. Le Mains avait envoyé, parmi d’autres œuvres, une image, ardente et simple, de l’un de nos ports d’eau douce, qui sont moins étudiés que les autres, peutêtre à tort. Les maisons du quai forment les lignes étagées, rouge-violet, bleu fané, vert fané, de pignons, de toitures et de lucarnes, de façades peintes par les hommes et repeintes par la brume, de portes où les gens de la pêche et de l’armement, de la gabelle, des remorqueurs et des dragues ont imprimé leurs mains. L’eau est au premier plan. Elle porte un lourd chaland, qu’un homme, avec une perche, fait tourner. Le bateau est bien assis, la courbe de sa charpente est présente à l’esprit, le chêne dont il est fait se reconnaît à ses veines, un peu de pourriture veloute la flottaison : bref, c’est un bateau bien vu. Mais il éclaire aussi l’image. Son avant, qui vient sur nous, barré d’une grande barre orange, illumine toute l’œuvre. Cette lumière répand la vie partout. Elle est une âme et une joie. On

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la sent voyageuse parmi ces choses endormies : la petite ville, les cordages, le vent, l’eau ellemême.

A cause d’elle, et de l’entrée de parc, et d’autres souvenirs encore, je me décidai à aller faire visite à M. Gaston Le Mains dans son atelier de Saint-Cloud. Il habite sur ces hauteurs d’où l’on aperçoit Paris sous l’aspect le plus inattendu, comme une cité blanche, montante, couronnée de coupoles, et au pied de laquelle s’étendent d’abord des prairies, puis une forêt en demi-cercle, bien étagée et bien drapante. G’ést de l’Orient pour ceux qui n’ont pas vu le soleil. Mais on ne peut demander plus de lumière à nos climats, ni de repos à une banlieue. L’atelier est dans un jardin. A peine étais-je entré que je demandai :

« Montrez-moi, je vous prie, le portrait de la belle porte abandonnée. L’avez-vous encore? »

Non, il était vendu. Mais j’ai vu passer, pendant une heure, dans le cadre qui les pressait tour à tour et les éclairait de ses quatre barres d’or, des aquarelles faites sur un papier épais, de très grand format, et qui sont, assurément, parmi les plus belles que j’aie jamais étudiées. Les parties d’ombre ou de pénombre ont des

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dessous très chargés. Elles ont été faites, non en une fois, du bout d'un pinceau mouillé, mais par bains successifs, par le dépôt des poussières colorées en suspension dans l’eau, et qui. forment des couches superposées^ De là, une richesse de coloris voisine de l’inépuisable nature ; un art extraordinaire de rendre le grain de la pierre et du bois ; un certain ton doré, habituel aux buissons dès que les feuilles sont nombreuses et que le soleil y passe ; de là aussi, malgré des couleurs plates et le papier plat, des plans en profondeur. Je crois que nos yeux sont sensibles au moindre relief, et qu’il y a de la sculpture dans l’aquarelle ainsi comprise. En tout cas, l’illusion est entière, et n’a aucun besoin de notre complicité. N’est-ce point rare? Ne sentons-nous pas, trop souvent, que l’œuvre d’un artiste, pour qu’elle ait sur nos cœurs un pouvoir d’émotion, a besoin d’être aidée?

Je n’ai pas eu à faire le moindre effort d’admiration, chez M. Le Mains ; je n’ai pas cherché, comme disent les guides, « à comprendre la pensée de l’artiste » : tout simplement, j’ai regardé des images, et la beauté, observée par un autre et traduite par lui, s’est imposée à

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moi. Je voudrais expliquer, par des exemples, ce qu’il y a de très personnel dans l’œuvre de ce peintre.

Voici Y Auberge rouge. Existe-t-elle encore, à Rennes, près du canal d’Ille-et-Vilaine? Je ne sais. Mais si elle est détruite, elle ne l’est point tout entière : nous avons dœlle un portrait où elle vit, telle qu’elle a été au plus beau moment de sa durée, c’est-à-dire, pour les monuments, à l’heure où la vieillesse est déjà venue, et la ruine pas encore. Elle constitue la partie renflée d’une rue qui tourne à gauche ; on la dirait taillée dans F écorce d’un potiron bien mûr; elle est en pleine lumière; elle règne, et les pavés mauves dont les rangs s’infléchissent et, forment autour d’elle un éventail ouvert, les trottoirs qui diminuent en s’éloignant, les silhouettes de quelques maisons, indiquées sur la droite, ne sont là que pour l’accompagner et la servir. Le long rez-dechaussée de l’auberge, — l’étage supérieur ne devait pas être intéressant, et l’artiste a coupé là son aquarelle, — est entièrement revêtu de bois, depuis les poutres en encorbellement, sculptées par de vieux charpentiers aux mains lourdes* jusqu’au sol de la rue. Cette boi-

sérié est percée d’une porte et de cinq ou six fenêtres irrégulières ; elle a deux lourds jambages qui encadrent la porte ; elle a des reliefs et des saillies inattendus ; et tout est du même vermillon, atténué par le temps et de belle ardeur encore. Tache magnifique, pleine d’histoire et de légende ! Je comprends qu’elle ait tenté un peintre. Mais combien peu d’artistes auraient réussi à donner de l’auberge rouge un portrait aussi sûr? Car je regarde, et il n’y a pas de doute : ce revêtement n’est pas en pierre ou en stuc, mais en bois dur et ancien, fendillé par l’âge, dix fois traité au mastic et repeint vingt fois, toujours du même ton, depuis que les paysans de Bretagne viennent là boire le cidre nouveau et manger des crêpes de blé noir. J’en reconnais, j’en touche, avec mes yeux, chaque moulure ; je sais que les arêtes sont usées, aux frontons des fenêtres, et que le vermillon est si épais qu’il luit, à la hauteur où les hommes, passant le long des murs, ont frappé de l’épaule l’inusable peinture.

Même beauté, même solidité de matière, même réalisme de poète qui choisit son modèle, mais qui le peint tout entier, dans les Deux Maisons de Morlaix, la verte et la rouge.

AQUARELLES

Elles sont en bois, elles aussi, et d’une époque voisine. Je les nomme parce qu’elles ont une place honorable dans l’œuvre de M. Le Mains; mais je ne les décris pas : je veux montrer que ce peintre, s’il est un remarquable portraitiste des façades de bois, n’est pas moins heureux dans le portrait de la pierre^ Choisirai-je Une cour à Vire? ou Y Ancienne église de Paimpol? ou cette vue du Fort Lalatte, éclatant sur ses roches foncées? Non, je prends Y Entrée de l’église de Morlaix , parce que cette grande aquarelle est une des plus simples, de lignes et de couleurs, qu’on puisse imaginer; parce qu’elle ne se prête à aucun à peu près. Nous avons devant nous, au premier plan, à droite, le chœur de la vieille église, qui est peinte en raccourci ; au deuxième plan, une porte taillée dans le mur, encadrée de quelques filets et d’un fronton de granit ; au troisième, deux maisons, perpendiculaires à la nef, maisons de chanoines ou de marguilliers, et que précèdent deux jardins minuscules, nus, écrasés par l’ombre. La première merveille ici, je l’ai déjà dit, c’est le granit ; ce sont les pierres de taille, inégales, bossuées, verdies de mousse dans les parties basses, violacées et vineuses vers la

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hauteur où l’eau qui pénètre tout le sol ne peut plus se pousser : c’est l’impression de relief, de solidité et d'humidité de ce monument breton. Je sais de quelle carrière a été tirée toute cette matière magnifique. On creusait déjà dans les falaises voilà plus de trois siècles. Les bateaux n’avaient qu’une baie à traverser pour apporter en rivière de Morlaix la pierre rose, couleur de tige de blé noir, des côtes de Perros et de Ploumanac’h. Et la seconde merveille, c’est le contraste entre l’église sombre et les toits, et même tout letage supérieur des deux maisons voisines, qui baignent dans une clarté légère, ardente et voilée, bretonne aussi.

Tandis que ces aquarelles, et d’autres, se succédaient sur le chevalet, et que je disais : « Laissez -la encore devant moi, elle est si bonne à voir! » je songeais que l’aquarelliste est un peintre délivré du blanc de céruse. Ce n’est pas rien ! Il n’en est pas réduit, pour faire un clair, à écraser un peu de pâte huileuse sur unetoile ou sur un panneau de bois ; il trouve la lumière blanche toute prête ; il est le peintre qui recouvre la lumière blanche avec d’autres couleurs ; elle collabore avec lui, elle est sa

AQUARELLES

grande associée, non seulement lorsqu’il la garde intacte, mais encore lorsqu’il la sacrifie, car alors elle transparaît, elle échauffe les ombres, elle vit dans l’épaisseur du papier, prête à se montrer, et se laissant toujours deviner. Art d’improvisation, bien souvent.

J’aime les belles surfaces éclatantes, juxtaposées, couvertes d’un seul coup de pinceau, sans repentir. Il a ses maîtres. Mais ceux-là me semblent les plus grands qui, d’abord, sont capables d’en faire autant, et qui savent, de plus, qu’aucune surface, aucune lumière, aucune ombre n’est simple, mais que tout est profond comme une mine.

J’ai été élevé dans l’intimité des histoires tapissées. La maison qui n’est plus la mienne et où je continue de vivre, si souvent, en souvenir, avait une salle à manger et un salon dont les murs étaient tendus de verdures d’Aubusson. La plupart des panneaux représentaient des paysages de nos provinces moyennes : des collines, des prés, des eaux rapides, des arbres en bouquets et, d’un côté ou de l’autre, des arbres en lignes, lisière de forêt, et il y avait des châteaux à tourelles dans le lointain, et toujours, au premier plan, des oiseaux multicolores et majestueux, à la

gloire desquels tout contribuait, leur plumage, leur taille, le lieu choisi où ils étaient posés, l’absence de personnages humains, la couleur effacée des fleurs et des herbes de leur voisinage. L’une des tapisseries semblait avoir été tissée en l’honneur du perroquet ; une autre, en l’honneur du héron ; une autre enfermait toute une compagnie de bêtes volantes entre ses bordures où l’on voyait tourner, dans l’ombre et la lumière, des rubans bruns semés de perles vives. On apercevait bien, çà et là, quelques cerfs ou chevreuils qui s’approchaient des eaux courantes ; un chien, la queue en arc, et je crois même un écureuil, qu’il fallait une grande attention pour découvrir entre les feuilles ; mais le rôle principal, dans l’intention de l’artiste, avait été réservé à l’oiseau. Nous aimions cette volière du salon, comme si elle avait enfermé de vrais oiseaux vivants, des arbres, des rivières et du ciel. Et c’est de là que m’est venue cette persuasion que la tapisserie est un art familier, qui fait entrer pour nous, dans l’intérieur de nos maisons, le spectacle de la vie, l’habitude de nos yeux ou de notre esprit. Elle est le conte et le roman de la muraille.

234 NOTES d’un amateur de couleurs

Il lui faut de 1 espace. Elle a le droit de couvrir toute la surface entre la plinthe et le plafond, de décorer l’intervalle entre les fenêtres et de les encadrer. Je crois meme tout à fait souhaitable que nous soyons de plain-pied avec elle. Elle nous enveloppe; elle n’est pas un tableau ; elle nous délivre du sentiment de l’étroite limite, nous prépare des chemins, nous admet parmi des personnages qui vivent au delà de nos murs. Une belle salle tapissée de verdures, et bien éclairée, ressemble au carrefour d’une forêt : il n’y a qu’à partir, et les lignes sont ouvertes. Aussi les personnages ne doivent-ils pas être d’une taille très différente de l’humaine.

Un peu plus petits que nature, voilà le mieux; car nous avons, parmi nos puissances d’imagination, le pouvoir d’éloigner ce qui est proche, et de faire des lointains avec des voisinages. Aisément, nous croyons voir par la fenêtre ce que nous pouvons toucher de la main.

Les grands artistes tapissiers, les peintres, qui travaillaient pour eux, créaient ainsi des images faites pour s’assembler, des panneaux formant une suite, beaux compagnons de rêve

à qui demeure enfermé. Ils savaient que beaucoup de couleurs passeraient, que le meilleur indigo venu des Antilles, la garance, même celle d’Avignon, la gaude, la pourpre vineuse extraite du murex, seraient plus ou moins mangés par le soleil ; que les ciels pâliraient ; que le- teint des bergères ne durerait pas toujours. Ils s’appliquaient donc à composer. Le génie ordonnateur de la France s’emparait de cet art très ancien, et amenait l’œuvre à l'unité parfaite, peu à peu ; il inclinait jusqu’aux gestes des arbres vers le centre du panneau ; il mettait de l’harmonie dans les batailles, du jour dans les cortèges, et de l’architecture en toute chose. La bordure-, comme une végétation splendide et contenue, enveloppait le monument. Ni Le Brun, qui fut un si grand dessinateur de tapisseries, ni ceux qui lui succédèrent, très différents les uns des autres, mais unis dans le respect du métier, n’eussent fait représenter, en tissu de laine et de soie, une figure mal venue, courte de style et d’esprit, simple tache de couleurs, qui peut flatter, de nos jours, le goût mal dégrossi d’un sous-secrétaire d’Etat.

Mais la belle ordonnance ne suffit pas :

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il faut la plénitude. Toutes les tapisseries ne seront pas tendues dans un châssis et ne réjouiront pas un vestibule ou un salon. Elles peuvent flotter, envelopper une colonne, cacher une porte, pendre à grands plis au bas d’une tribune. Elles ont été, elles seront encore l’un des plus précieux éléments de la décoration temporaire. Donc chaque morceau en sera riche ; elles auront peu de vides ; on multipliera les détails, et chaque pli de l’étoffe nous offrira sa joie. Différence notable entre l’art du peintre et celui du tapissier, qui sont de même lignée, mais souvent dissemblables, comme père et' fils.

Je songeais à cela en prenant l’autobus qui passe dans le quartier Groulebarbe et s’arrête aux Gobelins. Je n’allais pas voir les tapisseries commencées, auxquelles travaillent les artistes tapissiers, derrière les fils tendus et le gros rouleau de bois, ni les belles tentures exposées dans l’ancienne chapelle, ni les armoires du magasin aux laines, où sont étiquetées et classées les bobines de fil de laine d’après les quatorze mille quatre cents nuances que la chimie leur a données. Non, j’allais revoir le carton d’un grand panneau représen-

tant la Belle au bois dormant, une œuvre originale et d’un goût cependant si conforme à la tradition, qu’elle m’avait semblé de la meilleure manière française.

Je visitai d’abord les jardins, et ce fut une préparation à ma seconde entrevue. Ils sont, je crois, dans Paris, la dernière forêt vierge. On n’y va pas tout droit. Le chemin est plaisant, montueux, tortueux, d’âge ancien. En le suivant, c’est un monde qu’on traverse. Le portique seul est nouveau. Dès qu’on a passé la petite maison du concierge, une image apparaît, non pas somptueuse, grave et inédite, mais intime et faite en plusieurs temps, selon le besoin. On se trouve enveloppé de bâtiments peu élevés, qui furent bâtis ou achetés pour le travail, pour les chefs d’ateliers, pour les ouvriers tapissiers, à une époque où ceux qui vivent du même métier vivaient plus voisins et enchevêtrés qu’aujourd’hui. Logements, ateliers, magasins, toits qui ont des lucarnes et toits qui n’ont que des jours, étages inégaux qui se rejoignent comme ils peuvent, fenêtres d’un siècle et fenêtres d’un autre, tout ne faisait ensemble qu’une manufacture, « la Manufacture royale des meubles

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de la couronne ». Rien n’a été changé. Soixante-dix familles habitent encore les Gobelins. Chacune a son appartement et son jardin. On traverse la cour Le Brun, qui est à peu près plane, puis un couloir, puis la cour Colbert, qui est en pente, bordée d’un côté par le jardin directorial, d’où s’échappent, en liberté parmi les pavés, un paulownia et un acacia ; on tourne à gauche, pour passer sous un porche, puis à droite, et l’on arrive à une rue, la plus silencieuse de la grande ville, et qui s’appelle la ruelle des Gobelins. Pour l’avoir vue et parcourue, je vous assure qu’elle n’est point ruelle. Mais le diminutif lui fut donné, sans doute, pour exprimer qu’elle est exempte du passage des voitures. Et, de l’autre côté de la ruelle, s’ouvre le royaume des jardins. Une allée le divise. On est tout au bas de la vallée. La Bièvre, autrefois, coulait en deux ruisseaux, tout autour, et servait aux tanneries du quartier Croulebarbe, dont on voit fumer les cheminées. Elle a été canalisée, captée, mise en tube : on ne l’aperçoit plus. Mais le sol est demeuré frais ; la terre prend aux semelles : j’imagine que les voisins du quartier, dominant cette nappe verte allongée, semblable,

parmi les bâtisses en amphithéâtre, à l'arène d’un cirque ancien, regardent quelquefois le brouillard s’élever au-dessus des arbustes. Car j’ai dit forêt, mais il faut s’entendre. Elle n’est pas de haute futaie. Elle a plus de buissons, de haies, de chèvrefeuilles, de pruniers et de noisetiers que de grands arbres. Mais comme chaque jardin est jalousement clos d’une clôture feuillue, et que les vergers sont aussi nombreux au moins que les potagers, et que la culture ne semble pas intense, les branches qui veulent pousser n’en sont point empêchées. J’ai vu des merles comme aux abords d’une vigne ; j’ai vu deux femmes qui bêchaient, paisibles, un chapeau cloche sur la tête ; j’ai vu des tonnelles, et sur la table rustique un livre. Le lecteur inconnu travaillait, dans un des longs ateliers parquetés, là-haut, à traduire en laine l’œuvre d’un de nos peintres.

Et, les yeux encore pleins do ces images, j’ai remonté la pente, la ruelle, les cours, les escaliers, jusqu’à la grande salle, déserte et haute d’étage, bien lumineuse, où le carton de Jean Veber était exposé, en attendant que les artistes-tapissiers des Gobelins eussent établi,

sur quelque métier libre, la chaîne en laine blanche. J’avais vu la Belle au bois dormant dans l’atelier du peintre. Je voulais être bien sûr de ne pas céder à l’illusion de la nouveauté, ou à celle de l’amitié. Non, je ne cédais qu’à ma raison, et au plaisir qui juge avant elle. Il faut louer cette tapisserie avant qu’elle soit née. Quelle grande demeure embellira-t-elle? A qui racontera-t-elle ce conte de fées qui fit remuer des lèvres et battre des cœurs français depuis plus de cinq cents ans? La princesse est étendue, vêtue d’une robe où il y a de l’or, sur un grand lit à baldaquin que portent des marches blanches. Sur les marches, les filles d’honneur dorment comme leur maîtresse, l’une à gauche du lit, l’autre à droite, et elle est habillée de safran, l’autre au pied, et elle est habillée de mauve. Le lit n’occupe pas tout à fait le centre de la composition. Il est un peu à gauche, car la princesse n’est pas le seul personnage principal : il y a encore le Prince charmant, qui semble tomber du ciel en plein bois enchanté. Le Prince charmant touche à peine la terre du bout d’un pied, il lève les deux bras, le corps tendu en avant, dans un geste qui est celui des ailes à l’essor

et celui de l'émerveillement ; il a un vêtement changeant, un manteau comme les seigneurs du temps de Henri II, qui flotte derrière lui ; et, sans doute, il est encore à deux pas de la suivante à la robe mauve, mais il va d’un tel élan, qu’à l’instant même, on le devine, il sera tout près de la Belle, ploiera le genou devant elle, et rien qu’en l’admirant, l’éveillera, tandis que la Belle, ouvrant ses yeux très jeunes qu’elle a fermés cent ans plus tôt, dira : « Estce vous, mon prince? vous vous êtes bien fait attendre. » Pour peindre ainsi la scène, il faut l’avoir vue, c’est-à-dire créée bien des fois, avec un bel esprit de poète qui corrige ses rêves. Et ce n’est là que le milieu du tableau. A la tête du lit de la princesse endormie, des soldats dorment debout. A l’opposé, dans la partie droite, d’autres soldats dorment couchés. Ceux-ci doivent être les Suisses, dont Charles Perrault prétend qu’ils étaient reconnaissables à leur face vermeille et que « leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu’ils s’étaient endormis en buvant ». Ils dorment tout armés, casque en tête. Mais il a passé tant de printemps et d’étés que les ronces ont poussé et

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fleuri par-dessus les cuirasses * Le hallier est dru à travers lequel ils transparaissent, moins cependant que la haie de fleurs qui pousse au premier plan et qui borde ce royaume du soleil, anémones, jonquilles, marguerites et cent autres ; moins encore que les feuillages retombants qui forment le fond du paysage. Ils tombent du haut des murs qu’ils ont escaladés, feuillages des lierres, des vignes, des glycines, et toutes ces lianes ensemble, mêlant tous les verts et les bleus, s’étalent en touchant la terre, comme une grande queue de paon.

Dans un angle, parmi des architectures lointaines, on aperçoit, gros comme un rat, le cheval qui vient d’amener le fils du roi.

Par rharmonie^ par les puissances de coloris, par l’intelligence non seulement du sujet traité, mais des conditions particulières de l’art de la tapisserie, ce carton de Jean Yeber rappelle les plus belles pièces françaises. Quoi! dira-t-on, un caricaturiste devenu poète ! Non, pas devenu : resté. Il ouvre une série qui peut être abondante en merveilles. Puisse-t-elle être bientôt continuée ! J’appelle de tous mes vœux, pourvu qu’elles soient traitées avec un art pareil, les tapis-

TAPISSERIES DES COBELINS

sériés qui raconteront, à leur manière, le Petit Poucet, Barbe-Bleue , le Chat botté , Cendrillon, P e au- d' Ane. Aucune <( suite » n’aura été plus française que celle-là. Elle pourra tenir devant les plus fameuses, et pour les raisons mêmes qui les font aimer : devant Y Histoire de Vulcain , Y Histoire de Psyché, les Amours de Vertumne et de Pomone, ou, pour citer les Gobelins, les Triomphes des dieux, les Bésidences royales et cette Tenture des Indes, que j’ai aperçue dans le palais du gouverneur de Malte, et où l’on voit moins de plumes sur le corps des oiseaux que sur la tête des sauvages.

LES PASTELS ü’uN GRAND SAVANT

La plupart des hommes, parvenus à l’âge où les apprentissages ne sont jamais heureux, ont dit, se jugeant eux-mêmes : « J’aurais pu être ceci ou cela ; il n’a tenu qu’à moi de suivre une autre carrière que celle que j’ai suivie et d’y réussir. » En quoi ils mentent ou se trompent fort souvent. Louis Pasteur n’a pas dit : « J’aurais pu être un grand peintre » ; mais il aurait pu le dire, et les pastels qu’on a de lui prouvent qu’il eût dit vrai.

Ce sont des œuvres de jeunesse. Déjà son père, Joseph Pasteur, l’ancien sergent-major

LES PASTELS d’üN GRAND SAVANT 245

décoré par Napoléon dans la campagne de France, aimait à dessiner et à peindre. Mais, quand il vit son fils prendre des crayons et s’essayer à faire des portraits, il eut peur que ce qui était pour lui-même un passe-temps, ne fût une passion pour l’autre et ne devînt un état. Il n’encouragea pas ces débuts, ou il le fit mollement. L’artiste ne mourut pas, mais il cessa de dessiner et de peindre. Le premier portrait, signé « Pasteur », est daté de 1836, le dernier de 1842. On en connaît une vingtaine, je veux dire qu’il y a un homme qui est parvenu à en découvrir une vingtaine, et qui a voulu les faire connaître. Pour les suivre à la piste, pour en savoir l’origine et l’histoire, il fallait la piété filiale de l’historien de Pasteur. M. René Vallery-Radot, dans un grand album, dont cinquante exemplaires ont été distribués â des amis, et cinquante seulement mis en vente, a fait reproduire en couleurs un de ces portraits et les autres en noir. C’est une édition qu’il avait confiée à M. André Marty, et qui a été imprimée chez MM. Émile Paul frères. Elle est d’un goût parfait, et par conséquent d’une richesse secrète, jamais inutile et jamais offensante. La beauté du papier réjouit la main. Les

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caractères typographiques du titre et de la préface, les rares ornements, les planches tirées avec un soin sévère, sont une joie pour les yeux. Quant au mérite artistique de ces œuvres de Pasteur, aux promesses qu’elles semblaient faire, à leurs prédictions devenues vaines, voici ce que je pense.

Le premier portrait reproduit dans l’album fut fait, par Pasteur, à l’âge de treize ans. L’enfant essaya de peindre sa mère. « Il la représenta, dit M. R. Vallery-Radot, comme on la voyait quand elle s’en allait, les jours de marché, à travers le faubourg montant de Courcelles. Chaque mardi et chaque vendredi, la grande place d’Arbois, mise en éveil et en mouvement, reprend son vieil aspect espagnol pendant trois heures. Coiffée d’un bonnet, les épaules serrées dans un châle écossais, cette femme vive et proprette se dépêchait toujours. Attentive aux mille soins divers que réclamait sa maison, dont on admirait l’ordre et la tenue; voisine serviable, mère excellente, élevant de son mieux ses filles et son fils, elle s’associait aux sentiments profonds et enthousiastes de Joseph Pasteur. Le soir, quand tout bruit de travail avait cessé, on prenait un

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livre, on lisait, on causait, « on s’appartenait », selon l’expression forte et juste de ceux qui ont leur vie quotidienne confisquée. Le caractère de sa mère, fait de droiture et d’énergie, Louis Pasteur l’a exprimé dans ce portrait, qui frappe par la puissance d’observation et la sincérité d’exécution. Ce regard franc, vif et clair, reflète la volonté. Le portraitiste, qui avait treize ans, fut félicité, par le professeur de dessin du collège d’Arbois, Pointurier. »

Pointurier n’avait pas tort. Il dut relever quelques fautes de construction dans le visage ; il dut trouver et dire que cela manquait de relief. J’ai eu un vieux professeur de dessin, qui n’avait aucune sorte de talent, et qui se fût bien gardé de corriger nos médiocres copies, si ce n’est avec des mots ; il déclarait, avant même d’avoir vu, que cela manquait de relief. L’œuvre de ce jeune Louis Pasteur .était quand même surprenante. Il avait compris et rendu, mieux qu’un dessinateur plus habile, le caractère de la physionomie maternelle. La bouche avait été étudiée comme par un maître. La lèvre supérieure est fine, longue, serrée; l’inférieure est renflée en cerise etlégè-

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rement avançante en son milieu. C’est une bouche qui ne ressemble à aucune de celles qu’on fait copier aux élèves des classes de dessin. Elle dit la discrétion, le sérieux de la vie, la possibilité de sourire, la petite grogne facile quand les enfants ne vont pas droit. On peut, d’ailleurs, le remarquer dans tous les portraits de l’album : ce trait, si fortement modelé par la race et par l’esprit de chaque homme, a été particulièrement travaillé et fouillé par le peintre. Tous les visages sont différents, toutes les expressions, toutes les attitudes. Le génie de l’observation est déjà évident.

Ces personnages, portraiturés par le collégien d’Arbois, ce sont des voisins, des parents, des notables de la petite ville. J’imagine que M. Jean-Pierre Blondeau, conservateur des hypothèques, n’aurait pas consenti à poser, en 1839, — Pasteur avait alors seize ans, — si on ne lui avait pas montré les œuvres précés dentes de ce jeune homme, « qui promettait vraiment », si la femme du notaire ne lui avait dit : « Je vous certifie, monsieur le conservateur, qu’il ne vous manquera pas. Vous avez vu le portrait qu’il a fait de sa mère? Cette

LES PASTELS d’un GRAND SAVANT 249“

chère dame Pasteur ! Il n’avait pourtant que treize ans à l’époque. Elle est vivante. Peutêtre a-t-elle un peu plus de rides, un peu moins de teint. Les enfants voient leur mère plus belle qu’elle n’est. Il faut les excuser. Et M. Pasteur, avec son air de digne homme, l’avez-vous vu en portrait ? On dirait une conscience qui vous regarde. Et M. le capitaine Barbier? Bien qu’il soit en civil, personne ne doutera qu’il ne se soit battu, et qu’il ne veuille encore se battre pour le pays. Ses moustaches et son impériale sont terribles. Sa manière de porter la tête, comme s’il avait un hausse-çol, n’est-elle pas bien rendue? Et puisque vous me parliez tout à l’heure de notre vieil ami Gaidot, en voilà un dont ce jeune artiste a bien peint l’énorme tête chauve, le front ridé comme un labour et les yeux levés au ciel I On dirait qu’il va chanter au dessert. Monsieur le conservateur, croyez-moi, acceptez de poser. Vous seriez si bien en costume officiel !

— En costume, madame!

— Assurément. Mon mari, M. Benoist, m’a promis de faire faire son portrait dès qu’il en aurait le temps ; il a moins de loisirs que vous... »

Le conservateur des hypothèques,, receveur

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des douanes, persuadé par la femme du notaire Benoist, a fait faire son portrait. Il a endossé î’habit vert bouteille, à col droit brodé d’argent, que les hommes de l’hypothèque portaient encore, lorsqu’ils étaient bien faits, en 1839, et nous avons une œuvre de peintre : car, de cet uniforme, sort une tête sans barbe, mince au menton, s’élargissant jusqu’au crâne, qu’élargissent encore des cheveux blancs, légers, soufflés, ramenés de loin. Le masque est sévère, la maladie d’estomac certaine, l’oeil bleu peu chargé de confidences. Les sourcils, de l’espèce buissonneuse, sont séparés par deux rides profondes. On se demande qui les a creusées, à Arbois? dans un bureau? sous Louis-Philippe? N’accusez pas la pensée. Le souci du registre, l’inquiétude de l’inscription omise ou de là purge irrégulière, ont fait tout seuls les deux sillons.

J’aime aussi, dans ce musée trop vite achevé, le portrait de Claudine-Benoîte Parpandet, en religion sœur Constance. Quelle est cette bonne femme, au visage de vieil homme, et qui a un œil mort? A quel ordre appartenait-elle, vêtue de la sorte, la poitrine enveloppée dans une pèlerine de laine blanche, le cou orné

LES PASTELS d’üN GRAND SAVANT 231

d’une collerette plate à dents brodées, et le visage tout enruché dans un bonnet de tulle gaufré à double rang? La préface l’explique. C’était une sœur survivante d’un couvent d’avant la Révolution, disparu, dispersé, et comme la dernière perdrix d’une compagnie décimée par des chasseurs cruels. Elle avait été, dit M. Vallery-Radot, Clarisse au monastère de Poligny. « Le 4 septembre 1792, le couvent était à moitié détruit, les religieuses chassées. Plus tard, lorsque les reliques de la célèbre fondatrice de ce couvent, sainte Colette de Corbie, furent menacées d’être anéanties, sœur Constance, pour les sauver, s’exposa courageusement à tous les périls. En 182.2, le monastère des Claris ses, relevé de ses ruines? et fermé de lourds barreaux, reprit son aspect de forteresse de prière. Mais, trop âgée pour reprendre la vie conventuelle, sœur Constance menait une vie demi-religieuse, demi-laïque. A mesure qu’elle vieillissait, elle était de plus en plus entourée d’une vénération presque légendaire. Souvent elle venait à Arbois. Cette physionomie caractéristique, empreinte d’une rare énergie, ces yeux bleus qui avaient vu tant de choses et n’avaient eu peur de rien,

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ce costume particulier : large bonnet blanc tuyauté, camail de laine blanche, sur lequel se détachait une croix d’ébène et d’ivoire, tout intéressa Pasteur. Jamais il n’exécuta un pastel avec plus de soin, plus d’enthousiasme. 11 y mit certaines recherches de détails minutieux. N’était-ce pas, dans sa pensée, une sorte de portrait historique? Il écrivit, au bas, ces mots qui précèdent sa signature : « Sœur Constance Parpandet, âgée de quatre-vingtdeux ans. »

Le portrait de sœur Constance, comme celui du conservateur des hypothèques, est daté de 1839. A la fin de l’année, Pasteur quittait Arbois, et devenait élève au collège royal de Besançon. Là il fit encore quelques portraits de camarades, une lithographie représentant le proviseur Répécaud, et, ce qui est plus curieux, une fresque, d’après le Pèlerinage de Childe Harold de Byron. Cette fresque, il l’avait peinte sur le mur de la chambre qu’il occupait avec son ami Marcou, candidat comme lui à l’École polytechnique. Elle a été recouverte d’une couche de badigeon. Si nous demandions pourquoi, on répondrait sans doute qu’à cette époque lointaine on ne pouvait pas pré-

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voir que Louis Pasteur deviendrait un si grand homme. Et peut-être ne se douterait-on pas que ce n’est pas une raison.

L’entrée de Pasteur à l’École normale eut lieu en 1843. Et plus jamais il ne toucha un crayon. Mais il continua, — est-il besoin de le dire? — d’aimer la peinture. Ce savant, qui n’allait pas au théâtre, allait souvent au musée du Louvre et au musée du Luxembourg. Il ne manquait pas, au printemps, de visiter le Salon. C’était un terme, en ce temps-là, qu’on employait au singulier. Il découvrait des talents jeunes, il se réjouissait de pouvoir les aider, quelquefois, et de pressentir la gloire des autres. Ce cœur magnanime n’a jamais dû avoir de regret.

Ainsi nous avons beaucoup de peintres qui étaient nés pour entreprendre un honnête commerce, ou pour faire, dans l’administration, une carrière discrète; mais la proposition inverse, bien plus rarement puisqu’elle suppose le talent, peut aussi être vraie, et il y a, parmi les gens qui n’ont jamais fait un tableau, des hommes qui auraient pu devenir de bons peintres, et parfois de grands peintres. L’exemple de Pasteur est tout à fait probant.

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J’en connais quelques autres. J’en devine quelquefois. En parcourant des Expositions, aux jours et aux heures où elles ont peu de visiteurs, j’aperçois l’homme passionné qui se promène dans ce jardin, qui lit dans ce livre nouveau, qui découvre un ami parmi tant de médiocres figurants. Il est allé tout droit à ce tableau qu’il va aimer. Il l’a reconnu dès qu’il est entré dans la salle, et il a laissé tous les autres, avec certitude. Gomme nos sympathies, même pour les choses, sont promptes et mystérieuses! 11 ne s’est pas trompé : il s’approche, se penche, s’écarte, revient, cherche le point où les reflets sont le moins incommodes, et alors il sourit, longuement, gravement, comme celui qui entend fort bien une langue étrangère et qui est content de lui-même et de l’interlocuteur. D’ordinaire, il va seul. Quand par hasard il est accompagné, c’est rarement d’une femme. Il ne fait presque pas de réflexions, presque pas de gestes : on n’est pas là pour se faire admirer. Il ne prend pas de notes non plus : sa mémoire lui rappellera le tableau ; il le sait déjà par cœur, il peut le chanter, comme un air de musique. Cet homme est un modeste, le plus souvent un professeur, un homme à

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