FUNÉRAILLES DU PRÊTRE MAHOMÉTAN A JAFFA
’était un homme d'une simplicité biblique, beau, charitable, et parlant par paraboles comme le Christ, „ me disait un marchand arménien. “ Il aimait à consoler les humbles, les affligés, à les aider de sa bourse avec une abnégation évangélique. Devenu pauvre comme Job, il mourut d’ina- ’erim ! c’est la volonté de Dieu ! „
La population de Jaffa, se souvenant trop tard de sa mansuétude, de son inépuisable charité, lui fit des obsèques splendides dont le coût eût suffi à lui assurer des rentes.
Plus de vingt mille Arabes de toutes classes suivaient le cortège en chantant des versets du coran ; les étendards des mosquées, les drapeaux, les oriflammes ondoyaient dans les rues ensoleillées et bondées de monde. Partout, sur le parcours du
convoi funèbre, les femmes hululaient, piaillaient en déchirant leur manteau blanc en signe de deuil — elles avaient mis ce jour-là leurs vêtements de rebut — ...
e climat de Jaffa est plus égal et plus tempéré que dans les autres parties de la côte.
Il y pleut quelquefois quand, par miracle, Allah daigne exaucer les prières des cultivateurs arabes. Malheureusement le Dieu de leurs pères se trompe souvent de robinet, et leur envoie des giboulées de sauterelles dont ils pourraient fort bien se passer. Alors, ce sont de nouvelles prières et des processions tapageuses, avec chant et musique à porter le diable en terre.
Comme paysage, les environs de la ville sont loin d’être aussi poétiques, aussi plantureux que les jardins de Jaffa, mais peu de contrées présentent des tableaux aussi variés et des oppositions aussi brusques. Ici, le désert, avec ses sables éblouissants et ses mirages fantastiques, confine à la plaine labourée qui n’attend qu’une ondée pour se couvrir de splendides moissons. Là, derrière les murs de la ville, parmi les dômes des mosquées, surgissent, comme des obélisques, de gigantesques cyprès découpant leur silhouette sombre et rigide sur le ciel immaculé. Plus bas, vers le nord, on découvre la côte parsemée de récifs frangés d’écume, qui marbrent les eaux bleues. Enfin, bien loin, bien loin dans la direction de Ramla, les montagnes de Judée, avec leurs mamelons chauves et rocailleux, se dessinent dans l’atmosphère limpide. De distance en distance, des
cavaliers turcs, postés sur des monticules, et le fusil au poing, surveillent les alentours.
a ville de Ramla, avec ses blancs minarets et ses ruines romanes, s'étale sur un vaste plateau, à la jonction de trois grandes artères dont la plus suivie et la plus importante conduit à Jérusalem. C'est la partie la plus animée de ce pays étrange, morne, imposant, plein de grandeur, où la vie se concentre uniquement le long des routes grises, ondulantes, qui se perdent, comme des ruisseaux, dans la plaine immense, brûlée, silencieuse.
Rien de plus attachant que le spectacle des nombreuses caravanes qui s'entre-croisent, se divisent ou se réunissent près de Ramla. Tous les types de l’Orient, du monde chrétien, musulman et israélite, apparaissent tour à tour dans le courant perpétuel de pèlerins se dirigeant vers la ville sainte. Toutes les langues, tous les dialectes de l’Europe, de l’Afrique et d'une partie de l'Asie se font entendre parmi la foule bigarrée. Émus, recueillis, absorbés en Dieu, les uns prient en latin, les autres en hébreu ou en grec, tandis que les Mahométans rompent la fde et se prosternent vers la Mecque pour invoquer Allah et son prophète.
Confondus avec le commun des mortels, des princes de l’Église, des évêques, des popes, des rabbins coudoient des moines, des capucins portant la besace, des Arméniens vêtus de robes de laine rayées, des Juifs russes ou polonais qui mijotent dans leurs fourrures rongées des mites et dans leurs bottes enduites de suif, par une température de 28 degrés centigrades.
On distingue des Bédouins de Jéricho, à l’allure fière et imposante; des groupes colorés, étincelants, composés de hauts fonctionnaires turcs — des agas, montés sur des chevaux arabes ou sur des baudets gris-pommelé chamarrés de housses brodées d’or. — Des cawas, chargés d’un arsenal de fusils incrustés, de sabres et de poignards à gaine d’argent, forment l’état-major de ces personnages obèses, podagres, dodelinant de la tète et dor-
mant d’un œil, tandis que leur monture marche l’amble. Derrière ces cavaliers, dans un nuage de poussière, courent tout essoufflés, avec des piétinements de bêtes de somme, une foule de serviteurs nègres qui marquent la note solide dans l'ensemble des costumes pittoresques, dont les couleurs voyantes et disparates rappellent les tons crus des tapis d’Orient.
Une lumière blanche, éclatante, tombe sur le sol calciné et rejaillit en reflets ardents sur la cavalcade ondoyante, pleine de contrastes heurtés, étranges, où le franciscain ascétique monte en croupe avec le rude Bédouin à moitié nu, où l’opulence et la misère voyagent côte à côte : non pas la misère de l’Europe, si âpre, si lamentable par nos tristes hivers, mais une misère pittoresque, vivace, ambulante, riche de tons, qui s’harmonise comme les chardons parmi les fleurs des champs. Sous ce beau ciel, les haillons gardent l’empreinte du soleil et, en quelque sorte, un reflet du désert qui fait songer à la vie libre, indépendante, oü l’homme, enivré d’air pur, dort tout aussi bien à la belle étoile que sous les lambris dorés.
Viennent les Arabes des tribus d’Éphraïm, à l’aspect sauvage, endiablé ; ils passent au large, à travers tout : l’œil a de la peine à les suivre. Leurs burnous blancs flottent, s’agitent avec des battements d’ailes ; on dirait d’une chevauchée d’êtres étranges, mystérieux, sillonnant l’espace comme une vision apocalyptique.
Enfin, à l’arrière-garde, dans un tohu-bohu de gens de toutes sortes, et de quadrupèdes crottés et pelés, crient, gémissent et gesticulent les chameliers de Damas et d’Egypte ; des Arabes de Balbek et de Palmyre ; des Zingaris d’Asie traînant à leur suite des rossinantes macabres, dures à la fatigue et chargées de tentes en loques, de hamacs, de coffres où grouillent pêle-mêle des potées d'enfants nus aux membres grêles et bronzés.
Peu à peu, sous l’action d’un soleil aveuglant, tout s’apaise. Bien loin en arrière, quelques pèlerins fanatiques, portant des sandales plombées, cheminent clopin-clopant, puis s'abattent, éreintés et fourbus, au bord du chemin sans ombre. A l’horizon, la caravane, pareille à un gigantesque myriapode, gravit en serpentant les contre-forts raboteux de la chaîne de Judée. Et dans
la plaine grise où, depuis des milliers d’années, tant de peuples ont laissé la poussière de leurs os, on n'entend plus que l’alouette fredonnante qui s’élève par degrés au milieu de l’atmosphère embrasée....
Revenons maintenant à Jaffa. — Joppé ; en hébreu, l’agréable — une des villes les plus anciennes du monde. C'est à Joppé que Jouas s’embarqua, et que la belle Andromède fut enchaînée sur un écueil pour fournir un sujet aux peintres et aux sculpteurs qui exploitent cette bonne veine depuis les temps les plus reculés.
C’est là aussi que débarquèrent les matériaux employés par Salomon dans la construction du temple de Jérusalem, et que saint Pierre ressuscita la veuve Tabitha.
Est-ce tout l Pas encore. Nous allons retomber brusquement dans un milieu européen qui n’a plus rien de commun avec la mythologie : cela fait l’effet d’une douche gkicée.
Imaginez-vous un village de l’Oberland, transporté tout d’une pièce, comme une boîte de jouets de Nuremberg, à peu près à la même place où, dit-on, Noé construisit l’arclie.
Autour des chalets éparpillés sur le versant de la côte, des mioches au teint pâle, aux cheveux couleur tilasse, complètent cet étrange tableau. Ces bambins dépaysés parlent un jargon allemand, mâtiné d’arabe, dont le côté euphonique laisse beaucoup à désirer. Cà et là, des volatiles de basse-cour vaguent dans les rues à la suite d’un nombreux personnel de porcs, chargé du service de la voirie. On ne s’étonnerait plus d’entendre le ranz des vaches dans le désert d’Égypte.
Ce bourg est le noyau d’une colonie de bonnes gens, Suisses, Badois, Irlandais et Américains qui attendent — sous l’orme — le retour du Messie, peu satisfait, paraît-il, du train dont vont les choses ici-bas.
“ Le temps est proche; un de ces quatre matins il y aura du nouveau, les méchanls seront confondus, anéantis, et la paix régnera sur la terre comme dans les cieux. „ — Chose fort désirable, assurément, mais dont je n’avais pas la moindre idée. - “ Voyager, c’est apprendre „ disait saint Jérôme.
Quant à vous dire comment ces choses leur ont été révélées,
cela m’est impossible, car je n’en sais rien, ni eux non plus ; mais n’importe, ils attendent : c’est leur spécialité.
Pour charmer leurs loisirs durant les jours fériés, les colons se réunissent dans une sorte de grand chalet, et chantent des cantiques avec accompagnement d’harmonium.
Après les offices, tandis que les hommes fument de grosses pipes, les femmes potinent et s’entre-déchirent consciencieusement à propos de chiffons. 11 est temps que le Messie apparaisse pour rabattre le caquet de ces dames, mais, ce sera dur.
Pour finir la journée, on mange du jambon ou des saucisses, au grand scandale des Arabes, et l’on boit de la bière fabriquée dans la colonie : de la Bavière de Jaffa! A quelques pas du désert, le pays de la soif, ce breuvage n’est pas à dédaigner, mais les bonnes oranges du pays sont plus rafraîchissantes.
Le centre du village est coupé par une large rue qui descend en pente douce vers la Méditerranée, dont la nappe d’azur se développe à perte de vue.
Le touriste aimant la solitude peut y prendre des bains en toute saison, quand la vague paresseuse s’étale, limpide et perlée, sur le sable brûlant ; mais n’allez pas le dire : on y élèverait un casino...
Tout cela ne vaut-il pas la peine de quitter, pour quelques mois, nos bâtons de perroquets ou nos cages d’écureuils? Avec nos moyens de locomotion, si faciles, si rapides, la Syrie et l’Égypte sont à nos portes. En un rien on peut passer du froid au chaud, de l’hiver à l’été, de l’ombre à la lumière!
Inutile de consulter la carte; suivons les hirondelles quand elles fuient à tire d’aile nos ciels brumeux et nos champs dépouillés Sans tarder, bouclons nos malles et dirigeons-nous vers la gare du midi; par un bon train express nous arriverons presque aussi vite que ces gracieuses émigrantes.
La belle chose que le progrès! il nous permet d’atteindre, en quelques jours, les contrées bénies où l’on se moque des sciences modernes comme de l'an 40, où le soleil remplace avantageusement le gaz, les poêles américains et les calorifères les plus perfectionnés.
Nous brûlerons Paris, Lyon, Marseille — n’allez pas me prendre pour un pétroleur — nous pousserons de l’avant, sans nous retourner, aussi longtemps qu’on nous rabâchera les oreilles de service personnel, d’armées permanentes, de fusils à répétition, de torpilleurs, de matières explosibles : mélinite, roburite, mitrailleuses électriques, et des moyens de faucher, le plus lestement possible, des millions d’honnnes toujours prêts à s’entre-tuer bêtement, sans savoir pourquoi : ce qui est, paraît-il, le dernier mot de la civilisation...