‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 1 sur 62 · ÉLÉGIE VILLAGEOISE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE VILLAGEOISE

Dans les champs qui chez nous bordent le cimetière, Souvent on voit errer la pauvre Madelon :

Elle cueille des fleurs, pour orner une bière Qui dans le froid sépulcre entraîna sa raison.

Mais elle a conservé son grand œil noir qui brille Et de ses beaux cheveux le massif ondoyant :

Sa voix est toujours douce, et sa taille gentille Se balance dans l’air comme un saule pliant !

LES SOIRÉES CANADIENNES

Quand on l’entend chanter à travers la prairie, Tout chacun qui chemine arrête pour la voir Et, la suivant des yeux, on dit : — qu’elle est jolie Dans son esprit, hélas ! fera-t-il toujours soir ?

Lorsqu’elle était petite,

A 1 1 maison qu’habite Sa pauvre mère en pleurs, On eut dit que la fortune Avait à Madel la brune Promis toutes ses faveurs.

Et puis quand vint l’adolescence Succéder aux jours de l’enfance, Que ses parents étaient joyeux !

Autant que belle elle était bonne :

Oh ! que de fois à la Madone Nous l’avons vu faire des vœux !

Soudain, en son âme, . Une douce flamme Répand la langueur:

Gloire du village, Paul si beau si sage A touché son cœur

MADEL.

Bientôt brilla de l’hyménée L’heure si chère à des amants :

Heureux instants,

Sainte journée,

Témoins bénis des doux serments !

Chacun disait dans son langage, Du couple uni devant l’autel :

— De qualités quel assemblage !

C’est un contrat écrit au Ciel.

De leurs amours, succès étrange, Nul être ne se lit jaloux :

Il semblait que, dit par un ange, Pareil décret plaisait à tous.

Bien du monde était à l’église ;

Car ce fut jour de grand émoi,

Où le promis et la promise S’étaient venu donner leur foi.

Pour aller du marié trouver la maisonnette Il fallait passer l’eau :

Le suivant et Madel, Paul et la bachelette Occupaient un bateau.

On voyait de partout flotter sur la rivière Des canots pavoisés :

Chansons de batelier, refrains de batelière Fêtaient les épousés.

C’était trop de bonheur ! Dans sa course joyeuse,

Un bateau chavira.

De tous les villageois la troupe généreuse Vite au secours vola.

On s’empresse : un, deux, trois sont retirés de l’onde ; Mais l’autre a disparu.

Une âme des vivants vient de quitter le monde ;

Le bon Paul a vécu !

Dans le cristal de l’eau, dans le courant qui coule,

Madel fixa les yeux ....

Puis dit, en regardant étrangement la foule :

— Que mon Paul est heureux !

Vers un monde meilleur, de la chère innocente L’esprit s’est envolé,

Sans chagrins désormais, de son Paul elle chante Le bonheur révélé.

A quelques jours de là, le funèbre cortège Conduisait un cercueil :

Dans ses habits de noce aussi blancs que la neige,

Madel suivait le deuil.

Elle semait des fleurs sur le drap mortuaire Qui couvrait ses amours.

Mon Dieu ! Qu’elle était belle, en portant Paul en terre Dans ses chastes atours !

MADEL.

A peine d’ici bas, depuis, dans la chapelle, Ou dans le lieu de paix,

Chaque jour elle vient, dispose et renouvelle Les bouquets qu’elle a faits !

Dans les champs qui chez nous bordent le cimetière, Souvent on voit errer la pauvre Madelon :

Elle cueille des fleurs pour orner une bière Qui, dans le froid sépulcre, entraîna sa raison !

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