INSPECTION ET DEBARQUEMENT
Le neuvième jour après notre arrivée dans la rade de Sydney, le 5 mars, on nous donna avis que nous allions être passés en revue par des agents du gouvernement. Cette inspection commença vers les trois heures de l’après-midi : on nous fit monter sur le gaillard d’avant par sections de douze, pour comparaître devant trois employés de l’administration pénale. On nous demanda notre nom, notre âge, le lieu de notre naissance, notre religion, notre état, notre degré d’éducation ; on s’informa de plus de chacun s’il était marié, s’il avait des enfants, et dans ce cas de leur nombre, s’il parlait l’anglais, etc., etc.
A la suite de cette cérémonie, on nous fit redescendre dans notre fond de cale, sans adresser à aucun de nous un mot de plus que les simples et froides questions écrites sur les papiers administratifs : ce qui, au reste, est moins surprenant, quand on songe que nous avions affaire à des fonctionnaires, chargés de faire sans cesse la même besogne, et pour qui nous n’étions que des forçats, dont la culpabilité était
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• augmentée de tout le grossissement qu’y apportaient les préjugés les plus aveugles et les plus enracinés de race et de secte.
Le lendemain, vers dix heures du matin, deux autres employés de l’administration pénale vinrent nous faire subir une seconde inspection. On prit, cette fois, notre signalement, 'détaillant chaque particularité de notre personne ; jusque là que ces messieurs nous ouvrirent la bouche pour nous examiner les dents, mettant dans ce procédé à peu près les mêmes cérémonies et la même gentillesse qu’un maquignon met à constater l’âge d’un cheval qu’il veut acheter.
A la suite de cette seconde et très agréable inspection, on nous reconduisit encore dans notre taudis, ou nous nous creusâmes le cerveau pour deviuer ce qu’on entendait faire de nous, à la suite de tous ces procédés et de ce séjour prolongé dans notre prison flottante. Tout cela nous confirmait dans l'idée que nous allions être envoyés à V Enfer, dont nous avait parlé Monseigneur de Sydney.
Ce prolongement de séjour à bord de la frégate était pour nous un grand désappointement, en même temps qu’une torture morale, résultant de l’incertitude sur le lieu de notre destination. Aux souffrances
physiques que nous continuions à endurer s’ajoutaient les poursuites d’une espèce de moustique propre à ces climats. Ces hôtes désagréables s’étaient introduits dans nos logements et en peu de jours nous étions couverts de petites tumeurs brunes, causées par leurs piqûres.
Enfin le 11 mars, après quatorze jours d’attente dans le port, on vint nous annoncer que nous allions descendre à terre, et qu’un bateau était accosté au navire pour nous emmener. N os préparatifs n’étaient pas longs à faire, en peu d’instants tout fut prêt et, . . . nous sortîmes enfin des entrailles de l’impitoyable Buffalo !
Notre destination était un établissement pénal situe à huit milles seulement de Sydney.
Les longs délais, qui nous avaient retenus si longtemps à bord du navire, étaient dus à la répugnance que les autorités avaient à nous admettre dans la colonie : pour triompher de ces répugnances, et nous épargner le triste sort d’un exil à l’Ile Norfolk, il n’avait fallu rien moins que les démarches pressantes et incessantes de l’excellent Evêque de Sydney. Toutes ces démarches seraient même demeurées inutiles, malgré un certificat de bonne conduite donné par le capitaine du Buffalo , si Monseigneur Polding ne se fut presque porté caution de notre conduite
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future : c’était une responsabilité extrêmement difficile à prendre pour l’excellent évêque, qui ne nous connaissait que par les lettres bienveillantes écrites en notre faveur par les prélats canadiens ; mais sa charité triompha de ses inquiétudes et il nous sauva de l’horrible sort qui nous attendait.
Le lieu de notre destination était un endroit nommé Long-Bottom, sur la rivière Paramata. Aussitôt embarqués avec nos valises sur le bateau qui devait nous conduire, on déploya les voiles et nous nous mîmes à remonter la rivière, tout réjouis de voir de près des maisons, des arbres et des champs. Il était environ deux heures de l’après-midi, quand nous touchâmes le quai de Long-Bottom. De suite, on nous conduisit, sous escorte de soldats, à un mille environ du bord de la rivière : nos effets, chargés sur des charettes tramées par des boeufs, nous accompagnaient dans le trajet, hlous étions si faibles, si exténués et si perclus de nos jambes que cette petite marche d’un mille, faite au petit pas, nous fatigua au point de nous donner à tous des douleurs dans les membres, lesquelles persistèrent, pendant quelques jours, pour plusieurs d’entre nous.
LONG- BOTTOM ET LA VIE Qu’ON Y FAIT.
Les logements qui nous étaient destinés, à notre nouveau chez nous , consistaient en quatre abr’s ou remises, auxquels s'ajoutaient un petit magasin, une cuisine, quelques autres petites constructions et une caserne assez considérable, en ce moment occupée par un piquet de soldats et d’hommes de police. Tous ces édifices étaient disposés en carré, dont le centre formait une cour, que nous eûmes l’ordre de ne pas franchir sans permission, sous peine de cinquante coups de fouet.
Les allures et le langage de nos gardiens nous les firent reconnaître, de suite, pour appartenir à la même école que nos persécuteurs du Buffalo. Malgré cela, nous nous sentions véritablement heureux d’avoir quitté les flancs ténébreux de la néfaste frégate.
A notre contingent de cinquante huit s’ajoutaient quatre forçats, que nous trouvâmes installés dans l’établissement : en sorte que nous étions cantonnés
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quinze ou seize à la fois, dans chacune des quatre petites prisons, qui avaient environ quinze pieds de longueur sur dix pieds de largeur chacune.
Les quatre forçats, dont je viens de parler, étaient placés avec nous comme prisonniers de confiance ; à eux étaient dévolus les petits offices, l’un servait même de messager. Il était facile de voir que nous étions à la fois des objets de terreur et de haine pour les autorités, et que les préjugés, la calomnie et le mauvais vouloir avaient eu un plein succès contre nous. Nous primes la résolution bien ferme de justifier la confiance que Monseigneur Polding avait placée en nous et de détruire, par notre bonne conduite et notre patience, toutes les injustes préventions dont nous étions l’objet ; autant du moins qu’il était possible d’obtenir un pareil résultat de ceux à qui nous avions malheureusement affaire.
On nous servit pour diner, à notre arrivée dans nos quartiers, une espèce de pâté au bœuf, en quantité assez mesquine, dont il fallut cependant se contenter.
Un moment avant le coucher du soleil, on nous fit entrer dans nos petites prisons, en nous avertissant qu’on n’avait pas eu le temps de nous préparer des lits et que nous serions, par conséquent, obligés de coucher sur le plancher. Nous étions dans la saison qui répond à l’hiver dans ces climats : à cette époque de l’année les jours restent encore chauds, quand il ne
fait pas d’orage, mais les nuits sont froides et liuinides. Ce fut une de ces nuits froides que nous eûmes, pour la première, à passer couchés, sans couvertures aucune, sur les planchers mal joints de nos cases : aussi quand on vint, le matin vers six heures ouvrir les portes, fermées à la clef, de nos logements, nous trouva-t-on tous échignés et munis d’un gros rhume ; quelques-uns même se sentaient sérieusement malades.
La journée du 12 fut froide et pluvieuse, nous la passâmes dans l’inaction ; mais on nous informa que nous serions le lendemain conduits à l’ouvrage.
Notre régime alimentaire était détestable. Notre déjeûner se composait d’un brouet de farine de maïs, auquel on ajoutait de la cassonnade de qualité inférieure : notre dîner, dont la matière devait aussi servir pour le souper, consistait en une demi livre de bœuf, apporté de Sydney dans la pire des conditions, et une douzaine d’onces d’un pain mal fait avec de la mauvaise farine. L’eau courante ou de puits manquant dans le voisinage immédiat de nos logements, nous étions obligés de nous servir d’eau de pluie, recueillie dans des citernes creusées en terre.
Le soir avant de nous mettre de nouveau à la clef dans nos abris, on nous fit mettre en rang pour nous compter. Il nous fallut encore coucher sur le bois sans couverture et ce traitement dura jusqu’au
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premier du mois de mai. Pendant tout ce temps, nous prîmes, de nous mômes, les meilleures dispositions en notre pouvoir pour nous mettre à l’abri du froid, en faisant usage de tout ce qu’on laissait à notre disposition des effets contenus dans nos valises. Nous adoptions tous les moyens possibles de propreté et, de cette sorte, nous réussîmes à nous débarrasser, plus ou moins et petit à petit, de la vermine apportée du Buffalo.
Le 13, après avoir passé par les memes vicissitudes que la veille, on profita de la circonstance d’une seconde journée de pluie, qui interdisait l’ouvrage extérieur, pour nous faire passer par un procédé qui achevait de nous confondre avec les scélérats. On nous fit mettre en rang et les employés de l’établissement, l’un portant un pot de peinture noire, l’autre un fer à marquer, parcoururent nos rangs en marquant nos liabits sur le dos, les jambes, les bras et la poitrine avec les lettres de la servitude penale : ces lettres L B étaient les initiales du nom de l’établissement que nous habitions Long-Bottom.
A la suite de cette cérémonie, nous rentrâmes dans nos petits logements, pour y dévorer à notre aise la honte dont on nous couvrait. Il y avait parmi nous trois vieux miliciens de 1812 : l’un d’eux, qui avait combattu à Chateauguay et qui n’avait pas reçu les
récompenses et distinctions promises, lesquelles n’ont été accordées que depuis, aux survivants de cette époque, montrait une douleur extraordinaire de se voir ainsi bigarré de la livrée des forçats : — “ Soy.ez “ donc content, lui répondit l’un de nous avec l’amer- “ tume de l’indignation, c’est la décoration qu’on vous “ promettait, votre croix d’honneur. ”
Bans l’après-midi, le temps s’étant mis au beau, le Surintendant de l’établissement, qui se nommait Baddly, nous donna l’ordre de nous préparer à nous rendre au chantier ; ce que nous fimes de suite, sous la direction des gardiens et la surveillance d’une escouade de soldats sous les armes.
Munis de pics, de pelles, de marteaux et de brouettes, nous partîmes pour le champ de nos opérations. Notre chantier était situé à environ vingt cinq arpents de nos logements, sur le bord d’une petite baie de la rivière Paramata. Notre besogne consistait à préparer le macadam des grandes routes voisines ; on mit les uns à extraire la pierre de la carrière, les autres à la transporter à la brouette, et les autres enfin à la casser sur les tas qu’on en formait pour cet effet. Comme l’un des plus jeunes et des plus vigoureux, je fus mis à la brouette, et j’assure le lecteur que je m’acquittais en conscience de ma tâche : je trouvais meme du plaisir à bien travailler et à accomplir les devoirs de mon triste état. Je ne crois
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pas que le gouvernement ait de reproches à nous faire de ce côté, nous avons bien et dûment gagné le mauvais pain et la mauvaise viande qu’on nous donnait.
Yers les six heures, nous reçûmes l’ordre de ramasser les outils et de nous réunir en rangs, pour regagner le logis ; où nous ne devions trouver ni souper, pareeque nous avions mangé le midi toute la pitance accordée pour toute la journée moins quelques morçeanx de viande que nous ne pouvions toucher, ni lit pour nous coucher.
D'après l’ordre récemment reçu, on ne derait rien nous donner, en fait de couvertures, de hardes et de chaussures qu’au premier de mai. Nous étions suffisamment munis de hardes ; mais nos chaussures furent bientôt hors de service : les cinq mois et demie d’usure pendant notre passage à travers l’Atlantique et le Pacifique étaient déjà quelque chose, l’usage auquel elles étaient soumises sur les cailloux et les rocailles de la carrière de Long-Bottom en eut bientôt presque tout à fait raison.
Pour ma part, ayant à marcher constamment sur les pierres concassées, je me vis bientôt presque pieds nus, ce dont j’eus à souffrir beaucoup, comme il est facile de l’imaginer, surtout dans les premiers jours : souvent le sang sortit des plaies et des ampoules dont mes pauvres pieds étaient couverts.
La monotonie des occupations d’un prisonnier ne prête pas aux récits ; aussi la description que je viens de faire de nos occupations et de nos misères d’un jour peut-elle convenir à toutes les journées qui s’écoulèrent depuis notre arrivée à l’établissement de Long-Bottom jusqu’au jour où il nous fut permis de le quitter, sauf la variété créée par les quelques rares événements que je vais maintenant signaler.
Le premier Mai eut lieu pour nous la distribution des habillements fournis par l’état : ces habillements consistaient en une chemise de coton grossier, un pantalon, une veste et une casquette de drap gris de gros souliers à fortes semelles garnies de clous à tête large (on ne nous donna pas de bas). Tons ces effets portaient cette marque de Y Ordonnance qu’on appelle patte-d’oie /K, et en divers endroits les lettres initiales du nom de l’établissement L. B.
Le monde était changé de bout pour nous dans ces climats : le temps de l’été était devenu le temps de l’hiver, les vents du sud remplaçaient pour la froidure nos vents du nord; car pour n’avoir pas de neige ces latitudes ne sont pas exemptes du froid : les productions de la nature étaient tout autres que celles auxquelles nous étions accoutumés dans notre cher Canada : les mœurs, les habitudes de la population, autant que
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bous pouvions en juger par nos rares rapports avec le inonde extérieur, tout nous paraissait étrange et tout nous faisait pousser vers la patrie des soupirs et des vœux.
Une seule chose conservait le même caractère que dans notre cher pays du Canada, la Religion ! Rous retrouvions dans l’excellent missionnaire, qui nous visitait de temps à autre, le P. Brady (depuis fait évêque en Australie), la même doctrine, les mêmes sentiments, la même charité, jusqu’à la même langue que dans notre clergé canadien. Aussi quelle fête pour nous, quand ce bon prêtre nous arrivait !
Monseigneur Polding vint lui-même nous voir deux fois, pendant notre séjour à Long-Bottom et, chaque fois, il célébra la sainte messe à notre etablissement. Le Sauveur des hommes est venu au monde dans une étable, et c’est encore dans une étable qu’il est venu visiter les exilés canadiens de Long-Bottom. Ce rapprochement, qui me frappa alors, me rendait c< s douces heures plus délicieuses encore î Je m’explique.
Il y avait, parmi les constructions qui entouraient nos logements, une petite remise dont j'ai oublié de parler plutôt, laquelle servait à la fois d’étable poulies chèvres et de salle à dîner pour nous. C’était le seul de nos édifices que nous p issions convertir en chapelle, et ce fut dans cette étable, nettoyée et décorée
par nous, que deux fois, pendant notre séjour à Long-Bottom, le Dieu-Sauveur descendit, à la voix de son apôtre l’Evêque de Sydney.
Pour chacune de ces deux grandes occasions, nous nous sommes ingéniés à décorer cet humble réduit, après l’avoir nettoyé de notre mieux. De grandes fougères recueillies dans la forêt décoraient de leur verdure tout le contour de notre chapelle : le pan d’une des extrémités, où s’élevait l’autel, était couvert d’un drap de coton orné de toutes les petites images de piété, présents de nos familles apportés du Canada dans nos valises. Une table composée de pièces de bois recouvertes d’un drap de coton, formait l’autel sur lequel on mit un crucifix et deux chandeliers portant des cierges, apportés de Sydney par Monseigneur Polding.
Ce fut dans ce temple improvisé que nous eûmes la consolation de participer au saint sacrifice de la messe et de recevoir, comme nourriture, le pain des anges, de la main de Monseigneur l’Evêque de Sydney.
Dans ces généreuses visites de Monseigneur Polding et du Révérend Père Brady, ces dignes apôtres ne manquaient pas de passer avec nous le plus de temps possible, pour nous consoler et nous exhorter à accepter avec patience, en vue de Dieu, toutes nos misères. Ils s’intéressaient aussi à notre sort temporel
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et essayaient tous les moyens possibles de nous procurer quelques soulagements ; mais le gouverneur, Sir George Gipps, po;ir une raison ou pour une autre, ne ressentait, parait-il, aucune sympathie pour nous et, depuis qu'il avait accordé à Monseigneur Polding la grâce de nous admettre dans la Nouvelle Galle du Sud, au lieu de nous réléguer à hile Norfolk, il se croyait sans doute quitte de tout sentiment de charité à notre égard. *
Dans une de ses visites à notre établissement, le Père Brady eut la pens'e de goûter à notre dîner qu'il trouva très mauvais et insuffisant. Poussé par l’idée de nous être utile, en réveillant en notre faveur les sentiments d'humanité qui pouvaient exister au sein de la population du pays, le bon missionnaire envoya à un journal de Sydney, dont le nom a malheureusement disparu de mes notes et que j’ai oublié, une correspondance dont voici la» traduction.