‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 26 sur 62 · ENTI2ÉE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

ENTI2ÉE EN CAMPAGNE

La nouvelle, apportée à l’automne de 1S3S, dans les paroisses de la partie sud-ouest du Bas-Canada, qu’un soulèvement devait avoir lieu prochainement, y avait créé une excitation considérable : on s’attendait à des secours venant des Etats-Unis, à une coopération organisée de la part du Ilaut-Canada ; chacun oubliait les malheurs de l’année précédente, pour n’envisager que la possibilité du succès et, avec lui, le redressement de tous les griefs réels et imaginaires, la cessation de tous les embarras attribués à des causes politiques ou sociales. J’étais jeune, sans expérience, j’aimais sincèrement mon pays, je croyais

à l’existence de tous les griefs énumérés,

à l’efficacité

du remède proposé, j’avais lu quelque chose de la bravoure de nos pères, je me sentais de bon san^r, je donnai donc avec ardeur dans l’entraînement général. J’y allai avec toute la foi, toute l’abnégation, toute la joie même qu’on peut mettre dans une œuvre, «de sincère dévouement.... Une chose, cependant, jetait un voile de tristesse sur mon enthousiasme

c’était l’opposition du clergé à notre entreprise et, sans cela, je ne publierais peut être pas aujourd’hui ces lignes, car je serais probablement mort les armes à la main avec beaucoup d’autres, qui pensaient comme moi sans le dire.

J’habitais à cette époque la paroisse de Saint Thimothée, où j’étais établi depuis peu comme négociant. Avertis par la rumeur secrète, plutôt que de toute autre manière, les amis du mouvement ou, pour me servir du mot en usage alors que j’adopterai, les 'patriotes se réunissaient de Temps à antre pour conférer des armements et autres arrangements nécessaires à une levée de boucliers. Il en était ainsi du moins dans ma paroisse et dans les paroisses voisines.

Personne de nous n’avait d’idées exactes sur ce qui se faisait ailleurs, non plus que sur ce qu’il y avait à entreprendre pour notre propre compte : les uns, poussés par un dévouement plus généreux qu’éclairé, soutenus par ces convictions irréfléchi es qui entraînent sans qu’ensuite on puisse s’en rendre compte, déployaient une activité fiévreuse tandis que d’autres, entraînés par l’exemple, promettaient leur concours qu’ils auraient plutôt refusé, n’eut été la crainte de passer pour bureaucrate . Un très petit nombre

parmi les canadiens-français osait blâmer directement

le mouvement ; beaucoup s’abstenaient, cependant, d’y prendre part, à cause de la défense faite par le

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ira

cierge, qui luttait avec un courage admirable contre les entraînements du temps, bravant l’impopularité au dehors et, au dedans, faisant céder au devoir et à la raison les sympathies du coeur, les liaisons du sang, les élans de l’amour du pays et de la nationalité.

L’organisation dans ma paroisse à laquelle je n’avais pas pris une grande part consistait, tout bonnement, dans la promesse d’un certain nombre de se rendre en armes à l’appel des chefs alors encore à peine désignés. Quand à notre armement, il ne demandait pas un gros train d’équipages pour son transport, quelques centaines de cartouches, et une petite quantité de poudre et de plomb composaient notre dépôt de munition. Notre parc d’artillerie comptait seulement six canons de lois cerclés de fer : nos partisans pouvaient réunir environ cent fusils de chasse, dont la plupart dataient du temps des français, les autres étaient armés de fourches de fer en guise de piques et de faux transformés en sabres. .

C'est ainsi équipés, moins les canons qui ne pouvaient guère se prêter aux exigences du transport, que les contingents des paroisses de Sainte Martine, St. Timothé et Beauliarnais se réunirent au village de Beauharnais, clans la nuit du 3 au 4 Novembre.

A quatre heures du matin, nous étions là rassemblés au nombre d’environ 600 hommes, dont moitié

étaient armés de fusils et le reste d’instruments de ferme transformés en engins de guerre.

Notre campagne devait s’ouvrir, le matin meme, par îa prise d’un bateau à vapeur {Le Brougïictm je pense) qui, à cette époque, faisait le trajet entre Lacliine et les Cascades. On imaginait que les autorités militaires ne manqueraient pas de se servir de ce bateau pour transporter les troupes et le bruit courrait même que ce vapeur venait d’être armé de deux canons et muni d’une escouade de soldats, afin d’en assurer l’usage au gouvernement. Il parut donc important de ne pas remettre à un autre jour la tâche de s’en rendre maître et il fut résolu qu’on s’en emparerait le jour même, qui était celui de son passage à Beauliarnais, descendant à Lacliine.

Comme nous nous attendions à une vigoureuse résistance, nous prîmes plus de précautions que n’en aurait comporté l’attaque d’un simple bateau du commerce. Deux heures furent employés à organiser nos préparatifs et quand le vapeur fit son apparition, à six heures du matin, ce même jour du 4 Novembre, nous avions des piquets postés dans diverses parties du village, une centaine d’hommes dans les maisons voisines du quai et cinquante hommes, sous mes ordres, placés à l’abri d’un hangard sur le quai même.

Dès que le bateau fut fixé au quai par ses amarres, je donnai le signal et, courant à toutes jambes, nous fumes en un instant sur le pont du vapeur qui, en fort

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peu de temps, se trouva envahi par environ cent cinquante patriotes en armes.

Il n’y avait à bord, en fait de militaires, que deux officiers anglais, chargés, sans doute, de quelque mission à laquelle nous n’étions pas tout à fait étrangers, et nulle résistance ne nous fut offerte.

Il serait difficile de peindre la confusion qui se fît parmi les passagers, encore presque tous au lit et endormis, quand le bruit des pas de nos gens vint les tirer de leur sommeil : les hommes s’étant vêtus à la hâte demandaient ce que tout cela voulait dire et les femmes, en robes de nuit, couraient implorant pitié de la paît de tous ces gens armés.

Je m’étais hâté de me mettre en rapport avec le capitaine du bateau, que je connaissais, pour lui dire de réunir son monde afin de leur communiquer que nul danger ne les menaçait, ni dans leurs personnes ni dans leurs propriétés et de leur expliquer la cause de cet acte de violence dont ils étaient accidentellement l’objet.

Le calme se rétablit bientôt et quand le capitaine m’informa que les passagers avait fini leur toilette, je me rendis auprès d’eux pour leur offrir l’hospitalité du village des patriotes. Une vingtaine de passagers, dames et messieurs, y compris les deux officiers, furent conduits chez M. le curé Quintal qui les reçut de son mieux, les autres furent logés à l’Hôtel Provost située près du débarcadère.

Avant l’arrivée à Beauliarnais des contingents de Ste. Martine et de St. Timothée, on avait opéré l’arrestation de ITIonorable Monsieur Ellice, seigneur de Beauliarnais récemment arrivé d’Angleterre, et d'autres personnes connues pour fermes soutiens du gouvernement ; tous avaient été envoyés sous escorte à trois lieues de distance dans la paroisse de Chateauguay.

Pour ma part, j’étais on ne peut plus peiné de ces détentions, mais, d’un autre côté, on avouera qu'elles étaient nécessaires an succès de la cause que nous défendions et constituaient, sous les circonstances, une mesure de précaution indispensable.

D ésirant rendre cette mesure aussi tolérable que possible aux personnes concernées, je me rendis auprès de madame Ellice, qui avait avec elle une autre dame qu’on m’a dit être sa sœur, pour l’assurer que son mari et ses compagnons de captivité ne courraient aucun danger, et pour lui offrir toutes les consolations en notre pouvoir. Ces dames ayant exprimé le désir de se réfugier au presbytère de Beauliarnais, six des cultivateurs les plus respectables furent chargés de les y accompagner, en même temps que nous placions une garde régulière au manoir pour mettre les propriétés à l’abri de toute atteinte. Un courrier fut accordé à Madame Ellice pour communiquer avec son mari, et tous les jours nos prisonniers échangeaient des nouvelles avec les dames de leurs familles laissées à Beauliarnais : en un mot tout fut fait de ce qui

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pouvait témoigner à ces familles le respect et la sympathie dont elles étaient l’objet.

C'est ici le lieu de rendre à mes compatriotes ce témoignage que du sein de cette foule soudainement armée, sans organisation et sans autorité reconnue, nul désordre n’est sorti ; personne ne déshonora la cause que nous regardions comme grande et juste.

Des postes furent placés, en divers endroits, pour • prévenir une surprise du dehors et pour protéger les familles et les propriétés des personnes d’origine britannique, désignées sous les noms de tories ou de bureaucrates , retenues prisonnières à Chateauguay ou dans l’hôtel Prévost. Cela fait nous attendions les ordres qu’on devait recevoir incessamment du “ Gouvernement provisoire ” qu’on nous avait dit être organisé sur les frontières.

Sur les deux heures du même jour, un courrier nous apporta un ordre, qu'il nous dit écrit de la main du Docteur Robert dvelson et envoyé par les Docteurs jNelson et Cote, nous enjoignant de nous tenir prêts à marcher sous deux heures d’avis, sur un point qui devait nous être indiqué sous peu.

Le reste de cette première journée de campagne et la nuit qui la suivit se passèrent le plus tranquillement possible.

Sur les dix heures du matin le 5 , un courrier de '-Chateau g nay nous apporta la nouvelle que les chefs de cette paroisse, entre autres MM. Cardinal et Duquette, venaient d’être arrêtés.

Ces arrestations avaient été exécutées par des sauvages du Sault Saint Louis commandés par M, Cfeorge de Lorimier. Par une de ces coïncidences si fréquentes pendant les révolutions, nous avions au milieu de nous à Beauharnais, dans ce moment, l’infortuné Chevalier - de Lorimier, plus tard condamné à mort et exécuté, membre de la même famille que celui qui venait de faire si grande preuve de son zèle pour la cause opposée.

Ces arrestations avaient jeté l’alarme dans l’espri d’un bon nombre d’anciens et respectables cultivateurs, qui, n’ayant probablement jamais eu grande confiance dans l’organisation de l’insurrection, se voyant commandés en grande partie par des jeunes gens sans expérience, prévoyaient dès lors les suites -funestes immédiates d’un mouvement ainsi concerté et exécuté. Une députation d’entre eux vint s’adresser à l’infortuné Chevalier de Lorimier et à moi, pour nous proposer d’aller chercher L’Honorable M. Ellice afin 4e s’en faire un protecteur auprès du gouvernement et de déposer volontairement les armes en sa présence.

Je répondis à ces braves gens que personne n’était 'forcé d’agir avec nous, que la délivrance de M. Ellice n’aurait pas l’effet qu’ils en attendaient et que, pour

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moi, je ne pouvais prendre sur ma responsabilité un pareil acte, sans savoir quelle suite il pouvait avoir sur le sort de ceux qui comptaient sur notre concours et auxquels ce concours était promis.

M. de Lorimier n’avait jusque là pris aucune part active au mouvement, du moins à ma connaissance personnelle. Sur la réponse faite aux personnes que* je viens de désigner, le projet qu’elles proposaient fut abandonné et chacun accepta, dés lors, avec résignation, les conséquences de ce qui pouvait advenir de la situation.

Dans la nuit du 5 au 6, on vint annoncer que les* sauvages du Sault-Saint-Louis s?avançaient contre le village de Beauharnais. Il était en ce moment environ deux heures du matin et la nuit était d’une* obscurité extrême. L’appel aux- armes fut de suite fait et, aussitôt que réunisj ce qui ne prit qu’un instant, nous nous mîmes en marche à la rencontre de l’ennemi. Mais on avait fait erreur et, à la suite d’une marche difficile et fatiguante, nous regagnâmes nos quartiers.

Pendant notre séjour au village, les femmes et les enfants des cultivateurs de la paroisse nous apportaient des provisions que nous préparions de notre mieux, et nous logions dans divers édifices et maisons du village, par escouades.

Le 6, je reçus une invitation à dîner à bord du bateau à vapeur, de la part du capitaine, M. Wipple, alors prisonnier sur parole avec son équipage. J’acceptai, et ce fut le premier repas tranquille et cotnfortable que j’avais eu depuis plusieurs jours.

La j ournée du 6 fut une journée d’inquiétude : nous ne recevions de nouvelles de nulle part excepté de Chateanguay, où nos amis se découragaient d'avoir perdu leurs chefs et de ne rien savoir de ce qui se passait ailleurs.

Le Y, sur les deux heures de l’après-midi, il nous vint un Courrier du camp des patriotes dit de Baker, du nom de l’endroit occupé par ce camp sur les bords de la Rivière Chateausuay à trois lieues de Beauharnais. Le camp de Baker comptait environ trois cents hommes et le courrier venait nous demander du secours, en nous informant qu’un parti de huit cents hommes, composés de troupes régulières et de volontaires, sous le commandement de M. le Major Campbell (*), marchait sur eux.

Nous passâmes alors et de suite la revue de nos gens, et prenant avec nous deux cents hommes, Chevalier de Lorimier et moi nous nous mîmes en marche pour le camp de Baker, en toute hâte. Le reste de nos troupes, alors réunies à Beauharnais, devait, d’après l’arran-

(*) Il ne s’agit point ici de M. le Major Campbell, plus tard représentant du Comté de Rouvile.

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gement pris, y demeurer sous le commandement de MM. Wattier et Roy, jusqu’à nouvel ordre.

.Nous arrivâmes à Baker vers les six heures du soir, à la suite, comme ont peut le voir, d’une marche forcée soutenue par tous nos hommes avec autant de gaieté que de force et de courage. Nous trouvâmes nos amis sur leurs gardes, protégés contre toute surprise par des piquets de sentinelles jetées dans toutes les directions. Ce fut ainsi que se passa la nuit du 7 au 8.

Le 8, sur les neuf heures du matin, des sentinelles, se repliant, vinrent nous informer que les troupes s’avançaient et, bientôt, nous pûmes les distinguer sans être vus, à environ un quart de lieue de nous où elles s’arrêtèrent.

Apparemment que ces troupes étaient fatiguées ; car elles ne bougèrent pas de toute cette journée, pas

même pour faire des reconnaissances de notre côté.

Tout ce jour et la nuit du 8 au 9 se passèrent à observer l’ennemi et à prendre nos dispositions pour la bataille maintenant imminente, entre nous étrangers à l’art de la guerre et fort mal armés, et une troupe supérieure en nombre, bien disciplinée et armée jusqu’aux dents.

Nous avions élu pour chef M. le Docteur Perrigo, un vétéran des milices de 1812, lequel devait nous trouver bien différents, sous le rapport de la discipline «et de l’équipement, de ce qu’étaient nos pères, ces

fortes milices régularisées qui, juste un quart de siècle plutôt, avaient remporté cette belle victoire qu’on connait, sur les bords de cette meme Rivière Château gu aj.

Nous allions, en ce moment, marcher contre ce même drapeau que défendaient alors nos pères ! Cependant, nous allions, nous aussi, combattre pour la patrie et tous les souvenirs du glorieux passé des luttes héroïques de notre petit peuple semblaient devoir, en ce moment de faiblesse apparente et de décourageantes circonstances, nous tenir lieu d’armes et de drapeau.

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