LEGENDE
Non loin de ces plateaux où fut Stadacona,
La ville des ouigouams du roi Donnacona,
Où le pieux Cartier arbora le symbole De la foi des chrétiens, et ceignit l’auréole Que la postérité voit briller à son front,
Se dessine, au couchant, dans l’espace profond,
S’assied avec ampleur, sur sa solide base,
Un mont que vient l’aurore aux rayons de topaze Dorer dès le matin, qu’on voudrait tous les soirs Contempler, quand dans l’ombre entrent ses sapins noirs.
LES SOIRÉES CANADIENNES
Des remparts élevés de cette citadelle Que devinait Champlain, qui vit couler pour elle Le trop généreux sang des Montcalm et Gozon,
On voit donc se dresser et borner l’horizon Ce sommet arrondi, ces épaisses feuillées,
Ces massifs qui souvent, dans les longues veillées, Fournirent aux conteurs de merveilleux récits, Comme endroits de tout temps hantés par les esprits.
Les démons familiers qu’adorait le sauvage Y faisaient leur demeure, aux lunes d’un autre âge Plus t ard, quand, par la croix, ils se virent chassés, Les sentiers de ces bois par eux furent laissés Aux âmes des défunts qui, faisant pénitence,
Dans les brises des nuits exhalent leur souffrance 1
Distincte au premier plan des Monts laurentiens, Immenses et beaux parcs des chasseurs canadiens, Renommée entre cent, la Montagne à Bonhomme (Du nom de son seigneur c’est ainsi qu’on la nomme) S’élève avec orgueil, se détache en jalon,
Et fièrement domine un jmisible vallon.
Sa cime s’arrondit ; mais des rochers énormes A ses flancs inégaux laissent poindre leurs formes :
LE BRAILLARD DE LA MONTAGNE
On marche sur son sol au milieu des débris Que le temps a soustraits à ses côtés meurtris.
Les grands arbres debout font de sombres arcades,
Et les arbres tombés forment des barricades Que couvrent de leurs lacs les végétaux grimpants, Comme pièges tendus sous les pas des passants.
Dans ses sillons ouverts, ses fissures profondes,
Sont inscrits à grands traits les soubresauts des mondes. Ses grottes, ses sapins et ses rochers poudreux,
Ses bouleaux argentés et ses pins orgueilleux,
Tout, dans Y ombrage épais de sa foret obscure,
Porte en soi le cachet d’une étrange nature.
C’est là que, chaque soir, sortant de leurs réduits, Ensemble se rendaient, dans le sombre des nuits,
Ces fantasques follets dont portaient les livrées Les premiers habitants de ces belles contrées ;
Gobelins des grands bois, mahoumets des jongleurs, Lutins ivres de sang et totams des chasseurs,
Poursuivant devant eux des ombres ennemies,
Pour leurs cruels plaisirs en troupes réunies :
Ils ébranlaient les airs de leurs rires stridents Auxquels s’associait, par ses cris discordants,
Le lugubre hibou, dilettant de cabale,
Amateur de carnage et drorgie infernale !
Pour servir d’éclairage en ces bals odieux,
Des quartiers de forêt s’illuminaient de feux,
Allumés aux tisons de l’enfer des peaux rouges, Qu’eux-mêmes, les démons, apportaient de leurs bouges.
Au rauque et morne son des chichikois sacrés, Apportant les onguents dont leurs sacs sont bourrés, Les Autmoins adossaient, dans sa forme mystique,
Aux parois des rochers la loge fatidique.
Sous cet abri formé de branches et de peaux,
Aux blafardes lueurs de leurs fumeux flambeaux,
Posés sur leurs genoux et courbant leur échine,
Ils composaient ainsi leur triste médecine.
Des capsules de musc, des graisses de pécans Des produits résineux pris aux bourgeons naissants, Ensemble assimilés dans la noire chaudière, Constituaient le don, l’acceptable matière Que l’Autmoin désormais devait porter au cou,
Pour capter les faveurs de son gris Manitou.
Plus tard vint le temps que, mus par la Providence,
Les enfants de Saint Louis envoyèrent de France Des guerriers, des colons et de saints religieux
Arracher cette terre au sceptre des faux dieux.
Sur le Roc de Québec, Champlain planta sa tente. Après bien des travaux et de longs jours d’attente,
Sur les coteaux voisins, d’un peuple de colons On vit briller enfin les joyeuses maisons :
Pendant que dans les bois de saints missionnaires,
Au mépris des dangers, armés de leurs bréviaires,
LE BRAILLARD DE LA MONTAGNE
Soumettaient à l’Eglise, à la loi du Dieu Fort Le sauvage endormi dans l’ombre de la mort.
Ici les habitants , aux coups de la cognée,
A la culture ouvraient la foret étonnée,
Et là leurs compagnons, prêtres et découvreurs, Etendaient chaque jour le champ de leurs labeurs.
Un saint usage était, pour nos pieux ancêtres, Quand d’une part du sol ils devenaient les maîtres, D’arborer tout d’abord, avec dévotion,
Le signe vénéré de la rédemption :
Il en advint ainsi pour le fief de Bellaire Lorsque le Sieur Bonhomme en devint feudataire : Sur la montagne on vit s’élever une croix !
Depuis ce moment là, les démons d’autrefois, Mahoumets, manitous et leurs pauvres esclaves,
Les autmoins, les jongleurs n’eurent plus de conclaves Dans ce lieu si longtemps par eux seuls possédé.
A des chrétiens alors le fief fut concédé.
C’était cent ans après. Au pied de la montagne, Un chemin de chantier, venant de la campagne, Circulait en montant au sein des bois épais :
Les habitants voisins dont les lots étaient faits,
S’y trouvaient possesseurs d’un second héritage,
D’où les bois de charpente et le bois de chauffage,
LES SOIREES CANADIENNES
Taillés aux larges troncs de l’érable et du pin, Des rouges merisiers, du hêtre et du sapin, Dès l’automne abattus, étaient tirés sans peine Quand la neige durcie allait bien à la traîne.
Deux bûcherons, un soir, revenant sur le tard, Cheminaient, sans mot dire, à l’ombre du rempart Que forme en cet endroit un amas de rocailles,
Lorsque des sons plaintifs, échappés des broussailles,
Les glacent d’épouvante et suspendent leurs pas !
Après s’être remis du premier embarras,
— “ C’est peut-être, dit l’un, quelqu’un qui nous appelle : “Je vais de mon briquet tirer une étincelle,
“ Eu même temps que toi prendras à ce bouleau “ L’écorce nécessaire à nous faire un flambeau. ”
Mais à peine avait-on concerté ce manège,
Qu’une voix, dans les airs, s’écrie :
— Où, la mettrai-je ?
Et puis dans la montagne on entend des sanglots. Capables de toucher les cœurs les moins dévots !
Les braves bûcherons, crainte de sortilège,
Se signent en marchant ! . . . .
O ii donc , O ii la mettrai-je ?
Criait toujours la voix qu’accompagnaient des pleurs.
Et depuis, pour longtemps, les poignantes douleurs De la pauvre âme en peine, ah ! car c’en était une ! Troublèrent les passants de leur plainte importune,
Sans que des bonnes gens les vœux, les chapelets Apportassent de trêve à ses cuisants regrets.
LE BRAILLARD DE LA MONTAGNE
Un colon, qui menait une vie des plus saintes Et qui, plus d’une fois, avait ouï ces plaintes,
Se dit un jour à soi :
, — “ Sans doute que ce mort
“ A besoin d’un vivant pour réparer un tort :
“ Il faut donc essayer, à ces mots qu’il prononce u De trouver justement la précise réponse. ”
Cela dit, le digne homme alla, le meme soir, Accomplir ce bien rude et pénible devoir :
Pendant qu’à la maison la famille en prières,
Pour son chef, de Marie implorait les lumières.
L 'habitant charitable avait beaucoup songé A la réponse à faire au nouveau protégé Que lui donnait le Ciel : il y songeait encore,
Dans le chemin couvert, quand de la voix sonore Le mot
— Où la mettrai-je ?
ébranlant le rocher,
A son abstraction vint soudain l’arracher !
— “ Mon Dieu ! je n’en sais rien ! ”
Répoud-t-il dans son trouble.
La voix se tait alors ; cependant que redouble Du pauvre malheureux le pleurer déchirant.
LES SOIRÉES CANADIENNES
Le colon, bien marri, regagne en soupirant Sa paisible demeure et raconte à sa femme,
A ses enfants, à tous, comment de la pauvre âme Le sort n’est point changé, sans que cet insuccès L’arrête néanmoins dans ses pieux projets.
Voilà que de nouveau la nuit étend ses voiles :
A peine au firmament quelques rares étoiles Projètent sur le sol leur douteuse clarté :
La lune cache encor son croissant argenté :
Le colon vers le bois se dirige en silence,
Agité tour à tour d’espoir et de doutance.
Puis il se dit ceci :
— “ L’étrange question,
“ Que l’âme propose, est, dans mon opinion,
“ Un indice certain que toute sa tristesse,
“ Vient de vol ou du moins d’un manque à sa promesse. “ A lui répondre donc il faut s’évertuer “ Comme on répond à qui songe à restituer. ”
Fort de ce syllogisme aussi bon que bien d’autres, Notre homme va toujours et dit ses patenôtres.
Le ciel, à sa demande accordant son appui,
De ses vagues terreurs vient adoucir l’ennui :
Il marche lestement, tant la prière allège,
Quand tout à coup les cris :
Ou donc , oïl la mettrai-je ?
Ebranlent la forêt et ses nerfs encor plus ;
Mais recueillant bientôt ses sens un peu confus,
— “ Remets-là chez son maître, ”
Il dit avec courage !
LE BRAILLARD DE LA MONTAGNE
Cependant ce conseil, ce tour d’avis si sage Se perdit, à l’instar des mots du premier soir ;
Mais sans causer à l’âme un pareil désespoir.
C’était comme un début d’expiation sainte
Qui des plus grands remords sait adoucir la plainte.
Perrin, c’était le nom qu’avait le métayer, Moins peiné que la veille, arrive à son foyer :
Il y trouve assemblés et voisins et voisines,
Des jeunes gens narquois, des fillettes badines ; Mais qui tous, ce soir là, prêtaient, d’occasion,
Au récit de Perrin très grande attention.
Quand le conteur eut dit, un vieux, dont le langage Prenait beaucoup de poids du fait de son grand âge, Ouvrit l’avis suivant :
— “ Je pense avec Perrin “ Que le mal de ce mort est le fruit d’un larcin “ Qu’il lui faut réparer ; or vous savez sans doute “ Qu’un mort ne trouve pas autre mort qui l’écoute ! “ Puisqu’il s’agit ici des affaires du temps,
“ Dans un semblable cas, avecque des vivants, u II faut qu’il se rencontre et règle sa créance. w Et je vous dirai bien ; pour moi, j’ai souvenance “ D’un certain grand procès, maintenant oublié ;
“ Mais, pour lequel, je crois que quelqu’un est lié ! . . “ Ecoute-moi, Perrin, et, sans que plus j’en dise,
“ Quand tu retourneras, répond :
— O à tu V as prise !
LES SOIRÉES CANADIENNES
Au discours du vieillard tous parurent émus : Du succès désormais Perrin ne douta plus.
Aussi le lendemain ce fut presqu’à la course Qu’à la cliûte du jour, certain de la ressource Du bon vieux père Ambroise, il se mit en chemin.
A peine s’il était entré dans le ravin,
Que la voix de crier :
Où donc, o à la mettrai -je ?
Mais loin qu’en ce moment cette plainte l’assiège Comme les autres jours, il en aime le ton ;
Cette phrase pour lui n’a plus le meme son,
Avecque grand bonheur il en oit la devise,
Et d’un timbre assuré, répond :
— Où tu Vas prise
On entend à ces mots un long soupirement, Comme d’une poitrine ayant soulagement Du poids dur et pesant d’un fardeau qui l’accable, Que viendrait enlever une main secourable.
La nature sembla prendre part au plaisir Que l’excellent Perrin se délectait sentir.
La lune dans le ciel reluisait tout joyeuse,
Chaque étoile, eut-on-dit, brillait plus radieuse : Pour la première fois, d’un chant mélodieux Le rossignol emplit les buissons de ces lieux.
LE BRAILLARD DE LA MONTAGNE
VT
Mais jusque là Perrin n’avait vu qu’une chose, C’est que l’ère des pleurs pour cette âme était close : Voici comme il apprit d’où venaient ses tourments. Le matin qui suivit, en visitant ses champs,
Notre homme est tout surpris de trouver la clôture, Qui longeait cLdevant le fossé de bordure,
Mise au champ contigu dans un état parfait, Empiétant de vingt pieds, comme bien l’indiquait Le fossé resté seul ....
— “ Cela, sans aucun doute,
“ Tient du surnaturel ! ”
dit-il, prenant la route
Qui, chez le père Ambroise, allait directement.
Il voulait du bon vieux savoir le dénoûment,
D’ une histoire pour lui si pleine de mystère.
— “ Va, lui dit le vieillard, appelle sur ta terre “ Tous ceux dont les maisons donnent sur le chemin, “ Sans oublier surtout Jean Goulet ton voisin. ”
Les colons réunis tout d’abord observèrent Dans la ligne une borne , autour ils se groupèrent, S’interrogeant des yeux, hâtant par le désir,
Les pas lents du vieillard que l’on voyait venir.
Il prend enfin sa place, alors à l’assemblage :
— “ Mes bons amis, dit-il, un procès en bornage,
“ Concernant ces deux biens , fit autrefois grand bruit ;* u Or, de tous ces procès, on sait ce qui s’ensuit ! . . . .
“ Mais, avant cl’en plus dire, il est bon que l’on sache “ Que le sang des Perrins est demeuré sans tache :
“ Quand au sang des Goulets il n’est point concerné ;
“ Car, depuis bien longtemps, tout était terminé,
“ Quand son père acheta pour son fils ce domaine.
“ Donc au temps d’autrefois, on voyait un gros . chêne,
“ Placé tout près d’ici, dont on fait mention “ Dans les contrats de vente et de concession :
“ Et de plus, dans l’endroit, chacun savait de bouche “ Qu’une borne, placée à dix pieds de la souche,
“ Partageait les deux biens , alors encore boisés “ N’ayant conséquemment clôtures ni fossés.
“ Tout le monde tenait comme chose très sûre,
“ Sans pouvoir cependant jurer sur l’Ecriture,
“ Que le chêne en question était chez les Perrins ;
“ Mais l’autre produisit dans la cour deux témoins,
“ Pour prouver que la borne, au champ Perrin trouvée, “ De cet endroit n’avait jamais été levée.
“ Cela de l’attaquant fit gagner le procès,
“ Et l’honnête Perrin dut en payer les frais,
“ Protestant toutefois, de toute sa puissance,
“ Qu’on avait contre lui joué de manigance.
“ Et pour tout dire, enfin, bien du monde avait cru 44 Que du diable en cela le mufile avait paru.
“ J’avais presqu’oublié cette si vieille histoire ;
“ Mais le Perrin du jour me l’a mise en mémoire.
“ Par sa noble action, qui lui fait délivrer “ Une âme de sa peine et lui fait recouvrer “ Cette part d’héritage enlevée à ses pères.
“ La Borne ainsi remise en son lieu, sur oes terres u Et chez ljâme coupable un si long châtiment,
LE BRAILLARD DE LA MONTAGNE
“ Vous prouvent mes amis, que le Dieu Tout-Puissant “ Sait bien punir le vice et venger l’innocence !
“ Craignons donc son courroux, implorons sa clémence ! ”
A ces mots du vieillard, répond dans le lointain L’écho de l'angelus, de son timbre argentin :
Tous les bons habitants de la douce prière Font monter le perfum vers Jésus et sa mère.
Et dès lors et depuis, avec son sens-moral ,
Cette histoire a souvent prévenu bien du mal !
Que de fois, racontée en une heure propice,
Elle a, d’un cœur aigri, corrigé l’injustice,
De voisins en dispute, à propos de leurs champs, Fait cesser, sans procès, les tristes différends.
Braillard de la Montagne est le nom populaire Sous lequel est connu ce récit légendaire.
Aurai-je conservé, pour nos petits neveux, L’aventure à Perrin, l’histoire du bon vieux ?