A TRAVERS LES DEUX GRANDS OCEANS
Nous remîmes à la voile le 5 décembre et, avec le voyage, recommençèrent nos souffrances. Cependant le vent était favorable, et ce n’est pas sans une certaine jouissance que nous sentions notre navire fendre les ondes ; car bien que le sort qui nous attendait sur la terre d’exil fut un sort épouvantable, néanmoins, notre grande préoccupation du moment était de pouvoir quitter cet affreux navire, dans les flancs duquel toutes les tortures nous étaient infligées.
Si, d’un côté, notre sort était un peu adouci, par l’addition d’une roquille de limonade par jour à une provision un peu augmentée d’eau, et par la diminution de la chaleur ; d’un autre côté, la vermine, se multipliant dans nos hardes et dans nos lits, nous faisait endurer des maux indescriptibles. Avec cela des symptômes de scorbut se montraient chez quelquesuns d’entre nous, c’est même ce qui avait engagé les
autorités du bord à ajouter un peu de limonade à
notre régime.
LES SOIRÉES CANADIENNES
Le vent nous étant toujours favorable, le 28 décembre nous avions traversé l’océan et nous nous trouvions à la hauteur du Cap de Bonne Espérance.
Deux jours après, nous avions franchi les dangers de ces côtes bordées d’écueils et si souvent tourmentées par les tempêtes, et nous étions passés de l'Océan Atlantique dans l’Océan Pacifique.
L’année 18L0 arriva. . . Qu’il fut triste le jour de l’an des exilés à bord du navire Le Buffalo ! Quels soupirs nous envoyâmes vers la patrie, en ce jour que nous savions si gai dans notre cher Canada ! Les souvenirs de l’enfance, les affections de la famille, tout ce qui traverse la mémoire et le cœur de l’homme se disputaient, avec la tristesse, la possession de nos êtres ....
Je renonce à décrire ce qui se passait en moi ; car, j’entasserais des mots et des phrases, que je ne réussirais pas à rendre ma pensée. Ces choses se sentent, mais ne se décrivent pas : du moins je me sens impuissant à remplir une pareille* tâche.
Les traitements que nous endurions étaient toujours les mêmes ; il semblait que le jeune officier dont j’ai déjà parlé voyait augmenter sa rage contre nous, à mesure qu’il voyait approcher le moment où nous allions être soustraits à ses persécutions. A toutes les
insultes qu’il nous avait prodiguées jusque là, il ajouta l’épithète de stupid a-sses (stupides bidets), qu’il adressait souvent à tous ceux d’entre nous qui ne pouvaient comprendre ou parler l’anglais ; tandis que lui-même ne savait pas un mot de français, la langue européenne par excellence, la langue des cours et des salons, des sciences et de la diplomatie.
Le 8 février 1S40, nous commençâmes à distinguer à l’horizon les côtes de Yan-Diéman ; mais alors un vent contraire s’éleva cependant quatre jours, nous eûmes à louvoyer pour atteindre le port de Hobarttown, dans lequel nous laissâmes tomber les ancres le 13 février, dans l’après-midi.
Le lendemain nous apprîmes que cette colonie était le lieu de destination de nos compagnons de voyage, les prisonniers du Haut Canada : c’était dans cette colonie qu’ils devaient subir la triste sentence qui les avait frappés comme nous.