‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 19 sur 62 · LE VIEUX CIMETIÈRE · texte numérisé non relu

LE VIEUX CIMETIÈRE

Sous la garde de la Vieille Eglise , restait, à l’époqne du changement signalé, le Vieux cimetière.

J’aime, malgré tout ce qu’on puisse dire, j’aime ces cimetières autour des églises. C’est si beau, si naturel, si catholique, de mettre à côté- du lieu de prièrele chamjp du repos !

Entre le rivage et l’église était donc l’ancien cimetière, qu’on ne se proposait de relever que lorsque les empiétements du fleuve j forceraient. On se disait : “ Qui sait ? L’éboulis ne s’étendra peut-être jamais jusque là et tant que l’église et le cimetière ne seront point attaqués, pourquoi les déranger. Nous irons-là de temps à autre ; il sera toujours temps de déménager ces pauvres morts, quand il j aura du danger pour eux de se voir troublés dans leur repos. ”

SOUVENIRS DE MA PAROISSE NATALE

À peine quelques années s'étaient écoulées depuis le changement d’église, quand arriva l’événement que je vais faire connaître. Je l’ai entendu plusieurs fois raconter dans mon enfance ; ce récit faisait chaque fois une profonde impression sur ma jeune imagination.

■On était au printemps. Le vent de NT ord-Est avait soufflé pendant plusieurs jours avec fureur. Le temps avait été gris et froid, et la giboulée avait, pendant plusieurs jours, presqu’empêché les gens de sortir.

Une après-midi que le temps s’était un peu remis, un de mes aïeux eût l’idée d’aller reconnaître quel avait été l’effet de la tempête sur la falaise, ou, pour me servir d’une expression consacrée, d’aller faire un tour à l'écore.

Voulant se donner la jouissance d’un compagnon d’excursion, il se rendit chez le voisin et tous deux se dirigèrent vers le rivage. Arrivés sur le bord de la falaisef ils crurent remarquer que le flot n’avait pas, après tout, fait tant de ravages, et ils descendirent sur la batture, comme cela se fait toujours, pour examiner le rapport de la maréa

Les deux vieux amis marchaient tranquillement en suivant le pied de la falaise, examinant les bois de

rapport et autres objets déposés par le flot maintenant retiré. Ils allaient ainsi, se dirigeant, sans faire attention à la route, vers le lieu où la vieille église élevait son cloclier si connu, lorsque l’un d’eux remarqua, au milieu des joncs et des bois du rapport, un objet que tous deux reconnurent aussitôt pour un morceau de cercueil. Levant alors la tête du côté de la vieille église, ils s’aperçurent que les eaux avaient, en cet endroit, fait une énorme entame à la côte et, pas bien loin d’enx, flottait au vent quelque chose de blanc qui semblait sortir du sein même de la falaise*

Ils s’approchèrent résolument, bien que non sans quelque peur, de l’endroit ainsi indiqué à leur attention.

Le flot du fleure avait poussé une pointe vers la vieille église et venait d’atteindre le vieux cimetière*

Le dernier cercueil déposé dans la dernière tombe avait été en partie brisé ; il sortait à moitié de la falaise et le cadavre qu’il contenait, encore en son entier, laissait passer un bras, couvert d’un morceau de linceul maculé, qui se balançait au souffle* de la brise comme pour faire un appel aux vivants.

Les deux vieux examinèrent avec respect ces restes d’une ancienne connaissance, puis, se mettant à genoux sur le sable, ils récitèrent le De profundiê

SOUVENIRS DE MA PAROISSE NATALE

et dirent un chapelet pour les morts du vieux cimetière*.

Ces prières s’élevaient vers le ciel au moment où le jour tombait ; il faisait déjà presque nuit quand les deux amis atteignirent leurs demeures, où ils racontèrent ce qui leur était arrivé.

Il se fit comme un pèlerinage vers le vieux cimetière* pour j contempler ce que les deux vieux avaient viu On enleva le cadavre qui fut déposé de suite, dans un cercueil neuf, au nouveau champ de paix.

Dans le cours de l’année on opéra le déménagement des habitants du vieux cimetière .

LES SOIRÉES CANADIENNES

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