‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 8 sur 62 · UN EPISODE · texte numérisé non relu

UN EPISODE

Quelques lecteurs pourraient peut-être s’imaginer que les excursions pédestres, qui sont si communes en Italie, n’offrent que des jouissances sans mélanges ;; pour ne pas les laisser sous une impression qui pourrait leur être funeste un jour, je leur raconterai un petit épisode, où la prose et la réalité ont bien pris la grosse part que j’avais faite d’avance à la poésie.

D’abord voici comment je procédais : a l’aide de ma carte, je traçais l’itinéraire de la journée, désignant la longueur de la course et mon étape pour la nuit. Mais sur le chemin il m’arrivait d’embrouiller mes calculs. Je n’avais pas apprécié par exemple les nombreuses sinuosités de la route ni les attraits que j’allais trouver semés sur ses bords ; quelquefois je perdais le bon sentier ; et cependant, il m’était presque toujours impossible de m’arrêter à mi-chemin. Dans ces pays on peut faire souvent plusieurs lieues,

même dans des terres bien cultivées, sans voir une seule habitation. Là les maisons ne sont pas régulièrement distribuées sur la propriété agricole, ainsi qu’en Amérique. Comme le sol n’appartient ou n’a appartenu qu’à de grands propriétaires, les habitants se sont groupés autour de la demeure de ceux-ci. Il n’y a que dans les environs des grandes villes où l’on voit des habitations isolées dans la campagne ; partout ailleurs elles sont tontes groupées en villages.

J’étais parti un matin de Monte, Biascone^ avec l’intention de me rendre à Orvieto qui en est séparé . par une route de près de huit lieues. En cheminant je trouvai sur les bords de son lac, le petit bourg de Bolsene dont je vous ai déjà dit un mot. 11 est adossé à un grand rocher dénudé et blanchi, c’est plutôt un assemblage de vieilles masures entassées autour d’un chateau moyen-age qui les domine deux fois de sa figure délabrée ; auprès s’élève une grande tour du milieu d’un bosquet de mûriers, et tout cela se mire dans un petit coin du lac bleu. Ce lac a aussi son charme particulier ; limpide comme le ciel qu’il reflète, il baigne dans son sein deux petites îles qui semblent ne s’être établies là que pour faire plus à l’aise leur toilette verdoyante et embaumée. Autrefois des rois y eurent leurs palais somptueux, dont il ne reste plus rien que le souvenir d’un crime (*) : aujour-

(*) Amalazonte, ta fille de Théodoric, y fut étranglée par les ordres de son cousin Théodat. Bolsena fut aussi le berceau de Séjan.

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d'hui, durant la saison des chaleurs, les peintres vont s'y rassasier de soleils couchants, de brises matinales et de repas éthêrés. J’aurais bien désire y aller faire comme eux un peu de cette vie contemplative ; mais je dus me contenter de m’asseoir devant ce joli tableau. La chaleur était grande, j’avais franchi une assez longue distance, je sentais le besoin de prendre du repos et mon dîner. — Imaginez que l’on me servit un potage aux oignons rehaussé d’ail et dont on avait fait le jus (gras) avec de l’huile vieille ! — Après un pareil repas, le paysage me sembla encore plus beau • et je voulus en goûter. Je me mis donc à faire un croquis.

Pendant mon travail, j’oubliai que le soleil glissait sur le couchant et que la lune ne devait pas éclairer mon hémisphère, durant la nuit suivante ; J’aurais dû pourtant y faire attention, car je redoutais avant tout de rester une nuit dans Bolsène ; le dîner passé ne m’avait pas prévenu en faveur du souper et surtout du lit futurs. Quoiqu’il fut quatre heures, je me remis en marche.

En été avant que la nuit ait éteint toutes les lumières du jour, il est assez tard ; eh ! bien, elle avait terminé sa tâche depuis longtemps, et j’étais encore sur le chemin n’ayant point ralenti le pas un seul instant. Quoique le ciel fut étoilé, les vapeurs qui s’élevaient de terre assombrissaient les ténèbres et voilaient la vue. Je m’avançais donc au liazard, sans savoir où j’arriverais, car ne trouvant aucune maison

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sur mon passage, il m’était impossible de savoir si je m’étais égaré.

Vers dix heures, je m’arrêtai, j’étais épuisé par la fatigue et par la faim, le silence et l’obscurité m’accablaient, et puis une autre difficulté venait de se présenter : une seconde route s’ouvrait en cet instant devant moi, croisant celle où j’avais si longtemps marché. Laquelle devais-je prendre?. .. . Après avoir cherché quelque indication, en tâtonnant autour de moi, je ne trouvai qu’une borne militaire, sans chiffres, sur laquelle je me laissai tomber.

Je n’avais rien sur mpi pour étancher ma soif et pour ranimer mes forces ; car toutes mes provisions de bouche ne consistaient que dans une demi livre de thé vert, dont je m’étais pourvu en laissant Rome, pour prévenir les symtômes de nostalgie qui se manifestaient quelque fois chez moi dans mes soirs d’isolement et de lassitude. Le moment était bien trouvé pour en faire usage ; mais où établir la cuisine ? . . . .

L’appréhension que j’avais de m’égarer davantage, si je l’étais déjà, m’ôta tout désir de me remettre sur pied. Je résolus de m’héberger aux frais de l’état et de me coucher au bord du chemin. L’air était tiède, je pouvais fort bien me contenter pour un soir d’un eouvre-pied de ciel étoilé. “ Puis, pensai-je, demain je n’aurai pas beaucoup plus faim, je serai plus agile et j’y verrai clair. ” Je disposai donc ma boite aux couleurs et mon sac en forme d’oreiller et je me mis au lit.

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J’allais fermer l’œil, quand j’entendis venir dans le lointain le son d’une cloche de monastère, qui annonçait sans doute aux moines l’heure des prières nocturnes. Dans le même instant, un autre bruit vint encore frapper mes oreilles : je ne pris pas la peine de me dire, en me berçant : “ dors mon fiE c’est un rêve. ” Je me levai, je courus au devant de ce dernier bruit et je rencontrai une voiture qui descendait le versant de la colline sur laquelle nous étions. Son conducteur m’apprit que je n’étais plus qu’à un mille d’Orvieto ! . . . . et ce brave homme, dont j’ai gardé le souvenir avec fidélité, quoique je n’aie connu de lui que la voix, me dit que pour me rendre à la ville en droite ligne, je pouvais prendre le dernier chemin trouvé.

C’était une vieille route escarpée, que les ruisseaux avaient creusée en ravin ; abandonnée depuis longtemps comme voie publique, elle était remplie de gros cailloux sur lesquels je trébuchais à chaque pas. Eh bien ! le croiriez vous ; j’étais redevenu si dispos, que je me surprenais, de temps en temps, fredonnant l’air de “ Fanfan Latulipe. ”

Minuit était sonné, quand je me trouvai devant la porte de la ville. Toutes les lumières étaient éteintes et personne n’avait veillé pour me recevoir, pas même les gendarmes! — l’autorité se couche de bonne heure en province. Je commençai donc à faire du tapage et après un quart d’heure je vis poindre une lueur, à travers un guichet ; c’était une lueur de commissaire de police, je n’en fus pas rempli d’espérance. En

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effet, cet homme dont je venais de briser le sommeil, peut-être au milieu d’un beau rêve, me dit en me passant sa lampe sous le nez : “ le Choiera règne sur toute la frontière, on n’entre pas dans la ville sans faire la quarantaine; il est trop tard d’ailleurs pour que je puisse examiner votre signalement ; aller passer le reste de la nuit dans cet endroit ; ” et il me désigna une masure isolée et vide dans laquelle on entretenait des fumigations pour désinfecter les passants.... Je frémis : passer la nuit sur un banc de bois, seul, avec Am estomac, où il me semblait que l’on avait fait le vide au moyen de la machine pneumatique ; occuper les loisirs qu’allaient me donner une longue insomnie, à nourrir mes rêves de vingt-cinq ans avec des vapeurs de chlorure de chaux. La perspective de ce supplice me causa une succession rapide d’impressions bizarres, heurtées et désagréables, surtout : j’allai jusqu’à regretter le potage de Bolsène, et mon lit d’herbe où j’avais commencé à clore doucement la paupière. Enfin, je me sentis saisi de perversité ; songeant que les portiers de municipalité, comme tous les portiers du monde, ont une corde sensible ; je pris quelques Paoli (pièces de monnaie qui valent dix sols), je les mis dans la main de celui-ci et je le priai de me purifier avec cela : je lui promis en outre, en lui remettant mon passeport, de garder ma figure jusqu’au lendemain, afin qu’il pût la confronter avec mon signalement. Il fut d’accommodement. J’avais corrompu ce représentant de l’autorité, ce gardien du repos et de la santé des bons habitants d’Orvieto ! — Je me hâte de

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dire, pour le repos de mon pays, où de pareilles félonies sont encore inconnues , que je ne me sens pour ce genre de délit aucun penchant naturel ; la faim , V occasion. . . .ont fait presque tout le mal.

Je dois ajouter que mon commissaire de Police fut non-seulement traitable, mais qu’il eut la complaisance devenir me conduire jusqu’à la porte d’une des meilleures auberges, où je ne serais probablement jamais parvenu sans lui: la ville était tout-à-fait plongée dans les ténèbres ; car il n’y a pas d’autres fanaux à Orvieto que ceux que l’on veut bien prendre avec soi.

Il me fut donc enfin permis d’aller m’asseoir près d’une table, qui, n’eut-elle été garnie que par un fiasque du délicieux vin du pays, dont il porte le nom, m’aurait encore fait l’effet d’un banquet de Lucullus.

Z’ Orvieto est sans contredit le meilleur produit de l’Italie ; et j’avoue que je ne l’aurais que très .imparfaitement connu, si je n’étais pas venu le prendre à son berceau, comme un enfant que l’on aime. A cette époque, la maladie qui rongeait la vigne avait rendu ce vin très rare et surtout très impur par la falsification. Aussi un de mes amis de Kome, qui l’avait connu dans son beau temps, me dit-il à mon départ, d’une voix particulièrement tendre : “ Ah ça î buvez un fiasque d’Orvieto à mon intention ! ” Je sentis après avoir accompli fidèlement cette tâche, que l’amitié m’en avait rarement imposé une plus agréable : outre le plaisir que son exécution pouvait

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apporter en elle-même, elle me procura de plus un bon quart-d’heure de réminiscences.

Après cette journée pleine de fatigues et d’impressions diverses, éprouvées dans l’isolement de toutes mes vieilles affections, la mémoire au repos me retraça toutes ces bonnes figures aimées, groupées les unes à à côté des autres, telles que je les ai rencontrées au banquet de la vie j et les douceurs du sommeil m’arrivèrent au milieu des consolations du souvenir.

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