ALLEGRO
ers six heures du soir, tandis que le jour décline à vue d’œil, l’air saturé de parfums s’alourdit, puis, avec la promptitude de l’éclair, le soleil disparaît dans un éblouissement de pourpre et d'or.
Bien que le ciel soit resté pur, tout annonce l’approche d'un cyclone : au loin, sur le flanc des montagnes, on voit apparaître de longues traînées de vapeurs rougeâtres qui passent, rapides, désordonnées, comme des vols d’oiseaux fuyant la tempête. “ C’est l’avant-garde „ me dit mon guide, “ hâtons-nous, l'orage est en bas ; nous n’avons que le temps d’aller nous mettre à l’abri. Prenons ce sentier, nous trouverons, ici près, une cabane abandonnée, où les bûcherons se réfugiaient pendant le déboisement de cette partie de la montagne. „
La marche est difficile ; on trébuche, on s’empêtre à chaque pas : des milliers d’arbres de toute espèce jonchent le terrain semé de liserons rampants et touffus, pleins de reptiles qui sommeillent dans la moiture visqueuse des feuilles mortes.
Çà et là, d'énormes tas de bambous perforés par des larves de bombyx ou rongés par des rats palmistes, encombrent la clairière; on dirait des flûtes gigantesques rangées sur le sol.
D’autres graminées du même genre, restées debout, balancent fièrement leur cime empanachée, qui domine les masses verdoyantes comme la folle avoine au milieu d’un champ de trèfles: leur tronc lisse et doré mesure plus de cinquante centimètres de circonférence à la base. Plusieurs variétés, d’un ton gris, bleuâtre, s’élèvent parfois jusqu’à quarante mètres de hauteur.
Ali avait raison : il était temps de nous mettre à l’abri : la vallée, qui tout à l’heure encore se développait dans sa magnificence printanière, se décolore à vue d’œil : les eaux des torrents ont pris une teinte morne plombée, les montagnes s’effacent peu
à peu dans une nuée épaisse dont l’ombre portée mouvante jette un voile obscur et uniforme sur la forêt silencieuse.
Au loin seulement, en aval des gorges profondes, une rumeur confuse et troublante monte, monte rapidement avec un bruit de mascaret.
Soudain un éclair livide, aveuglant, sillonne l’espace; sous la clarté fugitive, les moindres détails du paysage s’illuminent et semblent se volatiliser. Puis aussitôt, dans l’ombre grandissante, la foudre éclate en un coup sec, terrifiant, qui se répercute de toutes parts avec des secousses ondulatoires comme si les montagnes désagrégées s’éboulaient violemment. Malgré soi on baisse la tête, il semble que notre abri s'effondre.
A l’instant même, avec un bruissement de vagues déchaînées, l’ouragan s’avance, mugit, tourbillonne, tandis qu’une clameur lamentable, un appel infernal, désespéré, éclate au fond des bois tumultueux.
Ce n’est plus comme au début le frémissement du feuillage pareil au murmure de l'Océan déferlant sur la grève ; c’est la voix du cyclone dans toute son horreur. En ce concert immense, effroyable, les tiges des bambous, comme de gigantesques tuyaux d’orgue, exhalent des gammes chromatiques, pleines d’angoisse, qui montent, descendent et renforcent les gémissements de la tempête. Plus rien n'est stable, tout s’agite, ploie, se brise avec fracas : sous le poids des cataractes diluviennes, la forêt ondule comme un champ de blé; le moindre ruisseau se transforme en torrent impétueux roulant des blocs de pierres, des rameaux chargés de fruits et des lianes couvertes de fleurs souillées.
Par endroits, l’eau bourbeuse, rougeâtre, pousse devant elle des grappes de bêtes rampantes et visqueuses qui se tordent et dégringolent pèle mêle au milieu des ravins. Et de temps à autre, dans l'intervalle des bordées fulgurantes, les rugissements des fauves et l’appel retentissant de l’éléphant sauvage troublent les hauteurs enveloppées de ténèbres...
Enfin, lentement, comme dans la symphonie pastorale, l’orage se dissipe, le dernier râle du cyclone se traîne au loin dans l'ombre, puis tout s’apaise; les cocotiers, les aréquiers redressent leurs palmes alourdies perlées de gouttes d’eau...
ous quittons notre abri ; il fait nuit, le ciel est complètement lavé. Comme des paillettes d’or, des myriades de mouches phosphorescentes emplissent l’atmosphère et se confondent avec les étoiles éparpillées dans l’immensité : on dirait que le firmament s’abaisse et vient effleurer la terre.
Une buée tiède plane au-dessus des fourrés sombres bordant la route défoncée et couverte de débris. “ La voiture a passé de ce côté „ me dit Ali, en me montrant des traces de roues. “ Nous la retrouverons là bas; allons de l’avant, nous y serons bientôt.
Tout à coup, au détour du chemin, une odeur de cuisine, fort appétissante, vint chatouiller mes nerfs olfactifs et gustatifs en me rappelant que nous n’avions rien pris depuis notre départ, si ce n’est quelques bananes cueillies, de ci de là, au bord du chemin.
u Darie mâna itou (d’où cela vient-il) dis-je à mon compagnon en humant l’air avec délices. u Darie bungalow di Ramboda, touanne, „ Du bungalow de Ramboda, monsieur, répondit Ali en m’indiquant la direction à suivre.
Quelques instants après, devant la porte du rest-house, le voiturier vint à nous. “ J’ai pris les devants, malgré la pluie, pour commander le dîner, „ dit notre homme — il était si peu vêtu, qu'il en fut quitte pour une douche en arrosoir, tandis que nous étions trempés comme des phoques. “ Tout est prêt, „ ajouta-t-il, la table est mise; on vous attend... „
Le repas se composait d’un haricot de mouton, autrement dit “ un navarin, „ un peu épicé, et d’un énorme plat de riz au Kerry : une perfection !
Ventre affamé n’a point d’oreilles, dit-on, mais l’estomac se souvient. En effet, depuis lors, il me suffit de sentir l’odeur du haricot de mouton, pour que mon imagination me transporte aussitôt à travers l’espace sur les hauteurs de Ceylan, et me rappelle, du même coup, la symphonie fantastique dont je fus l’auditeur.