‹ Notes d'un frileuxChapitre 16 sur 17 · CHANGEMENT DE DÉCOR · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE DÉCOR

uatre mois après, heureux d’avoir parcouru, d’un bout à l’autre, les plus belles contrées du monde, je m'embarquais à Bombay pour regagner l’Europe où je me e fête de revoir le doux printemps inconnu sous le tropique. Étendu à l'ombre par 30 degrés centigrades, je savourais la brise de terre qui m’envoyait les parfums de la côte boisée dont les contours indécis s’effacaient graduellement à l’horizon.

Bercé par la houle, les yeux clos, je récapitulais les merveilles prestigieuses entrevues sous le ciel incomparable de l’Inde. En un rêve enchanteur, les forêts vierges pleines d’ombre et de mystère, la jungle immense aux tons fauves, et les rives du Gange avec leurs innombrables pagodes déblaient devant mes yeux éblouis, quand, brusquement, un passager vint rompre ma somnolence béatifique. “ Nos beaux jours vont bientôt finir, „

faisais

me dit le malencontreux. “ Les dépêches de ce matin annoncent » que les bourrasques de neige s’abattent journellement, comme „ en plein hiver, sur l’Europe centrale. „

“ — Le diable soit du télégraphe ! Si vous m’aviez dit cela ce „ matin je ne me serais pas embarqué ; maintenant il est trop „ tard : vogue la galère !

„ Et puis, comme nous ne pourrons après tout revoir nos „ pénates avant le milieu d’avril — nous étions à la tin de mars „ — il est fort probable que, d’ici là, il n’y paraîtra plus. „

“ — Je le souhaite pour vous et pour mes vieux rhuma- „ tismes. „

Déjà je revoyais mon jardin tout verdoyant avec ses platesbandes ornées de jacinthes, de giroflées épanouies fleurant le renouveau dans la tiédeur d’un gai soleil d’avril... Hélas! il fallut en rabattre : les giboulées du nord-ouest se succédaient avec une persistance désastreuse ; les arbres ployaient sous le poids des neiges ; les bourgeons des rosiers, encroûtés de givre, restaient stationnaires, et, tristement, les violettes pâles et malingres gisaient sur le sol détrempé.

Et voilà comment, par une réminiscence singulière que l’on pourrait appeler un da capo , ce livre commencé sous un ciel inclément, par un hiver précoce, s’achève au coin du feu tandis que les rafales fouettent les vitres et couvrent la terre d’un blanc manteau.

Jean Robie.

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