‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 44 sur 62 · IIOBAKT-TOWN ET UN DIGNE MILITAIRE · texte numérisé non relu

IIOBAKT-TOWN ET UN DIGNE MILITAIRE

Le peu que j’ai pu voir de la ville capitale de Van-Diéman, du pont de notre navire, m’a laissé une impression favorable de son site. Des maisons et édifices, en apparence bien bâtis, bordent une rade superbe, qui contenait en ce momént beaucoup de navires dont plusieurs portaient des pavillons étrangers à l’Angleterre. Une liante montagne sert de fond au tableau et couronne pittoresquement la ville et les bosquets qui l’entourent.

Le 10, des berges conduites par des hommes du gouvernement vinrent accoster notre navire ; elles venaient chercher les prisonniers du Haut Canada : ceux-ci reçurent aussitôt l’ordre de descendre dans ces embarcations. Nous pûmes, forçant un peu la consigne, dire adieu à ces malheureux compagnons de malheur. Uous étions étrangers les uns aux autres, étrangers par les croyances, par le sang, par la langue, par les mœurs, nous ignorions, pour la plupart, leurs noms,

ils ignoraient les nôtres, beaucoup d’entre nous ne pouvaient se comprendre, cependant nous nous serrâmes la main avec affection ; £os yeux, à défaut de nos discours, leur offraient nos souhaits de bonheur : nous les sentions plus malheureux que nous.

Nous eûmes, pendant notre séjour dans le port d’Hobart-town, la visite d’un homme dont je suis fâché de ne pouvoir donner le nom, mais dont la noble figure ne s'effacera jamais de ma mémoire. C’était un officier de l’armée anglaise stationné dans l’endroit, j’ignore quel était son grade, qui, cependant, devait être élevé, à en juger par les états de service dont il eut occasion de nous parler et par l’autorité que sa parole semblait exercer sur les officiers du bord, apparemment peu flattés de son discours.

Ce digne militaire, dont le langage et les manières dénotaient une éducation parfaite, nous donna, de suite en nous voyant, les marques de la plus cordiale sympathie. Parcourant nos rangs, en nous saluant avec bonté, il nous disait d’espérer des jours meilleurs: — “ Yons n’êtes pas des criminels, nous disait-il, et votre exil ne durera pas toujours. ” Puis, assimilant, avec un sentiment de délicatesse qui nous pénétrait de reconnaissance, notre sort à celui qui l’avait frappé lui même, il nous disait que, lui aussi, avait été prisonnier de guerre, alors que de service en Espiagne : il avait souffert l’ennui et les misères de la captivité. .Avant de nous quitter, il couronna ses bons

LES SOIRÉES CANADIENNES

procédés par ces mots que je reproduis de mémoire, mais, j’en suis certain, sans trop m’éloigner du littéral :

“ Messieurs, vous n’avez pas besoin de rougir, je ne vois rien de flétrissant pour votre honneur dans la cause de votre exil. ”

O11 ne pourrait exprimer tout le bien que fait au cœur, ulcéré par d’indignes traitements, de si douces et si nobles paroles. Il nous semblait que nous étions vengés de toutes le» insultes du Nibblett et des duretés d’autres officiers et employés du navire. A côté de cette belle figure de notre visiteur, leurs tristes binettes faisaient pitié. Nous nous sentions comme autorisés, désormais, à les regarder de haut ; eux étaient forcés de baisser les yeux. Je dois dire à leur louante qu’ils avaient, en effet, l’air de se comprendre humiliés.

Nous demeurâmes cinq jours dans la rade d’IIobarttown, pendant lesquels on nous fit donner de la viande fraîche et des légumes : ces aliments nous faisaient du bien et tel était le besoin de nos pauvres estomacs délabrés que les quantités qu’on nous servait nous paraissaient à peine suffisantes pour apaiser notre faim. Nos constitutions, ruinées par les souffrances, et nos pauvres corps, rongés par les insectes, avaient tant besoin de réparation de substance que ce n’était pas de l’appétit que nous ressentions, mais une véritable rage.

SYDNEY ET MONSEIGNEUR l’ÉVEQUE DE SYDNEY.

Le 19 février, vers les trois heures de l’après-midi, nous laissâmes le port dTIobart-town, poussés par un vent favorable, cinglant à toutes voiles vers le lieu de notre exil. Le 21 nous étions à la hauteur du port Jackson, sur lequel est bâtie la ville de Sydney jamais un gros vent contraire ne nous permit d’entrer dans la rivière Paramata que le lendemain, dans l’ après midi.

Nous étions dans notre fond de cale lorsque les ancres furent mises à l’eau. Le bruit des chaînes et les piétinements de l’équipage sur le haut pont nous réjouirent le cœur : c’était l’annonce d’une délivrance prochaine. Ce n’était pourtant pas le bonheur que nous nous attendions à trouver sur cette terre que nous allions toucher ; mais c’était la fin, du moins, de misères telles que je ne crois pas qu’il soit possible à l’homme de survivre à de plus grandes. Nous avions enduré pendant plus de cinq mois tout ce que le cœur, l’esprit et le corps humains peuvent endurer à la fois de souffrances prolongées.

LES SOIRÉES CANADIENNES

Nous étions donc devant la ville de Sydney, capitale de la Nouvelle Galle du Sud, où devait se consumer, confondus au milieu des grands criminels du Royaume-Uni, une portion notable de notre existence terrestre.

A peine une lieure s’était écoulée, depuis notre arrivée, que le digne Evoque de Sydney, Monseigneur Polding, accompagné d’un missionnaire, le Père Bradv, arrivait au milieu de nous. Le charitable prélat nous dit que, bien qu’incapable de nous distinguer les uns des autres, il nous connaissait tous, que nous étions ses enfants arrachés à l’Eglise du Canada, mais confiés désormais aux soins de l’Eglise de la Nouvelle Galle du Sud. Les Evoques du Canada avaient écrit à Monseigneur Polding, et leurs missives de religion et de charité nous avaient précédées dans ces régions lointaines de notre dur exil.

Monseigneur Polding et son compagnon, le Père Brady, qui parlait le français avec la plus grande facilité, demeurèrent avec nous environ une heure et demie, pendant laquelle ils nous prodiguèrent toutes les consolations que peuvent suggérer les effusions de la charité et du zèle sacerdotaux. Monseigneur nous annonça qu’il viendrait, le lendemain, avec des prêtres, recevoir nos confessions, puis avant de partir, il nous fit une prière et nous donna sa bénédiction. Je n’ai pas besoin d’essayer à exprimer le soulagement que nous causa cette sainte visite, puisque ces lignes

sont surtout destinées à être lues pannes compatriotes, des canadiens, enfants de l’Eglise, héritiers de la piété de glorieux ancêtres.

Le lendemain Monseigneur Polding revint, en effet, avec deux missionnaires. Sa Grandeur nous annonça qu’elle avait obtenu des autorités la permission de venir célébrer la messe dans notre affreux logement et que, conséquemment, on donnerait la sainte communion à ceux qui se trouveraient en état de la recevoir Nous nous confessâmes tous, nous préparant de notre mieux à recevoir notre Sauveur le jour suivant.

Il y avait, comme je l’ai dit plus haut, à une, extrémité de notre étroite prison, un espace, correspondant à une écoutille, dans lequel la distance d’un pont à l’autre pouvait permettre à plusieurs personnes de se tenir debout, ce fut là que nous dressâmes de notre mieux l’autel pour le saint sacrifice.

Le 27 Février 1840, dans le port de la capitale de la Nouvelle Galle du Sud, un Evêque de l’Eglise de Jésus-Christ, célébrait, assisté de ses missionnaires, la sainte messe, au fond de cale d’un navire-prison, et cinquante huit exilés politiques canadiens entendaient cette messe, dite à leur intention, et y recevaient la sainte eucharistie.

LES SOIRÉES CANADIENNES

O merveilles de la Religion ! qui pourrait vous énoncer ? Mais, si peu possèdent le don de vous redire,, tous ont reçu celui de vous sentir et c’est surtout an malheureux que ce don est accordé, dans toute sa plénitude î . . . .

Ce fut pour nous un bonheur indicible de rencontrer,, à notre arrivée sur la terre de déportation, un protecteur, un père, dans la personne d’un prince de l’Eglise, et des amis si sincères dans celles de ses dignes missionnaires ! Puis, nous avions bien besoin du secours d’en haut qu’ils nous apportaient, et de la force qu’on puise dans les sacrements, pour pardonner de bon cœur à tous ceux qui, pendant cette interminable traversée, s’étaient montrés aussi cruels qu’injustes à notre égard.

La sainte messe dite, nous passsâmes tous environ une demi heure en action de grâces, après laquelle Monseigneur, venant se placer au milieu de nous, autant que le local pouvait le permettre, et s’essayant sur notre banc de condamnés, se mit à nous parler avec sollicitude et bonté. Il nous fit d’abord compliment de la manière dont nous avions préparé l’autel, dont les ornements et les chandeliers avaient été fournis par lui meme: l’excellent prélat nous parla ensuite de notre sort actuel et de ce qui pourrait nous être encore réservé, nous prodiguant les conseils de la religion et de la charité.

Monseigneur Polding nous dit qu’il ne croyait pas

devoir nous cacher que le bruit courait qu’on allait

nous mener à quelques cents milles de Sydney, dans

une petite île nommée Norfolk, baptisée dans la colonie du nom “ d’Enfer sur terre ” ( Ilell on earth). La perspective était effectivement terrible : cet endroit était alors le lieu ou l’on envoyait les forçats les plus dépravés et les plus incorrigibles : tous les jours il s’y commettait des crimes atroces, et les traitements, auxquels ces malheureux étaient soumis, étaient à l’unisson du caractère et des mœurs des habitants de cette affreuse localité.

Il parait que de philantropiques individualités, liées avec le gouvernement canadien d’alors, avaient fait de nous une peinture aussi chargée que hideuse : cela, joint à l’effet produit par les articles mensongers et sanguinaires de certains journaux anglais de Montréal transmis à la Nouvelle Galle du Sud, faisait qu’on s'imagina avoir affaire, en nos personnes, à des bandits prêts à tout entreprendre et à exécuter les plus grands attentats sans frémir.

Les dignes prêtres qui accompagnaient Monseigneur Polding rivalisèrent de zèle avec leur digne Evêque, pour nous préparer à accepter, en vue de Dieu, le sort qui nous attendait, quel qu’il fut. Le généreux Prélat dit avec nous une courte prière, nous renouvela

LES SOIRÉES CANADIENNES

sa bénédiction épiscopale et nous laissa, en nous disant qu’il allait, de ce pas,' se rendre auprès du Gouverneur, afin de solliciter pour nous la faveur d’être débarqués à la Nouvelle Galle du Sud.

Le moment du départ de ces dignes ministres de la religion nous parut une véritable séparation ; mais déjà faits à la misère et au malheur et fortifiés par le pain de vie, nous nous préparâmes pour le pire, à peu près certains que nous allions être envoyés à Norfolk. Nous étions résignés à tout, malgré tout ce qu’il y avait de difficile à se faire à l’idée d’aller prendre rang parmi tout ce que les trois royaumes offrent de plus avili et de plus corrompu !

Page 1