DE LA MANIÈRE DE VOYAGER
ous les voyageurs ont, à ce sujet, une théorie qui leur est propre. Question de goût : il en est qui s’embarrassent d’une foule d’objets dont ils n’ont que faire — ceux-là ne voyagent pas, ils déménagent. — Armes offensives et défensives; literies en gutta-percha se gonflant comme des ballons; bain de siège; pharmacie avec ses accessoires; appareils hygiéniques, automatiques, se remontant comme des pendules — O Purgon ! — Les drogues, les apéritifs, les laxatifs, les émollients et les désinfectants qui infectent se mêlent aux conserves et s’épanchent dans les ustensiles de cuisine. Le tout s’emboîte, se démonte, se dévisse et se détraque à chaque déballage.
A les voir débarquer ainsi, avec leur ferblanterie dépareillée qu’ils trimbalent consciencieusement de ville en ville, on les
prendrait pour des prestidigitateurs en tournée. D’autres, au contraire, trouvent plus commode de réduire leur bagage à sa plus simple expression.
Quand Ida Pfeiffer explora l’île de Bornéo — ce que nul Européen n’avait encore osé entreprendre — la célèbre voyageuse portait toute sa garde-robe dans un mouchoir de poche. Un prêtre hollandais, qui visitait, à cette époque, la côte de cette île merveilleuse, rencontra, par hasard, cette femme énergique au bord d’un ruisseau, occupée à laver son vêtement le plus intime (notez qu’il faisait très chaud).
L’aventure était d'autant plus piquante, que ce bon curé se livrait précisément à la même opération, et que tout son bagage consistait en une brique de savon et une brosse à dents. Le Christ n’a-t-il pas dit à ses disciples? “ Quand vous irez annoncer le règne de Dieu, n'ayez pas deux habits, et n’emportez avec vous ni sac, ni pain, ni argent. „
Durant cet échange de vues, les indigènes, grands anthropophages devant l’Éternel, épiaient nos voyageurs, se demandant sans doute si ces Blancs, déjà très avariés par les fatigues et desséchés par le soleil de l’Équateur, valaient encore la peine d’être accommodés aux herbes aromatiques.
Le curé S... — que j’ai très bien connu — habitait d’ordinaire à Samarang, dans l’île de Java. C’était un voyageur fort remarquable, doué d’un flegme et d'un courage à toute épreuve.
Dans une de ses excursions au milieu des forêts inextricables de Bornéo, il demanda l’hospitalité à un chef de tribu dont la cabane était ornée intérieurement d'une frise de têtes coupées, rangées selon leur degré de fraîcheur — ou de décomposition, comme il vous plaira. —
Le prêtre ayant fait comprendre à son hôte combien ce genre de décoration était de mauvais goût, l’Indien prit l’engagement formel de renoncer, désormais, à la chasse à l’homme, et lui offrit, comme gage de sa bonne foi, sa sarbacane, son carquois garni de flèches empoisonnées, et un superbe coupe-tête, sur lequel était gravé le nombre de ses victimes. Ce trait d'abnégation valut une haute faveur à ce doux cannibale; quinze jours
après, sa tète pendait à la place d’honneur, parmi les trophées de ses ennemis...
Sans pousser le mépris du confort aussi loin que ces deux voyageurs sans façon, j’ai horreur des bagages volumineux. “ Ni trop, ni trop peu „ , tel est mon système. Je me souviens avec plaisir d’avoir fait le voyage de Bombay à Bruxelles, à toute vapeur, libre, dispos, et muni seulement d’un sac de nuit, afin d’esquiver toutes les petites misères du retour : voitures, porteurs, transbordements de colis, visite de la douane, enregistrement et tout le tremblement. Je serais allé ainsi jusqu'au bout du monde, comme une lettre à la poste. C’était très amusant, d’autant plus que je venais d’accomplir une expédition de longue haleine, et que j’avais bâte de rentrer au bercail.
Quelque temps après mon retour, tous mes bagages, ainsi qu’une pacotille de bibelots expédiés par un antre bateau, m’arrivaient à domicile, parfaitement intacts.