‹ Notes d'un journalisteChapitre 1 sur 3 · N0TB8 D*UN J0URNAU8TB · texte numérisé non relu

N0TB8 D*UN J0URNAU8TB

sur la vie d*un homme? L'attente est longue, dans la grande salle où tombe la tristesse du crépuscule. Sur le bureau, trois bougies brûlent avec des clartés san^ glantes. Les minutes passent, longues comme des heures. Un quart d'heure s'écoule. Puis un autre. Les jurés méditent et discutent. Ils reparaissent ; le .chef laisse tomber les mots dans le silence et dans l'obscurité. C'est la mort. On coupera la tète de l'homme sans nom dont le crime n'a pas été défini.

Fausse science.

14 juin 1885.

Pel, reconnu coupable, vient d'être condamné.

L'homme a été un an en cellule, et trois jours en cour d'assises. lia connu les après-midi passées dans les cabinets de juges d'instruction, les translations en voitures grillées et cadenassées, les heures de solitude, la mauvaise nourriture, la recherche désespérée du sommeil. Il a eu à subir les menottes des agents, les parties de cartes avec les moutons, les interrogatoires qui creusent, qui fouillent, qui usent le cerveau, toujours à la même place. Il a dû songer à établir une défense qui ne laisse pas place à l'imprévu, une*défense qu'un manque de mémoire, un' lapsus, ne compromettent pas irrémédiablement; les demandes ont dû être devinées et les réponses arrêtées; tout Téchafaudage fragile des explications prudentes, des preuves sensées, des dates concordantes, des infinis détails plausibles, des mots nuancés, a dû être dressé, pendant les nuits formidables

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de Mazas» au rythme des pas pesants du porte-clefs et du gardien en ronde. Et, hier, encore, vis-à-vis de ce président qui bavarde, de cet avocat général qui harcèle, de ces douze jurés qui se taisent, en pleine clarté, en pleine foule, il a fallu dire, en quelques instants, ce qui a été pensé pendant une année ; il a fallu savoir avancer hardiment, reculer doucement, improviser, interrompre et écouter, ne pas rire et ne pas pleurer, être éloquent sans insolence et humble sans lâcheté.

On pourrait donc faire le silence autour du blême et malade assassin vaincu par la bande des chats-fourrés pelotonnés dans leurs robes noires et rouges, engoncés dans leurs cols d'hermine, les yeux brillants au bord de leunr barettes de juges ; on pourrait se taire sur le ^chœurdes gens de banlieue hurlant leurs commérages, venant voisiner devant le tribunal, s'expliquant sur raccusé, comme ils le feraient sur le pas de leurs portes, avec des réticences aigres et des épithètes trempées dans le fiel.

Mais, en dehors de toute préoccupation de verdict,Pel est de la famille des êtres énigmatiques, d'organisation simple et d'existence compliquée, autour desquels rôde volontiers l'observateur. La cour d'assises l'a mis en lumière, et le voilà passé à l'état de cause célèbre. Ce n'est pas là, pourtant, qu'il faut le regarder. C'est dans la médiocrité enragée des années écoulées, c'est dans l'obscure lutte pour la vie menée au fond d'une impasse des Ternes et dans les maison délabrées des villages suburbains, qu'il faut chercher à saisir les traits épars de cette physionomie morale avortée. Et, peu à peu, l'horloger sans travail passe chimiste d'aventure, sort de l'ombre en lignes indécises, avec la marche de somnambule de l'homme aiguillé par une idée fixe ; et ses gestes maniaques, et ses yeux vacillants sous les lunettes bleues, disent l'inquiétude et la déposspssion d'une victime — une victime des dictionnaires, des manuels incomplets, des définitions sommaires, des expériences mal comprises, des mots mal digérés.

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Il est ainsi, depuis les années d'apprentissage jusqu'à ce que sonne l'heure de son arrestation. Ouvrier par intermittences,^les montres et les pendules qu'il dissèque de ses fins outils ne sont guère que des prétextes à établir des relations avec les âmes simples qui possèdent de chélives obligations et de restreints titres de rentes, avec les cuisinières qui épargnent leurs gages, les filles qui ont des idées entêtées d'économies. Il n'a qu'un souci : mettre devant sa vie cachée le décor d'une profession libérale ou artistique, d'une profession à redingotes, à cols droits, à boutonnières tachées de bleu, de violet ou de rouge II se pare à la fois, sur ses cartes, de situations généralement respectées et- de titres considérés comme honorifiques; il gravit toute l'échelle des gradés universitaires; il descend à tous les cabotinages; il est, d'imagination ou en réalité, professeur de mathématiques k la Sorbonne et organiste à la Trinité, professeur de rhétorique aa lycée Saint-Louis et commanditaire des Délassements Comiques; — il est surtout docteur en médecine, physicien, chimiste, toxicologue, inventeur. Il a tour à tour le parler grave et le chapeau sur l'oreille ; on le salue dans les escaliers cirés et on le tutoie dans les cafés d'acteurs.

Puis, à de certaines heures, il quitte tout, rentre chez lui, s'enferme à double tour, met les verrous. Que se passe-t-il ?

Il fait, gravement, opiniâtrement, de la cuisine scientifique. Il classe, catalogue, étudie les poisons. Il s'occupe de crémation. Il cherche un remède au phylloxéra. Il récure, polit, ajuste des appareils électriques, sans doute semblables à ceux qui fonctionnent sur des tables dans les fêtes des environs de Paris. Il adresse à la préfecture de police une demande d'autorisation de fabrication et de vente de substances vénéneuses. Rue Raynouard, à Passy, rue Doudeauville, à La Chapelle, passage Doisy, aux Ternes, dans la maison de Nanterre et dans la maison de Montreuil, les planches sont encombrées de fioles, de pots, de liquides, de selSj de

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poudres. Son cabinet est un laboratoire ; la salle à manger, où les repas sont irrégulièrement pris, est un champ d'expériences encombré de cornues et de fourneaux ; — le lit où il couche ses femmes devient une table de dissection.

C'est dans cette poursuite mal organisée des vérités scientifiques, c'est dans cet apostolat en chambre, c'est dans les lectures de mauvais bouquins, c'est dans ces expérimentations mal faites, qu'il faut chercher la personnalité sans équilibre de Pel. C'est là qu'on aura Texplicatiott de ses dédains et de ses prétentions, — de ses tirades sur l'arsenic , de ses distinctions à propos des doses de médicament, — de ses pronostics sur les maladies tuberculeuses, de ses rectifications des symptômes d'empoisonnements, de ses nettes affirmations sur les poisons minéraux qu'on retrouve toujours et les poisons végétaux qui s'éliminent, — de cette vantardise qui vient en droite ligne de M. Homais : « J'ai môme vendu du cyanure de potassium I » C'est là qu'on trouvera la raison de la vie solitaire, des voisins évités, des lettres passées par un vasistas. C'est là qu'on pénétrera le pourquoi des mariages, des liaisons, des engagements de vieilles bonnes, — du mariage avec Eugénie Buffereau, qui apporte 4,000 francs de dot et d'économies, avec Angèle Murât- Belliste, qui est riche de 5,900 francs, — de la tentative de liaison avec Eugénie Humbert, qui a 1,100 francs, — du concubinage avec Eugénie Mayer, couturière de l'Odéon, avec Elise Bœhmer, qui a du Foncier, 9 francs de rente française, et de l'Ottoman. C'est là la cause du désir d'argent, des âpretés au gain, des recherches sous les parquets, — du délire orgueilleux qui fait enfermer Pel à Sainte-Anne, — des vomissements, des coliques, des brûlures à l'estomac, des tuméTactiôns de la langup, des empoisonnements, des disparitions, des incinérations de la mère, des femmes, des maîtresses, des bonnes.

C'est le faux savant. Et ce Pel n'est pas seul.

Il y a, en celte fin du dix-neuvième siècle, une griserie dans Tair, une griserie mystique comme il y en a aux années de renouveau religieux. La science, la vraie, la science faite d'affirmations tremblantes et de sceptiques hypothèses, est adorée de loin par les têtes hallucinées qui se tournent vers on ne sait quel obscur tabernacle. Le même vent passe sur tous les fronts : les uns restent froids et immobiles, les autres s'enfièvrent, se penchent, se redressent, deviennent des boites qui enferment une folie. Ecoutez parler. Le mot de science est partout balbutié, comme le wm d'un Dieu entr'aperçu. Le vague désir de savoir» le besoin mal défini de précision, l'inquiétude des propriétés si&iis conscience de la matière, tout cela cherche confusément à ' se substituer aux idéalisations anciennes et auxTaioes rhétoriques. Politiques, littéraieurSi artistes, tons parlent de constatations, d'expérimentations, de coipabinaisons, de résultats. Et tout un monde s'agite» va, réclame, proteste, tout un monde de gens qui sont des savants à la suite et qui n'ont pas la pradgnce et l'effroi des maîtres, — qui, sous prétexte de odence, prêchent une politique de satisfaits, écrivent des livres de fausse physiologie — qui vont sans savoir où, demandent des lunes qui ne seront jamais décrochées, s'impatientent, pontifient, divaguent.

Qu'on s'étonne après cela du cas pathologique de l'horloger dévoyé, qui a lu de travers, qui s'est émerveillé des insignifiances de l'abécédaire scientifique, — et qui s'en est venu heurter de son crâne de toqué, le bois, l'insensible bois du tribunal.

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Père inoonnu

^-^ ^ 18 août 1883.

«* laâUe Henryt aiosi la nomme l'acte d'accusation, est néç A Plérin ^Gôtes-du^Nord). Elle a quitté son pays et s*^ mise au seryiee d un cultivateur de Garancières. Ptfîtf, elle 8*est établie {)as8ementière. C'est la vie toute onié^lpute simpteiSans distractions ni événements, me-* nées pat* les femmes sans Instruction et sans ressources qui travaillent du matin au soir, et quelquefois- du soir au matin, pour gagner le morceau de pain qui les nourrira et le lambeau d'étoffe qui les couvrira, juste de quoi ne pas mourir de faim et être vêtue. Cette « fille » Henry, qui s'est mise aux durs travaux des fermes et qui a vécu du travail peu rétribué de la passementière, parait jusque-là être une fort honnête femme, très digne d'être appelée : « Mademoiselle », par M. le procureur général. Qu'est-ce donc qui est survenu dans son existence, et pourquoi est-elle sur le banc des accusés ? Ecoutez l'acte d'accusation : « Devenue enceinte dans le courant de l'année 1882... » Et c'est tout. Pas une ligne de plus sur ce sujet. Tout le roman d'une liaison, tout le drame d'un abandon tiennent dans cette simple ligne, froide, sèche et rapide comme le renseignement d'un signalement, et qui sous-entend pourtant le fait le plus considérable de la biographie de la pauvre fille Henry. Et bien I et le monsieur qui a marqué ineffaçablement son passage dans l'atelier de

l'ouvrière, celui qui lui a adressé des compliments sucrés sur sa gentillesse, qui Ta conduite au bal, qui lui a parlé d'amour sous les arbres de la promonade de Garancières, qui lui a promis de Tépouser, qui Ta séduite et trompée enfin I Ce monsieur-là disparaît tout à fait ; c'est à peine si Ton soupçonne dans le fond de la scène sa silhouette de coq de village qui vole vers d'autres conquêtes. On ne sait, on ne veut savoir qu'une chose, c'est que la fille Henry est « devenue enceinte dans le courant de 1882. » Comment? pourquoi? par qui ? Cela ne regarde pas la Justice. Ce qui la regarde, c'est que le Code a ordonné à la femme d'être bonne mère, d'avouer sa grossesse, de bien recevoir son enfant, de l'habiller chaudement, de le bien nourrir, d'en faire, à elle toute seule, un être vigoureux et distingué. A l'homme il n'est rien demandé.

11 s'est trouvé que la fille Henry « dont la physionomie est insignifiante et qui passe pour avoir une intelligence assez bornée » comme dit éloquemment le magistrat qui a requis contre elle, n'a pas compris quels devoir maternels lui étaient imposés par la société. Elle a fait ce que font beaucoup de misérables de son espèce quand elles se trouvent, dans la fièvre de l'enfantement, sans pain, sans feu, sans médicaments. Elle a tué l'être auquel elle venait de donner la vie.

Le jury a acquitté la fille Henry. Qui osera dire, en présence de fodieux silence de la loi sur la responsabilité incombant à l'homme qui abandonne une femme et un enfant, que la cause a été mal jugée ?

Fille Henry, que ceci vous serve de leçon. Retournez à votre passementerie, travaillez seize heures par jour, et gardez -vous des hommes.

yGoogk

Mort de fille

29juillet 1885.

L'assassinée de la rue Bergère, Hélène Stein, a été enterrée Tautre jour. Toute une prostilulion compatissante a suivi le cercueil. Les filles du quartier avaient tenu à faire cortège à celle que sa profession a tuée. L'étrangleur, peut-être, a été à l'église et au cimetière. Peut être celle qui a bénéficié des bas à jour et des jupons de dessous de la morte tenait-elle un des cordons du poêle.

Et maintenant c'est fini. Le prêtre a dit les oraisons et le fossoyeur a remué la terre. Les assistants sont retournés à la soupe au fromage f^t au double bock des brasseries. Des échos attardés s'impriment dans les journaux. La chambre du crime est peut être déjà louée à une camarade pas superstitieuse. Le trottoir a le même aspect. Les recherches de la police continuent.

On ne trouvera rien, probablement. Qu'on se rappelle l'aff'aire Fellerath et Taftaire Jouin qui sont restées sans conclusion après des semaines de bavardages, des publications de plans, de dessins de bijoux, de signalements d'assassins. On ne s'intéresse à ces morts de filles publiques que d'une molle façon, comme s'il ne s'agissait que d'un roman-feuilleton de dernier ordre dont la fin importe peu. Il semble que, dans l'espèce, la commis3ration généralement de mise n'ait pas besoin d'être employée, et que la « vindicte sociale » doive être tenue en réserve. On donne ainsi un nouvel exem-

86 NOTBS D UN JOURSTALISTE

pie de cette égoïste disposition de Tàme humaine qui nous fait prendre indifféremment toute chose qui ne réussit pas à nous affecter par analogie. Qu*ua homme soit tué à ce coin de rue où celui-ci passe chaque nuit en rentrant chez lui, — qu'un assassinat ait lieu dans le wagon de chemin de fer où monte régulièrement celui-là, — qu'un crime inattendu éclate dans une maison bourgeoise, dans un intérieur clos, identiques au logis qu'habite cet autre, — qu'un accident même ail lieu sur le parcours d'omnibus ou de bateau journalièrement fait, — tout de suite voilà que ce lecteur de faits-divers prend un intérêt extraordinaire aux moindres détails racontés. Tout va au plus profond de son être? tout le passionne, tout le rend pitoyable, tout l'indigne, tout le fait nerveux d'inquiétude, tout le fait frissonnant de peur. [1 pense au coup de couteaa mortel, au foulard qui étrangle, au marteau qui assomme, — il y pense tout le jour, il en rêve toute la nuit. La victime s'identifie avec lui, — l'assassin devient son ennemi personnel, — le crime lui apparaît cooime une chose dirigée contre son tranquille individu, qui aurait pu l'atteindre, qui s'est un peu passée dans la chambre où il habite. Aussi n'a-t-il pas de cesse que l'enquête n'ait donné des résultats, que la piste ne soit relevée, que l'assassin ne soit arrêté. 11 ne fait plus de mots sur les mouchards. Il encourage les agentis de la sûreté, il les aime, il les respecte, il les regarde comme des amis protecteurs, comme des sauveurs providentiels. Quand l'homme qui a fait le coup est pris, s'il se trouve sur son passage lors de l'arrestation, ou d'une translation, ou d'une confrontation, il essayera de se jeter sur lui, il ameutera la foule, il voudra appliquer la dure loi de Lynch.

Dans les crimes ordinaires, l'opinion publique prend hautement parti contre le criminel, — l'opinion publique collabore avec la police, accélère l'action de la justice.

Ici, peur cet étranglement de la rue Bergère, comme

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il y a quelques années, pour le coup de poignard japonais du passage Saulnier, rien de pareil. On lit avec froideur, on commente sans passion. C'est du Montépin qui ne prend pas aux entrailles, du Richebourg dont la « suite au prochain numéro » est languissante. Jamais on n*aura à craindre pour soi-même dénouement semblable. Une fille ! un être qui est rangé dans les souscatégories de rhumanité! Gela peut disparaître sans que rhonnête bourgeoise ressente Témotion soudaine que lui donnera le meurtre d'une de ses pareilles. C'est à peine si dans l'esprit du monsieur tranquille passera un frisson d'inquiétude avec le rapide souvenir d'une ancienne et nocturne débauche.

5 août 1885

AujourdliQi, l'assassin d'Agathe Stein aura peut-être enfin été arrêté dans l'Orléanais, — la lutte qui dure depuis quinze jours entre le meurtrier et la police aura pris fin. Menottes aux mains, le fuyard sera ramené à Paris. Les confrontations, les examens médico-légaux, les interrogatoires commenceront. Même si tout est avoué, on organisera, dans la chambre de la rue Bergère, cette inutile représentation qui s'appelle la « reconstitution de la scène du crime. » Enfin, la justice « suivra son cours », la parole passera aux chroniqueursjudiciaires.

Mais il est permis, quel que soit le résultat de la chasse policière, que cette chasse continue ou ait abouti', de noter curieusement quelques phases de cette agitation humaine, quelques allées et venues du poursuivi et du poursuivant.

Le poursuivi 1 c'est une triste bête affolée, qui ne s'arrête pas pour retourner la tête ou pour réfléchir, qui ne raisonne pas sa fuite, qui ne choisit pas entre les moyens de sauvetage. Une fois le coup fait, une

1 Elle n'a pas abouti.

seule idée s'implante daus sa cervelle : s*en aller, s*en aller tout droit, en ne prenant que les enfantines précautions déjà usées par les prédéceseurs. L*homme change de chapeau, se rase ou laisse pousser sa harbe. Et voilà son imagination à bout. Il a caché sa tête comme Tautruche qui entend derrière elle les galops, les pas, les cris ; — il n'invente pas autre chose. Bénévolement et stupidement, comme s*il suivait des instructions rédigées par les agents de la sûreté, il suit un chemin tracé d'avance, s'arrête aux stations prévues, et se fait prendre au gîte.

Chez la victime il ne s'est pas contenté de mettre la main sur l'or, l'argent et les billets méconnaissables. Dans son trouble de tueur, il n'a pas vu quelquefois le meuble, le tiroir, qu'il fallait ouvrir ; ses mains sanglantes ont erré au hasard avec des tremblements, et ses doigts fébriles, ses pouces crochus se sont fermés surdesobjetssaisisindistinctement.il a pris des bijoux, il a pris des vêtements, et il est parti oubliant ce qui aidera à le faire retrouver, un couteau, un marteau, une canne, un mouchoir. A peine débarbouillé, il est allé — avec ses yeux peureux, sa mâchoire remuante, sa figure de crime I — il est allé chez la revendeuse et chez le bijoutier. Il sait bien pourtant qu'il va être dévisagé et remarqué dans l'honnête boutique, lisait bien que le receleur est surveillé. Souvent, sortant de là, il est arrêté. S'il franchit cette étape, qu'il s'en aille chez lui ou qu'il prenne une chambre à l'hôtel, il ne va pas tarder à reprendre ses habitudes, à sejmontrer aux camarades, à fréquenter les endroits où les assassins s'amusent, à sortir de l'argent, à boire, à s'acheter des nippes. Une gloriole l'envahit, une nostalgie le conduit là où il ne devrait pas aller, une fatalité le met en face de l'agent, — le regard qui suit, la main qui happe, — sur un point qui pourrait être déterminé presque mathématiquement par les routiniers de la Préfecture. La police connaît les adresses des grinches et des chourineurs comme les chasseurs connaissent les gites

des lièvres et les remises des perdrix. Il n*y a qa*à se déranger et qu*à prendre ; — le coupable et l'agent se rencontrent ; — la souris ne refuse jamai& d'entrer dans la souricière.

Qu'on se rappelle tous les crimes et toutes les arrestations, on sera frappé delà mécanique répétition, de l'identité des marches, des gestes, des moyens. Qu'on se rappelle Gamahut, Gaspard, Mayer. Qu'on se rappelle Marchandon, se rencontrant à Compiègne avec les agents comme à un rendez- vous. L'étrangleur d'Agathe Stein n'a pas failli aux traditions criminelles : il a mal profité de Fapathie d'opinion qui accueille habituellement les morts de filles publiques. Il se promène avec l'ecchymose d'une égratignure sur le visage ; il vend de voyantes robes de soie verte et grenat aux marchandes du Temple ; il donne son adresse à l'hôtel de la rue Jacques Molay; il prend le nom de quelqu'un qu'il a sans doute autrefois connu ; il indique comme lieu de naissance, un hameau de quel(|ues feux, Grostenquin, en Alsace ; il voyage, et il s'arrête, pour coucher, dans des villages de rien du tout, où tout le monde remarque sa tète et la malle noire qu'il traîne après lui.

Il trace la route à la police et pr^ind soin d'indiquer les points de repère.

Cette constatation de l'habituelle sottise de l'assassin poursuivi, des redites de sa défense, des grossièretés de sa finesse, — la solennelle niaiserie des souvenirs d'un haut policier récemment édités, — empochent de crier d'admiration devant l'ingéniosité des chefs de la sûreté et de leurs limiers. En ce qui concerne l'affaire de la rue Bergère, on a particulièrement le droit de rester insensible au génie déployé sans résultats pendant quinze jours, alors que le faux Rœmer avait complaisamment donné tant d'indications suffisantes, - on a le droit de ne pas parler avec un trop grand sérieux des voyages annoncés par toute la presse, avec la désignation de la gare de départ, de l'heure, du nombre d'inspecteurs, du lieu de destination, — on a le droit de sourire de Michel Rœ-

mer interviewé à Paris, et de Jean Rœmer interviewé àGrostenquin, de cette fausse piste suivie par le chef de la sûreté qui voyage sur TEst au lieu de voyager sur rOrléans, et qui tombe, à 32 kilomètres de Sarreguemines, sur un paysan travaillant aux champs, qui n*a pas bougé de son village et qui s'ébahit aux insidieux points d'interrogation qu'on lui pose.

Oui, tout cela est bien mince de conception de part et d'autre. Il n'y a vraiment, ainsi que le disait un jour un des grands romanciersd'aujourd'hui, « il n'y a vraiment que le crime qui soit gros. » Tout le reste, — fuites sans intelligence, — enquêtes au hasard, — cheveux coupés, barbes rasées, bijoux vendus, — vestiges relevés, empreintes de semelles dans les sentiers, marques de doigts sur la poussière des rampes d'escaliers, -— tout le reste, c'est de l'assassinat et de la police appris dans les feuilletons des petits journaux, dsms les romans judiciaires à un sou où finasse, intrigue, épie, triomphe, l'immuable Monsieur Lecoq, — Monsieur Le- ' coq^ — Monsieur Lecoo.

Maison de Campagne

22 août 1885.

Le crime découvert à Villemomble va jeter une défaveur sur la villégiature à la mode aux environs de Paris. La famille Mercier donnera, pour longtemps peutêtre, un mauvais renom au coquet village échelonné sur la route de Montfermeil. Désormais, le commerçant à la recherche d'une retraite ne passera plus qu'aveo

AUtOUR DU GRIMB 91

appréhension devant les jardins fleuris, les maisons blanches, les grilles dorées. Voilà singulièrement compromis les massifs en rocaille, les bancs rustiques, les bassins à poissons rouges, les boules de jardins !

Le repos à la campagne prend vraiment une signification sinistre du fait de ce guet-apens conçu et accompli par la dame de compagnie, ce type généralement vôtu de gris et enveloppé d'honnêteté par les costumiers et les écrivains qui travaillent dans la comédie bourgeoise. On ne manquera pas de rapprocher le drame lentement déroulé avenue du Raincy, à Villemonble, de la tragédie jouée en une nuitdansla maison qui fait le coin de la rue de Sèze et du boulevard, — on associera le nom d*Euphrasie Mercier au nom de Marchandon, — on étudiera à nouveau la question de la domesticité. Les différences sont grandes, pourtant, et la brut€dité animale du valet de chambre n'est pas à comparer à la rouerie féroce de la gouvernante. Ce n'est pas le hasard d'un bureau de placement qui a fait se rencontrer les deux vieilles filles. 11 y a au début de l'histoire un malheureux chien perdu qui semble inventé par un fîcellier de roman- feuilleton ou de théâtre de drame. A propos d£ la bête retrouvée dans une boutique — une bête qu'on imagine hideusement grasse et couverte d'un paletot, — il y eut un échange de confidences, puis de la commisération. Quoique Euphrasie Mercier ne plût pas outre mesure à M"* Elodie Ménetret qui la trouvait trop grande, trop rude, vulgaire, « hommasse », un arrangement fut conclu, et l'installation eut lieu. Les premiers jours furent peut-être agréables, et M"® Ménetret put se féliciter de sa trouvaille. Mais les bons services et les attentions durent peu, puisque, deux mois après la prise de possession de la maisonnette, la propriétaire disparaît.

Aux voisins inquiets, on raconte un voyage, une retraite dans un couvent du Luxembourg. Bientôt des Mercier arrivent par toutes les routes: un frère, Alexandre, quarante-deux ans ; deux sœurs, Honorine,

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quarante ans, Sidonie, quarante-quatre ans, — des quadragénaires ayant sans doute manqué leur vie et de'sireux de se fixer. 11 y a aussi une jeune nièce, Jeanne. On se partage les chambres, on se nourrit, on jardine. Les rentes sont touchées avec des faux reçus et une procuration faite devant notaire. Bientôt on éprouve le besoin de s'agrandir, et deux pavillons sont annexés à la maison-mère. Malgré cela, on met de Targent de côté. Euphrasie, entourée du respect, de la reconnaissance et de Taffection des siens, se prépare, dans ce décor léger, une sereine et riante fin de vie.

Le spectacle change avec l'intrusion des agents de la sûreté dans cette famille si étroitement unie. Les prévenus ne sont pas encore reconnus coupables, mais il a déjà été recueilli, sur leurs occupations, des renseignements qui transforment subitement la villa en coupegorge et le jardin en charnier. Le parterre émaillé de pâquerettes, garni de corbeilles, aurait pu être planté de cyprès et semé d'immortelles : sous ses fleurs et son gazon, à cinquante centimètres du sol, un cadavre brisé et calciné gisait sur un lit de chaux. S'il y a eu assassinat, les idées toutes faites vont être dérangées. La « maison du crime » que l'on montre volontiers au promeneur dans tout village qui se respecte, la maison noire, silencieuse, sans porte et sans vitres, cette maison-là s'écroule devant la jolie bicoque à marquise, à clochetons, à girouette. Et la dame de compagnie, qui passe toujours les yeux baissés, comme une personne qui a eu des malheurs, la dame de compagnie qui fait du crochet et qui lit la Revue des Deux-Mondes, celle-là va faire place à une virago qui sait creuser une fosse, repasser un couteau de cuisine, et saigner une rentière.

In Memoriam

24 mai 1885.

Tant que le Poète mort hier sera encore présent parmi les hommes, tant qu'il dormira sur le lit où il a agonisé cinq jours, les voix ne s'élèveront que pour célébrer la longue gloire de l'homme, que pour dire la hauteur de Tœuvre accomplie, la sérénité de la vieillesse écoulée. Les violents ennemis politiques, les respectueux adversaires littéraires éproqvent devant le grand artiste enveloppé du linceul la môme désolation que les fidèles qui n'ont jamais douté. L'universelle douleur n'admet pas l'investigation de la critique ; une réserve sur un système philosophique ou sur une manière littéraire, sur une pensée ou sur une phrase, sonnerait en ce moment comme une injure. On a bien le temps de faire le bilan de l'œuvre qu'il a fallu un demi-siècle pour édifier. Il reste, à ce jour, assez de lendemains

94 NOTES D*UN rOURNALISTB

pour qu'on ait le loisir de peser la gloire et de dire son fait au génie.

Aujourd'hui, on a,dans ce Paris immense,convergeant vers ce lit funéraire, l'attitude inclinée et le silence pensif qui conviennent dans une chambre où repose un mort.

Le deuil est dans toutes les pensées ; il est marqué dans la préoccupation des visages, il tache de noir la feuille volante vendue dans la rue, il assombrit l'information du journaliste, la page de rècrivain.On songea la dispertion matérielle de cette pensée qui a fait de l'histoire depuis cinquante ans, on évoque tant de puissance et tant de gloire, on cherche à résumer la magnificence de cette vie dans une dernière journée triomphale, on rêve on ne sait quelle fête mortuaire qui serait le résumé apothéotique de cette existence : on y voudrait convier toutes les fleurs de la Nature, toutes les voix de l'Océan. On n'a d'autre idée que de tracer, par la ville, le chemin où passera cette voiture des pauvres dans laquelle Hugo a voulu faire monter son orgueil. On cherche un but au défilé, un domicile éternel, fait de granit et d'airain, pour l'enveloppe de l'intelHgence envolée.

Tous, les lettrés et les politiques, les passants des rues et les ministres en conseil, imaginent des catafalques emblématiques , des processions indéfinies, des décors inoubliables. Toute puissance de l'Esprit 1 Au-dessus des mesquines disputes, des fureurs vaines, des tapages d'un jour, l'écriture imprimée apparent, et tous acceptent le despotisme de la pensée revêtue de la splendeur des mots. Il ne se trouve pas d'honnear assez éclatant, de lumière assez rayonnante, d'arche triomphale assez haute, de monument assez vaste. Une minute voit éclore dix projets, toutes les idées se pressent, tous les plans se succèdent. Oui, un parcours de tout Paris, du Paris luxueux et du Paris pauvre, avec toutes les lumières du gaze et de l'électricité brûlant tristement dans le grand jour, les lampadaires enveloppés de noires mousselines flottantes. Oui, des

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drapeaux cravatés de crêpe aux fenêtres. Oui, un voile de deuil sur Notre-Dame. Oui, les rues charriant des fleurs, et les musiques montant jusqu'aux nuées. Oui, le corps exposé sous TArc-de-Triomphe fait pour les capitaines et servant aux poètes. Oui, le Panthéon comme tombeau.

C'est cette idée-lÀ qui rallie tout le monde.

Il serait bien que ce fût la main froide de ce grand mort qui reprit possession du monument adopté par la Révolution. Il serait d'un suprême esprit de justice de rendre à sa destination la vaste nef et la claire coupole. Les mystères de TËglise ne sont pas à leur place dans cette grande salle emplie de lumière, et il y a non^sens à conserver la sacristie et le confessionnal là où furent enterrés Voltaire et Rousseau. Le jour est sans doute arrivé de réaliser la pensée des hommes disparus, de faire de Téglise Sainte-Geneviève le Panthéon, de mettre d'accord Tidéal' aménagement de l'intérieur avec cette éloquente enseigne : Aux grands hommesy la patrie reconnaissante I 11 ne serait pas d'un mauvais exemple que, sur la vieille montagne pari^ sienne, se dressât définitivement un hommage de pierre à ceux qui n'ont exercé que le pouvoir de la pensée, à ceux qui n'out ni trafiqué des consciences, ni versé le sang. Assez de colonnes, de statues, de piédestaux sont dressés aux porte-sabres et aux politiciens, à ceux qui ont passé leur vie à la poursuite des basses ambitions et des œuvres inférieures, à ceux qui ont asservi les hommes et qui n'ont cru qu'à la force. Ici, par cette porte, n'entreraient que les poètes et les philosophes, les écrivains et les artistes, les politiques qui ont découvert une loi humaine, les savants qui ont dégagé une vérité naturelle. Le conquérant serait supplanté par l'homme qui pense ; l'épée serait vaincue par l'écriture et par la parole.

Qu'on porte donc Hugo au Panthéon. Qu'il en prenne possession au nom de ce siècle'. Et que la solitude qui apparaîtra autour de son cercueil fasse songer aux

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morts qui n'ont pas eu de fêtes funèbres célébrées par tout un peuple. — Hélas I quelques -uns auront-ils l'idée de mettre, en face du cercueil du poète, le cercueil de l'autre grand homme de ce temps, du grand oublié, mort à la peine, tué avant l'heure, en pleine floraison de génie, — Honoré de Balzac I

Qu'importe, après tout. Il faut encore te répéter, auguste vérité banale, mille fois dite et redite : c'est dans nos cerveaux que les grands écrivains ont leurs plus superbes et plus durables monuments ; c'est aux yeux et aux oreilles de notre esprit qu'apparaissent les plus belles couleurs et que résonnent les plus belles musiques. Toutes les émotions créées par tous les cortèges, toutes les dorures, tous les marbres, toutes les lueurs et toutes les fumées, ne valent pas le frisson sacré qui court sur le front d'un adolescent ouvrant les yeux sur le monde du Livre, — sentant sa pensée s'éveiller devant le remuement et l'amertume de la Comédie humaine, — grisé par le génie des Châtiments et des Contemplations, — rougissant d'émotion devant les vers tremblants de désir et parfumés de printemps :

Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.

Sous Parc de triomphe

1» juin 1885.

Toute l'humanité de cette fin de siècle défile depuis hier devant un cercueil. On est venu de toutes les rues de la ville, de toutes les villes de France, de tous les pays de

l'Europe. Des bourgeois, des ouvriers, des artistes. Les classes confondues, les opinions réunies. Une promenade paisible tourne autour de la porte colossale obstruée par un catafalque. La rumeur que fait ordinairement la foule cesse auprès du monument comme l6C voix s'apaise au seuil des chambres mortuaires. Il y a comme une dispute de la vie et du néant autour de ce cadavre mis au centre d'une gloire. Toute la convenue mise en scène funéraire dit Tirrémédiable fin en son vulgaire langage ; — aucune inspiration n'a jailli d'une âme artiste pour célébrer le génie épris de la nature et de la lumière. Mais la clarté du soleil dore les lignes maigres de l'insuffisant cénotaphe, réduitau silence les mornes tentures noires, les lamentables velours violets, les grossières larmes d'argent. Une brise tiède courbe les flammes bleues des torchères, gonfle en drapeaux de victoire les étendards de deuil. Un vol de pigeons qui vient s'abattre sur la frise de pierres rouillées fait songer aux mouettes qui tournoient autour des rochers de Guernesey.

Le soir, la tristesse qui sort des choses est plus mystérieuse et plus solennelle. Les fautes de goût disparaissent. L'ombre dissimule la hâtive fabrication. La clarté qui tombe du doux ciel de mai est faite de mélancolies de crépuscule et de promesses d'aurore. Des étoiles scintillent à travers les transparents voiles de deuil déployés sur le ciel. Une sérénité se lève lentement au dessus des draperies sombres, des crêpes flottants, des flammes qui brûlent dans le noir des mousselines comme dans des veilleuses funèbres, des rougeoiements des torches que tiennent les cavaliers immobiles rangés en cercle. On en veut aux gens qui parlent trop haut, on voudrait arrêter les cris qui s'échappent, on demande le chuchotement et le silence. On a la sensation qu'un grand acte s'accomplit là, qu'une date est marquée par le séjour de ce fragile cercueil sous cette lourde architecture. Qu'on le veuille ou non, — qu'on entre dans le rang ou qu'on se tienne

à récart de la procession, — qu'on soit des fidèles de l'homme, des admirateurs sans réserve de l'écrivain, ou qu'on regarde de loin cette manifestation qui fait songer aux adorations perpétuelles célébrées par les croyants au fond des chapelles obscures, — on reconnaît la grandeur du fait qui s'impose, on constate l'aboutissement inattendu des événements, on s'arrête devant cet obscur destin qui fait que cet Arc de Triomphe né de la pensée orgueilleuse d'un soldat est définitivement conquis par un poète.

Bonaparte avait décrété la destination. Sous l'arche ouverte à l'entrée de Paris devaient passer les bataillons décimés, les drapaux déchirés, les canons noircis, les vainqueurs blessés, les vaincus prisonniers, les soldats devenus rois. Pas une pierre qui ne dût être marquée d'un mot ou d'une date célébrant une prise de ville, un champ de bataille, une tuerie d'hommes. La Guerre, et rien que la Guerre, devait faire résonner sous les voûtes ses bruits monstrueux, ses roulement d'affûts, ses fanfares de victoires, ses clameurs d'égorgements.

Et brusquement, voici qu'un mort arrive, fait tomber les chaînes qui défendent l'approche, monte victorieusement sur un échafaudage dressé au milieu des noms de généraux et des noms de conquêtes ; des palmes, un profil de République, deux initiales sous lesquelles tout le monde lit le nom d'un tout puissant de la pensée, — c'est ce qu'on oppose aux tambours battant, aux clairons sonnant, à la mitraille brutale, aux aigles éployés. Et, comme s'il fallait encore figurer plus clairement la signification de cette prise de possession, les canons inclinent leurs cous de bêtes rampantes devant le nouveau venu et lui rendent l'hommage tonnant réservé aux capitaines ; des soldats casqués, rigides sur leurs chevaux immobiles, le sabre au côtéet une flamme au poing, montent la garde funéraire. Les noms de généraux et les noms de batailles gravés dans la pierre disparaissent, — on ne voit plus que les mots éloquents écrits sur des écussons improvisés, les mots qui sont

MORTS BT STATUES 99

des titres de livres, qui résument des années de travail cérébral, les mots qui sont les vrais gardiens de la mémoire de rhomme qui repose là après cinquante ans de labeur intellectuel.

Ce sont ces mots affichés qui constituent Thommage suprême. Ce sont ces titres de livres qui donnent la vraie signification à cette station funéraire faite par Hugo sous Tare de Napoléon. Le champ de carnage est vaincu par la page écrite ; la protestation de l'idée fait taire toutes les musiques guerrières.

11 faudra se souvenir de ce dernier service rendu par ce grand vieillard à la cause de l'humanité. 11 aura été affirmé d'indéniable façon que la plus haute des puissances est dans le cerveau du penseur, qu'aucune arme ne peut prévaloir contre ces trois objets à portée d'une main d'écrivain : une plume, un encrier, une feuiliede papier.

Quoi que réserve l'avenir, il y aura eu un jour dans

notre histoire qui aura été la condamnation de l'Epée

et l'apothéose du Livre, — un jour où ceux qui savent

déchiffrer les emblèmes auront pu encore une fois lire

^les mots fatidiques : Ceci tuera cela.

La foule

31 mai 1885.

La Foule sera demain aux funérailles de Hugo.

Elle va, dès le jour, descendrela pente des faubourgs, sortir des gares de chemins de fer, courir comme une eau qui s'étale. A la voir du haut d'une colline ou du

sommet d'un monument, elle apparaîtra, dans les longues rues qui percent les massifs de maisons, sur les larges places qui font des clairières dans la ville, en files pressées et en agglomérats d'insectes. Elle sera comme un être dispersé, dont se rassemblent enfin les innombrables parties, indéfiniment fragmentées ; ses atomes poussés les uns vers les autres par on ne sait quel mystérieux et électrique courant, se joignant, se touchant, s'agrafant, finiront par se réunir en cette ligne serrée et onduleuse d'humanité vivante qui bougera, frissonnera, clamera, le long des avenues et des quais, des ponts et des boulevards, — depuis l'arche trouée de ciel jusqu'au dôme embrumé dénuées. Elle deviendra alors une gigantesque chose inclassable, tenant de l'humanité et du rêve. Elle aura une tète, une queue, une musculature, un système nerveux, grossier d'ensemble, avec de ténues délicatesses. Et l'impression qui restera d'elle sera celle d'un remuement confus ne dépassant pas l'obscure vie embryonnaire, d'une rumeur éparse ne parvenant pas à être une voix.

Gomment la définir, comment la deviner ? Gomment dire avec précision le point où elle se résume d'une poussée, le geste en lequel elle s'esquisse, le cri qui est l'échappement de son âme tumultueuse 7 Autant essayer de noter l'enragée musique des vagues qui, sans cesse, crèvent et se reforment, autant essayer d'enfermer dans un trait le fugitif linéament de la lame qui rampe, se dresse, retombe. Le bruit que fait la foule est en disproportion avec la restreinte acoustique de la phrase ; son mouvement continu, sa changeante expression s'accommodent mal de l'immobilité du dessin et du ûgé de la couleur ; les pensées et les sentiments qui sourdenten elle, quila parcourent en traînées explosibles, donnent un assaut trop confus à l'observateur pour qu'il lui soit possible d'établir une équitable psychologie de la cohue.

On pourra mieux, sans doute, voir et comprendre, si, renonçant à scruter le vacarme, à cataloguer le

grouillement, on se détermine à ne prendre qu'une unité de cette réunion d'hommes devenue un irréfléchi et aveugle élément. Allez donc droit au premier venu dans le désordre de cette mêlée, — à celui-ci, visage empourpré, geste brutal, voix hurlante, — ou à cet autre, face pâle, lèvres qui tremblent.

C'est un placide bonhomme. Il a lu, à propos de l'événement qui passionne, tous les renseignements que donnent les journaux ; il en a parlé tranquillement tout le jour avec ses camarades de bureau ou d'atelier ; il en a discuté, le soir, entre les cartes et le domino, au café où il a sa place. Il n*a rencontré que gens décidés à processionner, à acclamer, à aller voir. Il a vu des préparatifs, des échafaudages, des draperies, des fleurs ; il sait que des personnages, — des ministres, des académiciens, — seront dans le cortège ; les trains pris par des provinciaux éloignés l'émeuvent. ïlyaura du canon, il y aura des discours, il y aura de la musique. Des besoins mal définis de manifester politiquement se mêlent dans sa tète tranquille au désir vague de rendre un hommage au génie. Le jour arrivé, il sort de chez lui emmenant sa famille en toilette, dans l'épanouissement des jours de fête et de promenade. Le voici au milieu de la foule, parmi ceux qui sont venus de partout, et qui lui sont semblables de tous points. Et soudain, voilà qu'en apercevant les panaches, les couronnes, voilà qu'en entendant le son des cuivres monter gravement dans l'air, un frisson court sur la peau de l'homme, une émotion lui serre la poitrine, lui dessèche la gorge ; il se découvre, son bras se lève, il s'exaspère en cris prolongés, il se rue à travers les femmes, les enfants, il bouscule, il écrase. Selon l'occasion, des colères ou des pleurs lui montent au visage. Il est capable de toutes les folies et de tous les héroïsmes. 11 s'agenouillerait, il baiserait la terre, en fidèle fanatique. Il irait indistinctement des plus désintéressés sacrifices aux déraisons les plus sanglantes. Le brave homme à redingote et à parapluie de tout à l'heure est prêt pour tnntos les besognes.

Il détèlera les chevaux du corbillard, portera le mort sur son dos ; — il sera pris du subit besoin d'aflirnier son amour exclusif d'une couleur, et il lacérera un drapeau, tuera celui qui le porte ; — il construira une barricade avec des pavés et un omnibus ; — il marchera sans armes contre une rangSe de fusils crachant. la mort ; — il assommera un passant.

Cette exaltation inattendue, ce changement à vue d'un état d'âme, qu'est-ce donc ?

L'homme entré dans la Foule, pensant, gesticulant, parlant avec un demi-milion d'autres hommes, ne serait-il autre chose que l'homme enfermé dans une salle de spectacle, pris du besoin de crier aussi haut que le voisin, d'applaudir ou de siffler plus fort que lui ! Au fond, c'est le même respect humain, la même inconsistance d'opinion, le môme instinct d'imitation. C'est l'émulation pour aduler ou pour démolir, c'est l'enivrement en commun. Si l'un dît : tue, l'autre dii : assomme. On va ainsi jusqu'au prosternement et jusqu'à l'injustice, jusqu'à l'extase religieuse du croyant et jusqu'à la destruction ignorante de l'incendiaire, jusqu'au courage du soldat et jusqu'à la lâcheté du tueur, jusqu'au sublime sacrifice d'une vie offerte à tous et jusqu'au hideux massacre d'un seul par cent mille. Les grandes journées des rues sont faites de ces courages sans arrière-pensées, de ces peurs exaltées, de ces timidités hors d'elles-mêmes, de ces lâchetés excitées jusqu'à la férocité, de cette poésie que dégage la multitude. Les irrésistibles envahissementô de la marée humaine vont, à de certaines heures, vers on ne sait quel idéal tragique, poursuivent on ne sait quelle obsédante vision rouge. Les lendemains, hélas ! sont les plates accalmies, les délations empressées, les silences mornes, — les repos honteux, craignant le jour, qui suivent les débauches, — les prudentes et hâtives toilettes faites nerveusement après le crime.

La Foule est dispersée. L'homme se retrouvant seulessaie de reconstruire son enthousiasme, de définir son

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émotion, de s'expliquer sa sauvagerie, de retrouver le pourquoi de son audace ou le comment de sa fuite. Il doute, il se trouble, il tremble, il regrette, et tout l'acharnement de sa pensée est vain contre l'incompréhensible minute à jamais passée.

Les historiens philosophes qui cherchent les raisons sous les faits, constatent les accès de sensibilité et la perpétuelle présence de ce levain religieux qui fait encore fermenter au fond des âmes la foi ancienne et le mysticisme renié. Il est dans l'ordre que l'antique fétichisme se transforme et revienne en honneurs lunèbres, en hymnes triomphales, en salves d'artillerie, en pluies de fleurs. Mais ceux qui passent leur vie à regarder fonctionner l'humanité n'accepteront pas comme lois sociales des fatalités physiologiques et des faiblesses c^ébrales, ils diront de quels afflux de sang, de quelles réelles pusillanimités,, de quelles joies de carnassiers mordant sans crainte, est faite la Foule ruée au meurtre ; et ils s'inscriront en faux contre les arrêts rendus par les masses délirantes, contre les exécutions faites par Tanonymat sûr de l'impunité. Les verdicts seront suspects, qui auront été pensés par des cerveaux enfiévrés, et prononcés par des bouches hurlantes, les verdicts où il entre de la férocité de la bête, de l'odeur de la poudre, de l'orage de l'air.

Une mélancolie ne prend-elle pas aussi devant Timanime acclamation qui va tout à l'heure s'élever devant le cadavre du Poète qui a douloureusement et orgueilleusement, écrit que la gloire la plus haute était faite d'affronts ? Certes, il est beau qu'un peuple soit rangé en double haie pour saluer les Lettres en ce vieillard qui les a servies pendant cinquante années, et le cortège fleuri derrière cette voiture de pauvre fera plutôt songer à une fête de la pensée qu'à une conduite funèbre. Mais la gloire se décrète-t-elle par des chants et des vivats, par des emblèmes mortuaires et par des discours officiels ? Hugo serait-il amoindri, parce qu'il aurait été au cimetière sans musiques, sans académi-

ciens et sans ministres, par les rues désertes où passent les cercueils des grands artistes que méconnaît la Foule ?

Uno statue à Balzac!

25 juin 1883.

Il a été écrit, à propos de la statue d'Alexandre Dumas pore, qui \a être dressée sur la place Malesherbes, quelques articles qui mettent en lumière une des grosses injustices de l'heure présente. Sous prétexte de faire l'éloge du conteur des Mousquetaires, on l'écrase sous tout le poids du bronze et des moellons du monument projeté : on ne craint pas, voulant grandir Dumas, de mettre en face de lui Balzac, de comparer à l'auteur de Monte-Christo, l'écrivain de la Comédie- Humaine ?

La question n'est pas de savoir si Balzac diminue pendant que Dumas père grandit, quels hommes de lettres racontent qu'ils n'ont pas lu Balzac et qu'ils connaissent Dumas par cœur. Ce qui arrête, ce qui slupéfle dans i'un des articles en question, c'est la singulière façon dont la balance est tenue entre les deux écrivains, et quel poids inattendu fait pencher un plateau en faveur de Dumas. « Balzac, dit un détracteur, c'est l'observation ; il a peint les mœurs de son temps ; mais ces mœurs ont passé de mode, et le romancier s'est démodé avec elles. Que nous importent des mœurs qui ne sont plus les nôtres ? Que nous font des costumes qne nous ne portons plus ? Les photographies datant

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de vingt ans nous font rire, parce que les femmes y sont affublées de crinolines, et que cela nous semble ridicule. En bien I la plupart des romans de Balzac ont des crinolines ! Dumas père, au contraire, c'est l'imagination, et l'imagination est très supérieure à lobservation. Les passions sont de tous les âges. La jalousie, la haine, la colère, Tamour, sont des sentiments qui passionneront toujours, etc. » Et il est ajouté que Balzac a été combattu par Sainte-Beuve et par M. Armand de Pontmartin. Tant pis pour Sainte-Beuve.

Donc, élevons une statue au Roman, cette grande forme de Tart et de la philosophie du xix* sii^cle, dans la personne de Dumas qui nous a amusés, et laissons de côté Balzac qui qous ennuie.

Eh bien ! il ne faut pas laisser passer sans protester cette signification donnée à la statue de la place Malesherbes. Tous ceux qui tiennent une plume aujourd'hui sont les débiteurs de Balzac ; il serait beau de les voir répondre au dédain de quelques-uns par une manifestation qui remettrait toutes choses en place et daterait dans notre histoire littéraire. Emile Zola a déjà écrit sur ce sujet un éloquent article. Que ne reprend-il de nouveau la parole ? Il serait écouté, il serait suivi par la génération nouvelle d'écrivains et de lecteurs qui se réclament de cette féconde doctrine de l'observation représentée par Balzac.

Balzac n*a peint que des mœurs passées de mode ! Les romans de Balzac ont des crinolines 1 On croit rêver en entendant ainsi parler de l'écrivain qui a le plus étudié les dessous de Thumme, qui a le plus scruté l'être physiologique, qui s'est acharné à poursuivre les mobiles de nos actes, qui s'est usé à exprimer l'inexprimable : les nuances infinies des drames cérébraux. Mais Balzac a évoqué une humanité tout entière ! Dans son œuvre colossal vit une immense variété de types, de caractères, d'agents sociaux ; il a su discerner les causes qui poussent l'homme dans l'immense mêlée des intérêts et des passions, incarnant

ces intérêts et ces passions dans des personnalités vivantes et agissantes, rigoureusement analysées. Et, ce qui est la merveille de son œuvre de psychologue, non seulement ces personnalités sont construites k Taide du raisonnement philosophique le plus exact, le plus implacable, mais elles sont, chacune en particulier, la synthèse de tout un groupe, de toute une condition, d'une classe, d'un règne. Elles sont ainsi vraies d'une vérité générale qui est la vérité humaine, et d'une vérité particulière qui 'est celle de l'histoire. Balzac recompose l'homme physiologique, avec ses nerfs, son sang, ses intérêts ses passions, ses idées, il le place dans le milieu qu'il avait sous les yeux, dans cette société moderne, faite de complications, égale en misères et en grandeurs. Il remplit ainsi l'importante fonction du romancier ; il fait mieux, il révèle cette fonction, qui est d'être l'historien des mœurs; il crée ce rôle qui consiste admettre auprès des faits apparents de l'histoire officielle, l'agitation de la vie; il démonte les ressorts qui font agir les masses et les individus ; il montre, fonctionnant auprès des pouvoirs établis, ces pouvoirs non moins grands qui sont les premiers acteurs dans le drame de l'Histoire, dans la comédie des mœurs : l'Argent,. l'Amour, l'Ambition. Il réalise, avec son analyse de chirurgien, avec sa flamme de penseur, ces admirables peintures de tous les mondes ; il pénètre et éclaire la Finance, la Politique, la Femme. Il fait tant qu'il sera impossible de comprendre la Restauration et le règne de Louis-Philippe sans son œuvre, qui en éclaire les coulisses ; il donne les « pourquoi » et les « comment » de l'Histoire.

C'est cette façon de comprendre le roman qui est aujourd'hui, hélas ! reprochée à Balzac. Comme s'il n'avait pas, lui aussi, peint « les passions qui sont de tous les âges »,— comme s'il avait ignorée la jalousie, la haine, la colère, l'amour, les sentiments qui passionneront toutes les générations. » Les hommes et les

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femmes qu'il a peints ont des toupets, des faux-cols et des crinolines, soit. Mais ils expriment Tamour, la paternité, le dévouement, le sacrifice, l'avarice, Tambitîon, rintrigue, la droiture, le crime à Fégal des personnages de Shakespeare et de Molière.

On est libre de préférer les bonshommes vêtus de justaucorps à crevés, drapés de manteaux, ornés de rapières qui s'agitent dans les romans de Dumas père, et de proclamer que ceux-là représentent les passions éternelles, les sentiments humains ; onestlibre de mettre au-dessus de Tœuvre de science et d'observation de Balzac les aventures à la vapeur et les contes des mille et une nuits de Dumas ; mais qu'on ne jette pas la statue de celui-ci sur l'œuvre indestructible de celuilà ; la statue se briserait contre le livre.

Puisque Ton veut élever une statue au Roman et que Paris est choisi comme emplacement, il y a peine à comprendre que Ton songe à un autre qu'à Balzac.

Oui, dussions- nous renouveler la querelle des villes qui se disputaient Homère, oui, c'est à Paris que Balzac appartient. C'est à Paris que son talent est né ; c'est Paris qui a révélé l'auteur de la Comédie humaine à lui-même ; c'est à Paris qu'il a souffert, qu'il a conçu ; c'est Paris qui l'a accouché de son œuvre formidable, qui en a fait un grand romancier social, le maître d'un art nouveau, l'homme du siècle. C'est à Paris que doit se dresser la statue de ce grand homme de génie.

Où? Au cœur même de la ville, au centre d'un carrefour où se croisent les ambitions et les élégances, les richesses et les misères ; là où règne l'or, où passe la Parisienne, *où la politique et l'art font se précipiter la foule. Toute notre génération battrait des mains s'il surgissait, drapé dans la robe monacale qu'il aimait à revêtir, l'œil bien ouvert, sa tête puissante orgueilleusement relevée, Tair doux et fort. S'il ne reconnaissait

lOS NOTES d'un journaliste

pas les palais neufs et les voies nouvelles, il verrait bien que si les décors sont changés, les acteurs sont restés les mêmes. Les nuits de fête, quand la foule passerait à ses pieds, dans le flamboiement de la lumièro, il reconnaîtrait Bans peine, allant à l'Opéra, M"*" de Maufrigneuse et M"» d*Espard, Esther et Delphine de Nucingen ; il suivrait du regard les rois de Tesprit et de la finance, les aventuriers de la plume et de Tépée, les fortunés éphémères et les bohèmes détrônés, ceux qui «eront tout demain et ceux qui ne seront plus rien, Rastignac et de Marsay, Rubempré et la Palférine, du Tillet et Lousteau, Bridau, Bixiou et Blondet, tous allant d'un pas léger, le masque rigide, les uns au devant de la fortune, les autres à la catastrophe.

Et les bruits apaisés, les lumières éteintes, Balzac ne serait pas encore seul. Là haut, au dernier étage d'une hante maison de la place maintenant déserte et silencieuse, une flamme persisterait comme une veilleuse dans une chambre où tout dort. Et si le bronze pensait, la statue pourrait se demander si celte flamme, c'est la lampe expirante ou l'aurore de demain, si c'est Bianchon qui veille ou Marcas qui meurt.

26 DOTembre 1883.

On pourra bientôt dire des statues l'équivalent de ce qui a été dit de l'ordre de la Légion d'honneur: un littérateur, un homme politique, un grand industriel, un notable commerçant, seront singularisés s'il n'ont pas leur image sur une place pubhque ou dans un cimetière. N'importe I Parmi le peuple de statues dont on est en train de couvrir le sol, il en est quelques-unes qui paraîtront plus hautes que les autres ; au milieu des siliiouetteç banales, des ritiicules apothéoses, des grands hommes d'un jour, des gloires d'une heure, des réclames colossales et creuses érigées par les coléries qui auront, par on ne sait quel triste hasard, disposé du pavé d'une ville, quelques hommes

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de bronze ou de marbre ébaucheront bien quelque geste souverain qui les fera reconnaître pour ceux qui ont le droit de parler, au nom du siècle, devant les générations à venir. Sur le socle de leur monument on pourra lire une des pages de ce livre idéal, jamais terminé, qui raconte Fhistoire de l'esprit humain ; leur piédestal ne sera pas un simple assemblage de pierres et de ciment, mais une œuvre. Balzac est de ces hommes qui peuvent impunément attendre leur statue. Créateur d'une Littérature, historien d'un siècle, il s'est élevé à lui-môme un monument superbe ; quelques parties s'écrouleront sans doute, quelques autres se couvriront de rouille et de mousses, mais avec la reculée du temps, la Comédie humaine apparaîtra, comme une masse imposante, aux lignes hardies, alors qu'on trouvera à peine la poussière de nos admirables racontars et de nos vaudevilles sublimes.

Qu'on élève donc une statue à Balzac ! Il y a trois ans, alors qu'un groupe de littérateurs ouvrait une souscription pour un monument à Dumas père, Emile Zola, seul, dans la presse, jeta un cri de protestation et demanda que Balzac passât le premier. Le cri n'eut pas d'écho. Il y eut accord tacite, dans le monde des lettres, pour que le nom de Balzac ne fût même pas prononcé. U y a six mois, quand la statue de l'auteur des Trois Mousquetaires commença k sortir de terre, un ou deux journalistes reparlèrent de Balzac. Même silence. Et puis, tout à coup, ô merveille, à peine l'œuvre de Gustave Doré est-elle inaugurée, à peine les discours sont-ils prononcés et publiés, que l'accord se fait comme par enchantement. Voilà que tout le monde parle de Balzac, que des notes graves comme des communiqués paraissent dans les journaux, qu'il est question de l'achat d'un terrain, que le sculpteur est à peu près désigné? Que s'est-il donc passé? Les admirateurs de Balzac étaient-ils si bien groupés qu'ils aient pu répondre immédiatement à une manifestation par une autre manifestation? M. Emile Zola avait- il

réuni, à Médan, ses amis en un comité secret dont Tocculte puissance éclatait brusquement ? Point. Mais encore ? EU ! n'ôtes-vous pas au courant des mœurs artistiques et ne savez -vous pas quelle centralisation littéraire a été créée à Paris par quelques boutiques d'éditeurs, quelques journaux, quelques dîners et quelques associations ? Ce sont les mêmes qui ont fondu la statue de Oumas, qui vont en tailler une à Balzac, après avoir fait la sourde oreille pendant des années 1 Un romancier, Fauteur d'Fsan le lépreux^ M. Emmanuel Gonzalès, a reçu de M. Edmond About, l'auteur du yez d'un notaire, la mission de former un comité, des invitations ont été envoyées, le comité sera constitué et réuni dans quelques jours, une place de Paris sera demandée au conseil municipal : dans six mois, si l'artiste y met un peu de fièvre, les mêmes qui ont discouru sur Oumas discourront sur Balzac. N'est-ce pas amusant et joli comme un chapitre gai d'Un Grand homme de province à Paris, ce clan de littérateurs qui élèvent des statues comme d'autres élèvent du bétail, qui les couvent, les dorlotent, les nourrissent au biberon jusqu'à ce qu'elles soient assez grandes pour être lâchées au milieu de la foule, qui les font sortir l'une après Tautre du magasin où ils les tiennent en réserve, au gré du sentiment public, qui connaissent le moment opportun pour organiser une manifestation, et les inûuences climatologiques qui peuvent nuire à une souscription !

Bah ! le temps fera son œuvre et remettra toutes choses en place. H n*est pas déplaisant, en somme, de voir le Tout-Paris attelé à une œuvre pour laquelle il n'avait eu jusqu*à présent que d'aimables ricanements. El s'il y a, dans le comité formé, comme il faut Tespérer, quelques consciencieux, peut-être empêcherat-on cette chose grotesque : la statue de Balzac érigée sur la place Malesherbes, sans aucune espèce de raison, « en pendant » à la statue de Dumas père ; peut-être ne tentera-t-on plus, après M. Emmanuel Gonzalès, un

parallèle impossible ; peut-être, le jour de la grande fête littéraire qui rassemblera Paris entier autour de la glorieuse figure de l'écrivain des Parents pauvres^ les marchands de papier, les fabricants de romans-feuilletons, les aspirants à rAcadémie, peut-être tout ce monde s'écartera-t il pour laisser passer un homme de lettres, Edmond de Concourt ou Alphonse Daudet, qui viendra raconter la vie et Tœuvrc d*Honoré de Balzac ?

La statue d'Alexandre Dumas.

5 novembre 1883.

C'est fait. On avait à élever une statue à la littérature modem i ; on avait à glorifier le combat qui s'est livré depuis le commencement du siècle pour Fart et pour la vérité ; on avait à mettre en lumière Tardente recherche, la profondeur d'observation, la sagacité de critique, le raffinement d'art, qui caractérisent les grands écrivains de notre âge. On devait faire cette manifestation sur le nom du plus grand de tous, Balzac ; on pouvait aussi honorer superbement l'Histoire, les Lettres, la Poésie, le Roman, en dressant Michelet, ou Gautier, ou Baudelaire, ou Stendhal ou Flaubert sur une place de Paris. Non, un comité s'est rassemblé et a décidé d'élever un monument à Alexandre Dumas père, à la gloire du roman d'aventures. Aujourd'hui, les voiles qui recouvrent l'œuvre de Gustave Doré tombe/ont ; quelqu'un parlera au nom du minis-

Ii2 NOTES d'un journaliste

tère des beaux-arts ; un autre, au nom des auteurs dramatiques ; un autre, au nom des gpns de lettres ; puis chacun s'en retournera ; et aucun de ceux qui étaient là, une fois rentré dans sa maison, ne s'avisera d'ouvrir Monte-Christo ou les Mohicam de Paris pour y trouver la signification de la cérémonie de la place Maiesherbes.

Certes, on n'a ni le loisir ni le goût d'étudier dans ses détails l'amas de livres qu'a laisses Alexandre Dumas père, mais qu'on lise avec attention tout ce qu'ont publié sur lui depuis quelques jours ses amis et ses admirateurs, qu'on cherche à surprendre, sous les fanfares et les enguirlandements des phrases, la raison de l'énorme apologie à laquelle nous assistons en ce moment. Il faut l'avouer, la stupéfaction est grande ; il est bien parlé de génie, d'imagination, d'extraordinaire production ; on affirme que ce roman, et cet autre, et celuici encore, et tous, sont dans toutes les mémoires. Les anecdotes pleuvent ; Dumas fut un homme charmant, épanoui dans la plus magnifique bonne humeur, débordant d'esprit, ruisselant de mots. Très bien; nous savons en partie tout cela ; nous admirons la puissance de travail et nous aimons l'homme sur lequel jamais ne passa l'ombre d'une pensée malfaisante. Mais enfin, nous parlons littérature ; il s'agit d'une statue élevée, à Paris, non à un brave homme, mais à une œuvre. Qu'on parbi donc de l'œuvre ; qu'on la raconte, qn'on l'étudié devant nous ; qu'on dise d'où elle vient et où elle va ; qu'on nous la fasse parcourir comme une construction marquée dans chacune de ses parties do science et de logique ; qu'on la résume en une synthèse lumineuse frappant tous les esprits d'évidence ; qu'on nous montre quelle philosophie et quel art elle renferme î

C'est là le difficile et personne ne le tentera. Personne, dans les courses faites par Dumas dans toi^s les sens à

MORTS BT STATUE» 113

travers l'histoire, à travers la vie, à travers le monde, ne de'couvrira rimpulsiôti que l'ide'e donne à Thomme, personne ne dira ce que cet infatigable a rapporté de son voyage^ quel aspect nouveau de Fêtre humain ou de la nature Ta frappé, personne n'osera prendre une page dans l'œuvre immense et affirmer que cette page vivra.

Qu'on cherche dans tous les romans, dans tous les drames de Dumas, qu'on les reprenne l'un après l'autre* qu'on les fouille avec acharnement, qu'on choisisse, pour les considérer, tel angle d'incidence que l'on voudra, qu'on épuise les prétextes à admiration. On trouvera de la verve, du mouvement, un amusement fugitif auquel on ne reviendra pas, une clarté banale ; mais on ne trouvera pas lés hautes qualités qui font les grandes œuvres ; on ne trouvera nfta véiité d'observation, ni la science de reconstitution, ni l'intuition philosophique, ni le style.

La vérité d'observation ! cette grande chose qui dominera tout le mouvement littéraire de notre époque ! Dumas n'y a même pas songé. Il est aux antipodes du champ que labouraient Stendhal et Balzac. Il raconte, il écrit, il entasse les feuillets sur les feuillets, les livres sur les livres, mais il n'a pas un seul instant la pensée de s'arrêter devant le spectacle que lui offre la vie. Il conte pour conter, emplit la vie d'un homme d'une somme d'aventures que toute une génération aurait peine à mener abonne fin, fait bifurquer l'action indiff*éremment à droite ou à gauche, certain de faire naître, de quelque façon que ce soit, assez d'incidents pour défrayer dix volumes. D'un bout à l'autre le hasard règne en maître, déplace les hommes, dénature les événements, se rit de la vraisemblance. Les héros de Dumas, ce sont ces mousquetaires, ces gentilshommes, ces conspirateurs qui enjambent les mers, tranchent les montagnes, font cent lieues sans qu'on s'en aperçoive, parcourent les continents en trois sautsj et tout en riant, tout

vC^Ogk

en se livrant à d'effrénées culbutes, envoient des coups d'épée et des baisers de tous les côtés, si prestement que le lecteur stupéfait n*a pas le temps de demander le pourquoi et le comment de ce cauchemar gai. Si, par extraordinaire, le romancier quitte un instant ses d*Artagnan, ses Chicot, ses Cocohnas habituels-, s'il s'en prend à l'homme qui est son contemporain, dont il devrait connaître l'esprit et l'existence, il évoque cet extraordinaire Antony, étrange reûet des imaginations sataniques et fatales des poètes poitrinaires dont Gautier a tracé les amusants portraits. Et la nécessité d'arranger, d'amplifier, était si ancrée chez Dumas qu'il se produisait un étrange phénomène à propos de cet Antony vague, sans profession, mis comme un prince, qui se répandait en malédictions contre la société : la^ièce comportait le développement d'une situation dans laquelle Dumas s'était trouvé ; amant d'une femme mariée et, dit-on, sérieusement épris d'elle, il avait vu sa passion diminuer peu à peu, puis s'évanouir, et la liaison formée se dénouer sans violence, dans une lassitude ennuyée. Mais il n'a garde de livrer bataille pour le vrai, de mettre des vivants sur la scène ; il imagine ce dénoûment baroque : « Elle me résistait : je l'ai assassinée ! » qui conduit tout droit son héros vivant, l'Antony superbe, en cour d'assises. La science de reconstitution qui aurait pu être la gloire de Dumas, la posséda-t-il davantage? Hélas 1 ceux qui croient avoir répondu à toutes les critiques en proclamant bien haut l'imagination de l'écrivain des Mousquetaires, ceux qui mettent avec une si risible candeur cette imagination en parallèle avec l'observation des grands écrivains, ceux-là n'ont-iis pas répondu d'avance à la question ? Dumas n'eut pas, certes, l'extraordinaire imagination d'un Eugène Sue qui faisait sortir de toutes pièces de son cerveau ces romans terriblement charpentés et touffus, le Juif- Errant^ les Mystères de Paris .il lui fallut toujours un point de départ, uncanevas.il prit tout de l'Histoire^ les personna-

ges, les situations, le cadre, et se montra parla aussi peu inventeur que possible. Son imagination n'entre en scène que lorsqu'il a trouvé dans l'œuvre d'un autre, dans une chronique, dans des Mémoires, le sdijet à exploiter. C'est alors qu'il en prend à son aise, qu'il coupe, qu'il allonge, qu'il jongle avec les dates, avec les personnages, avec les faits. En réalité, il n'imagine pas, il défigure, et le roman historique, pour lequel toute la science, tout l'art d'un grand écrivain sont nécessaires, le roman historique dont la Notre-Dame d'Hugo et le Cinq-Mars de Vigny offrent deux exem pies, devient, entre les mains de Dumas, une farce joyeuse étrangère à la reconstitution matérielle et psychologique d'une époque disparue.

L'intuition philosophique n'a jamais été revendiquée pour Dumas. Les grandes qualités cérébrales qu'il mit en action pour faire se mouvoir la multitude de personnages qui grouille dans ses livres ne comportait pas l'étude 'attentive des phénomènes psychiques et du problème de la destinée ; elles ne comportaient pas davantage la vision nette d» combat pour la vie et de l'organisation sociale. Républicain spiritualiste, Dumas conOe tout bonnement les ficelles qui font se mouvoir ses pantins à la Providence ; il s'en remet au Dieu vague qu'il invoque de temps à autre pour tout ce qui arrête et fait réfléchir l'homme inquiet ; il explique ainsi tout changement, tout bien, tout mal, tout coup de théâtre, toute suite au prochain numéro. Pendant ce temps, Balzac, le légitimiste et catholique Balzac, faisait œuvre de socialiste ; dans la bataille humaine des passions et des intérêts qui emplit son œuvre, il ne fait en réalité apparaître le catholicisme que comme un facteur égal aux autres facteurs ; rien, chez lui, en dehors des fatalités naturelles et sociales, ne domine les hommes et les événements.

Reste le style. Mais à quoi bon peser et insister. Il n'y a pas, et tout le monde le sait, même ceux qui vont prendire aujourd'hui la parole devant la statue de la

416 NOTÉS to'UN lOURl^ÀLlSTB

place Maleêherbés, il n*y a pas un livi^Cj il n'y a pas une page, il n*y a pas une ligtie mai'qiîée au sceau de Tàrt dans tout l'œuvre de Dumas. C'est le racontâge monotone, sans un accent, sans une couledt*, sans une trouvaille de mot, c'est le parler banal dont rien ne survit.

La philosophie et l'art de notre siècle sont donc absents de l'œuvre de Dumas* Cet homme débordant de vie n'a pas su ramasser en un corps les dons qu'il possédait ; il est mort satts s'être concentré dans un roman, sans avoir marqué une page d'une empreinte souveraine. Il a gâché» comme à plaisir, sa gaîté puissante, son esprit bien portant^ toutes ses qualités, dans une production effrénée^ au jour le jour. Son cabinet de travail fut une usine à feuilletons ; la table devant laquelle l'écrivain doit, aux heures calmes, s'asseoir solitaire, pour penser et parfaire son œuvre fut transformée par lui en une tablée encombrée de jeunes littérateurs réduits en servitude ; les romans, les drames, les comédies sortaient delà sans interruption. Vite, l'éditeur, le directeur, le public attendent I Et les cerveaux de fumer, et les plumes de courir ; et Dumas, animé comme un Vulcain dans sa forge, de passer de l'un à l'autre, ajoutant icij retranchant là, jetant à tous les vents les pages de son œuvre facile. Ce terrible métier de producteur, il l'exerça jusqu'au bout avec la même vaillance et le même sourire, mais aussi à quel prix ! au prix de l'avenir de son œuvre, au prix de son influence httéraire : pendant que Balzac ouvrait la voie aux écrivains qui devaient compléter et agrandir l'enquête qu'il avait commencée, de Dumas sortaient les romanciers qui n'avaient rii «a verve, ni son esprit, les Ponson du Terrail et les Xavier de Montépin qui ont inondé des générations de lecteurs des flots de leur écœurante littérature quotidienne.

L'homme seul était grand chez Dumas; bon, prodigue, magnifique, jovial, avide de bruit» sa personne

sympathique apparaissant à travers tout ce qu'il écrivait, il fit accepter comme les manifestations d'un écrivain de génie ces livres qui n'étaient que les preuves de son extraordinaire vitalité. Aussi, ce sont les aventures où il s'est mis davantage, où sa bonne humeur rayonne, où la vie se manifeste avec le plus d'exubérance, qui ont le mieux résisté à l'épreuve du temps, ses Impressions de voyage, ses Mémoires^ son ThéâfrCj qui est Incomparablement supérieur ft ses romans. Aussi, l'impression d'une vie tumultueuse, une impression confuse de mouvement et de bruit sort-elle encore de tous ces livres comme l'écho d'une bataille.

Et maintenant que la fêle est finie, que le grand amuseur des générations disparues se dresse sur Paris, après avoir été comparé aux plus grands, à ceux qui ont fait la langue française et la France^ à Rabelais, à Molière, à Voltaire, aura-t-on l'idée et le loisir d'élever une statue au grand romancier du xix* siècle, à He noré de Balzac ?

Auguste Barbier

16 février 1882.

M. Auguste Barbier, de l'Académie française, vient de mourir à Nice. La nouvelle frappe peu: il y a si longtemps que l'auteur des ïambes est mort. C'est certainement un deuil qui ne dépassera pas le cercle de famille et d'amis. La foule pour laquelle les grands écrivains travaillent savait qu'elle n'avait plus rien à

attendre du poète qui avait jeté en 1830 son premier — et son dernier cri. Le mot : fin était écrit depuis longtemps au bas de la durée et d'IlPianto. La mort ne vient pas de briser une plume vivante, d'arrêter une œuvre en plein essor ; elle se borne à dépouiller cet oublié de Thabit de cérémonie sur lequel on avait consu les palmes vertes de l'iminortalité.

11 n'est peut-être pas, en effet, de plus singulier exemple des destinées avortées. Auguste Barbier a été, comme pas un, « le poète mort jeune en qui l'homme survit», dont parle Sainte-Beuve.

Le sort voulut qu'il eût vingt-cinq ans et qu'il fût étudiant lorsque vint la révolution de 1830. Il est bien évident qu'Auguste Barbier dut être effrayé, le reste de sa vie, par l'œuvre de sa jeunesse ; tout ce qu'il publia ensuite fait l'effet de ratures, d'adoucissements, de tempéraments apportés au premières pages révolutionnaires.

Le bruit avait été trop grand, l'applaudissement trop chaleureux, l'impression trop profonde ; ce belluaire effrayé paraît avoir passé sa vie à vouloir museler le lion qu'il avait déchaîné. Là a été surtout sa grande erreur ; le silence valait mieux que les amendements qui ont conduit Barbier à l'Académie.

L'effet fut prodigieux, en 1830, quand, après la bataille des trois jours, les vers de la Curée retentirent dans les rues encore sonores des coups de fusils de la veille, encore pleines de l'atmosphère cuivrée de la bataille. Tout se tut pour écouter cette voix haletante qui racontait les héroismes de la lutte et les lâches compromis du lendemain de la victoire : l'accent était rau'4ue, le mot cru, la langue fruste; les vers de longueurs inégales, ces terribles iambes flagellant comme des lanières, semblaient sauter par dessus les pavés bouleversés des rues.

Tous ceux que l'avènement de la « meilleure des républiques » avait déçus, tous ces fiers démocrates qui avaient pris le fer au poing et armé leur fusil pour je-

ter la monarchie à bws et qui voyaient une autre monarchie proQter du sang versé, tous ceux-là applaudirent aux dénonciations et aux. anathèmes du poète. Ils crurent sans doute que tout n'était pas perdu puisque les jeunes gens trouvaient de tels accents. Cette poésie révolutionnaire, cette verve faubourienne, cette formidable satire, alors sans équivalent, étaient des armes avec lesquelles on pouvait recommencer le combat... Hélas I les barricades de Saint-Merry et de la Croix-Rousse purent s'élever et s'écrouler ; les combattants purent tomber sous la fusillade ou mourir dans les cachots : la voix s'était tue ! jamais plus on ne devait l'entendre.

On attendait en 1832, en 1834, on attendait en 1848 que l'homme qui avait écrit le Lion, Quatre-vingt-treize, la Popularité, donnât de nouveau une expression aux rumeurs et aux cris de la multitude qu'il avait jadis célébrée.

On attendait au moins que celui qui avait dit, sur un rythme si mélancolique, avec des paroles si désolées, les tristesses de l'Italie morte, dans // Pianto. les horreurs de la misère des ouvriers de Londres, dans Lazare, trouvât une plainte, moins encore, une larme, pour la misère des prolétaires des faubourgs de Paris. Rien ne vint. Si, pourtant: M. Barbier publiait un roman satirique: les Mauvais garçons; Chants civils et religieux; Benvenuto Cellini, opéra ; Chansons et odelettes, poésies anacréontiques. L'inspiration était banale, la forme médiocre.

L'empire vint et ne réveilla pas le poète enflammé de ï Idole. Celui qui, alors que tous les poètes étaient éblouis par la gloire napoléonienne, avait écrit, avec un si superbe courage moral, la pièce où se trouvent ces deux vers :

Je n'ai jamais charge qu'un être de ma haine. Sois maudit, ô Napoléon!

publiait sous le second empire : Silves, poésies diverses ;

i20 NOTES d'un journaliste

Trois passions, nouvelles. L*auteur des ïambes traduisait Coleridge.

Le châtiment vint, terriblo. En 1869, Auguste Barbier fut élu académicien, en remplacement d'Empis. C'était bien fmi. Depuis, il n'a publié que son discours de réception.

M. Auguste Barbier était, dit-on, devenu religieux. Mais à quoi bon vouloir éclaircir le mystère de toute cette vie de laquelle émergent seulement deux faits, deux dates : il écrivit les ïambes en 1830 et fut de l'Académie en 1869.

Béranger

23 avril 1883.

Une cérémonie intime a réuni trois cents personnes environ au cimetière du Père-Lachaise . Il s'agissait de célébrer Tanniversaire de la naissance de Béranger. Cette modeste manifestation avait été organisée par les membres de la Lice chansonnière qui s'étaient cotisés pour déposer une couronne sur la tombe du poète. Le cercle Béranger, également venu au rendez-vous, a, lui aussi, déposé une couronne. Des discours ont été prononcés ; puis on s'est séparé après qu'un vieil ami de Béranger, M. Engelbauer, a exprimé le souhait de voir la statue du chansonnier élevée dans le square du Temple.

Si cette manifestation sur la tombe de Béranger a eu pour but de protester contre le genre qui fleurit aujourd'hui dans les cafés-concerts des Champs-Elysées, c'est là une démonstration bien inutile. Il n*est guère

probable que la lecture des œuvres du chantre de Lisette fasse venir à ire'sipiscence les fournisseurs ordinaires de FAlcazar et des Ambassadeurs ; et Taimable public qui paye sa place au concert aussi cher qu'au Théâtre-Français pour avoir le droit d'accompagner au refrain : «lia un œil qui dit : Je Remmène à Paris » serait bien dérouté si son ténor favori s'avançait sur le devant de la scène pour lui chanter les Hirondelles ou Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans. La mode change. Les Gueux ne peuvent tenir contre la Sœur de Femballeur, et Lisette, avec son petit bonnet et son jupon court, apparaît vêtue d'un costume ridicule et rococo aux dames d'aujourd'hui qui se mettent sur la tète un chapeau semblable à un clayon de fromage et portent des robes qui font poche sur la poitrine.

C'est une curieuse expérience que celle-là qui peut être faite à propos des œuvres de l'écrivain qui a été l'un des plus populaires de ce siècle, qui a été le chansonnier « national » comme M. Thiers a été l'historien « national )),et dont la mort a été un deuil public. Tout ce qui était peinture et critique de l'actualité, tout ce qui correspondait à un état passager de l'opinion, tout ce qui concernait un de ces petits faits qui font un bruit immense pendant trois jours, tout cela se ride, se lézarde, tombe en poussière. Telle poésie qui fit autrefois fureur, qui fut chantée par tout Paris comme une sorte de chœur formidable, fait aujourd'hui songer à l'exhumation d'un vieux mirliton ; cela produit sur l'oreille et sur Pesprit le même effet que produisent sur l'œil les gravures de modes où revivent les faux-cols à guillotine, les pantalons à pont et les chapeaux â la Bolivar. C'est qu'il n'y avait pas là une observation assez profonde des mœurs du siècle ; c'est que le chansonnier s'était arrêté aux surfaces, satisfait quand il avait emprisonné dans un couplet le bruit qui était dans l'air, le chuchottement qui courait dans la foule.

Certaines chansons politiques, le JRoi d'Yvetot, Monsieur le Sénateur, et les couplets qui raillaient la Res-

jyvioogk

122 NOTES d'un journalute

tauration, vivent pourtant comme les pamphlets de Courier ; le sentiment qui les a inspirés était vif et sincère et les traits lancés, subtils comme des dards d'abeilles, sont restés dans les blessures ; les hommes et les choses sont encore visibles sous les vers gracieux et pétillants ; les inspirations légères ont pris rang parmi les documents historiques. Puis quelques strophes apparaissent, maintenant qu'elles sont débarrassées des airs de complaintes et de ponts-neufs qui les banalisaient, comme l'expression d'une douce et honnête philosophie, un peu terre à terre, qui aimait son chez soi, le coin du foyer, et se trouvait dépaysée dans les champs et dans la rue. La Bonne Vieille est une de ces jolies choses, moitié d'observation attendrie, moitié de rêverie. 11 ne faut pas omettre de les porter à l'actif de Béranger.

Malheureusement, cet excellent homme, qui trouva parfois, pour célébrer « la liberté, le vin et les amours », les accents d'un Anacréon en redingote à la propriétaire, cultiva trop les fleurs de rhétorique qui poussaient alors dans les plate-bandes du centre gauche. Son « Dieu des bonnes gens » est un compromis destiné à satisfaire tout le monde, et l'alliance bizarre entre la démocratie et le césarisme qu'il préconisa, fut une des plus lourdes imprudences poétiques de ce siècle.

Les amis du chansonnier qui veulent lui élever une statue en plein Paris ne rendent pas un grand service à sa mémoire : c'est trop mettre en lumière la Muse, de bonne tenue, mais un peu vieillotte, qui inspirait Béranger à l'époque du chant d'asile ; c'est trop souligner la besogne funeste qu'il accompht dans toutes les villes et dans tous les villages de France en célébrant Bonaparte comme le soldat de la Révolution. « H vous a parlé y grand' mère/ w a plus fait pour le retour de l'empire que toute la propagande des fidèles de Napoléon III.

Un buste sous un arbre suffit pour conserver les sou-*

venirs du poète modéré et du maladroit honnête homme que fut Béranger. S'il est encore, de par le monde, une Lisette qui ne soit pas pervertie par les représentants actuels de la chanson française, elle saura bien trouver le bonhomme pour lui porter un bouquet de violettes d'un sou.

Aux Jardies

4 janvier 1883.

La maison est basse. Le mur blanc est recouvert d'un treillage où s'accrochent encore la vigne vierge et la glycine desséchées. Les fenêtres sont petites, les portes étroites. Devant le logis, une pelouse verte, pau'semée de feuilles sèches, des plantes enveloppées de paille, des charmilles. C'est rustique et charmant, humble et doux à l'œil. A côté, sont les étangs si mystérieux le soir, les bois sombres que le bon (Jorot peuplait de nymphes et de dryades. L'orateur tumultueux, le président qui remplit, à certains jours, le palais Bourbon du faste de ses réceptions, avait trouvé là un coin de nature propre au délassement de tous les travaux de la politique, de tous les plaisirs parisiens.

On s'étonne de la simpHcité de la maison, de la nudité des murs. On va, à travers les petites pièces, la salle à manger du rez-de-chaussée, la chambre à coucher du premier étage. Un escalier tournant grince et tremble sous les pas. On pourrait toucher les plafonds de la main. Un maigre tapis couvre le sol. Les rideaux des fenêtres sont en cretonne à fond rouge orné de

palmes jaunes. Le bureau est minuscule, un de ces bureaux à tiroirs et à casiers, grand comme un cabinet japonais, sur lesquels on ne peut pas écrire. Dans la chambre à coucher, une commode, ce meuble qui tend à disparaître, un lit sans rideaux. Aucune harmonie entre les meubles, entre les tentures : ameublement fait d'occasions, installation de soldat toujours prêt à entrer en campagne.

C'est la banalité de la chambre d'hôtel où séjourne à peine l'étudiant de vingt-cinq ans ; c'est le pied à terre de l'homme qui vit au jour le jour, sans souvenance du passé, sans souci du lendemain, prêt à toutes les éventualités, à toutes les défaites comme à toutes les victoires. A quinze ans de distance, on retrouve là, de l'aveu de ceux qui l'ont connu, le Gambetta vivant à Paris de Ja modique pension paternelle, passant des agapes du quartier Latin au pot au feu de la tante Massabie. On cherche instinctivement, au milieu de ce campement, la malle qui laisse voir l'habit noir et le linge indispensables au jieune homme qui vient à Paris tenter fortune dans les lettres ou dans la politique.

Et puis parmi tout cela, d'énormes trophées patriotiques, des souvenirs funèbres ou glorieux, des modèles de République, une vieille gravure révolutionnaire représentant Mirabeau à la tribune, des bustes offerts par des groupes d'Alsaciens-Lorrains, une photographie des 363, tout ce qui avait marqué les succès de l'orateur, les étapes de l'homme politique. Le goût de Gambetta pour les choses d'art s'affirme lant bien que mal par quelques gravures mal encadrées accrochées aux murst des eaux-fortes de Flameng, de Legros, des dessins de Vierge.

Le portrait de la vieille mère morte à temps est aussi dans la maisoh des Jardies.

A travers l'Empire, la guerre, la lutte contre la ré- . action, le politique, le signataire du pacte de 1869 s'était transformé, avait conquis ou subi les fortunes les plus diverses, mais le jeune homme venu de Gahors

à Paris pour faire son droit n'avait pu réussir à se créer un intérieur, à sceller les pierres d'un foyer. L'homme aux cheveux blanchis qui repose là, la tète penchée, Toeil fixe, le front blanc de la blancheur jaunissante de la cire, fait plutôt penser, dans ce milieu désordonné, dans celte tristesse banale de meubles étrangers les uns aux autres, au Z. Marcas, de Balzac, qu'à rhomme d'Etat qui sut, à certaines heures, réunir autour de lui le gros de l'armée républicaine.

Le nom de Balzac vient d'être écrit. C'est qu'un mystérieux rapprochement s'impose. Le puissant écrivain de la Comédie huniaine est venu, lui aussi, essayer de calmer la fièyre de son cerveau au milieu de ces charmilles. Ce n'est pas la même maison, c'fest le pavillon où Balzac logeait son jardinier que Gambetta habitait ; le reste a été détruit ou transformé.

Mais quel singulier hasard avait conduit là, dans le jat'din où s'est promené le plus puissant observateur des mœurs du dix-neuvième siècle, l'homme singulier dont la vie dépasse en gloires et en amertumes tout ce qu'avait >évé le cerveau du romancier.

A l'heure où le soir tombait, quand toutes les mélancolies de la nuit et de la nature venaient faire la paix autour d'Honoré de Balzac sorti des horreurs sociales qui bouillonnent dans la cuve parisienne, entrevît-il jamais, dans la surexcitation de son génie, destinée plus extraordinaire, fin plus sinistre que celle de Léon Gambetta, connaissant tous les triomphesel toutes les ironies, arrivant au sommet, louchant au fond de l'abîme, et mourant là, d'un coup de revolver slupide.

Les Jardies I le doux nom rustique servira désormais à mesurer l'écart de deux existences et de deux œuvres: la pensée ira du romancier traqué par ses créanciers, mourant de son travail effréné, de la poursuite de son idéal, de la brûlure de son sang — à l'homme politique adulé qui connut tous les succès et toutes les apothéoses ?

Le «Vieux »

9 août i885.

Au Père-Lachaise, aujourd'hui dimanche, à deux heures de raprès-midi, c'est la funèbre inauguration de la statue d'Auguste Blanqui. La sœur dévouée, qui porte le deuil aux longs voiles comme une veuve et comme une mère, — les amis qui n'ont jamais douté, — les disciples qui croient, comme à un évangile, aux paroles dispersées dans les salles de réunions et dans les feuilles volantes, — tous seront là, attendant la foule, la grande foule humaine qui n'est jamais venue au vivant, et qui, sans doute, ne viendra pas au mort. N'importe I ils resteront confiants dans leur culte philosophique, fixés dans leur religion sociale. Pendant que les promeneurs seront aux champs, que l'ouvrier fatigué s'attablera aux guinguettes, les fidèles du cimetière célébreront, avec toutes les tendresses et toutes les violences de leur langage de révolutionnaires, celui qu'ils appellent encore aujourd'hui, comme autrefois, — familièrement et respectueusement, — le « Vieux )).

Ce n'est point chose commune que de laisser ainsi, en s'en allant pour toujours, un tel souvenir immuable, une telle fervente mysticité, dans le groupe d'hommes au milieu duquel on a vécu. Présent, — absent, — homme d'action décidant un complot, préparant une journée, — proscrit fuyant l'échafaud ou le peloton d'exécution, — déporté voyageant enchaîné dans les voitures ferrées, grillagées^ verrouillées, qui sont de«

MORTS ET «TATUB8 427

prisons ambulantes, — condamné séquestré dans les cachots du Mont-Saint-Michel et du Château du Taureau, — malade caché pour mourir dans une haute maison d*un quartier ouvrier, — mort même, tombé pour jamais, enveloppé du rouge drapeau, dans le trou étroit qui est un gouffre infini, — Blanqui a toujours eu, sur les mêmes, la même influence égale et sans contestations, une influence où il entrait de la discipline militaire, du mystère diplomatique, du sacerdorce conspirateur. Debout, il eut une garde veillant sans cesse, — couché au tombeau, sa mémoire est comme éclairée par une lueur de lampe brûlant toute seule dans le silence et la nuit d'une crypte.

Ceux qui ont fréquenté les réunions publiques de ces dernières années ont pu chercher dans les allures et sur le visage de Blanqui les raisons de cette persuasion enveloppante et de ce despotisme intellectuel qui ont marqué son passage, — et qui lui ont survécu. L'observation était difficile. L'homme était immobile et fermé. Il allait partout où des organisateurs et des conférenciers l'appelaient : salle Rivoli, salle Ragache, salle Graffard, salle Lévis, partout uù il y avait des bancs, une tribune, un trophée appliqué à un mur. Ce fut sa vie de chaque soir après sa sortie de Clairvaux. Il arrivait, entouré de quelques jeunes gens de physionomies sérieuses et volontaires. Un mouvement se produisait. Les premiers rangs reculaient pour lui faire passage, ceux qui étaient derrière se jetaient en avant pour le voir. Ou bien, il apparaissait brusquement à la place présidentielle, comme s'il avait surgi d'une trappe. Certes, ceux l.\ qui criaient d'enthousiasme, ceux-là qui applaudissaient dans le délire, ne voyaient pas l'être singulier qui restait rigide et attentif dans le fracas des bravos et des clameurs. Et môme l'attention soutenue de ceux pour lesquels il n'est pas d'autre besogne que de voir, se brisait vite à cet indéchiffrable.

C'était une stupéfaction. Le corps petit, vêtu de

noiPj — la main gantée de noir, dessinant des gestes courts, — la lête, blanche de Cheveux et de bôtrbe dirus, coupés ras, — le profil écrasé comme utie face delion^

— l'attitude tour à tour inquiète et tranquille, — auprès de lui un chapeau et un parapluie de savant pauvre,

— il avait Tâir d'un très ancien chef de bureau de Témeute, d'un avoué de la Révolution. Pendant que les orateurs parlaietit, que la foule remuait, il était là, tout petit, tout ramassé, sur la haute chaise où on l'avait placéi semblant se réchauffer sous le gaz fumeux, comme autrefois les petits bourgeois parisiens au bon soleil de la Petite-Provence. Il avait comme un soin de dissimuler le foyer qui était en lui. Bouche close, les paupières abaissées, la tête penchée, les mains dans les manches, écoutait-il, rêvait-il? Etait-ce la juste appréciation des passagers triomphes et des fortunes adverses, des brusques arrivées et des reculs désastreuXj des surprises du hasard et des chocs en retour, qui lui donnait ce calme résigné, ce vague sourire fait de bienveillance et de navrement? Par moments, on eût dit qu'il sommeillait au milieu des grondantes passions, des tumultes et des appels qui faisaient ressembler ces soirées à des veillées en armes.

Puis, son tour venu de prendre la parole, il se levait

— et un silence d'église se faisait. D'une voix cassée, mais allant son chemin, il prononçait quelques phrases sur l'armée, sur le clergé, sur la bourgeoisie. Chaque fois, il revenait, avec une douceur entêtée, sur les mêmes sujets. 11 insistait, il se répétait, il accentuait, et il s'arrêtait pour voir si l'auditoire avait bien compris On sentait en lui comme un désir de maître d'étudos de faire répéter la leçon, comme une idée fixe de vieillard de laisser deux ou trois idées après lui. On l'acclamait, et il penchait davantage la tète. Il reparlait encore, comme pour se résumer, et parfois, alors, à la fin de celte causerie, un accent et un geste tragiques passaient subitement au-dessus des tètes, faisant

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courir un frisson et une ombre sur les fronts. On avait la sensation qu'un éclair avait lui, qu'une grande phrase s'était envolée. On regardait. Plus rien. On n'avait plus devant soi qu'un tranquille bonhomme, disant ses espérances, exprimant des doutes, donnant des conseils, du ton d'un commerçant qui tour à tour sourit et hoche la tète pendant un inventaire.

Et puis, il s'en allait, enfermé dans son pardessus comme un sac, — et c'est seulement à ce moment qu'on pouvait le voir de près dans ces petits cafés qui sont comme les coulisses des réunions et qui servent de sortie pour les orateurs et les organisateurs. Blanqui s'arrêta là, un jour, petidant qu'on comptait la recette, dans le bruyant « débit » attenant à la salle Lévis. Il s'assit un instant. Autour de lui, on buvait. Lui, l'ascète nourri de lait, de légumes et de fruits, ne prit rien, pas même un verre d'eau. Ici encore, il écoutait, il regardait. On put voir ses yeux, et cette fois, l'ascendant et le charme furent bien près d'être expliqués.

Ils étaient, ces yeux, grands, clairs, changeants. Doux et humides comme ceux de la gazelle, et, subitement, fixes comme ceux du fauve. Une bonté les éclairait, une méfiance les obscurcissait. On pouvait y lire toutes les déceptions ; un pouvait y apprendre le commentaire de l'existence de ce blessé des barricades, de cet interné de Belle-lsle, de Gorte, de l'Afrique, de ce prisonnier des forts battus de la mer. Quarante ans de solitude, quinze atis d'efforts dans le vide, les accusations de trahison^ la liberté venue sur le tard de la vieillesse, ne disaient-ils pas tout cela, ces yeux qui vivaient tristement dans ce pâle et anguleux visage, — et tout au fond, cette Gamme muette, n'était-ce pas le souvenir de la femme morte et du lointain amour ?

Le malheur d'Auguste Blanqui fut qu'on ne vit pas l'homme sous le terroriste, le politique sous le conspirateur. Toute sa vie, un dédoublement se fit. Et aujourd'hui encore, combien connaissent le poète qui écrivit le beau livre sur 1' « Eternité par les astres »,

le stratège qui dès septembre 1870 racontait les inévitables phases du siège de Paris, Thomme d*Etat qui mettait les circonstances au-dessus des programmes. Oui, rhomme d'Etat, — unhomme d'Etat très fin et très décidé, capable de concevoir, et peut-être aussi capable d'exécuter, mais que la mauvaise foi de ses adversaires et l'exclusivisme de sos amis jetèrent dans la rébellion quand même, dans la violence au jour le jour. Ce fut la fatalité de cette existence. L'homme qui refusa d'être disciple ou chef dans une secte socialiste, l'homme qui écrivit ces phrases coupantes: « L'économie politique est le code de l'usure... Le pauvre est un besoin pour le riche... 11 est impossible au communisme de s'imposer brusquement, pas plus le lendemain que la veille d'une victoire : autant vaudrait partir pour le soleil... », — l'homme qui mettait « un point d'interrogation sur l'avenir », — l'homme qui résumait son plan de gouvernement en deux mots : « Dictature parisienne, » — cet homme-là restera un merveilleux critique, mais il passera à l'avenir avec la physionomie indécise d'un général sans armée. Et peut-être encore est-ce lui qui représentera le mieux la politique de ce siècle, — mesurant intelligemment la longueur dn chemin, la durée du temps, et voulant brûler les étapes, — oscillant entre l'étude et le coup de main.

Heureusement, il y a l'Art. Un artiste est venu qui a couché sur la pierre un Blanqui de bronze qui aura l'éternité de la dure matière. Le « Vieux » est étendu comme un vaincu, comme un martyrisé, comme un mort. La calomnie tombe et la pitié vient au spectacle de ce visage douloureux, de ce maigre bras contracté, de cette main mourante et volontaire qui cherche une plume, qui veut saisir et commander.

Le promeneur solitaire s'arrêtera devant cette force usée, devant ce vaincu de la vie qui dort sous le linceul de métal et la mystique couronne d'épines.

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