‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 12 sur 62 · DEUX LETTRES ECRITES DAXS LES TENTES DE CHATEAUGUAY · texte numérisé non relu

DEUX LETTRES ECRITES DAXS LES TENTES DE CHATEAUGUAY

“ Chateauguay, 21 Octobre 1813.

“ Cher frère,

“Il y a longtemps que je me proposais de t’écrire, mais, ayant remis de jour en jour, les mouvements ont commencés ce qui a été cause que je n’ai pu le faire. En outre, nous avons été si peu de temps dans les différents endroits où on nous a envoyés que je n’aurais pu t’enseigner où m’adresser tes lettres, si tu avais eu envie de me donner quelques nouvelles. Tu vas voir comme nous avons été trimbalés cet été.

“ De la Ilalfway Ilouse , où nous étions dans mai dernier, on nous a envoyés à Chambly ; de Cliambly nous avons été à Platsbourg, environ quinze lieues au-delà des lignes sur le lac Cliamplain ; de là nous sommes revenus à Cliambly où nous avons joint le régiment: là quatre de nos compagnies nous ont laissés pour le Haut-Canada où elles sont à présent. De Cliambly nous avons été à Laprairie, de là à St. Philippe ; de St. Philippe notre compagnie a été envoyée à Douglass seulement , près des lignes, où nous ont joint deux compagnies des Murons; nous avons été là trois jours et sommes revenus à St. Philippe ; le lendemain de notre arrivée, nous avons reçu ordre d’aller à St. Pierre joindre un Bataillon de flanc, formé de deux compagnies de flanc du 13e Régiment, de deux du nôtre et de celles des Murons, le tout commandé par le Lient. Col. Williams du 13ème Régi.; là nous

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avons etc une journée et avons reçu ordre d’aller à Cliateauguay. Après avoir été là trois jours, le Bataillon est retourné à Lacadie et notre compagnie y a été laissée, en société des Voltigeurs avec lesquels et environ cent sauvages nous avons été envoyés pour reconnaître l’ennemi au-delà des lignes, à un endroit nommé Four Corners , où les Américains ont un camp de cinq mille hommes de troupes réglées et vingt quatre pièces des canon de différents calibres. Nos sauvages ont tué un Lieutenant, quatre soldats et ont fait reculer, plus je crois par leurs cris qu’autre chose,, cinq à six cents hommes qui composaient la garde avancée des ennemis dont le camp pouvait être à environ un mille. De là nous sommes revenus à Cliateauguay où nous sommes depuis quinze jours. Tu vois par là que notre compagnie n’a pas été longtemps dans le même endroit. Ces différents mouvements et, si tu veux, un peu de négligence m’ont empêché d’écrire.

“ Voyer est à l'Isle aux Noix avec son Bataillon, depuis près de deux mois, et il y en a près de trois que je n’ai pas vu Luce (*). Au commencement de l’alarme elle a retraité sur Montréal; mais j’ai entendu dire hier qu’elle était à l’Isle- aux-Noix Je ne crois pas pouvoir la voir avant que nous entrions en quartiers d’hyver, aucun officier ne peut obtenir permission de quitter son poste un seul jour, pour quelque raison que ce soit.

“ Le Capitaine Ferguson me prie de le rappeler à ta mémoire et, en même temps, te prie de vouloir bien

(*) Madame Voyer, femme du Lieutenant Colonel Voyer et sœur de M. Pinguet : Madame Voyer avait suivi son mari à l’armée.

avoir soin de son fusil à deux coups et de son manche de ligne. Voudrais-tu bien m’écrire si tu as en ta possession un matelas et quatre chaises vertes qui m’appartiennent, et aussi si la dame du Docteur ïïorne, lorsqu’elle a laisse Québec ce printemps pour aller joindre son époux à l’armée dans le Haut-Canada, n’a pas fait remettre à toi ou à François quelques articles de mon ménage, dont ils se servaient l’hyver dernier.

“ Aie la bonté de me rappeler au souvenir de la famille, mes respects à mon père, amitiés à François, à mes cousins, à M. Wilson et à sa famille. Si tu m’écris, adresse moi tes lettres comme cy-bas, par ce moyen elles se rendront au régiment, d’où on me les fera parvenir. Adieu.

“ Ton affectionne Frère,

“ M. Louis Linguet, “ Cns. Pinguet. ”

Québec. ”

“ Chateauguay 21 Novembre 1813.

“ Cher frère,

“ La lettre que tu recevras en même temps que celle-ci est un espèce de journal de ce que nous avons fait depuis ce printemps. Celle-ci est le récit de ce qui nous est arrivé depuis.

“ Le soir que je finissais d’écrire la lettre dont je parle plus haut, un sergent des Voltigeurs vint nous faire sortir du lit, où nous venions de nous jetter, disant que l’alarme sonnait. Nous paradâmes immédiatement et reçûmes ordre d’avancer à la Fourche, à environ trois lieues plus haut, toujours sur

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la rivière Chateanguay. 11 était presque jour lorsque nous y arrivâmes ; là nous nous reposâmes environ deux heures et reçûmes ordre d’avancer deux lieues plus haut. Comme nous arrivions, des sauvages, quiavaient été envoyés en avant, vinrent annoncer que l’ennemi venait et était à environ deux milles .de nous, alors nous avançâmes environ un mille plus haut, et là, le Colonel de Salaberry qui commandait choisit une position forte et nous fit étendre, de chaque côté du chemin dans le bois : nous formâmes trois lignes.

“ Mais voyant que l’ennemi n’avançait pas nous commençâmes à nous fortifier avec des arbres et à former des espèces de retranchements: c’est • derrière ces retranchements que nous avons passé trois jours et trois nuits à guetter l’ennemi. A environ une demilieue plus haut que nous, il y avait une pointe de bois qui avançait jusqu’à la rivière ; le chemin seul la traversait, là le Colonel de Salaberry fit faire un abattis que nos piquets ont gardé depuis et où la bataille a eu lieu.

“ C’était le Dimanche que l’abattis fut commencé et le mardi, comme les bûcheurs finissaient quelque chose qui manquait, un parti de dix hommes de notre compagnie et de vingt des Voltigeurs qui étaient en avant pour protéger les travaillants, apperçurent l’avant garde de l’ennemi qui s’avançait. Les nôtres tirèrent quelques coups de fusil sur l’ennemi, ce qui donna l’alarme. ISTotre Compagnie fut aussitôt envoyée à l’abattis avec ordre de commencer et de soutenir l’action, ce qui fut fait (comme tu as sçu) avec succès.

“ Nous avions à combattre contre deux mille hommes de pies et deux cents hommes de cavalerie (*), nous ne perdions pas de temps : nos soldats ont tiré entre trente cinq à quarante cartouches, et en si bonne direction que les prisonniers que nous finies le lendemain disaient que nos balles passaient toutes à l’égalité soit de la tête soit de la poitrine. Notre Compagnie seule s’est battue là environ trois quarts d’heure, avant que de recevoir du renfort. La perte de l’ennemi a été d’environ cinq cents, tant tués que blessés et manquants. Nous en avons enterre environ un cent. Notre perte n’a été que de trois hommes faits prisonniers et quatre blessés, dont trois seront bientôt prêts à faire le service.

“ Après la bataille, on nous a ramenés dans nos retranchements, où nous avons passé huit jours à la pluie, au frôid, sans feu et sans couverture ; de là nous sommes descendus aux maisons où nous étions presqu’ aussi mal que dans le bois, nous y avons été huit jours et avons reçu ordre de remonter. Cette seconde fois nous avons tellement souffert du froid et du mauvais temps que plusieurs de nos hommes tomba’ent malades tons les jours. Pour moi j’ai été obligé de redescendre aux maisons avec de douleurs dans tous les os ; mais j’espère que, si la campagne n’est pas finie, dans huit jours je serai capable de remonter. Le Colonel de Salaberry a été bien malade, mon vieux Capitaine est malade à la Prairie depuis trois semaines,

(*) Le jeune officier ne parle ici que du nombre d'ennemis engagés à l’endroit où lui même combattit.

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et plusieurs officiers des Voltigeurs sont aussi malades. Je crois à présent qu’un homme est capable d’endurer sans crever plus de misère qu’un bon chien. Il y a bien des petites choses qui pourraient se dire mieux que de s’écrire ; mais tu verras par ceci cependant que les Canadiens savent se battre ; car sur 72 de notre Compagnie qui étaient dans rengagement il y avait plus de 50 canadiens, et qui n’ont pas été les moins fermes.

“ Tu as vu, par l’ordre général concernant la bataille qui s’est donné sur le Fleuve St. Laurent (*), que ce pauvre de Lorimier a été tué, et je crois qu’ Armstrong, un de nos enseignes et fils du chirurgien des vétérans, est aussi mort de ses blessures.

“ En de Lorimier le régiment perd un bon officier, et plusieurs officiers un bon ami. Ils se sont battus, en plaine, huit cents contre quatre miWe et nous, dans le bois, trois cents contre cinq mille; notre bataille a durée depuis dix heures et demie du matin jusqu’à deux heures et demie de l’après-midi. Je t’assure qu’on est si occupé dans ces occasions là que le temps passe vite. Mes respects à mon père, amitiés à François, âmes cousins, à M. Wilson et à sa famille. Au plaisir de nous revoir tous encore une fois, si je puis, cet hiver. Adieu.

“ Ton frère,

“ ClIS. P INGUET. ”

(*) La bataille de Crysler’s farra.

LE

BRAILLARD DE LA MONTAGNE

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