A YOL D’OISEAU
Mais je vous demande pardon de m’être arrêté si longtemps dans le désert, au milieu de la désolation, quand je touchais aux contins de la terre promise, quand j’étais si près de tableaux plus riants.
En effet le territoire d’Orvieto et de l’Ombrie vers lequel nous allons nous acheminer maintenant, fait un contraste inattendue avec celui que je vous ai fait parcourir : rempli des souvenirs les plus intéressants de toutes les époques de l’histoire moderne, d’objets précieux au point de vue de la religion et de l’art, c’est en outre une terre délicieuse, un jardin verdoyant, ombragé de vignes et d’oliviers, baigné de rivières et de lacs, tout accidenté par les petits groupes des Apennins dont les sommets, dans cette région, sont couronnés de villages ou de monastères vénérés.
Comme je ne veux pas vous condamner à me suivre pas à pas, à travers le pays, sur les chemins poudreux, ou dans les sentiers perdus au fond des vallons ou suspendus au flanc des montagnes; comme je veux encore moins vous faire partager les petites misères de la route ; je vais vous la faire franchir à vol
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d’oiseau. Au reste il serait fastidieux pour la plupart des lecteurs, qui n’ont pas fait une étude particulière de l’archéologie et des diverses productions des grands maîtres, d’ètre arrêtés à tout instant devant des monuments ou d’antres œuvres artistiques d’un ordre secondaire ; et l’on trouvera sans doute plus agréable de faire l’étude de l’art Ombrien dans un petit tableau qui en présentera les caractères principaux. Peut-être que ce tableau pourra trouver sa place au bout de la course que nous allons faire.
A un pas de Viterbe, s’élève Monte fiascone , gros bourg sans importance assis sur des terres bouleversées par les volcans. Les laves qui forment en quelques endroits tout le sol, et un petit lac d’eau chaude et sulfureuse que l’on voit près de la route indiquent assez l’origine de ces terrains. C’est après avoir dépassé cette petite ville que l’on commence â remarquer les vignobles qui produisent le vin d'Ust, un des meilleurs d’Italie.
JBolsence est un autre bourg moins important encore que ce dernier, il occupe à quelque milles plus loin le site de l’ancienne Vulsinium , capitale des Yolsques. Un lac de peu d’étendue s’étend en face offrant au regard de charmants horizons ; une montagne de basalte s’élève en arrière, laissant voir sur son flanc dénudé une belle colonnade de prismes hexagones ; c’est une des plus curieuses formations de ce genre qu’il y ait en Europe.
LES SOIRÉES CANADIENNES
Après avoir franchi quelques monticules, en se dirigeant du côté des Apennins, l’on rencontre bientôt Orvieto avec ses murs échelonnes, ses tours, ses vieux couvents et sa gracieuse cathédrale. Elle apparait soudainement, comme une création féérique, sur la pointe d’un grand rocher isolé au milieu d’une vallée fertile qui s'abaisse tout autour en amphithéâtre. Parmi les choses curieuses que renferme cette ville se trouve un puits, creusé entièrement dans le roc jusqu’à la profondeur de deux cents pieds. On y descend par deux escaliers en limaçon qui sont si spacieux et si faciles à la circulation que l’on peut s’y aventurer à cheval ou a dos d’âne ; c’est de cette manière que l’on va commodément faire sa provision d’eau.
Laissant Orvieto le matin on trouve, après quelques heures de marche, Cita del Pieve : Elle est assise sur le versant d’une jolie colline en face d’autres collines couvertes de pâturages, où l’on voit errer par groupe des troupeaux et des bergers.
Enfin à des distances à peu près égales et toujours couronnant des montagnes, toujours au milieu de vallons fleuris, baignés par des lacs et des rivières, toujours sous le beau ciel de l’Italie, on rencontre Perouse , Assise, Foligno , Spoleto, Terni , etc., Toutes ces petites villes semblent être venues s’asseoir sur ces hauteurs pour contempler la belle nature qui les entoure ; et quoiqu’elles soient très vieilles, étant à peu près toutes de date étrusque, elles n’ont pas l’air décrépites, elles vivent de cette vie et de cette beauté
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éternelle qui les environnent, elles recouvrent toujours leurs ruines d’un ciment nouveau ; et sur la terrace qui domine un mur cent fois détruit, on voit encore la jeune ombrienne entrelacer les ceps d’une jeune vigne et renouveler les fleurs de ses vieux vases de terre, qui ont vu naître quelques centaines de printemps.
Isolées les unes des autres, séparées par des montagnes escarpées, ces petites villes sont nécessairement tranquilles ; on ne s’y consume pas dans un actif brocantage, on ne va pas tenter les hazards des mers, et Ton se trouble peu de ce qui se passe au-delà de ces cimes bleues, si harmonieusement unies pour abriter un véritable bonheur. Là, les nécessités de la vie ne sont pas tellement pressantes, que les habitants soient obligés de recourir à ces milles moyens factices, à toutes ces industries qui nous sont ici plus nécessaires pour faire fortune ; on vit en famille, on recueille sans beaucoup d’efforts des raisins excellents, des olives sur les rochers arides, de la soie, des fruits de toutes espèces ; on dirige les ruisseaux qui descendent des coteaux, à travers les prairies, pour les rafraîchir ; on fait paître de beaux troupeaux de moutons. C’est dans l’Ombrie où Rome ancienne venait prendre ses brebis grasses pour ses sacrifices, et c’est encore là où les grands marchés vont s’approvisionner de bonne chaire (*).
(*) Je n’entends parler que de celle des moutons, car les romagnes possèdent les plus beaux troupeaux de bœufs.
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Je sais bien qu’il ne faut pas aller chercher les grandes fortunes au milieu de ces populations : mais comme elles ne se sont pas créés de ruineuses nécessités elles ont de quoi satisfaire leurs modestes désirs. Les femmes se tissent des étoffes pour se faire de jolis jupons, pas trop longs ; elles se font des corsages élégants, pas trop courts , quelles ferment sur l’épaule et sur la poitrine, par de simples nœuds de ruban ; elles se fabriquent aussi des écharpes de soie, rayées de différentes nuances qu’elles nouent autour de leur taille ou qu’elles jettent négligeamment sur leurs tètes ; puis elles ont assez de bon goût pour penser qu’une chevelure abondante et bien peignée, relevée sur le col par un beau ruban de couleur vives, qu’un fichu brodé de leur main et drapé sans trop d’art sur leurs épaules encadrent suffisamment une jolie figure. Comme les filles de la Grèce, les Ombriennes ont toujours compris, jusqu’à ces années dernières, que la simplicité était le plus beau vêtement de la beauté. Elles n’ont pas encore demandé à leurs papas, ni à
leurs maris, ni à d’autres des chiffons dispendieux,
à la mode de Paris, des souliers de satin, des plumes d’autruches et ces mille accessoires multicolores tels qu’en trament sur la poussière de nos chemins nos plus humbles filles des champs.
Dans l’Ombrie comme dans presque toute l’Italie, chaque commune chôme la fête de son patron, en famille. Comme pour ces braves gens l’ivrognerie
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n’existe pas, et que pour eux, se priver de la raison c'est se priver d’un plaisir, ces réjouissances ne peuvent avoir que de bons résultats. J’ai assisté à deux de ces fêtes populaires en passant dans ces campagnes et je n’y ai remarqué que des amusements convenables, ou s’épencliait une gaieté pleine d’abandon et de simplicité.
Placés entre la Toscane et la plaine du Tibre, ces populations participent aux facultés, au caractère et au type des Toscans et des Romains. Chez eux la pétulence d’esprit, la mobilité incomparable des traits, la politesse pleine de démonstrations et de protestations des Florentins se montrent encore, mais modifiées l’esprit est plus calme, les paroles ne se précipitent plus sur les lèvres, comme les étincelles du foyer d’un feu de joie, la physionomie et les membres ne s’agitent plus autant, enfin la gaieté est moins fébrile et les rapports sociaux, tout en conservant beaucoup d’aménité et de formes gracieuses, sont plus sincères. Les Romains en communiquant aux Ombriens un peu de cette royale placidité, de cet esprit sérieux et magistral qui les distinguent, ont évidemment contribué à former chez eux ce caractère de transition , de même que, en ajoutant à l’imagination vive des Toscans quelque chose des passions fortes et contenues, profondes et constantes des Romaines, les habitants de l’Ombrie se sont trouvés doués d’heureuses
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dispositions pour l’existence ardente et dévouée du cloître, pour les vives et mystiques aspirations de la vie contemplative. L’Ombrie avec la partie de la Toscane qui l’avoisine sont bien certainement en Italie le séjour favori des natures ascétiques : aussi ont-elles été le berceau de l’art le plus pur et le plus inspiré de la beauté divine. Dieu a répandu tant d’harmonie dans ces solitudes !
Rien de heurté dans le paysage ; toutes les lignes ondulent vaguement ; toutes les teintes se fondent, la terre semble s’unir au ciel par les sommets des Apennins, qui deviennent de plus en plus diaphanes à mesure qu’ils s’éloignent et qu’ils s’élèvent ; et, lorsque les vapeurs du soir viennent s’entasser audessus, elles paraissent continuer dans un espace infini un panorama d’autres montagnes et d’autres plaines. La nuit s’infiltre lentement dans le jour par une multitude de teintes roses puis violacées, au milieu d’un concert immense formé par tous les chants et les bruits du soir : harmonisés et répercutés dans le vaste foyer de la vallée, ces sons variés s’élèvent et se perdent dans le silence des cieux. C’est l’hymne d’une terre bénie ! C’est bien ici ou il semble que Raphaël devait naître ; Raphaël dont l’œuvre est toujours là comme la suprême expression de la grâce et de la beauté divine 1
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