ÉLÉGIE VILLAGEOISE
Dans les champs qui chez nous bordent le cimetière, Souvent on voit errer la pauvre Madelon :
Elle cueille des fleurs, pour orner une bière Qui dans le froid sépulcre entraîna sa raison.
Mais elle a conservé son grand œil noir qui brille Et de ses beaux cheveux le massif ondoyant :
Sa voix est toujours douce, et sa taille gentille Se balance dans l’air comme un saule pliant !
LES SOIRÉES CANADIENNES
Quand on l’entend chanter à travers la prairie, Tout chacun qui chemine arrête pour la voir Et, la suivant des yeux, on dit : — qu’elle est jolie Dans son esprit, hélas ! fera-t-il toujours soir ?
Lorsqu’elle était petite,
A 1 1 maison qu’habite Sa pauvre mère en pleurs, On eut dit que la fortune Avait à Madel la brune Promis toutes ses faveurs.
Et puis quand vint l’adolescence Succéder aux jours de l’enfance, Que ses parents étaient joyeux !
Autant que belle elle était bonne :
Oh ! que de fois à la Madone Nous l’avons vu faire des vœux !
Soudain, en son âme, . Une douce flamme Répand la langueur:
Gloire du village, Paul si beau si sage A touché son cœur
MADEL.
Bientôt brilla de l’hyménée L’heure si chère à des amants :
Heureux instants,
Sainte journée,
Témoins bénis des doux serments !
Chacun disait dans son langage, Du couple uni devant l’autel :
— De qualités quel assemblage !
C’est un contrat écrit au Ciel.
De leurs amours, succès étrange, Nul être ne se lit jaloux :
Il semblait que, dit par un ange, Pareil décret plaisait à tous.
Bien du monde était à l’église ;
Car ce fut jour de grand émoi,
Où le promis et la promise S’étaient venu donner leur foi.
Pour aller du marié trouver la maisonnette Il fallait passer l’eau :
Le suivant et Madel, Paul et la bachelette Occupaient un bateau.
On voyait de partout flotter sur la rivière Des canots pavoisés :
Chansons de batelier, refrains de batelière Fêtaient les épousés.
C’était trop de bonheur ! Dans sa course joyeuse,
Un bateau chavira.
De tous les villageois la troupe généreuse Vite au secours vola.
On s’empresse : un, deux, trois sont retirés de l’onde ; Mais l’autre a disparu.
Une âme des vivants vient de quitter le monde ;
Le bon Paul a vécu !
Dans le cristal de l’eau, dans le courant qui coule,
Madel fixa les yeux ....
Puis dit, en regardant étrangement la foule :
— Que mon Paul est heureux !
Vers un monde meilleur, de la chère innocente L’esprit s’est envolé,
Sans chagrins désormais, de son Paul elle chante Le bonheur révélé.
A quelques jours de là, le funèbre cortège Conduisait un cercueil :
Dans ses habits de noce aussi blancs que la neige,
Madel suivait le deuil.
Elle semait des fleurs sur le drap mortuaire Qui couvrait ses amours.
Mon Dieu ! Qu’elle était belle, en portant Paul en terre Dans ses chastes atours !
MADEL.
A peine d’ici bas, depuis, dans la chapelle, Ou dans le lieu de paix,
Chaque jour elle vient, dispose et renouvelle Les bouquets qu’elle a faits !
Dans les champs qui chez nous bordent le cimetière, Souvent on voit errer la pauvre Madelon :
Elle cueille des fleurs pour orner une bière Qui, dans le froid sépulcre, entraîna sa raison !