‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 2 sur 62 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Mon clier ami,

Je me rappelle bien que vous aviez su m’intéresser à l’entreprise des Soirées Canadiennes ; votre projet au simple énoncé provoquait des sympathies, et les noms qui l’entouraient de leur réputation communiquaient la confiance : mais je ne sais plus quels moyens vous avez pris pour me lier à cette publication, comme contributeur. Seulement je suis persuadé que ces moyens devaient-étre honnêtes .... et comme vous m’avez toujours témoigné une bienveillance dont je suis flatté, je ne puis pas vous faire de reproches ; en me rappelant les rapports agréables que nous avons eus ensemble par le passé, j’accepte plus volontiers des

(*) Le travail est adressé à l'un des collaborateurs des “ Soirées Canadiennes ."

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engagements qui doivent en créer de nouveaux entre nous.

Cependant, aujourd'hui qu’il faut songer à remplir ces engagements, et que, après deux ans écoulés, je me retrouve comme le Napoléon de Lamartine, “ seul avec ma pensée,” je sens que la situation où nous sommes, lecteurs, vous et moi, est vraiment bien critique. Ne pas écrire.... Mais j’ai consenti à le faire, et vous avez garanti à vos abonnés l’accomplissement de cette promesse. Et les abonnés !... .y a-t-il des êtres plus exigeant, plus impitoyables, quand

ils payent leur souscription ! Le plus convenable

et le plus sûr est donc de s’exécuter : Si les lecteurs se trouvent volés, ils auront peut-être raison, mais nos consciences, seront au moins pures de ce crime.

Au reste, lira qui voudra ou qui pourra ; et puis, quelquefois un livre est un ami de votre repos. ... Il est vrai que ces amis sont devenus si nombreux que j'ose à peine espérer d’être pris comme spécifique dans les insomnies chroniques. Je puis pourtant citer un fait qui inspirera une grande confiance à vos lecteurs dans la vertu toute spéciale de mes écrits.

Je lisais un jour quelques pages que je destinais au public à une personne de goût, dont j’estime particulièrement le jugement en littérature. Imaginez ma satisfaction quand, au milieu de ma lecture, je m’apperçus que mon bienveillant auditoire avait pris un de ces mouvements d’oscillations variées que retien-

SOUVENIRS DE VOYAGE

nent quelques fois les navires en panne, sous l’influence de quelque brise vague égarée dans le calme de l’océan. Comme je ne tenais pas à découvrir après coup les lois de la gravitation , je toussai quelque peu, pour remettre mon juge dans celles de V équilibre. Quant au jugement que j’attendais sur mon écrit, je crus que celui que j’avais obtenu, si naturellement et avec si peu d’effort, était le plus sincère et le plus vrai ; et je ne me rendis pas importun pour en avoir un autre.

Voilà donc un certificat que je pourrais faire signer si vous V exigez ; voici maintenant les genres de remèdes que je puis mettre à la disposition des abonnés des Soirées ; je les leur livre humblement ; et si je ne leur promet pas guérison complète, je désire de tout mon cœur leur procurer au moins du soulagement.

Je vous apporterai donc de temps en temps, à des époques non précises, quelques pages prises çà et là, dans ma bibliothèque intime, surtout à l’endroit de mes souvenirs. Je les choisirai sans trop d’ordre, comme ma main les trouvera, ou telles qu’elles se présenteront avec la date qui les fixent dans ma mémoire. Avant tout, qu’il soit convenu que je ne yeux pas faire un livre.

J’ai perdu dans un incendie la trace écrite ou

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crayonnée de tout un passé qui m’avait offert en s’écoulant bien des formes variées, bien des images brillantes, bien des impressions délicieuses, le tout embaumé dans ce parfum de jeunesse qui en embellit et en consacre le souvenir. Je vois cette trace s’effacer peu à peu sous les nouvelles impressions de la vie : j’essaierai donc d’en retrouver quelques vestiges plus fortement imprimés. Je chercherai autour de ces jalons fixés sur la route franchie et que l’on ne peut plus perdre de vue, quelques-uns de ces petits sentiers isolés et fleuris où se sont plu mes sens et mes imaginations, quelques-unes de ces plaines immenses qui ont dévoilé à mes regards tant d’horizons infinis et tant d’aspects divers, enfin quelques-unes de ces solitudes fertiles où j’ai trouvé, dans les choses les plus petites et les plus simples, la révélation de beaucoup de grandes vérités ; et où j’ai souvent conçu l’idée de la beauté et de la sagesse, sans pourtant en montrer davantage dans mes œuvres et dans mes discours.

Malgré tout, je doute que tout cela puisse intéresser des lecteurs même bienveillants, surtout s’ils ont beaucoup lu ; mais tant qu’à' leur donner de l’ennui (puisque j’y suis condamné), je ne vois pas pourquoi je me ferais une tâche d’Hercule, quand je puis probablement obtenir le même résultat par des moyens plus faciles. Or il est doux de se souvenir :

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le livre du passé a coûté peu de travail, et il est commode à feuilleter puisqu’il est toujours sous notre main : j’éprouverai donc du plaisir et plus d’aise à retourner ces feuillets qui se sont fermés sur chacun de nos jours écoulés. Les uns m’attireront par un tableau de mœurs, les autres par une de ces grandes toiles de maître que j’ai pu contempler ; quelques-uns par des monuments célèbres, par des ruines, par un site pittoresque, par l’aspect d’une ville charmante ; d’autres m’apporteront les traits d’une figure célèbre, ou les silhouettes plus humbles mais non moins chères de figures intimes.

Aujourd’hui je vous raconterai le simple récit de mon départ de Rome.

Après avoir fait une étude rapide de la campagne qui environne cette grande ville, je vous ferai faire une excursion à travers une partie des états de l'Eglise. Toute cette narration anecdotique et descriptive peut s’intituler :

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