‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 46 sur 62 · LES PRISONNIERS CANADIENS · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS CANADIENS

“ M. le Rédacteur,

“ J’arrive, dans le moment de Long-Bottoin, où “ j’ai passé deux jours avec les prisonniers politiques u du Canada. Monseigneur l’Evêque leur a aussi “ rendu visite, il leur a donné sa bénédiction et les a u encouragés à souffrir avec patience leur exil et tous “ les maux qui en sont inséparables.

“ Quand je considère le courage de ces prisonniers u et leur résignation, je ne puis concevoir comment

“ des hommes si doux, si modestes et si bons, dont la “ conduite fait l’admiration de tous ceux qui en sont “ témoins, peuvent avoir mérité une punition aussi “ terrible.

“ Ils ont eu le malheur de se voir arracher des bras “ de leurs femmes et de leurs enfants, ils ont vu leurs “ demeures et leurs propriétés livrés au pillage et à “ l'incendie et, après des mois d'angoisses, de craintes “ et d’espérances trompées passés dans le fond des “ cachots, ils reçurent la terrible sentence qui devait “ les séparer de ce qu’ils ont de plus cher au monde, “ pour les rejeter bannis sur une terre lointaine où ils “ souffrent de la privation des choses les plus “ nécessaires. La nourriture qu’ils reçoivent est si “ mauvaise que l’esclave blanc d’Irlande (*), accoutu- “ mé à vivre de patates et de sel, pourrait à peine “ s’en accommoder ; malgré cela l’établissement de “ Long Bottom coûte au gouvernement près de mille “ livres sterling par an, dépense qu’on pourrait “ épargner en accordant à ces hommes la permission “ de chercher de l’emploi dans la colonie, ou, pour le “ moins, en les assignant à de bons maitres.

“ Si vous croyez que ces réflexions puissent servira “ quelque chose, ayez la bonté de les insérer dans “ votre utile et excellent journal, en ce faisant vous “ obligerez

“ Votre dévoué serviteur,

“ J. Bkady, Missionnaire. ”

(*) Le P. Brady, étant lui-même irlandais, fait ici un amer retour sur la condition de sa belle mais infortunée patrie.

LES SOIRÉES CANADIENNES

Le rédacteur de la feuille à laquelle cette communication fut envoyée en accompagna l’insertion de quelques remarques très sympathiques, analogues à celles de la lettre même de l’excellent missionnaire. Mais l’auteur de la correspondance était un prêtre irlandais, le journal était un journal catholique, et les victimes des canadiens français, de sorte que tout l’effet de la tentative du bon Père fut d’attirer sur nous, de la part d’un autre journal de Sydney {The Sydney Herald), un déluge d’injures et de calomnies. Selon ce véridique, charitable et honorable écrivain du Herald, nous avions signalé notre carrière en Canada par le meurtre, le pillage et l’incendie, nous n’étions tous que des coupe-jarret digne d’un sort cent fois pire que celui qu’on nous faisait, sympathiser avec nous, c’était sympathiser avec le crime, . . . en un mot tout ce qu’un pareil journal peut ' inventer en pareille matière.

Il nous fallut encore supporter cela sans mot dire, et endurer les mille petites misères que de semblables articles, avalés par un public bien dispose à les recevoir, ne manquaient pas de nous attirer.

Le choix des officiers et gardiens des établissements de déportation, dans les colonies pénales de l’Angleterre, ne sont pas toujours des meilleurs, si j’en juge par mon expérience de condamné politique en la Nouvelle Galle du Sud. Le Surintendant de

l’établissement de Long-Bottom était un homme grossier et brutal, de mœurs détestables et d’un tempérament presqu’aussi incontrôlable qu’incontrôlé. Nous apprîmes de ses subordonnés, qui le haïssaient pour le moins autant qu’ils le redoutaient, qu’il avait été officier dans l’armée, d’où on l’avait expulsé pour cause de mauvaise conduite.

Cet homme prenait plaisir à tendre des pièges à notre patience, et il avait surtout pris en grippe M. le notaire Huot, à cause, je suppose, de son âge avancé, de son caractère professionnel et de son apparence singulièrement distinguée. Notre Surintendant ne manquait jamais l’occasion de tâcher de nous pousser à bout et de nous porter ainsi à lui manquer de respect ; mais nous étions sur nos gardes et, avec le meilleur désir du monde de nous prendre en défaut, il n’y réussissait pas souvent, je pourrais même dire jamais dans le stricte et juste sens du mot.

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