A PIED
En m’éloignant de Yiterbe, je voulus renoncer au • supplice de la diligence : Outre la fatigue que me donnait ce mode de voyager, il me paraissait encore trop rapide. — A chaque pas que je faisais sur cette belle terre, je sentais que si ma mémoire allait se parer d’un brillant tableau, mon cœur allait garder un long regret.
Je partis donc à pied, sans guide, avec une carte de l’Italie, ut ma petite connaissance du pays et de «on idiome pour diriger mes pas ; je portais en outre sur l’épaule l’humble bagage de peintre touriste dont voici les détails : d’abord, la boîte aux couleurs, indispensable au métier et deux ou trois albums, puis un sac de voyage composé de façon à ne pas tenter trop les voleurs, à lasser le moins possible son propriétaire, et qui cependant pût contenir une toilette assez complète pour faire convenablement mon entrée dans les villes. — Il faut avant tout, pour être bien reçu* à l’auberge ne pas trop faire pitié aux maîtres de la maison. Pour aider ma marche, dans * les montagnes, j’avais pris un long bâton ferré, comme devait en porter les pellerins d’autrefois ; il me
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servait encore d 'ajypui-main dans le travail de mes esquisses et d’arme défensive contre les chiens mal appris qui ne respectent pas d’ordinaire les porteurs de sacs.
En quittant Yiterbe, quoique j’eusse un vague pressentiment des grands événements qui ont changé depuis l’état politique des italiens, je ne prévoyais pas que je touchais aux limites du futur domaine du Souverain Pontife î En effet l’espace que nous venonsde franchir depuis Pome, avec celui qui se trouve entre cette meme ville et l’ancienne frontière du Royaume de Naples forment aujourd’hui l’état pontifical. C’est tout ce qu’il y a de plus improductif et de plus misérable dans la Péninsule ; une plaine de près de 40 lieues de long sur 12 de large, en moyenne, où, à part Pome et quelques petites villesdont les alentours suffisent à peine à l’alimentation, on ne voit que marais et terres incultes. Et encore, faut- il ajouter que la plupart de ces villes secondaires et leurs territoires sont des propriétés princières et que le mal-aria , cette peste particulière à PatmoS' phère de Pome, y fait des ravages continuels.
J’ai dit plus haut, que les voleurs avaient été de tout temps une plaie de ces campagnes, il en a été ainsi des fièvres pestilentielles qui y sévissaient meme
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dans les belles années de Rome ancienne ; car ce n’est que sons les premiers empereurs que l’on a réussi à assécher les marais Pontins qui sont une des principales, mais non pas la seule source de ces maladies (*). Les grands travaux que l’on fit dans ce but ayant été détruits plus tard, le mal, non seulement reparut, mais il fit des progrès considérables.
Les forêts qui assainissent l’air avaient été rasées ; et comme sur la fin de l’empire, toute l’administration civile était tombée dans le plus grand désordre, les travaux les plus nécessaires à la vie des populations furent oubliés. Tout le moyen âge vint à la suite, avec son cortège de ruines, passer sur ces plaines devenus désertes ; car, à la suite des inondations des barbares, les peuples des campagnes, ne se trouvant plus en sûreté, se réfugièrent en partie dans les enceintes fortifiées des villes.
Ainsi donc, tout ce qui demandait le travail de l’homme pour se conserver dût périr. Si dans les villes, où il restait toujours un certain noyau d’habitants et les apparences d’une société organisée, surtout à Rome, où le corps de l’église avait une constitution
(") On commença à assécher ces marais, environ 300 ans avant l’ère chrétienne et Ton n’a pas cessé d’y faire quelques travaux ; jusqu’aux invasions des Goths : Theodoric môme avait ordonné d’y exécuter des améliorations importantes, comme le témoignent les décrets de son règne.
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régulière, on ait pu se laisser tellement envahir par la ruine et l’incurie pour qu’il se fit une accumulation de décombres, de poussière et d’ordures d’une épaisseur de vingt à vingt-cinq pieds ; imaginez ce qui arriva dans les campagnes. Tous les aqueducs, à l’exception de deux, je crois, s’étaient rompus et les eaux qu’ils conduisaient en si grande abondance se répandirent longtemps le long de leurs parcours, formant des mares sans issue. D’un autre côté les canaux d’assainissement, qui servaient en même temps à l’irrigation s’obstruèrent, puis disparurent avec toutes les beautés, toutes les richesses, de culture et de végétation, il ne resta que l’herbe des champs. Les eaux pluviales qui, une ou d'eux fois l’an, ruissellent sur cette plaine, ne trouvant plus leurs égouts ordinaires s’arrêtèrent dans tous les bas fonds, y accumulant avec elles des amas considérables de détritus végétaux.
Ces dépôts détrempés chaque année dans les eaux stagnantes, se trouvent ainsi préparés à cette espèce de distillation qui s’opère pendant six mois, sous les rayons brûlants du soleil, et qui répand sur tout le pays des miasmes putrides.
Les maladies pestilentielles sont communes à plusieurs provinces de l’Italie. Mais c’est surtout à l’embouchure de ses trois plus grands fleuves, le Po, le Tibre et l’Arno, que ces maladies régnent avec plus de rigueur. Il est aisé d’en voir la raison par une simple étude géographique.
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A ces endroits, la plaine s’élargit et se redresse. Les diverses chaînes détachés des Apennins qui s’élèvent tout autour forment de vastes amphithéâtres demicirculaires ; de sorte que, à la saison des pluies, toutes les eaux se précipitent avec fureur en convergeant vers ces trois artères principales de l’Italie. Tout est entraîné dans le cours de ces inondations annuelles, terrains, demeures et végétation. Or comme les torrents rencontrent souvent les flots contraires de la mer, ils sont forcés de déposer les restes de leur butin sur les rivages qui s’exhaussent, ou se prolongent au loin en lagunes. Ces alluvions ont changé complètement la configuration de foutes les côtes qui longent la Méditerranée depuis Corneto jusqu’à Terracine, dans les Etats Romains, ainsi que celles qui avoisinent l’Arno et le Po.
Des villes qui avaient été bâties sur la mer s’en trouvent aujourd’hui éloignées de quatre à six lieues. Adria qui a donné son nom à l’Adriatique est de ce nombre (*). Ostie, ce fameux port de Rome ancienne, est enseveli loin du rivage. Pise et Yenise, mais surtout la première, seraient bien en peine aujourd hui de loger leurs flottes d’autrefois.
(*) Les marais Pontins eux-mêmes aurait été dans l’origine, une île comme celles de Vénise, que les alluvions auraieut réunie à la terre- ferme : Théophraste en donne même l’étendue sur je ne sais quelle autorité. La géologie ne peut aujourd’hui que confirmer ces témoignages antiques.
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Les côtes de la mer ee sont donc élevées, et les plaines se sont abaissées par un effet contraire et naturel. Il s’est accompli en grand, ce que nous remarquons sur les chemins qui descendent des coteaux. Vous avez vu que les points qui reçoivent plus directement la chute des voitures finissent par se creuser ; et les terres enlevées vont se porter plus loin pour former ces cahots, que nous connaissons si bien en Canada. Le lit des fleuves s’est aussi élevé à leur embouchure, ce qui les a rendus incapables de donner cours aux eaux d’une averse un peu considérable. Tout cela a donc aggravé le mal des inondations.
Un autre travail s’est aussi fait avec les années. Ap rès la saison des pluies, et sous les ardeurs d’un soleil prodigue il nait de tous les limons et de tous les débris végétaux, déposés dans les fonds de la vallée, une végétation nouvelle et abondante, mais infailliblement destinée à être ensevelie de nouveau sous d’autres détritus. Vous concevez l’épaisseur de ce dépôt végétal qui s’accumule librement, depuis plus d’un millier d’années, sur une surface de quelques cents lieues d’étendue ; et vous pouvez aussi vous faire une idée de l’abondance des gaz délétères qu’il doit fournir à l’évaporation. Aussi tout le litoral des états Romains depuis la Toscane jusqu’au royaume de Uaples souffre-t-il de ces émanations, ainsi que toute la vallée du Tibre.
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C’est l’aspiration de ces gaz qui est si dangereuse.
Le soir depuis le coucher du soleil jusque vers neuf heures, l’atmosphère est rafraichie par les brises de la mer, et il se fait toujours une forte condensation des vapeurs de la terre qui retombent à la surface en «couches légères et argentées. Il est alors très imprudent de se reposer à l’extérieur des maisons, et surtout de s’asseoir sur l’herbe, dans la campagne.
Les étrangers se laissent facilement séduire par le spectacle des beaux soirs de Kome ; ils aiment à voir ces jolis voiles de brume descendre sur les ruines, couronner les tombeaux, flotter sous un groupe de pins parasols ; ils jouissent à respirer les premiers souffles du vent du soir après de longues journées brûlantes ; ils se laissent volontiers tomber sur un gazon, après de pareils jours, devant de tels tableaux ! Mais ils paient presque toujours très cher ces jouissances, toutes frugales qu’elles soient.
J’ai connu plusieurs artistes, avides à l’extrême de semblables plaisirs, qui avaient tous pris la fièvre du pays, pour s’être couchés en plein air durant quelques heures : ils venaient de faire tous ensemble une excursion sur les bords de la mer, dans les environs d’Ostie, je crois. Après une marche fatiguante, suivie par un diner de circonstance, ces tendres amants de la nature s’étaient laissé tenter par les charmes d’une sieste champêtre. Le poison se glissa avec les pavots, et tous furent saisis par la maladie. Quelques uns en furent affectés pendant longtemps ; car c’est le caractère de ce mal de reparaître après de longues
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périodes, et même de poursuivre celui qui en si souffert sous des climats étrangers..
Pie YI, ce Souverain généreux, avait entrepris l’assainissement de ses états, et il avait commencé par assécher une partie des Marais Pontins en y faisant pratiquer de grands canaux. Mais la tâche était trop gigantesque pour un seul homme, aidé des seuls moyens que peuvent fournir un petit état ; les infortunes d’ailleurs vinrent bientôt interrompre une si belle entreprise. Napoléon, qui avait déjà fait exécuter des travaux publics immenses dans toute l’Italie, songeait à faire continuer ceux-ci,, peut être, pour faire l’orgueil du futur Poi de Rome. . . . Mais hélas ! les pauvres Marais Pontins, sont encore a demander une main généreuse et puissante, mais surtout une main fortunée, plus forte que les révolutions, pour sortir de leur fange et devenir encore une fois fertiles et bienfaisants t
Je suis sous l’impression que d’autres ouvrages ont été exécutés par Pie IX ; mais dans quelques autres parties des Etats Romains. Dans tous les cas, l’amélioration peu sensible opérée dans l’état sanitaire de ces campagnes doit désespérer le gouvernement : cela démontre que les causes du mal sont considérables et qu’elles exigeraient des sacrifices immenses et
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constants pour être détruites. Il faudrait entre autres clioses établir un système complet de canaux pour distribuer avec économie les eaux pluviales : mais surtout il serait urgent de couvrir de plantations forestières toute cette grande plaine dénudée, afin de produire par elles l’absorption des gaz dangereux ; puis enfin la coloniser régulièrement. Ceux qui connaissent les ressources de ce pays, la crainte que les populations ont de séjourner dans ces champs déserts, et l’aversion que la plupart éprouvent pour tout travail long et pénible ; ceux qui en outre, à l’aide de la science et de l’expérience peuvent calculer ce que coûterait de temps et d’argent un pareil travail, accompli sur une surface de plusieurs cent lien es, sont seuls en état de dire s’il aura jamais son exécution complète.
Quoiqu’il advienne je ne vois pas pourquoi on a toujours fait un crime aux papes de ne pas l’avoir déjà exécuté, quand il n’a pas pu l’être entièrement durant la plus grande puissance de l’empire Romain. Depuis Roniface VIII (1291) jusqu’à Pie VI, pas moins de quinze Souverains Pontifes se sont occupés de travaux d’assainissement. Aujourd’hui, que la révolution a ravi à Pie IX l’Ombrie, l’Emélie et les Romagnes, les seules provinces qui donnaient du
pontife de continuer l’œuvre de ses prédécesseurs.