‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 20 sur 62 · LA CHAPELLE DU EOCIIER · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DU EOCIIER

Par un beau jour d’été du commencement du dixhuitième siècle, deux navires marchands, portant pavillon français, s’éloignaient lentement et comme à regret des côtes de la Normandie et gagnaient la pleine mer.

Ces deux navires étaient en destination de la Nouvelle-France. Deux familles bretonnes, dont le fils aîné de l’une était fiancé à la fille aînée de l’autre, avaient pris passage sur chacun des deux navires.

La traversée fut assez heureuse, mais, à leur entrée dans le Golfe St. Laurent, les deux navires, qui avaient vogué tout le temps presque bord à bord, furent assaillis par une violente tempête qui les sépara l’un de l’autre.

Quelques semaines après, un des navires, faisant

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eau, venait jeter l’ancre à quelques encablures de la Pointe-à-la-Caille et y débarquait ses passagers.

Ce navire était celui qui avait à son bord la famille de la fiancée.

Les passagers, en mettant pied à terre, allèrent s’agenouiller pieusement au pied du modeste sanctuaire de la Pointe-à-la-Caille, pour remercier Dieu de les avoir sauvé du naufrage et prier celle que les marins appellent à si juste titre “ l’étoile de la mer ” pour le retour de leurs compagnons.

Les nouveaux colons furent reçus à bras ouverts par les habitants de St. Thomas, qui fêtèrent leur arrivée avec les mêmes transports de joie qu’un exilé fête le bienheureux messager qui lui apporte des nouvelles de la terre natale.

La famille bretonne demeura quelque temps dans l’endroit pour se reposer des fatigues du long voyage qu’elle venait de faire. Elle consacra les premiers jours qui suivirent son arrivée à faire des excursions dans les environs à fin de se familiariser avec le pays.

Dans une de ces courses d’exploration dirigée dans r intérieur des terres, les excursionnistes arrivèrent tout à coup en face d’un rocher abrupte et affectant les formes d’une pyramide tronquée, qui s’élevait sur les bords de la Rivière du Sud à moins d’une lieue du village ; ses flancs dénudés tranchaient sur le fond vert de la forêt alors dans toute sa splendeur.

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— Quel bel endroit pour une chapelle votive, s’écria tout-à-coup la pauvre fiancée qui, tout entière à ses tristes pressentiments, roulait déjà dans son esprit des idées de sacrifice.

La famille bretonne prolongea encore quelque temps son séjour dans la petite colonie, puis elle partit, en chaloupe, pour Québec, lieu de sa destination, au grand regret des hospitaliers habitants de la Pointe-à-la-Caille qui auraient voulu la garder au milieu d’eux. Avant de s’embarquer, la famille était allée se prosterner une dernière fois aux pieds de la statue de la Vierge, pour lui demander sa protection pour ses membres et prier aussi pour les absents dont on n’avait reçu encore aucune nouvelle. La jeune fiancée avait comme un pressentiment de malheur et sa tristesse s’ajoutait aux qualités du cœur, de l’esprit et delà personne qui la distinguaient, pour la rendre un objet d’intérêt à tous ceux qui l’avaient connue durant son séjour au village de la Pointe-à-la-Caille.

Les habitants du village et quelques familles du reste de la paroisse s’étaient jointes à la famille bretonne dans cette pieuse prière. Au sortir de l’église, tous l’accompagnèrent au rivage ou les attendaient l’embarcation, pour lui souhaiter, avec un bon voyage, le retour prochain des amis absents.

Dans ces adieux de ces nouvelles connaissances, en peu de temps devenues si intimes, la jeune fiancée mettait une chaleur mêlée d’une douce mélancolie qui frappa tout le monde : à toutes les consolations que

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lui offraient les femmes et les jeunes filles de la paroisse, elle répondait : “ Ah ! je suis résignée ; je reviendrai avant longtemps ; au revoir mes amis.”

La chaloupe poussée par un vent favorable ne prit que quelques heures pour aller déposer ses intéressants passagers au pied du roc de Québec, au sein de la ville de Champlain, alors encore bien peu peuplée.

Deux années se sont écoulées depuis les événements qui précèdent. La nouvelle de la perte totale du second navire est devenu un fait avéré.

Les colons de la Pointe-à-la-Caille n’avaient point encore perdu le souvenir de la jeune fiancée et de sa famille, mais ils u’avaient plus entendu parler d’eux depuis leur départ, lorsqu'un jour d’automne, une petite embarcation, vint silencieusement aborder le rivage : c’étaient les bretons qui revenaient.

En moins d’un quart d’heure on sut, d’un bout à l’autre du village, qui venait d’arriver, et en un clind'œil toute la population se réunit pour aller audevant des étrangers et leur souhaiter la bien-venue.

Les habitants de St. Thomas n’eurent pas de peine à reconnaître leurs hôtes, bien que la jeune fille fut très changée ; non qu’elle ne fut encore belle, mais le chagrin l’avait mûrie et elle portait le costume des veuves de grande maison.

Son aspect était tellement imposant, son maintien si grave et si sévère qu’on osait à peine lui adresser la

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parole ; mais elle, se dirigeant vers les groupes, serrait affectueusement les mains des bonnes villageoises, leur disant : “ Je suis résignée ; j’avais tout prévu ; je vous le disais bien que je reviendrais visiter votre paroisse.”

Elle venait, aux pieds de ce même sanctuaire où

elle avait prie si ardemment pour le retour de son

fiancé, elle venait, inconsolable mais résignée,

promettre solennellement de porter jusqu’à sa mort le

deuil de l’infortuné jeune homme et de consacrer le *

reste de sa vie à la pratique exclusive des bonnes œuvres.

Comme gage de la sincérité de cette promesse, faite en présence de toute la population du village, elle fit construire, sur le rocher dont les formes étranges l’avaient tant frappée, une modeste chapelle votive auquel on donna le nom de Chapelle du Rocher.

Ce pieux acte accompli, la fiancée retourna à Québec, puis se fixa à la Pointe-Lé vis où elle se dévoua aux œuvres de charité.

Ses parents, paraît-il, retournèrent en leur pays, lui laissant d’amples moyens d’existence. Elle vécut assez longtemps, connue de toute la population sous le nom de Mademoiselle la Veuve , et mourut en odeur de sainteté, pour aller rejoindre ces chœurs de saintes vierges et de saintes veuves qu’invoquent nos belles litanies catholiques. Son souvenir était encore assez vivace paraît-il il y a quelque trois quarts de siècle ; mais il semble se perdre maintenant comme bien d’autres souvenirs intéressants.

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