LITTERATURE
ClUTIQUE
Tentative
19 août 1884.
Constatons, tout d'abord, la différence d'attitude de la critique, et par suite du public, devant le tableau, la statue, la partition, l'œuvre théâtrale — etlelivre.
Pour tous les artistes, les débuts sont identiques. Il est bien sûr que le peintre, le sculpteur, le musicien, l'auteur dramatique qui apportent une formule individuelle, une conception inattendue de la vie et de Fart, auront contre eux, non seulement tous' ceux dont ils dérangent le commerce établi depuis longtemps, fonctionnant avec régularité, mais même les désintéressés dont l'idéal retarde et qui ne veulent pas se résigner à voir bousculer leurs habitudes intellectuelles. C'est là un fait humain indéniable. On n'admet pas que des aurores nouvelles se lèvent, que les jours succèdent aux jours. On a été un fougueux révolutionnaire, on a vaillamment combattu pour faire accepter un art contesté, on a conquis de haute lutte un peu plus de liberté pour le livre, pour le théâtre. Mais cela fait, on a une tendance à croire que tout est fait. La paix
conclue, le calme revenu, Tinsurgé de la veille devient le plus étroit et le pics féroce des conservateurs, il fait son lit là où les ennemis délogés faisaient le leur, il s'endort dans la même quiétude, il perd l'habitude du mouvement. Autrefois, il marchait en avant, toujours en avant; maintenant, il monte la garde. L'homme qui doutait, qui examinait, qui raillait, n'est plus qu'un prêtre serviteur d'un dogme dont la vertu va chaque jour s'affaiblissant ; il ne s'aperçoit pas que le symbole qui apparaissait comme une vérité absolue dans la fumée et dans le bruit de la bataille n'est plus qu'une convention aussi vide que les autres parce qu'elle ne s'adapte plus aux conditions de la vie. Le symbole n'a pas changé, pendant que tout changeait autour de lui ; aussi n'exprime-t-il plus rien si on veut lui donner une autre signification qu'une signification historique. C'est alors que les hommes delà génération nouvelle se lèvent contre leurs aînés, les interpellent avec violence, leur rendent les coups qu'ils ont portés autrefois. Les maltraités s'en étonnent, car on n'admet généralement pas la violence des autres, car on croit volontiers posséder le monopole du goût et de la conviction. De là, les chocs, les résistances, les duretés de ceux qui occupent les situations, les intolérances incompréhensibles, les méchancetés noires, les silences mesquins et rageurs. Les producteurs dont la raison sociale est cotée et tous ceux qui vivent de cette production consacrée par le succès forment une association, avouée ou tacite, contre l'art de demain. C'est comme un syndicat qui occupe tous les débouchés, qui garde toutes les portes. Les écrivains, les peintres et les musiciens arrivés, les gens de l'Institut, les influents de la Société des gens de lettres, de la Société des auteurs dramatiques, les jurys de Salons, les directeurs de théâtres, les acteurs autoritaires, les imprésarios de concerts, les chefs d'orchestre, les directeurs de journaux et de revues, les éditeurs, tout ce qui tient àun art quelconque, tout ce qui vit de ce qui s'écrit, de ce qui se peint, de
ce qui se sculpte, de ce qui se chante, tout cela s'entend tout naturellement, presque inconsciemment, pour fair(3 la loi sur le marche', pour maintenir le cours élevé de ce qui est, pour gêner la circulation de ce qui veut être.
L*œuvre originale, quelle qu'elle soit, à donc peine à se produire. Si elle parvient pourtant à traverser la masse des hostiles et des indifférents, si la pif^ce de théâtre apparaît un jour sur une scène, si la partition est exécutée, si le tableau est accroché au mur, si le livre est imprimé, qu'arrive-t-il ? Un môme sort est-il fait à toutes ces manifestations diversement intéressantes ? La discussion est-elle égale pour toutes ? Rien n'est-il omis de ce qui doit être placé en lumière ? A défaut de justice, trouve-t-on une passion toujours en éveil?
Les choses sont loin de se passer ainsi. Les anciens partis artistiques et littéraires, qui viennent d'être définis d'une façon générale, n'ahdiquent pas plus que les anciens partis politiques. Ce qu'ils n'ont pas pu empêcher, ils le tiennent pour non avenu. Mais, par une singulière anomalie, il est des branches de la production qui sont favorisées d'une publicité énorme, d'une discussion complète, alors que d'autres sont à peine signalées, rarement étudiées. C'est ainsi que l'œuvre théâtrale, drame, comédie, féerie, opéra, opérette, vaudeville, saynète ou monologue, est, pendant ses répétitions, annoncée, commentée, et aussitôt après la première représentation, le lendemain même, racontée tout au long par tous les journaux à la fois, expliquée dans tous ses détails ; on fait de l'esthétique à perte de vue ; toute l'histoire morale, littéraire, sociale de l'humanité est mise en cause pour une revue des Nouveautés ou une comédie bourgeoise du Gymnase. Il en est de même pour l'œuvre d'art ; il n'est pas d'exposition de tripot qui ne soit fouillée, décrite, célébrée par la presse tout entière ; on s'épuise à décrire des paysages, à deviner les intentions des ta-
bleaux de genre. — Pour le livre, on agit d'autre sorte : ce qu'il est convenu d'appeler la critique littéraire sert aboucher des trous dans les journaux.
On connaitles pratiques régnantes. Quand le littérateur a réussià faire lire son manuscrit, à le faire imprimer, à le faire mettre en vente, ce qui est un travail autrement pénible et considérable que d'obtenir un morceau de muraille dans une exposition pour y accracher un tableau, la moitié seulement de la besogne est faite. Quand, comment et par qui le livre sera-t-il lu ? Le j ournaliste qui ne dédaigne aucune soirée théâtrale, qui traverse Paris pour aller voir une aquarelle, va-t-il l'ouvrir, ce livre qu'on lui envoie? éprouvera-t-il la curiosité de savoir ce qu'il y a dans ces pages fraîches, encore scellées? Dira-t-il, — que les idées et lei phrases lui soient amies ou ennemies, — quelles sont ces idées et comment sont faites ces phrases? fera-t-il un choix dans l'amas des volumes qui paraissent chaque jour? distinguerart-il entre les romans qui sortent des fabriques banales et les œuvres où se révéleront la nette vision, l'ardent travail de l'artiste, entre les compilations ennuyeuses faites de seconde où de troisième main avec des découpures et des démarquages et les pages vivantes qui évoqueront une époque ?
C'est le contraire qui est vrai. A part une demi-douzaine de convaincus qui travaillent dans des coins sans que personne fasse attention à leur travail sans tapage» personne ne lit les livres, personne n'en parle ; la note envoyée par l'éditeur et qui célèbre les mérites de l'ouvrage frais paru est insérée entre une annonce de machines à coudre et une réclame pharmaceutique, et il n'est plus question de rien ; l'homme de lettres indépendant, qui se met tout entier dans une œuvre, et le faiseur qui écrit comme un robinet coule, sont traités de môme façon. Si le journaliste fait cet effort de parcourir le livre et d'écrire un article, des considérations étrangères interviennent ; les soucis d'école, les calculs politiques, les préoccupations personnelles, ont
trop souvent une influence sur la distribution des éloges et des blâmes ; le livre devient un prétexte à article ; il peut disparaître, selon les circonstances, sous un éteignoir ou derrière uû feu d'artifice.
Est-il possible de se joindre à ceux qui ne peuvent se résigner à traiter indifféremment les choses de la littérature et qui veulent noter d'une plume indépendante les phases de la ^roductiott littéiraire. Il sera toujours essayé de rompre avec Thabitude des comptes rendus tout faits, des irisertions feans contrôlé, des réclamés commerciales. Ce que Texercice de la critique littéraire peut comporter de partialité et de pédantisme ne peut être évité qu'en lisant les livres, qu'en s'appliquant à en parler sans préoccupations d'aucune sorte, qu'en mettant tous les soins à vérifier les rapports qui existent entre l'œuvre et la réalité qu'elle prétend représenter, entre l'œuvre et l'observation philosophique qu'elle veut mettre eti lumière. 11 faut avoir, autant que faire se pourra, présents à l'esprit les erreurs et les partis pris de la critique mal accueillante pour les hardiesses, pour les tentatives, pour tout ce qui est neuf, enfin. L'ambition doit être de parler des époques littéraires qui ont précédé la nôtre avec l'impartialité des historiens renseignés, et de prendre parti dans les combats que livreront les « apporteurs de neuf » avec l'ardeur et le désintéressement d'un soldat volontaire.
yGoogîe
Les Groncourt •
/.a Faustin, — En 18... — Chérie. — Les lettres de Jules de Concourt. — Actrices du XYiii* siècle.
21 m&rd 1882.
Voici donc un livre qui aura suscité autre chose que ]es réclames rédigées par les éditeurs et insérées à la quatrième page des journaux, qui constituent presque seules, à Theure qu'il est, la critique littéraire. Chacun prend parti, attaquant avec acharnement Tœuvre nouvelle, ou Tadmirant avec passion, ou l'analysant, Texpliquant scientifiquement. On cherche à dégager la somme de réalité qui y est contenue ; on étudie curieusement la langue complexe qui y est parlée. On sent que l'on assiste au développement logique d'un talent d'observateur et d'écrivain doublement intéressant, par sa nature, et par l'influence qu'il aura exercée sur le roman moderne ; on comprend qu'il faut enregistrer une œuvre qui donnera à l'avenir la sensation vécue de la nervosité artistique et passionnelle du dix -neuvième siècle.
La Faustin est,en effet, plus qu'un roman dans le sens que le mot a gardé pendant longtemps. On comprend la stupéfaction et la colère de certains critiques et chroniqueurs, habitués à louer des romans très composés, coupés en actes, avec des effets cherchés pou? exalter
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rimagination, pour amener Tesprit à courir après une action émouvante et fausse, avec un dernier chapitre qui ressemble au mot de la fin d'une comédie ou au cinquième acte d*un drame. Rien de tout cela ici. Une analyse très fouillée d*un tempérament, une peinture des milieux, des influences qui agissent sur ce tempérament, — nul prologue, nulle intrigue, nul dénouement, — quelques pages racontant une phase caractéristique de Texistence d'une femme de théâtre, commençant et finissant brusquement, en pleine vie, ou plutôt ne commençant ni ne finissant, laissant percevoir au-delà du dernier mot la continuation des allées et venues, de Tagitation des vivants. C'est là tout, — une équivalence des idées dirigeantes, des fatalités subies, des impressions reçues, des mots prononcés, des actes accomplis, obtenue par la page écrite, à force d'entêtement d'observation, d'acharnement visuel, de notations psychologiques, à force de conscience et d'art.
Transposition presque littérale de la vie dans le livre, la Faustin appartient par le choix du sujet pris en pleine modernité, comme par la simplification du procédé de composition, ou plutôt par l'absence presque complète de composition, à cet ordre de romans qui compte deux chefs-d'œuvre : l'Education sentimentale et Madame Gervaùais.
A ne prendre que les faits de la Famtin, les quelques points de repère autour desquels rayonnent des analyses qui vont jusqu'à l'épuisement, des descriptions atteignant à la vibration du son et de la couleur, on peut faire tenir le livre en quelques lignes.
La Faustin est une des variétés de l'actrice moderne, une tragédienne éprise de son art, une femme dont les nerfs et le cerveau veulent de l'amour en pâture. L'intérêt est dans la lutte que se livrent en elle l'art et l'amour, ou mieux dans le parallélisme de ces deux influences.
La Faustin doit jouer Phèdre : le rôle l'inquiète ; elle le cherche, allant de Racine à Euripide, avec toute son intelligence d'artiste. Elle recrée donc^ le soir de la
première représentation, la Phèdre de la traditibti^ Balivage et classique. Mais elle a rêvé mieux, elle toudl^ait mettre dàhs le rôle la bt'Ûlatite passion, la flamme incestueuse de la fille de Pasiphaé.Le corps brisé, le cerveau à bout de re'tlexiohs, elle croit qu'elle trouvera cette flamme dans le détraquement nerveux d'un amour qui l'absorbera, l'emportera et la jettera le soir sur la scène, meurtrie, endolorie, dansutialanguissementdemalade^ dans une révolte de sa volonté d'artiste. C'est alors qu'elle retrouve celui dont elle a été autrefois séparée et qu'elle aime toujours, lord Annandale ; elle le reprend violemment, indifférente à tout le reste, ayant à peine une gravité dans la voix quand elle appi*etid le suicide de l'homme avec lequel eue vit, un homme de finances, travailleur acharné, timide et très épris sous sa vulgarité d'homme pratique.
Elle joue Phèdre comme elle l'avait rêvé, avec des douceurs mourantes, des frissonnements d'agonie, des emportements de souffrance et de passions. Puis l'amour, ou plutôt, car tout ici est subtil et indéfiîlissable, la reconnaissance qu'elle éprouve pour l'homme qui l'aime, fait à la Faustin abandonner le théâtre. Brusquement elle quitte Paris et s'en va installer la monotonie de son affection heureuse aux bords du lac de Constance. Là, par une gradation notée avec une sûreté remarquable par l'écrivain, le souvenir reprend, tantôt doucement, tantôt avec de brusques déchirements, possession de son esprit. Et lord Annandale la voit se lever la nuit pour dire ses rôles avec de grands gestes somnambuliques. Et quand lord Annandale meurt, d'un terrible mal, un foudroiement qui s'abat sur Id, prend ses jambes, remonte jusqu'à sa face, où il détermine une « agonie sardonique », il voit avec effroi, avec colère, sa maîtresse se pencher sur lui, mm pour le défendre, non pour gémir, mais pour étudier le rire qui s'épanouit sur son visage d'homme mourant, — il la voit se retourner vers la glace pour imiter inconsciemment ce rire funèbre, — et le lord jette à la Faustin ces mots,
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entce deux hoquets : « Une artiste... vous n'êtes que cela... la femme incapable d'aimer ! »
On le voit, ces faits, ni nombreux, ni bien compliqués, constituent un drame cérébral, et non une série d'aventures ; mais, autour d'eux, viennent se grouper des descriptions d'états successifs, des notatiotis de sensations qui font que, peu à peu, un être de chair et de sang s'anime et se met à vivre devant nous, en proie à toutes les fatalités physiologiques, à toutes les exigences de la vie sociale. C'est, suivant un mot sur ce que doit être le roman moderne, une suite de procèsverbaux ; les crises de l'esprit, les faits principaux, sont entourés de toutes leurs causes, de toutes leurs conséquences, de l'histoire des phases qu'ils traversent.
C'est, au début, ces confidences de laFaustin, rêvées la nuit, au bord de la mer, et qui sont des pressentiments en même temps que des souvenirs. C'est cette visite au vieil Athanassiadis, où le tact délicieusement puéril de la femme ajoute sa grâce à l'inquiète attention de Tartiste, se faisant expliquer le caractère et les nuances de la Phèdre d'Euripide par le vieux grec qui vit solitaire à Paris, entre des livres et des oiseaux. C'est la fièvre de travail de la tragédienne créant un rôle en elle, emportant partout sa préoccupation, subissant avec une sorte de rébellion les brèves et sûres indications du metteur en scène, attendant dans une souffrance physique l'étincelle qui doit mettre le feu à son tempérament et à son talent. C'est cette scène de la salle d'armes, une des plus réahstes, des plus osées du livre, où un emportement de bête amoureuse manque jeter l'actrice dans les bras d'un maître d'armes, et le retour de la femme, rendue à elle-même, et sa rapide compréhension du côté physiologique d-^ Phèdre. C'est l'apparition de lord Annandale, le ravissement de tout l'être chez la Faustin, le despotisme caressant, la délicate ingéniosité s'épanouissant chez la femme amoureuse, le talent battant son plein chez l'actrice. C'est
dans la vie heureuse d'amour et d*art, un nuage qui se forme : l'amant jaloux du théâtre, des camarades, des complimenteurs, du public... et le brusque départ pour le lac de Constance, une nouvelle vie matérielle créant une autre femme chez la Faustin, « faisant remonter sur son visage de trente ans, la jeunesse d'une fillette ». Puis l'actrice se réveillant peu à peu chez elle, entendant, d'abord avec surprise, comme un écho lointain des représentatisns passées venir lui battre les oreilles, écoutant attentivement les voix qui lui parlent maintenant très haut, voyant nettement sa loge, la scène, la salle, jouant en esprit, redevenant la comédienne qui observe, — se détachant instinctivement de lord Annandale dont l'élégance anglaise, le masque de correction laissent subitement entrevoir une inquiétude spleenetique, une dépravation allant jusqu'à la recherche du monstrueux, jusqu'aux goûts anti-physiques, — et soudain, dans la terrible nuit où meurt lord Annandale avec un rire aux dents, redevenant la comédienne qui créée par une fatalité admirablement expliquée par Edmond de Concourt : Faustin, restée seule, incapable d'appeler, se voilant les yeux pour ne pas voir le visage effrayant de l'homme qu'elle a aimé, et malgré elle dans la terreur de la nuit silencieuse, regardant avec effroi, puis avec curiosité, penchée en avant, les mains sur les genoux, et enfin copiant machinalement ces crispations joyeuses, riant elle aussi, riant au TÎsage de son amant, déjà voilé de l'ombre terreuse de la mort.
Tout cela est entremêlé de courts chapitres qui concentrent une sensation ou posent un décor : des portraits physiques, des esquisses de caractères, — des singularités de femme, des caprices superstitieux d'actrices semblables à ceux des joueurs, — une description du monde interlope qui a tant de points de contact avec le monde du théâtre, où Bonne- Ame, la sœur de la Faustin, son « vice honnête » , l' « égoût de son cœur » , est tout entière enfoncée, — souper, après la première de Phèdre, où le décousu, l'effleurement de conversations
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notées* successivement cherchent à donaer- Fimpression vraie d*un ensemble, — un retour des amants, en voiture, la nuit, où il ne se dit rien, mais où tient en quelques lignes, par le choix des mots, par le sens pénétrant de la phrase, toute Tintensité du désir, toute la plénitude d'un amour heureux, de Tunionde deux corps et de deux esprits, — des frissons, des rêveries, les confidences d'un bout de lettre, —des coins de théâtre : la salle déserte des répétitions, les corridors délabrés conduisant à Téclat de la scène, une porte brusquement ouverte sur la rumeur d'une salle, des visions de Tactrice en scène, le dessin d'un geste, une pâmoison du visage... tout cela rendu avec des effets vrais de silence et de bruit, de lumière crue ou d'ombres transparentes, que l'on sent notés sur place par l'homme de lettres, et qui ont toute- la vérité inattendue de couleur et de dessin des études de peintres et des croquis de maîtres.
On le voit, la simple action qui est au fond de ce livre pourrait renouveler les discussions auxquelles a donné lieu le Paradoxe de Diderot sur le comédien. On aurait tort de nier, d'un côté, la vérité du cas de laFaustin,et, d'un autre côté, de vouloir l'ériger en dogme. Oui, la Faustin est un livre vrai, oui, la duahté qui en fait le sujet est vrai, oui, l'artiste qui a plus de tempérament que de puissance cérébrale peut arriver à la création par l'excitation de la vie. Mais autre chose peut exister et existe ; il est de grandes artistes qui vivent en bourgeoises, ne sacrifient à aucune autre fièvre que celle de leur art, qui sont ménagères de leurs fatigues, et arrivent par l'étude sans relâche bien dirigée, à la vérité et au génie. « L'inspiration, c'est le travail quotidien, » a dit Baudelaire. Un poète qui trouve de beaux vers dans l'alcool ou le liaschisch, une artiste qui, les yeux et le cerveau obscurcis par la satiété amoureuse, réalise certains côtés de ses rôles, ne peuvent constituer une règle, a coup sûr. Mais, en somme, la Faustin fait marcher de pair l'étude et les influences immédiates de milieux
de sensations. Intelligente et sensible, elle peut certes être une grande artiste.
Quand il n'aurait pas été un des historiens passionnés et raffinés de la femme du dix-neuvième siècle, l'auteur survivant de Charles Demailly et de Manette Salomon devait, épris d'art et de féminilité, étudier l'actrice, après avoir étudié l'écrivain et le peintre. 11 a réussi- Celle qui pense, rit, souffre, aime, va et vient à travers ces pages livre bien toute sa nature de femme et de comédienne. Gaietés enfantines, prostrations du découragement, soucis de métier, troubles du désir, quiétudes de la femelle apaisée, on lit tout cela dans son cerveau et dans son cœur, à travers la transparence délicate des mots ; les attitudes môme de la femme, les plis que son corps souple donne aux étoffes, les changeantes expressions de son visage, les inflexions de sa voix, sont rendus perceptibles par le contournement des phrases et la magie des consonnances.
Partout où la Faustin pense, parle, agit, l'œuvre a l'accent de la vérité. Elle est tout le livre. Les personnages qui vivent auprès d'elle ou qui passent dans l'air qu'elle respire, font comprendre une particularité de son caractère ou de sa vie ; le milieu où elle vit la complète, compose avec elle un tableau où tout est logique comme dans la réalité elle-même ; les endroits où le hasard la mène renseignent sur sa nature inquiète et diverse, et mettent soudain en lumière un peu de ce qui était jusque-là resté obscur.
C'est bien là une œuvre produite par l'esthétique moderne, qui fait à la vérité analytique l'emporter sur le beau synthétique. L'art ne s'emploie plus à créer des types idéaux représentant la plus haute expression d'une vertu ou d'un vice, mais à donner la sensation de la vie.
La langue est faite d'observations, de mots ayant le son de la réalité ; elle s'épuise à rendre l'aspect, la musique et le parfum des choses : elle y arrive souvent, par un effort que peuvent railler quelques-uns, mais dont on
ne peut guère nier le résultat. Sans doute, cela ne va pas sans dificultés : on peut signaler Tabus de la con jonction, un greflFement presque pas interrompu d'incidentes, de bizarres élisions. Mais Técrivain sait mouler cette langue sur les choses et la rendre fine et pénétrante, avec des retours comme en a le raisonnement, pour analyser les sentiments internes. Presque toujours, le mot est juste, le style a une saveur, une musique, une couleur qui identifient la page écrite avec la scène évoquée.
On peut s*élever contre cette orchestration ; on peut dire que c'est là sophistiquer la langue française, que cet art, si étendu qu'il soit, n'en est pas moins un art de décadence, qu'il y a loin de cette préciosité du style à la forte simplicité des anciens chefs-d'œuvre. Mais qu'y faire ? comment rendre autrement la complexité de la vie moderne ? Peut- on soutenir que l'art et le langage doivent avoir des formes fixes? N'est-il pas évident, au contraire, que chaque génération littéraire doit pousser plus avant sa recherche et trouver un art nouveau pour exprimer des mœurs et des idées nouvelles ?
Deux réponses ont été trop bien faites à ces questions pour n'être pas transcrites ici. L'une est d'Edmond de Goncourt, dans la Faustin même :
La langue française nie fait l'effet d'une espèce d'instrument, dans lequel les inventeurs auraient bonassenaent cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la définition, et il se trouve que cet instrument est à Theure actuelle, manié par les gens les plus nerveux, les plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu près de leurs bien portants devanciers.
Voici maintenant Théophile Gautier défendant Baudelaire dans la notice placée en tête des Fleurs du mal:
Les grands maîtres du passé avaient eu ce bonheur d'arriver dans la jeunesse du monde, à l'aube, pour ainsi dire de l'humanité, lorscjue rien n'avait été exprimé encore et que toute forme, toute image, tout sentiment avait un charme de nouveauté vir-
gioale. Les grands lieux commuas qui composent le fonds de la pensée humaine étaient alors dans toute leur fleur, et ils suffisaient à des génies simples parlant à un peuple enfantin. Mais, là force de redites^ ces thèmes généraux de poésie s*étaient usés comme des monnaies qui, à trop circuler, perdent leur empreinte; et, d'ailleurs, la vie devenue plus complexe, chargée de plus de notions et d'idées, n'était plus représentée par ces compositions artificielles faites dans l'esprit d'un autre âge.
Autant la vraie innocence est charmante, autant la rouerie qui fait semblant de ne pas savoir vous agace et vous déplait. La qualité du dix-neuvième siècle n'est pas précisément la naïveté, et il a besoin, pour rendre sa pensée, pes rêves et ses postulations, d'un idiome un peu plus composite que la langue dite clas. sique. La littérature est comme la journée: 'elle a un matin, un midi, un soir et une nuit. Sans disserter vainement pour savoir si l'on doit préférer l'aurore au crépuscule, il faut peindre à l'heure où l'on se trouve et avec uue palette chargée des couleurs nécessaires pour rendre les effets que cette heure &mène. Le couchant n'a-t-il pas sa beauté comme le matin ? Ces rouges de cuivre, ces urs verts, ces tons de turquoise se fondant avec le saphir, toutes ces teintes qui brûlent et se décomposent dans le grand incendie final, ces nuages aux formes étranges et monstrueuses que des jets de lumière pénètrent et qui semblent l'écroulement gigantesque d'une Babel aérienne, n'offrent-ils pas autant de poésie que l'Aurore aux doigts de rose... »
liépondra qui voudra.
iO novembre 1884.
On peut aujourd'hui étudier et juger d'ensemble l'œuvre de romanciers des Concourt. On peut suivre la progression philosophique et artistique des deux esprits, depuis la première œuvre : ^n 18..., — à travers les.livres fait en collaboration : Quelques créatw^es de ce temps, Sœur Philomène^ Germinie Lacerteux, Renée Mauperin, Charles Demailly, Manette Salomon, Madame Gervaisais, à travers les livres du survivant • La fille Eiisa, Les frères Zemgannoy La taustm, — jusqu'à Chérie^ « dernier volume du dernier des Goncourt.» La rigoureuse analyse des ob-
servalions présentées, des idées émises, des sensations artistiques exprimées, des jugements sur la vie formulés dans ces douze volumes, n'équivaudrait pas seulement à l'histoire cérébrale des deux écrivains, mais serait aussi l'histoire des mouvements d'âmes et la figuration véridique de la gesticulation de l'humanité, à Paris, en cette seconde moitié de siècle. 11 y aurait à raconter, à l'aide de ces livres qui seront l'honneur de notre littérature et qui ont été accueillis avec des mépris affectés ou avec des colères sans pudeur, il y aurait à raconter l'art et la religiosité, le bourgeoisisme et le mal de misère incamés dans les figures de ce vivant musée.... Qu'il ne soit question, cette fois, que de déterminer, par les deux volumes récemment parus : En 18... et Chérie y le point de départ et le point d'arrivée.
L'histoire de En {^., vaut d'être dite.
Le roman était livré à l'impression le 5 novembre 4 851 . La mise en vente devait avoir lieu le 2 décembre. Mais pas plus que les représentants qui délibéraient en paix, pas plus que les hommes d'action qui déchargeaient leurs pistolets, l'éditeur, l'imprimeur et les auteurs n'avaient prévu le coup d'Etat. Le 2, au matin, les Concourt étaient réveillés par un parent à eux, « le cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur poivre et sel, asthmatique et rageur », qui dut produire sur eux le même désagréable effet que les commissaires de police apparaissant aux républicains imprévoyants et aux orléanistes présomptueux. Les jeunes écrivains descendaient dans la rue, et ne trouvaient pas les affiches annonçant la publication de leur livre au milieu des frais imprimés qui transformaient déjà, pour les badauds, le coup de force en opération légale. Gerdès, l'imprimeur du livre, qui imprimait aussi la Revue des deux-mondes, avait vu sa maison occupée par les soldats du prétendant ; aucune inquiétude ne lui avait été, évidemment, inspirée par le numéro de la « Revue » en composition, mais il avait
d48 NOTES d'un journaliste
aussitôt pensé avec effroi au titre mystérieux du livre des débutants et aux irrévérences religieuses et politiques qui éclataient dans chaque paragraphe. Il avait déjà exigé des suppressions ; mais, à l'heure du rétablissement de l'ordre dans la rue et dans les esprits, il ne s'agissait plus de demandes de concessions. Toutes discussions étaient closes. Gerdès, lui aussi, rétablit l'ordre dans son imprimerie en brûlant les affiches qui annonçaient l'apparition du livre.
Un éditeur s'était trouvé pourtant pour mettre son nom sur la couverture : Dumineray. Un journaliste se trouva aussi pour écrire un compte-rendu : le capricieux prince de la critique, le lourd clown qui cabriolait au rez-de-chaussée des Débats, Dans le feuilleton où Janin mélangea, avec ses insipides grâces habituelles. En 18.. k la. Dinde truffée, de M. Varin, et aux Crapauds immortels, de MM. Glairville et Dumanoir, dans ce feuilleton il n'y eut pas plus d'analyse, de pénétration, d'art, que dans les feuilletons précédents, mais le même sautillement fatigant, le même insupportable jacassement à travers l'art et les idées des'autres. Il était question de « folies du style en délire », de « breuvage frelaté », d* « audaces stériles », de « tentatives coupables », de « défi cruciaux maîtres», d' «injure aux chefs-d'œuvre», mais aussi il y avait une sympathie pour les « deux jeunes gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de l'inspiration pourraient placer si haut I »
Le résultat, c'était soixante exemplaires vendus en décembre, puis un avis de l'éditeur aux auteurs les priant de reprendre les mille exemplaires de l'édition qui encombraient les magasins de la rue Richelieu. Deux ou trois ans après, les deux frères relisaient leur premier livre, et après lecture, brûlaient les mille exemplaires, comme l'imprimeur de la Bévue des deuxmondes avait brûlé les affiches.
C'est seulement en 1884 qu'Edmond de Concourt a consenti à laisser réimprimer ce premier livre, accompagnant cette réimpression d'une préface, présentant
Tœuvre comme une curiosité, et priant son lecteur de lire sur la couverture du volume, au lieu de Kistemaeckersy 1884, la date de la première e'dition : Paris, chez Dumineray, éditeur, rue Richelieu, 52, 1851.
Dans la préface de cette édition nouvelle du livre mal parti en 1851, Edmond de Concourt fait luimême, avec une rare impartialité, la critique du fond et de la forme de son premier ouvrage. « Oh ! ce qui fait le livre mauvais, dit-il, je le sais mieux que personne I C'est une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue dont la langue parlée est faite avec des phrases de livre, c'est un caquetage amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable. Quant à notre style il est encore bien trop plaqué du plus beau romantisme de 1830, de son clinquant, de son similor. On y compare le plus naturellement du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe et les reflets bleuâtres de leur chevelure noire avec les aciers à la trempe de Goulauxa, etc., etc. » Et c'est vrai : phrases de livre, faux caquetage apparaissent au milieu des spirituelles tirades. L'amoureux dit : « ... Si son cœur prêtait l'oreille à ce que dit la feuille qui remue, l'oiseau qui chante, le vent qui passe, à toutes ces voix qui nous disent : Aimez-vous I aimez-vous ! » Il est question de 1' « heureuse vie à deux sous les saules » ; on évoque « une brune tête déjeune fille. » Autre vice : deux styles disparates, le style de Janin, le style de Gautier. Et enfin, le défaut capital : a La grande faiblesse du livre, veut-on la savoir ? la voici : quand nous l'avons écrit, nous n'avions pas encore la vision directe de l'humanité, la vision sans souvenirs et réminiscences aucunes d'une humanité apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui fait pour moi le romancier original ». Il y aurait mauvaise grâce à s'inscrire en faux contre ces observations. iTn 18.. est en eff'et une fantaisie romantique coupée de digressions, d'apostrophes, à la façon de VAne mort et des romans de Gautier ; les personnages s'eff'acent pour laisser
passer des réflexions bariolées qui dansent à clochepied et qui tirent la langue ; c'est une perpétuelle course après l'inattendu, une sorte de cauchemar de mois mis en scène comme par gageure. Mais à quoi bon insister sur tout cela après Tavertissement mis en tôle du livre par l'auteur. Il vaut mieux dire, en quelques mots, quelle action recouvre le titre énigmatique, — et quelles promesses étaient incluses dans les pages singulières du premier livre des Concourt.
L'action? elle consiste en un double amour éprouve par un sceptique ; l'illusion s'est implantée chez un homme qui voit habituellement les dessous des choses et ,'dont la confiance se place difficilement. Indécis entre la jeune fille rencontrée dans un théâtre populaire, puis au Bas-Meudon, et la mondaine qui a fait sa conquête pendant un dîner, il passe ses jours sans savoir prendre de décision jusqu'au moment où le hasard lui dévoile que la jeune fille brune est un modèle et la jeune fille blonde une espionne. L'amoureux disparaît : il ne reste qu'un collectionneur.
C'est tout. Mais autour des trois ou quatre faits qui constituent le livre, des goûts se déclarent, des opinions s'affirment. Le xviii® siècle et le Japon sont célébrés alors qu'on ramassait les dessins de Watteau et de Boucher sur les trottoirs, dans le fouillis des étalagistes, alors que la japonaiserie était dédaignée. Les littérateurs et les systèmes littéraires sont mis en discussion sans ménagement ; le verbe hautain réclame pour notre siècle une gloire de démolisseur ; la phrase alerte court à l'ennemi. Lisez le chapitre intitulé : Victuailles et menus propos, où le grand siècle est cherché sous ses pompes et ses formules, et écorché, et disséqué d'une plume assassine, avec une grâce et une légèreté incomparables. Lisez ces alinéas envoyés comme des flèches à la pesante Administration endormie sur son rond de cuir :
« Il alla à la bibliothèque et demandai Tristram S handy, — On lui répondit qu'on ne donnait pas de romans [sic).
» Il demanda le Prométhée de Jean-Paul. — On lui répondit qu'on ne donnait pas de traductions {sic).
» Il demanda les Mélanges publiés par les Bibliophiles français. — On lui répondit qu'on ne les communiquait point (sic).
a II demanda la Revue archéologique. — On lui répondit que la première année était encore à la reliure {sic).
» Il demanda la Physiologie des passions, par Alibert. — On lui répondit qu'on n'en avait qu'une traduction en espagnol » {sic).
Lisez maintenant le chapitre intitulé : Original ! oh/ lÎBez: Y Atelier y lisez l'admirable lettre de Charles à Edouard où contrastent l'étal de chairs du Rideck et un calme paysage de la Briche, lisez presque toutes les pages de ce curieux volume, et dites si déjà n'apparaît pas dans les hardiesses et dans les nuances des phrases, l'ironie supérieure des livres futurs, la poétique, la profonde, la meurtrière ironie àUdées et sensations, de Charles Demailly, de Manette Salomon.
C'est la constatation de cette liberté d'esprit qui devait être faite à propos de En 18.. ; c'est l'ébauche de cette barricade littéraire sur laquelle Edmond de Concourt fait encore le coup de feu après trente ans de bataille, qu'il fallait mettre en lumière. Il reste à montrer que ce qui a été promis a été tenu, que l'un des débutants railleurs de 1851 est devenu l'artiste révolution naire, l'historien animé de la seule passion du vrai.
Chérie servira surabondamment à cette démonstration.
2 février 1885.
Le premier roman des Concourt, En 18.., affirmait déjà, dans le décousu de l'action et des caractères,
le goût de la vérité et la bravoure intellectuelle que voici, identiques, mais développés par un art supérieur, dans le dernier livre du survivant des deux frères : la Chérie^ d'Edmond de Concourt. Aussi bien, il serait facile de montrer la double personnalité littéraire des deux écrivains se développante travers l'étendue *de l'histoire artistique et sociale qu'ils ont écrite. Mais la démonstration, pour être sommaire, ne sera pas moins concluante, si l'étude d'un des côtés du complexe roman qui clôt la liste fait apparaître l'œuvre dernière comme une conclusion logiquement liée à la préface fantaisiste écrite au temps de la jeunesse.
Chérie est, dit Edmond de Concourt, une « monographie de la jeune fille observée dans le milieu des élégances de la Richesse, du Pouvoir, de la suprême bonne compagnie... » C'est donc un enfant riche, une jeune tille du monde qui est le « sujet » du livre. Il était permis à l'un des auteurs de Germinie Lacerteux, ce noir chef-d'œuvre écrit sur les misères et les fatalités physiologiques de la fille pauvre, d'aborder une figure rose, brillante et bien vêtue, sans pour cela être accusé de goûter les fadeurs et de rechercher les histoires parfumées. L'important, c'était que la conscience littéraire de l'écrivain restât intacte, c'était qu'il fût,dan8 le monde nouveau où il entrait, historien véridique, eniiuèteur sans dissimulations, philosophe sans réticences. L'écueil, c'était que l'histoire plût à la société intéressée, que la grâce du sujet induisit le narrateur à forcer les nuances tendres, à atténuer les nuances sombres, à mettre du convenu et du joli mondains à la place de ses habituelles rigueurs. Il n'en a pas été ainsi : l'écueil a été évité, Edmond de Concourt est sorti vainqueur de l'ardue et délicate tâche entreprise. L'histoire de la mondaine constitue un livre aussi renseigné, aussi exact, aussi philosophiquement indulgent aux faiblesses, aussi cruel aux mensonges et aux désenchantements de la vie, que l'histoire de la
servante hystérique. Chérie n'est pas, ne sera jamais le bréviaire accepté de la société qui veut de l'illusion dans le roman, de l'enguirlandement dans Tart.
Les phases délicieuses de la vie de Tenfant sont contées en détails après un début retentissant et tragique : Taïeul, le grand-père, le père traversant des champs de bataille et s'arrétant dans des hôpitaux, la mère devenant folle de la mort de son mari. Chérie est élevée à la campagne, au Muguet, en Lorraine, près de son grandpère, le maréchal Haudancourt ; et déjà, ce sont, pour reconstituer ces années enfantines, des recherches infinies, des notations de tours de phrases, des croquis de gestes; la petite fille devient vivante sous nos yeux, semble grandir, apprendre à parler, à marcher, à chaque page. Son caractère se révèle dans ses colères, ses sensibilités, les ménages qu'elle fait avec ses poupées ; son être physique apparaît en développement dans ses jeux, ses courses, ses fatigues ; nous entendons les rires de son sommeil, nous voyons son « mince corps serré dans une robe étroite moulant sa délicate maigreur^ pendant qu'elle court, les cheveux envolés au dos, avec la projection en avant d'une petite Atalante » ; un ferme dessin d'une étonnante justesse nous la montre « épelant son premier conte de fée, assise sur un haut banc de jardin, les jambes ballantes, une main soutenant le coude du bras qui tient le livre, dans une immobilité gracieusement remuante. » Dans les sous-bois du parc, bleus de pervenches, elle passe doucement avec l'étrange Mascaro, un serviteur libre de son grand -père à qui elle a dit : « Emmène-moi donc voir des bêtes... qui ne savent pas qu'on les regarde. » Elle a des instants de tristesse, assise sur les genoux de sa mère folle, « cette maman qui n'embrassait pas » . Puis, c'est la transplantation à Paris, les spectacles, les dîners de petites filles présidés par Chérie qui a déjà « des yeux de femme dans sa frimousse d'enfant » , enfin, les amourettes du premier âge baptisées par Edmond de Concourt du joli et significatif nom de « passionnettes » ; au plus profond de l'être
sont découvertes et montrées les a irrésistibles attaches que la nature a mises dans un sexe pour l'autre, » le « magnétisme mystérieux qui pousse la petite fille vers le petit garçon >- ; la petite fille est déjà, à son insu, rouée, fiévreuse, provocante. C'est le développement de tout cela par les fréquentations du pensionnat, par les lectures, par les rêveries pianotées ; la première communion se fait « proprement»; pour la première fois, les tirades mystiques n'apparaissent pas ; la cérémonie religieuse est indiquée avec son vrai caractère en quelques phrases d'une bonne solidité d'ironie : « Quoiqu'elle fît, la pauvre petite ne pouvait se forcer à croire à la présence réelle » . « Enfin, Chérie se surprenait en état de grâce... » « Mais ce qui, avant tout, avait conquis la petite fille de douze ans, c'étaient les choses amoureuses, les tendresses, la langue chatouillante de la religion... » « La première communion, c'est le don du premier sentiment d'amour humain éclos en la petite fille, sous le moite calorique de la dévotion, et qu'elle ofl're inconsciemment à son amant céleste... » « Sa toilette de mariée la faisait tout à coup songer à la toilette d'une mariée, de l'épouse d'un homme.., et la toilette de mariée menait sa pensée au mariage et à ce que ses idées enfantines, non encore débrouillées, supposaient dans l'union des deux sexes. » Et la religiosité s'en va, sous rinfluence du grand-père indifférent et des pratiques mondaines. Les métamorphoses s'accentuent, la fillette devient garçonnière, hésitante, a « les mains bêtes », rindécision du sexe apparait dans le mot et dans le geste.
Edmond de Concourt se montre physiologiste singulièrement compréhensif en racontant les préliminaires et les suites du changement de la petite fille en femme ; il suit parallèlement, avec une absolue rigueur, la transformation physique et l'éveil de sentiments; il note le trouble moral, les dégoûts, la peur delà mort, la gloriole du secret à cacher, la naissance de la pudeur féminine, Teffroi de l'homme, tout cela étroitement lié à l'élaboration
du sexe, au développement de la sensibilité. C'est le moment des lectures défendues, les feuilletons sanglants et passionnés, et des lectures permises, plus dangereuses, les histoires d'amours mystérieuses, enveloppantes et chuchotantes, qui arrivent aux sens À travers Timagination. C'est enfin, au moment de la crise, un retour au Muguet, la surprise d'une conversation amoureuse entre deux filles de campagne, et les ferments développés par Tair de Tété, par la fièvre, née de Todeur des foins et de l'odeur des roses.
Revenue à Paris,la fillette n'existe plus ; c'est la jeune fille, vêtue chez le couturier à la mode, parée, décolletée, qui entre dans le monde ; c'est la jeune fille qui tient un journal intime, la jeune fille qui est ingénument amoureuse des trois cents jeunes gens rencontrés. Rien d'extraordinaire dans son intellect ; son goût va jusqu'au « distingué », mais pas jusqu'au « supérieur; » c'est la femme «article-Paris » , un être de nature gracieuse, ayant son originalité au milieu de ses amies. Et les amies aussi, en quelques mots, en quelques phrases, nous sont montrées avec leurs mouvements d'accord avec leurs pensées ; la double analyse physiologique et psychologique, qui fait le fond du livre, est employée pour nous représenter le groupe charmant et effrayant de ces jeunes filles spirituelles, sensuelles, dont les unes ont les idées rancies des dévotes, les autres les instincts en germe des lorettes. Dans ce milieu, Chérie devient (( déraisonnablement mondaine » ; elle veut être remarquée ; les journaux donnent ses toilettes ; le besoin du mariage s'affirme dans sa chair et dans sa pensée : « Elle ne pouvait défendre aux rêves voluptueux de violer la chasteté de ses nuits... », — el si elle ne faillit pas, ce n'est pas que la religion et la morale interviennent, c'est qu'en elle le souci est grand de se conserver intacte et bien parée, sans dérangement de son extériorité et de son esprit. Mais l'équilibre ne se retrouve pas chez l'inquiète jeune fille ; elle prend le goût des parfums forts, des crudités ; ses fantaisies, son manque de dot effrayent
les prétendants ; les mariages de ses amies Tattristent ; les tableaux d'intérieurs, les soins de la maternité en arrivent à prendre, aux yeux de la désolée Chérie, « l'aspect d'un phallus dessiné sur un mur». La lettre, d'un détail cynique, d'une de ses amies mariée, achève la morbide éducation de son esprit, l'anémie s'empare de ce pauvre corps enragé de son inutilité, les accès d'hystérie et les syncopes alternent... Une admirable fin de roman : un grand dîner, auquel Chérie a invité sa plus ancienne amie, longtemps délaissée ; des pleurs, des révoltes, dans la chambre où la jeune fille se fait habiller et farder pour la représentation des Italiens : a Que pour les autres, dit-elle, j'aie l'air vivant ce soir encore ! » Au théâtre, un enivrement à l'entente des airs d'atpOHr et de mort de Luci'a, des souvenirs du Muguet qui reviennent, l'histoire racontée d'une femme à laquelle on doit" couper un sein le lendemain et qui resplendit, et qiiî sourit dans une loge, une syncope, une reconduite de l'amie, un « Adieu !... » Et le livre est clos par un billet de faire-part : Marie-Chérie Haudancourt est décédée à Nonains-le-Muguet, dans sa dix-neuvième année.
Tel est, brièvement résumé, ce livre d'analyses naturellement amenées à la synthèse, par le seul fait que tous les détails sont essentiels et mis^ leur place, ce livre où la banale intrigue pas vraie ne vient rien déranger, où la note prise sur la vie et la mise en œuvre de l'art sont les deux seuls éléments admis. Tout a été fait avec des « causeries » , des « confidences » , des « confessions » , et c'est ainsi que cette difficile, cette complexe étude d'un être peu connu, presque muet, presque fermé pour l'observateur, — la jeune fille, — a pu être menée à bonne fin. D'un bout à l'autre du livre, l'observation est médicale ; la littérature n'est que l'outil employé pour mieux faire voir et mieux faire comprendre ; à ce point qu'on oublie volontiers le style, ce style souple, pétri, coloré, sculpté, animé, on l'oublie pour regarder vivre, pour entendre parler et respirer les personnages. Oui, certes, Edmond de Concourt a fait un ro-
man « sans plus de complication que la plupart des drames intimes de Texistence», un livre «de pure analyse » pour lequel il faudrait « une nouvelle dénomination, une dénomination autre que celle de roman. » Et, dédaignant le gros succès, Tacclamation mondaine qui salue les livres menteurs des fabricants de sentiments faux et d'élégances douteuses, Técrivain s'est refusé à faire de sa jeune fille « l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite, mensongèrement idéale des romans chic d'hier et d'aujourd'hui » ; il n'a rien gardé de son sujet, il a tout donné, il a tout dit : lesienivrements des lectures chastes, les ridicules des pensionnats riches et des soirées à musique, les abanilonnés et terribles commentaires faits par la froide et spirituelle Tony Preneuse après la première union charnelle, les troubles physiques et les rêves précis de la pu- Berté.
Chérie est indiquée, dans la fière et mélancolique préface, comme le « dernier volume du dernier des Concourt. >^ L'arrêt sera-t-il maintenu? l'homme de lettres qu'est Edmond de Goncourt, travaillant, se modifiant, progressant sans cesse, posera-t-il la plume avant l'heure? Quelle que soit la décision prise et gardée, l'auteur de la Faustin et de Chérie peut avoir foi en la survie de son œuvre : sa vieillesse solitaire aura connu la synipathie du monde lettré, la joie et l'amertume de la gloire tardive.
17 mai 1885.
Hommes de lettres I c'est l'appellation qui vient immédiatement à la pensée si l'on songe à ce tant regretté et tant pleuré Jules de Goncourt, dont on a réuni les « Lettres » en un volume précieux, qui est en même
temps l'histoire d'un esprit et Thistoire d'une période littéraire. Homme de lettres I c'est le seul titre, le seul signe particulier, avec lequel le nom du plus jeune des deux frères fasse route pour la poste'rité. Et certes, le passe-port sera vise' et revisé par des lecteurs qui ne sont pas encore nés. Mais les hommes du monde qui fréquentent la Bourse, les hommes d'affaires qui hantent les Chambres, les masses qui se passionnent pour M. Sardou et pour M. Ohnet, tout ce monde voudra-t-il entrer en contact avec le rare écrivain ? Il faut prévenir les gens. Les notes du livre, notes sans habiletés et sans concessions, sont d'Edmond de Concourt. L'introduction, qui fait revivre le disparu par l'ardeur de la sympathie et la pénétration de la critique, est d'Henry Géard. La mémoire de Jules de Goncoiirt est gardée de la façon qu'il aurait voulue par la tendresse de son aîné, par l'indépendance de caractère et la bravoure d'opinion d'un ami inconnu. Est-ce dit, et sait-on ce qu'on trouvera dans ce livre ?
La Littérature, entendez- vous, et encore et toujours la Littérature.
C'est elle qui est le sujet, toujours repris, toujours présent, de cette correspondance ; c'est elle qui transparait sous toutes les phrases, depuis les premières lettresà Louis Passy,dalées de 1848,jusqu'àcette dernière,à la princesse Mathilde, du 7 octobre 1869 ; c'est elle, mélangée à la vie, qui fait se dégager les enthousiasmes et crier les ironies ; c'est elle qui détermine les antipathies et qui fait éclore les subites et inaltérables amitiés ; c'est elle enfm qui a ajouté à la fraternelle amitié l'extraordinaire collaboration mêlant les pensées et confondant les talents.
Elle règne donc en maîtresse dans ce livre posthume, et les courts billets comme les longues lettres la célèbrent. On a véritablemeut la sensation d'une correspondance d'amour racontant la fidélité d'une unique passion. Il y a les ennuis et les souffrances de la fréquentation, , et il y a aussi les joies de l'ivresse retrouvée, les violea-
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ces des repossessions, les recommencements de bonheur. Cette agitation nerveuse, celte lutte de la pensée de récrivain avec le papier, IVncre et la plume, les accès de vie et les découragements, tout ce drame cérébral émeut comme un roman de cœur. Une concentration d'intérêt se fait, une unité s'établit. Bientôt les noms des destinataires importent peu : les papiers qui leur sont envoyés ne sont plus que les chapitres détaillés ou les courts alinéas d'un livre qui raconte une intelligence et une passion. Il y a un début, un milieu et une fin, et bientôt, on ne sait quelle obsédante illusion s'impose que l'on a sous les yeux les pièces justificatives de Char- . ks Demailly, — l'histoire vraie après le récit composé. Voilà donc la preuve que la vie écrite et imprimée l'emporte sur les plus artistiques inventions, et qu'un être qui se raconte prend votre attention, vos sourires et vos larmes aussi bien que les plus complets héros de roman. N'est*ce pas à l'honneur de ces « Lettres » et à l'honneur du beau livre qu'elles rappellent, que cette confusion entre l'art et la vie puisse être faite, et ne voiton pas surgir ici l'alliage nouveau d'observation et de forme cherché dans les œuvres récentes du dernier des Concourt, dans celles de ses amis, dans celles de ses suivants? Oui, des rencontres avec les êtres et des stations devant les choses, des incidents espacés et des discrètes péripéties, voilà toute l'extériorité de la vie mise au jour par cette correspondance. Ce qui occupe toute la place entre ces points de repère, c'est la vie interne, l'incessante manœuvre de la pensée. Et cela suffît. On pénètre un homme, — on entre dans un monde.
Les événements? Ce sont les voyages, la Chartreuse, l'Algérie, l'Italie, la Normandie, les repos à la campagne, les fluctuations d'opinions du jeune homme qui va de Hugo à Balzac, l'apprentissage de l'eau -forte et de l'aquarelle, les essais de vaudevilles. C'est un procès, un passage sur le banc sale de la correctionnelle pour avoir cité des vers de Tahureau déjà cités par Sainte-Beuve. C'est une lecture de Henri Heine, la
mort de Nerval, des relations nouées avec les poètes, les. prosateurs, les critiques, des confidences échangées avec Louis Passy, Armand Baschet, Aurélien SchoU, des conversations tenues avec Sainte-Beuve, avec Gautier, avec Renan, avec Berthelot, avec Saint-Victor, une sympathie qui se rencontre avec celle de Zola, de grandes amitiés et de grandes admirations qui vont à Gavarni, à Flaubert, àMichelet. G*est encore de mélancoliques amours de passage et la douceur d'amitiés persistantes pour des fillettes. C'est surtout le livre paru ou plutôt celui qui est en train, le roman essayé, l'Histoire examinée, le théâtre abordé. Oui, voilà les vraies subdivisions de cette existence: En i8... et Sœur Philomene, — les Hommes de lettres et les études sur le xviu® siècle, — Renée Mauperin et Germinie Lacerteux,
— Henriette Maréchal et Idée et Sensations, Tout tourne autour de ces faits principaux qui sont des œuvres, les conversations en fumant et les mots échangés au coin d'une rue, les voyages à la vapeur et les rêveries devant un paysage, les rires enfantins et les tristesses féminines. Tout vient au livre, tout lui fournit une page, un mot, tout lui donne une force nerveuse et une atmosphère intellectuelle. Et la vie de Jules de Concourt en arrive à tenir entre deux dates : — en 1851 , paraît le premier livre, une brave entrée en littérature;
— en 1870, la mort vient après la production d'un chefd'œuvre : Madame Gervaisais.
L'homme que fut Jules de Concourt vaudrait pourtant d'être isolé du littérateur. Mais, est-ce possible ? Peut-on essayer de recueillir, à travers ces trois cents pages, des notes sur la manière d'être qui ne soient pas en même temps des renseignements sur le mode de travail ? Tous les traits de caractère ne vont-ils pas devenir des marques de personnaUté artistique? Lisez plutôt.
Le 29 septembre i849, Jules de Concourt écrit à son ami Passy et lui dit son dédain de toute attache, son goût de liberté : « Ma résolution est bien ferme, et rien
ne m'en fera changer, ni sermons, ni conseils.... Je ne ferai rien^ pomr me servir d'une expression fausse, mais usitée.,. Je n'ai nulle ambition... La plus belle place du monde, la mieux appointée, on me la donnerait que je n'en voudrais pas. Pour moi, je trouve que les fonctions publiques, si recherchées, si encombrées aujourd'hui, ne valent pas une seule des courbettes qu'on fait pour les obtenir. C'est mon opinion, et comme la chose me regarde, j'ai le droit de m'y tenir. » Pendant rhiver de 1855, c'est à Scholl qu'il raconte l'ennui de l'existence et la difficulté de la lutte : « Pas une main tendue ; — les médiocres et les vieux régnant ;
— pas un courant, pas un mouvement ; — la mer littéraire endormie comme un lac d'huile ; — l'éditeur, un mythe; — quelques titres, une défaveur; — le théâtre possédé par des vaudevillistes infects ; — le public lisant tout; — la critique, une accoucheuse, qui ne fait que des avortements; — les pelitsjournaux ne révélant personne ; — les grands toisant les jeunes gens ; — l'inimitié et l'insolidarité poussées au plus haut point dans la république des lettres ; — des alliés ridicules ;
— et vos luttes, et vos fièvres, et vos angoisses, et votre furie d'avenir, enfin tout ce cœur que vous mettez dans votre tête, ne servant de rien, ne menant à rien... Allez, je vous le répète, nous fatiguons une mer d'huile 1 » Le 12 octobre 1856, autre lettre à Scholl; l'amertume s'est changée en sérénité : « Poussez-vous avec courage dans quelque grande machine ; oubliez avec la plume. Faites-vous un beau jardin d'imagination, déliez-vous de votre vie le plus tôt possible, vivez un roman que vous écrirez. Je crois que c'est une providence que nous autres malades, maudits et meurtris, nous puissions, au-dessus des choses et des faits, monter et nous asseoir dans une œuvre, un rêve, un château en feuilleton fait de musique et de mots, et peuplé d'idées volantes.... » Et toujours ainsi, le mal de chaque jour et la tâche qui fatigue ou console, la tristesse de vivre et la joie d'écrire se mêlent, s'identifient,
prennent corps, deviennent des livres... Les qualités natives se transforment en dons d'observateur ou en facultés d'écrivain, etronne sait bientôt si c'est l'homme qui était raffiné ou l'artiste qui était loyal.
Mais ce que Ton sait bien, par les feuilles écrites qu'a laissées celui qui est parti, et par la vivace et pensive affection de celui qui est resté, c'est que Jules de Goncourt fut tout esprit et tout bonté. Blessé par les hommes, vaincu décidément par Tindifférence publique et par l'agression de la fausse littérature, arrêté par la maladie en pleine progression de maîtrise, mettant un an à mourir et n'ayant pas senti la caresse de la gloire sur son jeune front, quittant à trente -neuf ans tout ce qu'il aimait, il n'a pas laissé après lui le souvenir de la plus mince vilenie, la plus légère ombre de méchanceté; le pauvre grand artiste a été le frère le plus aimant, et le plus fidèle camarade.
Aussi, il n'y a pas que des regrets pour le talent disparu, dans l'esprit de ceux qui sont accueillis dans la maison où vit, seul^ Edmond de Concourt. Le mort est resté présent, même pour ceux qui ne l'ont pas connu. Il y a tant de lui, dans le goût de ces encadrements, de ces tentures, de ces reliures, la table de travail est si grande, que l'on se prend à évoquer son ombre triste et souriante. Aux jours tristes d'hiver, quand l'après-midi n'est qu'un long crépuscule, on se prend à songer à celui qui fut si longtemps à la peine, — et qui n'est pas au triomphe.
19 Novembre 1885.
Edmond de Concourt a repris, j^our la satisfaction de ceux qui aiment la vérité dans les études historiques, le travail inauguré par son frère et par lui sur l'existence privée et publique des actrices du xviu* siècle.
Le premier volume de la série, Sophie Amould, a reparu avec une documentation nouvelle, avec tous les éclaircissements, tous les fragments de mémoires et de lettres, tous les témoignages qui ont pu être retrouvés, en ces dernières années, dans la poussière des archives, au hasard des rencontres où excellent les chercheurs passionnés. Madame Samt-Huberty a. suivi. Après les deux grandes chanteuses, viendront les tragédiennes, Clairon et Lecouvreur, les danseuses, Camargo et Guimard, les comédiennes, Contât et Favart.
En ces huit volumes, et c est sur ce point qu'il sera insisté, tiendra, en dehors de Thistoire de ces huit femmes différentes, non seulement Thistoire du théâtre au xviii® siècle, — mais une histoire spéciale et véridique du siècle lui-même. La démonstration peut être facilement tentée.
La femme! d'abord. Par les deux volumes publiés, la méthode de travail du biographe s'aperçoit clairement. Tout ce que la paperasserie peut fournir de vie est extrait, mis en ordre, placé au bon endroit du récit. Ce n'est pas un alignement de pièces justificatives. L'écrivain sait à merveille à quel moment il doit paraphraser le récit mal fait d'un contemporain ou résumer l'amas des manuscrits ; il sait aussi suspendre le jeu de ses phrases pour laisser toute son éloquence à l'acte brutal parafé des commissaires et des notaires ou à la lettre qui n'avait pas été écrite pour être publiée. A ces lettres, à ces actes viennent s'ajouter les procès-verbaux de la police, les rapports d'inspecteurs, les certificats de médecins, les feuilles d'amendes enregistrées dans les théâtres, — tout ce qui peut montrer, expliquer un état de l'être physique, une manière d'être intellectuelle et morale. Ce sont là, dit avec raison M. de Concourt dans un court programme, les documents «qui permettent à un auteur de ce temps de reconstituer l'existence de ces femmes d'un autre siècle, comme s'il écrivait la vie de contemporaines qu'il aurait connues et fréquentées. »
i64 NOTES d'un journaliste
Cette scrupuleuse attention, ce fier souci donnent bien les résultats attendus. Dès la première ligne de Tun de ces livres, la crainte deTordinaire monographie disparaît. Ce n'est pas là le chiche travail d'à peu près qu'exe'cutent habituellement les historiens qui regardent dans l'histoire comme dans un herbier. Le verbe exerce encore une fois ici sa toute-puissance. La ligne souverainement dessine'e qui court à travers les phrases et les alinéas, la recherche et la trouvaille du mot exact, l'épithète poséejuste dans le paragraphe comme une mouche sur un visage, le parfum d'actrice et l'odeur de femme qui flottent au-dessus de ohapitres courts comme des apparitions, — c'est tout cela qui fait la netteté de la vision, c'est tout cela qui, des lettres jaunies, des fleurs et des dentelles fane'es, desMémoires écrits par des morts, fait se lever les figures animées, aux joues roses, aux yeux brillants. Figures qui semblent sortir des mains d'une habilleuse de génie connaissant les toilettes éternellement jeunes et les fards qui jamais ne s'effacent ! Ce sont des femmes, avec leurs grâces, leurs faiblesses, leurs infirmités. Leur esprit sourit, leurs yeux pleurent, leur bouche s'entr'ouvre et chante. Les voix des princesses de théâtre remplissent les salles, troublent les cœurs, chauffent les amoureuses ardeurs. Les lumières sont éteintes, les costumes sont quittés, les joueuses de comédies* rentrent dans la vie. Les voix changent ; des âpretés sonnent sur les cordes rauques. Les nuits sont toutes bruyantes de sons d'or, de chocs de verres, de roucoulements de baisers. Les jours retentissent des disputes des amants et des éclats des créanciers. On a le spectacle de toutes les blessures faites à la femme, de toutes les fatalités sexuelles qui l'accablent depuis la puberté jusqu'à la maternité, jusqu'à la mort. Des rêves monstrueux et stériles s'accomplissent dans les alc6ves obscures.
C'est donc lajemme, — et c'est la femme de théâtre. Les allures sont particulières et les occupations sont
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spéciales. Les Concourt, dans ces livres, ont dû songer à augmenter leur art et à s'improviser peintres de décors. Par une singulière magie de compte-rendu a plus d'un siècle de distance, ils ont recréé les fonds et les portants de peinture artificielle, les atmosphères de chaleur et les embrasements de lumière crue où se meuvent leurs héroïnes. Ils connaissent les dédales des coulisses et les chemins des loges. Ils savent quels désœuvrés on rencontre sur ces escaliers branlants et dans ces couloirs éclairés de quinquets. Ils savent aussi toutes les professions qui s'y exercent, et quelles liaisons les déesses des premiers rôles peuvent contracter avec les friseurs de perruques et les moucheurs de chandelles. Us n'ont garde d'oublier la salle : ils ont consulté les feuilles de locations, et les spectateurs sont pour eux des connaissances auxquelles des bonjours peuvent être adressés du bout des doigts et des sourires du coin des lèvres. Us n'ignorent pas le nom de l'actuel envoyeur de bouquets et pourraient dire si l'actrice va s'en aller tout-à-l'heure dans le carosse du grand seigneur ou du financier, ou dans le fiacre du sans le sou. Les archives du théâtre leur sont familières : ils ont additionné le chiffre des amendes et suivi la marche des appointements et des gratifications. La moindre dispute avec un administrateur, un régisseur, ou une camarade, leur a été racontée. Il y a approfondissement complet des caractères, des relations, — études des rôles, des costumes. La querelle avec le compositeur est suivie, — le piètre cas fait du librettiste est bien connu, — tout ce qu'il peut y avoir de dépit et de violence contenue dans les regards croisés avec ceux du chef d'orchestre est démêlé. La part de succès de la chanteuse est établie chaque soir, et aussi la part de succès de la musique nouvelle. A l'histoire d'un être se mêlent l'histoire d'un art. Les bravos et les sifflets sont enregistrés en partie double. Sophie Arnould raconte la fin de Rameau et les commencements de Gliick, les combats de la musique française [et
de la musique allemande. Une nomenclature de rôles devient un fragment de Thistoire d'un théâtre.
Faut-il encore maintenant beaucoup dire pour achever de prouver que ces femmes, ces lo^es d'actrices, ces salles de spectacle servent à éclairer, à raconter le siècle passé. Qu'on y regarde bien. Chacun de ces livres est un microcosme. Des caractères différents d'humanité, des classes tranchées de la société viennent s'y refléter en des raccourcis hardis et véridiques. Lire ces pages, c'est parcourir un peuple de long en large, de bas en haut. — L'actrice sort d'une famille d'artisans, — ou d'un milieu artiste, — ou d'une bourgeoisie de boutique, — ou d'une bourgeoisie rentière. — Elle passe par la bohème théâtrale, par le monde des dessinateurs, des costumiers, des architectes. — Elle chante à la cour. — Elle prend des amants dans l'aristocratie et dans la finance. — Son libre salon est le lieu d'élection des philosophes et des artistes. — Sa voix, sa jeunesse, sa beauté perdues, elle n'a plus que les visites des amitiés persistantes. — Enfin, plus rien, la chute complète, la vieillesse, la mort dans un village perdu, dans une maison délabrée. — Et tout cela tient près de cent ans de la France : la fin de Louis XV, tout Louis XVI, la Révolution, le début de l'Empire. Ces femmes « qui, vivantes, sont le scandale d'un siècle, — et mortes, son sourire » ces femmes n'ont-elles pas tout vu, tout usé, tout subi, et l'histoire de leur vie n'est-elle pas l'histoire de ceux dont elles sont sorties, de ceux qu'elles ont ruinés, de ceux qui les ont abandonnées, de tous ceux qui les ont aimées de près ou admirées de loin, — oui, vraiment, l'histoire d'un siècle I
Edmond de Goncourt a pu renoncer à écrire des romans. Aussi bien depuis longtemps, le mot ne convenait plus à la chose. La gloire des deux frères, la gloire qui est aujourd'hui celle du survivant, c'est la neuve et superbe confusion qui existe entre la vérité de leurs œuvres d'imagination et l'art de leurs scrupuleux récits de la vie d'hier qui arrachaient à Michelet une
attestation enthousiaste. — Sur tous ces livres indistinctement, sur ceux qui racontent les misères d'aujourd'hui, comme sur ceux qui font revivre les grâces disparues, on pourra vraisemblablement écrire le titre ge'néral définitif: Œuvre historique des Goncourt,
Alphonse Daudet.
LEvangéliste. — Sapho,
7 Avril 1883.
Le livre est dans toutes les mains. Le sujet est dans toutes les mémoires : il peut tenir en quelques lignes. Au début, trois femmes sont en scène : une jeune fille, Eline Ebsen, sa mère, et sa grand'mère, trois danoises échouées à Paris. La grand'mère meurt. Celles qui restent, la mère, une bonne femme niaise, la fille, une nature nerveuse et sensible, se jurent de ne jamais se quitter. Un employé d'administration, Lorie-Dufresne, pauvre diable de sous-préfet en disponibilité, veuf, père de deux enfants, a su toucher Eline qui consent à devenir sa femme, à devenir surtout la mère de la petite Fanny. Mais la fatalité du tempérament et la nécessité de gagner le pain quotidien en décident autrement. Ehne Ebsen traduit des prières, « Heures du matin», pour M""» Jeanne Autheman, une protestante agissante, fondatrice d'oeuvres, propagandiste effrénée, organisatrice d'une « Armée du salut » dont les cadres sont surtout formés de femmes, de jeunes filles, prises dans tous les rangs, arrachées à tous
les devoirs sociaux, femmes enlevées à leurs maris, mères séparées de leurs enfants, jeunes filles détachées de leurs mères. Eline Ebsen subit l'influence de ce pasteur en jupons, aux dehors rigides, mais toute consumée de fanatisme, cœur desséché, cerveau obscurci. Elle accepte d'abord de faire un cours, trois fois la semaine, dans la colonie évangéliste de Port-Sauveur ; puis un jour elle y reste, entre en retraite, s'enrôle dans l'armée des mystiques prédicantes, sans rien dire à sa mère, sans trahir par un mot, par un geste, par un regard, par un battement de paupières, l'émotion intime que devait lui causer sa résolution.
Elle écrit à sa mère une lettre qui ressemble à un billet de faire part et qui exprime en quelques phrases inertes, tristement fleuries du pauvre jargon protestant, la décision qu'elle a acceptée. La bonne femme ne comprend pas, se lamente, s'irrite, vient réclamer sa fille, met en jeu ses relations et toujours se heurte à la volonté silencieuse et implacable de M"'^ Autheman, à sa fortune et à sa considération de femme de banquier. Eline a disparu, ses lettres arrivent par Port-Sauveur, sans que rien trahisse le chemin qu'elles ont parcouru.
Un seul s'émeut du malheur de cette mère, le pasteur Aussandon, un sincère et un austère, isolé parmi les hypocrites et les hystériques : il flétrit, du haut de la chaire de l'Oratoire, l'acte de M"» Autheman, il refuse la communion à la dure évangéliste. Aussandon est vaincu comme M""' Ebsen, il perd sa place à la Faculté de théologie, est forcé de quitter Paris. Eline revient passer quelques jours chez sa mère, pour bien prouver à tous qu'elle est libre, puis elle repart pour toujours.
Ce drame intime a été pris en pleine réalité, ces scènes de la vie mystique ont été observées par l'écrivain comme les phases d'une maladie par un médecin. C'est chez lui, subitement, dans le plein du travail d'un roman qui le prenait tout entier, que la grande douleur de la mère s'est révélée à Daudet. Jl avait re^»
marqué la tristesse de la femme qui enseignait l'allemand à son fils : il Tinterroge un jour sur la cause de ses larmes, et voilà que l'histoire d'Eline, de son détournement, de l'affreuse désunion, passe du cœur de la mère dans le cerveau de Tartiste. Daudet essaye d'abord des démarches pour retrouver la jeune fille. Peines perdues. C'est alors que cette simple histoire, cette violente révolution dans un intérieur paisible, ce développement psycho-physiologi que d'un tempérament déjeune fille, et aussi cette action occulte et inexorable de la religion incarnée en une fanatique, s'emparent du romancier, le hantent, lui font quitter l'œuvre commencée, le jettent tout entier, encore tout vibrant du récit entendu, dans le labeur d'une œuvre nouvelle.
Nul point de départ n'est plus conforme à l'esprit d'observation et d'expérimentation qui doit finalement triompher dans la science, la philosophie, la politique et l'art de notre siècle. Alphonse Daudet avait à faire en même temps qu'une étude philosophique générale du fanatisme religieux, une étude particulière du fa-, natisme protestant, et des phénomènes différents produits sur des tempéraments différents par la même cause. Il possédait Tidée-mère de son livre, celle qui devait présider à l'élaboration de chaque chapitre, de chaque page, et courir de la première à la dernière lettre, dans les phrases, sous les mots, comme le sang circule sous les tissus et dans les veines. Il connaissait la succession des étapes à franchir, l'établissement des plans, la marche véridique et logique de l'action. Il se mit alors à étudier les milieux, les influences de toutes natures, à refaire l'histoire des idées. Comme un savant, il créa une chair, recomposa un système nerveux pour le squelette du livre. Comme un peintre, il ajouta à sa préparation la flamme du regard et la vie intellectuelle.
11 parcourut les milieux dans lesquels allait se dérouler son livre, il étudia les personnages qui devaient passer et repasser au second plan de la scène, derrière
les personnages principaux, agissant sur eux, entrant pour une part dans leur état d*esprit, intervenant, par le seul fait de leur existence, dans leurs déterminations. L*Armée du Salut venait précisément d'arriver à Paris, chantant et prêchant. Daudet vit ces soldats étranges s'arrêter sur les boulevards et dans les carrefours, lisant la Bible, psalmodiant des cantiques d'une voix véhémente, gardant une physionomie froide et fermée, insensibles aux sourires des passants et aux quolibets des enfants. Puis il pénétra plus avant, visita les officines où l'on distribuait les bibles pour rien, assista à des « témoignages » dans les boutiques du boulevard extérieur, visita l'immeuble du quai Valmy, un des sièges sociaux de ce commerce mystique, se plongea tout entier, gardant ses yeux bien ouverts, dans l'hallucination protestante.
Il revint de ce voyage avec la vision d'une humanité spéciale, jetée hors de ses gonds, ayant perdu 'son équilibre, à la suite d'un accès de fièvre religieuse. Il avait noté, sur les prêcheurs et les prêches, les phases de la maladie qui fait le vide dans les cerveaux, ferme les yeux aux réalités et les ouvre sur le monde des cauchemars, rend l'être insensible aux secousses des sentiments comme il le ferme à la persuasion, à la pénétration du raisonnement. Il avait trouvé, enfin, le ton général du livre, le Ion sur lequel devaient être dits les mouvements, les sensations, les actions des personnages. Rappelez-vous Madame Gervaisais. Les Concourt, avec raison, pour peindre le détraquement cérébral de la femme sous l'influence catholique, avaient décrit, à l'aide de tous les raffinements du style, les pompes, les mises en scène des églises romaines ; ils avaient fait passer, dans une phrase compliquées, peinte, sculptée et parfumée, toutes les couleurs, toutes les musi« ques, tous les encens, qui prennent les nerfs et troublent l'esprit dans la solennité d'une messe à grand orchestre ou dans les tristesses de la semaine sainte ; telle page était éclatante et dorée comme une nef traversée de
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lumière et de chants ; telle autre était mystérieuse et sanglante comme la chapelle obscure où Ton célèbre Toffice de « Ténèbres. »
Eh bien ! VEvangélisie, et c'est le haut éloge qu'il faut adresser à Alphonse Daudet, VEvangélistey donne, d'un bout à l'autre, la sensation du protestantisme, de son affectation d'austérité. L'écrivain, qui connaît tous les enchantements mélodiques de la phrase, tous les sons des mots, toutes les arabesques et toutes les fleurs de l'écriture, a cherché et a trouvé l'unité de son livre, la parfaite parité du fond et de la forme, dans la simplicité et dans la transparence d'un style contenu, sobre, à la fois émouvant et glacial comme l'événement qu'il raconte. Des descriptions sont monotones et graves comme des chorals, des pages sont nues comme les murs d'un temple.
Il faut aller maintenant au reproche qui tient au cœur, que Ton regrette d'avoir à formuler sur cette œuvre presque parfaite qui marque une intéressante évolution dans la pensée et le talent d'Alphonse Daudet. Il semble que l'auteur de V Evangèlisle aurait pu amener plus savamment, plus logiquement, la volteface d'Eline Ebsen, d'abord intelligence nette, fille aimante et dévouée, puis religieuse extatique, fille insensible et égoïste. Le changement est trop brusque. On comprend qu'il ne puisse y avoir de lutte entre Eline et sa mère, brave femme bornée et orgueilleuse, qui conduit elle-même sa fille à l'ennemi ; ni entre Eline et Lorie-Dufresne, caractère effacé, mécanique officielle sans volonté. Ce qui intéresse, c'est la lutte d'Eline avec elle-même ; on voudrait mieux voir le trouble des vingt ans, l'indécision de cette charmante fille entre l'amour et la religion. Mais non. Un jour, Eline rudoie la petite Fanny, renvoie Lorie ; un soir, elle ne rentre pas chez elle ; elle refuse de revoir sa mère, elle qui était fille, fiancée et mère I C'est étape par étape que l'on voudrait suivre le chemin fait par Jeanne Autheman ; c'est à la lente prise de possession d'Eline
que ron voudrait assister. Le livre est trop muet sur cette re'volution intérieure ; en deux pages, le changement est fait ; le roman tourne tout à coup ; tout se transforme comme au coup de sifflet d*un machiniste. Pour le reste, il ne faut que louer. Ce livre est bien « une observation », c'est-à-dire que Tinvention romanesque, rintrigue contournée, le dénoûment semblable à un cinquième acte, sont absents. En transformant son talent, Alphonse Daudet est en passe, avec Edmond de Concourt et Zola, de transformer le roman, d*en faire comme un feuillet détaché de la vie. L*art, un art immense, est employé à mettre les personnages à leur plan et dans leur milieu, à fixer les impressions de nature et de vie sociale dans des tableaux d'une rigoureuse exactitude. Mais la grande préoccupation est celle de la vérité. C'est la vérité qui doit faire frissonner le lecteur ou le charmer, l'attendrir ou le faire sourire. L'œuvre est composée, à ce point de vue, avec un tel soin, une telle rigueur, que la moindre invraisemblance, le plus petit mensonge, l'ombre d'une concession, y doivent détonner comme une fausse note dans une symphonie. Cette fausse note n'existe pas dans VEvangéliste. Les situations, les descriptions, les conversations, sont vraies. Quelles impressions fortes ou délicates, toujours justes, nous donnent la mort de la grand mère , le retour du cimetière, l'intimité des Lorie et des Ebsen, l'apparition d'Anne de Bueil aux deux enfants, la lecture par Lorie des lettres de sa femme, le conseil donné par la morte dans sa dernière lettre : « Choisis-la-bien... », lu pendant qu' « un pas tranquille » va et vient au-dessus de Lorie, la stupeur d'Eline chez M"'** Autheman, le caractère de cette Autheman, une Lyonnaise, sans mère, ayant reçu la blessure d'une déception amoureuse, le tableau frais de l'écluse, la déclaration à la fenêtre, déclaration si douce, si tremblante d'affection, d'un charme si inexprimable, avec ses silences, et ce paysage doux et lumineux de la Seine et des coteaux, la conquête du
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village par M"* Autheman et ses acolytes, le témoignage de Watson, le parc où les « ouvrières » mystiques errent comme des folles, les de'marches de la mère auprès de l'avocat, du consul, des femmes du monde, et ces mots : « trop riches » contre lesquels se brisent tous les bons vouloirs, tous les efforts, le sermon d*Aussandon à rOratoire, et le refus violent de la communion, le suicide du banquier Autheman qui, repoussé par sa femme, va poser sur un rail son visage rongé par une lèpre, enfin la dernière entrevue de la mère et de la fille, et le mot qui termine tout : « Elles ne se sont plus revues.... Jamais. »
Les petites gens sont admirablement pénétrés et exprimés, avec leurs sentiments, leurs émotions. La bonne des Lorie, Sylvanire, et son mari Romain, sont comme le sourire rustique de ce livre triste. Quel tableau exquis que Farrivée de la bonne et des enfants à la gare, et leur réception par Lorie, le fonctionnaire tout en surface, qui bégaye en réclamant les paquets et les caisses ! Avec quelle vérité sont peints le portrait épais, boursoufflé de la bonne et naïve M°^® Ebsen, le portrait rigide et froid de M°*® Autheman !
La phrase est souriante ou mouillée de larmes ; elle est parfois interrompue, faisant un arrêt dans Témotion, comme si les mots devenaient impuissants à Texprimer. Et toujours, le romancier use de ce mode de traduction de la pensée, fécond en effets puissants, qui consiste à exprimer les actions et les pensées des personnages dans leur langage : le voyou « se carapate » : la berrichonne Sylvanire est « ébervigée » ; le protestantisme d'Aussandon ne parle pas la même langue que celui de M™* Authemam.
La critique catholique a condamné V Evangéliste , elle a senti que les couvents et les missions étaient en jeu aussi bien que les retraites et les prêches, que le livre n'était pas seulement une étude et une condamnation du fanatisme protestant, mais de tous les fanatismes.
VLvangéliste devait soulever ces attaques, parce que c'est un livre de bonne foi ; le libre-penseur qui joue au prêtre y est dessiné d'un trait le'ger entre la protestante illuminée et la folle catholique ; une thèse humaine y est développée sans qu'une partialité apparaisse. Les faits et les analyses parlent plus haut que les sermons et les tirades. Signaler une plaie, poser un diagnostic, n'estce pas là le rôle social du roman ?
Le talent d'Alphonse Daudet est en pleine évolution. Parti des jolis vers et des contes gracieux, des Aventures d'un Papillon et d'une Bête à bon Dieu^ de la chanson des Amoureuses et des fantaisies des Lettres de mon Moulin^ il en est arrivé, par le Petit Chose^ Tartarin de Tarascon, à Fromont jeune et Risler aine, à Jack^ à VEvangcliste. Il jette par le monde une oeuvre de combat, il réalise, à son tour, ce qu'Edmond et Jules de Concourt demandaient, et faisaient, dès 1864, en publiant Germinie Lacerteux : « Aujourd'hui que le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la grande forme sérieuse, passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique, l'Histoire morale contemporaine, aujourd'hui que le Roman s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité... ; que le Roman ait cette religion que le siècle passé appelait de ce large et vaste nom : Humanité ; — Il lui suffît de cette vaste conscience : son droit est là. »
3 juin 1884.
Le chemin parcouru depuis les Amoureuses et les Lettres de mon moulin jusqu'à VEvangéliste et Sapho^ est long et marqué par des stations glorieuses. Si Al-
phonse Daudet n'aimait la littérature pour elle-même, s'il n'e'tait uniquement soucieux d'exprimer des sensations, de vivre par la phrase écrite, il aurait pu, à chaque nouveau livre publié depuis Fromont Jeune et Risler aîné, se croire en sécurité dans le genre qui provoquait tant d'applaudissements de la critique et du public. Mais non. L'œuvre qui suivait prouvait que les critiques, que les éloges, avaient été pesés et jugés, que le romancier n'avait pas hésité à se défaire de procédés qui avaient été acclamés, fêtés par presque tous comme des qualités de premier ordre, qu'il affirmait, au contraire, une vision de la vie de plus en plus nette, une allure de phrase de plus en plus simple, sans trompe-l'œil, sans attifement, — une vision et une phrase qui finissaient par inquiéter la critique bien pensante et le lecteur qui n'aime regarder que des images roses. Il fallut reconnaître que l'on perdrait son temps à vouloir faire de l'observateur et ironique romancier qu'était Daudet une sorte de prosateur poétique, placé à mi-côte de l'idéalisme, trop prudent pour abandonner ce poste commode, il fallut constater que l'on était en présence d'un écrivain qui obéissait à une loi de développement logique, qu'il se passait là, dans l'ordre intellectuel, un phénomène semblable à celui de la croissance physique.
Le cerveau avait été d'abord celui d'un poète, une jolie machine, bien agencée et bien sonore, où les impressions se transformaient en pastels légers, en phrases coquettes, en musiques capricieuses. C'est le temps des Amoureuses et des Lettres de mon moulin, des tercets, des rondeaux, des stances, des couplets en prose, des poursuites après les papillons et les bétes à bon Dieu, des contes emblématiques et des récits de légendes ; c'est le temps des promenades dans le verger avec la cousine ; c'est le temps de la cueillette des prunes. Ah I ces prunes I leur odeur de sucre a longtemps flotté au-dessus des livres de Daudet, et plus d'un veut en-
core retrouver leur goût musqué dans les pages de la plus amère saveur. Quel est celui qu'elles n'ont pas longtemps obsédé? Si peu mondain que l'on soit, a-t-on jamais pu prendre place dans le cercle qui se forme autour d'une cheminée, ou dans le groupe compact des messieurs en habits noirs qui s'encadre dans le chambranle d'une porte, sans entendre aussitôt un futur prix du Conservatoire ou un mélancolique pensionnaire de la Comédie-Française, annoncer, avec un regard très autoritaire : « Les Prunes^ de Daudet. »
On en arrivait à ne plus accepter d'invitations, dans la crainte où l'on était *de la cousine, du verger et du prunier. Et la mauvaise opinion que quelques-uns se sont formée de l'esprit de justice et du goût littéraire en retard de leurs contemporains, vient en partie de là, de ce chœur de jeunes gens récitant les Prunes, pendant tout l'hiver, à la même heure, dans toutes les maisons de Paris où Ton prend du thé, un jour de la semaine. Eh ! bonnes gens 1 il y avait longtemps qu'elles étaient cueillies et mangées, les prunes! Et d'autres arbres avaient été plantés et avaient poussé droit, et donnaient l'ombre d'un feuillage épais et sévère, que vous vous attardiez encore dans le verger d'autrefois !
C'est ainsi. On fut longtemps à comprendre qu'une évolution se faisait dans la pensée de Daudet. Comme c'était visible, pourtant 1 et comme on pouvait deviner, non seulement dans le Petit Chose et* dans les Contes du Lundi, mais dans les Lettres de mon Moulin, l'observateur apte à tout voir et prêt à tout dire, le moraliste très renseigné par la vie, l'écrivain chaleureux et hardi de Jack, du Nabab^ de VEvangéliste, de Sapho, Oui, même dans les premiers contes, dans les courts récits où l'intérêt et l'émotion étaient concentrés en quelques pages d'une prose savoureuse et ferme, dans la Diligence de Beaucaire, dans VArlésienne, dans les Vieux, dans les Deux auberges, dans le Portefeuille de Bixiou, et même dans ces histoires sym-
boliques qu*affectionne Daudet, où la fable est si saisissante et commente si bien la vie réelle, dans la Chèvre de M. Séguin, dans la Légende de l'homme à la cervelle d'or, dans Nostalgie de caserne, oui, dans tout cela, on aurait dû voir quelle volonté était en éveil, quel talent était en marche.
Et cette observation est si vraie, la parenté entre le conteur et le romancier est si étroite, que le Nabab est en germe dans l'un des Contes du Lundis — que les documents qui ont servi à construire Sapho^ ont la même provenance, à n'en pas douter, que les notes rassemblées dans les Femmes d'artistes. Les fortes qualités mises en évidence dans les derniers livres, les vérités dites sur les milieux traversés, sur les personnages coudoyés, sur Thumanité regardée par l'artiste clairvoyant, par le philosophe apitoyé, ont pour précédents le souci d'exactitude, l'inquiétude rêveuse des pages jetées au vent, aux heures de la toute première jeunesse.
On s'était trompé sur Técrivain : on devait se tromper sur l'homme.
Parce qu'il avait la grâce et l'esprit, on lui refusait la force ; parce qu'il avait les nerfs vibrants d'une femme et d'un poète, on lui refusait les muscles du mâle ; tous les faux hercules qui soulèvent des poids en carton et mordent dans des barres de fer en caoutchouc s'ingénient encore à représenter Daudet comme un Girondin de la littérature, ménageur de chèvres et de choux, mettant des faveurs roses et des bouquets tendres aux loups apprivoisés qu'il mêlait habilement aux agneaux de sa bergerie !
En vérité, ceux qui jugent ainsi Daudet le voient toujours à travers ses premières pages, et sautent des chapitres entiers de ses livres. Ils ne veulent pas s'apercevoir qu'à côté du charmeur il y a un ironique, un terrible irrespectueux que rien n'arrête. Oui, dans Fromont jeune et Risler aîné, il y a des mignardises et des attendrisse-
ments, mais il y a aussi la cruelle peinture du monde de8 parvenus, les bourgeois devenus riches, l'ouvrière devenue bourgeoise. Dans Jack, il y a des coins d'idylle, des explosions de sentiment, des envolées de colères, mais il y a aussi l'usine d'Indret, la chambre de chauffe, et Ida, et d'Argenton. Dans le Nabab, il y a la famille Joyeuse, mais il y a le couple Hemerlingue, il y a Moëssard, il y a Bois Landry, il y a toutes les vilenies et toutes les purulences parisiennes. Dans les Rois en exil, si Frédérique est poussée au type et représente l'Idéal mourant rêvé par les derniers royalistes, avec quel bras vigoureux le romancier a fouetté le misérable défilé des rois cabotins, des princes qui régnent sur une cour de gommeux et de filles, de tout le personnel ambulant qui escorte les majestés de tables d'hôte. Pour ÏEvangéliste, on a encore dans les oreilles la clameur furieuse, faite de sales injures, soulevée dans tous les mondes religieux par ce livre superbe.
Contre Sapho, les manifestations ont été les mêmes. On a vu sourdre les colères, on a entendu siffler les haines. Ceux qui célèbrent le vin doré qui pétille et qui grise veulent ignorer la lie qui barbouille le fond de leur verre et dont ils ont l'amertume dans la bouche. Ceux qui fêtent l'illusion n'aiment pas les diseurs de vérités.
Le sujet du livre, c'est la liaison d'un jeune homme, — Jean Gaussin, — avec une femme, — Sapho, — qui, par ses fréquentations, ses amants, ses goûts, a pris place dans le Paris artistique. Liaison de cinq années, faites d'humiliations, de dégoûts, de colères, liaison dont la rupture laisse l'homme seul, vieux avant l'âge, avec des souvenirs salis, sans espérances pour l'avenir. Liaison poursuivie à travers les décors changeants de la vie de Paris, depuis la conversation dans la serre de Déchelette, un soir de fête, et les rendez-vous dans la chambre de l'étudiant, jusqu'au ménage installé rue
d*Amsterdam, puis dans la maison basse de Ghayille. Il y a des portes ouvertes sur cette intimité ; des gens traversent la chambre close pleine d'une énervante odeur d'amour; des éclats de voix retentissent; des artistes sont rencontrés ; avec un ménage de voisins s'établit une communauté de repas et de plaisirs ; des conversations s'engagent à des coins de rues ; des lettres jaunies racontent des jours et des années. £t peu à peu, à travers les mots, à mesure que les phrases s'ajoutent aux phrases, sous la plume qui effleure ou qui appuie, se dégage, se dessine, s'affirme un groupe qui reste devant les yeux de l'esprit, un groupe aux enlacements de fièvre, aux tendresses souffrantes, aux colères voluptueuses : — la maîtresse et l'amant.
L'art du livre est complet et exquis. La mélodie passionnée qui court du premier au dernier mot est enfermée dans une construction harmonique oh ne détonne pas une note. Les lignes des profils, les gesticulations, les lueurs qui passent au fond des yeux changeants, les sons de voix, les suspensions de dialogues, les subites montées de fureurs, les mots étoufiFés dans un flot montant de passion, tout cela est vu, entendu, noté par un écrivain, peintre et musicien, qui pense avant de joindre deux mots et d'ouvrir une phrase. Les paysages surgissent comme sousune subite évocation; de grands ciels courroucés ou mélancoliques se déploient au dessus des gens qui passent ; des odeurs de champs et de bois, contenues dans un mot, envahissent des pages, comme une goutte de parfum embaume une maison. Chaque chapitre, chaque alinéa, est façonné, taillé comme une œuvre d'art avec une délicatesse qui n'aboutit jamais à Tinutile détail, avec une recherche de l'impression sommaire qui ne s'égare jamais dans la fausse synthèse.
Et pourtant, cette perfection d'exécution atteinte par Daudet ne se perçoit qu'à une lecture attentive, qu'à une seconde lecture faite en dehors du sujet, avec le seul souci de la littérature. C'est le grand éloge à
faire de ce livre: rhumanité y est plus forte que Tart. La femme qui est là, devant vous, cette Fanny Legrand, orgueilleuse et souffrante, cette Sapho animale, cette inconsciente, est tellement animée de vie, tellement respirante, qu'on perd tout inte'rêt du ton des phrases et de la couleur des adjectifs. On ne voit plus qu'elle, sa poitrine soulevée, son sourire indécis, son regard clair ou voilé , on n'entend plus que sa voix « meurtrie et passionnée. » Dès qu'elle apparaît, il ne s'agit plus d'écriture sur du papier: il semble qu'on voie pleurer et crier les pages, et que des frissons passent sur les caractères d'imprimerie. C'est elle, la figure principale du groupe, la souple nudité qui s'agrandit par moments jusqu'à représenter la Femme, et le doux, inquiet et indécis Jean Gaussin n'est plus que l'amant asservi, l'homme conquis par les baisers qui troublent et par les bras qui bercent.
Tout vient de Sapho, tout retourne à elle. Tout sert à expliquer sa personne, l'amour qu'elle ressent, l'amour qu'elle inspire. Tous ces amants qu'elle retrouve sur son passage, tous ces amants qui donnent à Gaussin une humiliation et une souffrance, ce Caoudal qui a coulé en bronze la nudité de la femme, ce La Gournerie qui a mis ses cris de luxure dans des vers, ce Déchelette qui l'a gardée une nuit, ce Flamant qui a été en prison pour elle, tous, ces amants d'un an ou d'un jour, tous ont gardé un peu de sa vie et lui ont donné un peu de la leur, une tournure d'esprit, une habitude physique, un mot, un geste. Même ceux qui ne lui sont rien, ces voisins, ces passants, éclairent sa vie, en sont des commentaires de hasard. Cet Hettéma qui a été chercher sa femme au lupanar, est un Gaussin sans nerfs, sans jalousie, sans conscience ; cette madame Hettéma est une Sapho sans affmement. De Potter, le glorieux musicien qui attrape des mouches pour le caméléon do Rosario Sanchez, sa maîtresse, de Potter, qui pleure sur la dégoûtante bête morte et qui refuse de voir son enfant malade, de Potter est un
Gaussin qui a persisté, comme les yieilleâ Parques se promenant sur le lac d'Enghien sont des Saphos d'autrefois. Cette famille de Gaussin qui vit dans le Midi, dans ce patriarcal Gastelet, n'est qu'une opposition à la manière d'être et de faire de la fille. La passion innée chez l'oncle Gésaire, le Fénat toujours amoureux, est un point de contact de la famille lointaine avec l'ardente nature de la femme. Et l'amour d'Alice Doré, la fille abandonnée qui se jette par la fenêtre, ne sert-il pas à mieux marquer la qualité de l'affection charnelle de Fanny ? Et le petit moryandiau, l'enfant sans mère, n'est-il pas bien placé auprès de la femme sans enfants ? Gette fille même, que Gaussin regarde un soir dans une taverne, cette fille» à tête de mort qui dévorait du saumon fumé, sans boire », ne fait-elle pas mesurer au jeune homme toute la profondeur de la misère des femmes, et son dégoût pour sa maîtresse n'en va-t-il pas se changer en pitié ?
Ges grandes lignes, ces parallèles qui entourent et enserrent Sapho, une fois relevées et mesurées, regardez maintenant cette femme, le centre de ce monde de l'amour enfermé dans un livre, écoutez-la parler, voyezla vivre. L'observation et la logique sont d'accord. Sans cesse elle agira en fille complexe, faite de bonté et de méchanceté, simple d'allures, avec des dessous qu'elle ignore. Ge nom de «m'ami » qu'elle a donné à tous, elle le donne à Gaussin avec un élan de tout son cœur et de tout son corps, elle le lui donne sans s'avouer qu'elle n'aime que le faussaire auquel elle a jeté un brave et frémissant adieu en cour d'assises. Elle aime les vingt ans de Jean, elle est émue, elle implore comme une servante amoureuse, elle a oublié tous les ce autres, » elle ne songe ni à hier, ni à demain. La courti- • sane est une garde -malade, la nonchalante met le tablier de la femme de ménage. Elle brûle les lettres d'amour, les sacrifie au jeune amant; pour lui, elle se place, elle s'assied au comptoir de gérance d'un hôtel, elle se confine à la campagne. Après la rupture, elle re-
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vient, dans Tescalier de Thôtely implorer celui qui Ta quittée, elle embrasse sa porte, elle s'en va lentement, sans une réponse, la tète vide et les mains abandonnées.
L'écrivain a montré un rare courage. A cette héroïnede roman, le romanciera refusé la grâce de jeunesse des Manon Lescaut et des Marguerite Gautier. Fanny Legrand, dès les premières pages, a trente-sept ans ; son nouvel amour lui refait seul une beauté nouvelle; et ses étreintes, ses sourires, ses regards, la souplesse de ses bras, les mouvements alanguis de sa taille, ne sont que les ardeurs et les beautés finissantes de la femme. Quand elle apparaît à Gaussin sous la lampe, après les révélations entendues au café, elle est « belle et douloureuse » ; toutes les marques que laisse le temps, toutes les salissures qu'inflige la vie, creusent et tachent son superbe visage ; ses paupières sont rougies, ses traits détendus ; tous les aveux se lisent, « son âge, son histoire, ses bordées, ses caprices, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, et les meurtrissures violettes du plaisir et de l'insomnie, et le pli de dégoût, affaissant la lèvre inférieure, usée, fatiguée, comme une margelle où tout le communal est venu boire. » Rien d'elle n'est dissimulé, ni son père le cocher, ni sa mère la servante, ni ses colères grossières, ni les brutalités de ses caresses, ni ses perversions sexuelles. Au milieu des langueurs féminines, emplissant les nuits et les après-midi, entre les mots passionnés et les longs regards, les hontes anciennes réapparaissent, le lit se creuse en ruisseau fangeux.
C'est ainsi jusqu'à la rupture, cette effroyable scène pleine de cris déchirants et de tristesses mourantes. Là, dans le bois de Ghaville, rouillé par l'automne, dans le creux de vallon où sont couchés les arbres ensanglantés par la hache, la triste Sapho n'est plus qu'une victime, une bête qu'on tue, et qui a des rires douloureux, des débordements d'injures, et des sanglots et des demandes de grâce, et des a Qu'est-ce que
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tu veux que je devienne?» qui attendriraient les pierres. Elle tombe le buste en avant, elle se traîne, elle s'accroche, elle s'agenouille dans la boue, elle appelle au secours, elle pleure, elle pleure. Elle change de [visage, une face que l'amant n'oubliera jamais apparaît dans le crépuscule qui assombrit le bois, une face terreuse, avec une bouche ouverte, et dans cette bouche le trou noir et tragique d'une dent cassée. Et encore des plaintes, et encore des pleurs, et encore des hoquets jusqu'à ce que le silence se fasse. «Plus rien, c'est fini, la bête est morte. » La dernière soirée se passe. Sapho, en un soir, a vieilli de dix ans, ses paupières sont« gonflées et sanglantes», ily a de la boue sur sa robe et dans ses cheveux. Puis, la solitude, l'hiver, la pluie, la neige, le noir.
Pour Gaussin, le travail de psychologie est le même. Le jeune homme, travailleur, sérieux, est peu à peu enveloppé par le dernier amour de la femme. On voit naître, aune minute précise, la fureur sensuelle et le goût du malsain, on suit la progression du désespoir, les réticences et les lâchetés de la passion, on voit s'opérer le mélange des hontes avec les fiertés, on est envahi par les mêmes afflux d'humanité apitoyée, on constate le trouble grandissant, la brûlure des sens, la gangrène morale, les capitulations des dédains, l'eff'acement des jalousies. Un autre amour, né de la rencontre d'une jeune fille, n'y peut rien. Après la rupture, Gaussin ne voit plus que « la pauvre figure levée vers lui, toute fripée et molle de larmes, cette bouche qui s'emplissait d'ombre à crier, ce sourire troué. » Il est tout à « la créature contre qui il avait dormi si longce temps »; il se sent usé, fini, lâche pour recommencer la vie ; il retourne à Chaville, trouve la femme tiède des caresses d'un autre, la frappe au visage et retombe sur le lit qu'il avait fui. C'est la conclusion. Sapho qui ne veut plus de Gaussin, qui lui préfère l'amant sorti de prison, lui écrit la lettre mélancolique et maternelle : « Eh bien, non I je ne pars pas... » et elle le
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laisse en effet partir, seul, sa vie brisée, le cœur à jamais blessé, Tesprit à jamais flétri.
Le roman d'amour est fini. L'homme disparaît à Thorizon sur le bateau qui l'emporte. Sapho tombe à on ne sait quelle paix de néant. Il n'y a plus d'elle que des goûts de baisers et des bruits de sanglots.
Telle est cette dissection féminine.
Toutes les rêveries sur les philosophies et sur les organisations civilisées reviennent et se déconcertent devant la misère physiologique et la fatalité sociale comportées par le sexe qui fait songer à une incurable blessure au flanc. Par moments, des finesses et des cruautés, des volontés et des hypocrisies, font croire à un être fort et raffiné, qui règne au-dessus de tout, qui mène tout en riant, qui martyrise et se moque. Et, tout de suite, Tenlrée ignorante dans la vie, et la conclusion sans miséricorde affichée sur le visage vieilli et sur le corps fané, imposent l'évidence de la faiblesse et de l'asservissement de la femelle.
C'est l'honneur de Daudet de faire, naître ces pensées et ces doutes. Jamais il ne fut plus humain et plus fort. Jamais plus large compréhension, plus sereine tolérance, ne se montrèrent dans un livre d'artiste. La femme qui a broyé sous elle l'homme qu'elle a rencontré, qui lui a vidé le cœur, qui a assassiné son courage, cette femme irresponsable qui fait le mal et qui est bonne, qui a été, elle aussi, pendant vingt ans, martyrisée et salie par ceux qu'elle a aimés, cette femme, Daudet ne la condamne pas, ne l'exécute pas férocement. Finalement, c'est même la pauvre créature flétrie et abandonnée qui abandonne à son tour, et qui triomphe, avec un sourire et un visageen larmes, sur les ruines qu'elle a faites. Sapho n'est pas un réquisitoire contre la passion, un pamphlet contre la femme: ce beau livre douloureux ne fait que raconter avec simplicité, avec éloquence, la vie, la triste vie, sinistre comme un champ de bataille où tous les combattants seraient blessés.
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Emile Zola Germinal. — L'Œuvre.
14 juillet 1885.
Geimmal, le dernier volume de l'histoire des Rougon- Macquart publié par Emile Zola, contient, en ses six cents pages, assez de thèmes pour faire écrire dix articles. On pourrait, déplaçant les points de vue, délimitant les sujets, examiner tour à tour la construction du livre, la qualité de la langue, la manière d'observer, la part de réel, la faculté de grandissement, et enfin la vision de la société qui est affirmée dans le livre, la conception de la vie qui est comme en suspension dans les phrases.
Mais il y a longtemps qu'il est prouvé qu'à propos d'un livre il pouvait être écrit un autre livre, d'une utilité moindre. La critique n'a rien à gagner en devenant un inventaire compliqué : il n'y a nul inconvénient à garder les cahiers de notes par devers soi et à donner seulement un résumé des laborieuses analyses. Deux ordres de réflexions, bien distincts, seront donc seuls soumis ici, à propos de l'œuvre récente de Zola, — l'un ayant trait à la conception artistique du livre, — l'autre à sa signification sociale.
C'est la question posée par tout roman fait d'observation et d'art, de savoir comment l'écrivain a combiné sa personnalité avec les milieux traversés^ ses idées et sa langue avec la réalité.
On ne peut certes jamais croire posséder en entier le secret d'un littérateur en travail. 11 se produit là, dans cette alchimie supérieure, un mystérieux amalgame de sensations et d'intuitions, de voulu et de subi; la réalité observée se combine, en des proportions difficiles à établir, avec les brusques divinations. L'écrivain lui-
même, s'il s interroge, constate à côté des résultats obtenus par Teffort et la force de sa volonté, des aboutissements inattendus où Ta porté le violent courant d'imagination et de poésie qui traverse sa pensée. Nous sommes toujours dans la réalité ; seulement, un élément avec lequel il faut compter, intervient: l'artiste, — l'artiste qui voit une certaine réalité et qui l'interprète avec la passion dont il est animé et dans la langue personnelle qu'il parle.
On sera ainsi autant renseigné qu'on peut l'être, si Ton ne perd de vue ni l'artiste observateur ni le milieu étudié, si l'on observe le romancier en action, si l'on cherche à savoir comment il a fait entrer la nature et l'humanité dans un livre — comment, avec des notes prises et des mots assemblés, il a fait de la vie.
On sait le sujet de Germinal. C'est la mine et le mineur, — la mine dans tout son ensemble et avec tous ses détails, le mineur dans tout l'exercice de sa vie matérielle et de sa vie morale, avec toutes les nécessités physiques, tout le réel de ses instincts, tout le vague de ses aspirations. L'œuvre est complète, d'une magnifique unité depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Voici le trou qui affleure la plaine et qui descend au profond de la terre ; voici l'eau jaillissant des parois ; voici le feu flambant des fourneaux ; voici le charbon qu'on extrait ; voici le brûlant, voici l'humide, voici le noiri Et voici l'homme. Il n'a pas été isolé, peint à part, dressé solitairement. Il est dans le trou, il est dans le feu, dans l'eau, dans la poussière ; il est dans la houille qu'il extrait, il y mange, il y boit, il y dort, il y aime ; son pain est entre sa veste et sa chemise ; ses outils ne le quittent pas, — la bataille étant continuelle, le soldat a toujours ses armes en mains. Et il n'est pas seul, toute sa famille l'accompagne, son père, ses fils, sa fille, — la femme est seule à la maison; ses ancêtres sont nés et morts dans ce coin; ses fils y sont nés, ils y mourront ; toutes ces vies se résument en ce
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perpétuel et monotone va et vient entre la maison da coron et le puits de la compagnie. Il y a comme une pénétration réciproque de Thomme et des choses qui l'entourent ; à mesure que les détails s'accumulent, un résumé se dégage ; quelque chose qui est un composé de la vie des objets et de la vie de l'homme apparaît, — quelque chose de vivant, de grand, de symbolique, — qui est à la fois la mine et le mineur.
L'intéressant, c'est de voir comment ce résultat est obtenu, comment cette synthèse s*élabore. On a bientôt fait de parler de systématisation, de vision des surfaces, de gesticulations identiques, de détails répétés remplaçant la psychologie. Il faut regarder ce qu'il y a sous les mots, chercher la raison de la mise en place des chapitres et de l'équilibre des paragraphes, surprendre, chez l'homme, le choc de l'impression et la qualité de la réflexion, reconnaître l'habitude de construction et le procédé d'écriture de l'artiste.
Avant d'aborder les êtres, qu'on marche d'abord sur le sol, qu'on prenne le plan du terrain, qu'on contemple le paysage, qu'on fasse le tour des choses.
Les choses, — la façon dont elles sont présentées, — les lignes qui les dessinent, — c'est là ce qui fournira les renseignements les plus précis, les notes les plus curieuses. Au premier objet inanimé, de pierre, ou de bois, ou de fer, qu'on rencontre, une observation et une sensation s'affirment. Cet objet, Zola l'a vu vivant. Sous ses yeux, il s'est animé, il bouge, il respire; — il fait mieux, il éprouve des sentiments, il représente une fonction, il entre en action. Lisez et regardez. Les échappements de vapeurs ont « de grosses respirations » ; si la pompe réapparaît, il est question de « l'haleine engorgée du monstre ». La fosse, tassée au fond d'un creux, a « un air mauvais de béte goulue, accroupie là pour manger le monde ». La signification du puits s'accentue de page en page ; il « s'écrase davantage au fond de son trou, avec son tassement de bête méchante » ; il << respire
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d'une haleine plus grosse et plus longue, Tair gêné par sa digestion pénible de chcdr humaine ». 11 « mange les hommes » ; U les a avale par bouchées de vingt et de trente et d*un coup de gosier si facile qu'il semblait ne pas les sentir passer » ; il est « toujours affamé » ; sa gueule est gloutonne » ; ses « boyaux géants » sont « capables de digérer un peuple » ; chaque jour, le «monstre avale sa ration de chair humaine »;'la cage de fer dans laquelle descendent et remontent les mineurs, sort du puits avec un « jaillissement doux de bète nocturne » ou avec un a glissement d'oiseau » ; elle est représentée « émergeant, replongeant/ engouffrant des charges d'hommes, sans un arrêt, avec le coup de gosier facile d'un géant vorace » ; le silence lui aussi est « vorace ». bit le puits, ce Yoreux au nom significatif, est si vivant que sa mort est racontée en trois pages détaillées : il s'en va par morceaux, sous l'assaut des eaux, dans les éboulements ; il est « entamé, bombardé par une ar^ mée de barbares » ; sa tourelle « tombe sur la face, ainsi qu'un homme fauché par un boulet » ; la machine « disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutte contre la mort » ; elle « marche », elle « détend son énorme bielle » qui ressemble « au puissant genou d'un géant couché » ; elle est « comme pour se lever » ; mais elle « expire », la haute cheminée s'enfonce, « bue par la terre » ; c'est fini : « la béte mauvaise, accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de son haleine grosse et longue ».
Les rafales sont « enragées » ; elles « semblent apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup d'hommes. » Le vent « passe avec sa plainte, comme un cri de faim et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. » Les feux nocturnes sont des « levers d'astres » à l'horizon a menaçant. » A un moment le nihiliste Souvarine, accomplissant, seul dans la mine, une obscure besogne, est « grisé par les haleines de l'invisible ». Une péniche est a comme assoupie dans l'eau trouble ». Une goutte d'eau joue un r61e médité, elle s'attaque à un mi-
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neur, elle est « obstinée », elle « 8*acharne dans son œil, le fait jurer. » Le derrière de la Mouquette est « farouche » ; la « virilité morte » de Maigrat est une « béte mauvaise » dont les femmes ont eu à soufiFrir, et le mot revient : « la bête mauvaise, la bête écrasée... »
On voit ainsi tout tressaillir, s'animer, lutter, aimer, haïr, cage glissante, bielle plongeante, beffroi, bouche du puits, réflecteurs, rampes de fer, leviers des signaux et. des verrous, madriers des guides, passerelles, hangars, lampes, aciers, cuivres, briques, sonneries, bobines, câbles d'acier qui s 'enroulent et qui tournent, molettes, charpentes de fer, générateurs. Les bruits, tous les bruits, deviennent des chuchotements, des voix, des cris, — bruits de marteaux, sonneries des signaux, des timbres, sifflements des chaudières, roulements des berlines, flltrations d'eaux, fuites de grisou ; toute une symphonie est orchestrée par tout ce qui frappe, par tout ce qui creuse, par tout ce qui roule, partout le fracas et par tout l'insaisissable, depuis l'écroulement des rocs jusqu'au vol du câble, jusqu'à la morsure des outils. Les odeurs, toutes les odeurs, jouent des rôles, sont bienfaisantes ou perverses ; l'odeur des herbes parfume la plaine et monte vers le soleil ; l'odeur du salpêtre, l'odeur des caves, l'odeur des écuries, l'odeur humaine, circulent sous terre, dans les escaliers où l'on trébuche, dans les couloirs où l'on tâtonne. L'humidité, le froid, l'averse, la nuit, sont des personnages qui interviennent. La matérialité prend ainsi une existence et une grandeur qui seront difficilement dépassées. Et quand l'écrivain en arrive aux êtres intermédiaires, à ceux qui sont classés au-dessous de l'homme, mais au-dessus des minéraux et des végétaux, quant aux formes et aux couleurs et à la densité vient s'ajouter la chaleur du sang et l'intelligence de l'œil, alors naissent une profondeur de sentiment et une émotion de vie extraordinaires. Il y a des animaux dans ce livre, des animaux qui marchent et qui vivent autour des choses qui sont insensibles
ou nuisibles, et autour des hommes qui souffrent. 11 y a
ces deux chevaux, Bataille et Trompette : Bataille, le doyen de la mine, un cheval blanc qui a dix ans de fond; Trompette, le nouveau venu, un cheval bai de trois ans à peine. Le voyez-vous réfléchir et Tentendezvous penser, ce Bataille, dans la chaleur de son écurie souterraine : « Depuis dix ans, il vivait dans ce trou... Très gras, le poil luisant, Tair bonhomme, il semblait y couler une existence de sage, à l'abri des malheurs de là-haut... Maintenant, Tàge venait, ses yeux de chat se voilaient parfois d'une mélancolie. Peut-être revoyaitil vaguement, au fond de ses rêvasseries obscures, le moulin où il était né, près de Marchiennes, un moulin planté sur les bords de la Scarpe, entouré de larges verdures, toujours éventé par le vent. Quelque chose brûlait en Vair, une lampe énorme, dont le souvenir exact échappait à sa mémoire de bête. Et il restait la tête basse, tremblant sur ses vieux pieds, faisant d'inutiles efforts pour se rappeler le soleil. » Et la pauvre vieille bête s'approche du compagnon qu'on lui donne, le flaire, s'anime. « Les ouvriers élargirent le cercle en plaisantant. Eh bien 1 quelle bonne odeur lui trouvait-il ? Mais Bataille s'animait, sourd aux moqueries. 11 lui trouvait sans doute la bonne odeur du grand air, l'odeur oubliée du soleil dans les herbes. Et il éclata tout à coup d'un hennissement sonore, d'une musique d'allégresse, où il semblait y avoir l'attendrissement d'un sanglot. Celait la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui ne remonterait que mort. » Et lorsque Trompette, qui ne peut s'acclimater, meurt, lorsque le cadavre est lié, mis en cage et enlevé. Bataille « lève le cou pour le regarder partir, d'abord doucement, puis tout de suite noyé de ténèbres, envolé à jamais en haut de ce trou noir. Et il demeurait le cou allongé ; sa mémoire vacillante de béte se souvenait peut-être des choses de la terre. Mais c'était fini, le camarade ne verrait plus rien, lui-même serait ainsi ficelé en un paquet pitoyablC; le jour où il remonterait par là. Ses pattes se mirent
à trembler, le grand air qui venait des campagnes lointaines réioufifaii ; il était comme ivre, quand il rentra pesamment à Técurie. »
C*est ainsi que la transition est établie entre ce qui est inerte et ce qui pense, — entre les pierres, les feuillages, la terre, — et Thomme. C*est ainsi que la sensibilité, le souvenir, la réflexion, sont recherchés dans l'existence mystérieuse de la béte, — c'est ainsi que la vie obscure est mélangée d*humanité.
Les citations disent en quelle forme poétique exaltée, avec quel bonheur d'épithètes frémissantes, Técrivain constate et chante tous les états inconscients, tous les instincts embryonnaires, tous les tressaillements qui crevassent le sol, toute la vie à ras de terre. D'autres citations pourraient encore dire de quel pied solide le paysagiste parcourt les routes, gravit les hauteurs, de quel coup d'œil de grand peintre il embrasse une étendue, se rend compte de toutes les configurations de la topographie, de tous les enfoncements des perspectives : plaines où courent les rafales « larges comme sur une mer », jardinets tristes et sales où les légumes poussent parmi la poussière de houille, bords de canaux dessinés par des lignes de minces peupliers, espaces ténébreux tt emplis de grandes misères », campagnes nues au travers desquelles le vent de mars « roule un cri de famine », — forêts, ruisseaux, collines, marais, champs de blés et de betteraves, — il a tout vu, tout emporté, tout fait tenir en Textréme concision de ses descriptions. Et à regarder encore de plus près, à examiner la disposition des chapitres, on verrait l'importance et la signification du décor à ce fait que le livre, comme quelques-uns de ceux qui Tout précédé, s'ouvre et se ferme par le môme paysage, un paysage de nuit, un paysage de jour, — la route de Marchiennes à Montsou, — l'un, âpre et glacial, l'autre, tout pénétré de la douceur du printemps.
N'est-ce pas assez de ces hallucinations devant la matière, de ces créations d'objets vivants, de ces violentes interprétations des inconsciences naturelles, de ces ca-
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dences qui parcourent tout un volume, de ces retours de rythmes, — n'est-ce pas assez pour montrer en Emile Zola le poète qu'on se refuse généralement à voir, le poète panthéiste qui sait superbement augmenter et idéaliser les choses.
Après les choses, — les êtres.
Devant les choses, l'écrivain se comporte en panthéiste troublé par tout ce qui ressemble à une action ; tout ce qui est son, odeur, mouvement, affecte au plus haut point ses sens et son cerveau. Devant les êtres, un dédoublement se fait ; le poète sensitif reste, mais, en même temps que lui, intervient un tranquille observateur matérialiste, soucieux de bannir l'a priori et le convenu de ses conceptions, seulement épris de la nette vérité des constatations.
C'est ici que l'injustice exercée depuis trop longtemps contre Emile Zola apparaît, et qu'il est possible, avec les personnages de Germinal^ de donner les raisons de cette injustice, — de retrouver le romancier de bonne foi obéissant aux lois de son intelligence, comme on Ta trouvé obéissant à la nature de son tempérament.
Oui, le poète sensitif reste. Il reste pour voir, pour sentir, pour célébrer toute la matérialité humaine. Gomme il a chanté les pierres, les eaux, les feuilles, les machines, il chante le corps, son organisme, ses fonctions, tout ce qui de l'homme tient à la terre, à la pleine terre nourricière, dont s'échappent les fortes odeurs, tout ce quia « poussé en plein fumier», suivant l'expression qui, plusieurs fois, revient dans un des précédents volumes de V Histoire des Rougon. Oui, il chante le corps, il le chante en physiologiste enivré par la vie qu'il découvre, par la signification des organes qu'il voit fonctionner ; il en aime tout, la force, la souplesse, la beauté, il en aime la laideur ; il aime la marche, le travail des bras, la musculature, le système nerveux ; il aime aussi les misères et les basses fonctions de Tindividu. Ge^
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knisèreSy communes à tous^ le touchent et Témeuvent au plus profond de son être ; il a pitié de tous les malades et de toutes les blessées. Les basses fonctions, pour lui, ne sont pas « basses » ; elles sont ce qu'elles sont, il les voit, il les comprend, elles ne peuvent pas être autrement, et cela lui suffit. Il ne se révolte pas, il n'a pas de dégoût. 11 dit tout, il décrit tout, il proclame que tout a droit à l'attention philosophique et à l'écriture artiste. Que l'action de son livre se passe dans les milieux compliqués par l'intervention du luxe et de la mode, ou dans les couches sociales où les besoins sont plus immédiats, les désirs moins satisfaits, qu'il étudie la mondaine ou le paysan, le bourgeois ou l'ouvrière, l'artiste ou la prostituée, toujours il donnera large place à la Vie physique, toujours il cherchera la bête sous le vêtement.
Dans le monde qui s'agite et qui grouille sous ce litre emblématique de Germinal, Zola n'a pas failli à son ordinaire méthode d'investigation. Il a voulu dire toute la misère du mineur, et il n'a rien caché de ce qui l'explique et de ce qui l'aggrave. Son livre n'est pas un traité didactique qui range en bataille tous les arguments de l'économie poliliqu3 et de la science sociale ; c'est une peinture, qu'il a faite la plus véridique possible, d'un coin de l'humanité avec toutes ses passions, toutes ses faims de pain et de justice, toutes ses grandeurs farouches, tous ses sacrifices obscurs, toutes ses fatales petitesses. L'homme d'abord, il a voulu montrer l'homme, avec ses organes, son sang, sa chair, et tout ce qui s'attache à lui de nécessités corporelles : manger, aimer, se reposer. Il y a de la pensée mêlée à tout cela, — il y a, qui le nie ? une marche vers une organisation meilleure, vers un idéal lointain. Oui, le romancier le sait, et il le dira; il fera mieux, il prouvera l'unité de ces besoins du corps et de ces aspirations de l'esprit, il mêlera tout, il ne séparera pas ce qui est si étroitement uni.
Yoit-on maintenant qu'il est d'une pensée logique, chez Zola, de montrer, après l'interprétation enfiévrée
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de la vie des choses, par quels liens solides rhomm6 tient aux choses. Qu'on fasse une plus grande part à la vie cérébrale, qu'on admette une plus grande somme de liberté humaine et une moindre quantité de vie dans rinsconscient, cela n'est pas en question quand on examine un écrivain. Ici, il faut bien admettre qu'on est en présence d'une façon de voir et de dire qui ne peut être supprimée ou atténuée que sous condition de disparition de la personnalité du créateur deFœuvre. Il vaut mieux reconnaître qu'on est en présence d'un systématique et très sincère développement d'une méthode d'observation où tout se tient et où tout se complète.
On ne s'étonnera plus alors de voir apparaître tout ce que l'homme comporte d'animalité. On ne s'étonnera plus des mineurs allant à la fosse comme un « troupeau », — de l'importance donnée à des scènes où les petits demandent du pain et les grands du café, — des dîners faits de feuilles de choux bouillies, — de l'eau qui donne des coliques, — de la corrélation étabhe entre la promiscuité familiale et l'insuffisance des salaires, — du mouvement et de l'odeur d'étable des levers du matin, dans la nuit qui finit, des besoins satisfaits, des lavages en famille, — de la résignation tranquille « tant qu'on a du pain », — des fureurs alcooliques qui naissent d'un verre d'eau-de-vie quand le buffet est vide, — des affolements de bataille qui passent dans les cerveaux après trente jours de chômage, de privations, après les maladies des vieux et les morts des enfants. On ne s'étonnera plus de Vincent Maheu, dit Bonnemort, descendu dans la mine à huit ans, qu'on a retiré trois fois du Voreux, brûlé, étouffé, noyé, qui a été galibot, herscheur, haveur, remblayeur, qui est charretier après quarantecinq ans « de fond », qui a de la houille plein le corps et qui « crache noir », et qui étrangle inconsciemment, de ses mains restées seules vivantes, une fille d'actionnaire, parce qu'elle est rose et blanche et bien mise. On ne s'étonnera plus de Maheu, le «^ bon ouvrier » qui n'a jamais parlé et qui n'a jamais paru réfléchir et qui ae
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fait tuer sur une barricade de briques, — de la Maheude qui a sept enfants à trente-neuf ans et qui apparaît toujours avec « sa mamelle pendante de femme épuisée », sa « mamelle de bonne bête nourricière », sa «mamelle de vache puissante », — de Jeanlin, le petit de onze ans, petit, maigre, scrofuleux, voleur, assassin, incarnation • delà perversité précoce, — du brutal Chaval, — de la dévergondée Mouquette, — du noceur Zacharie, — de la poitrinaire Philomène Levaque, — de Bouteloup, amant de la Levaque, — de la Pierron, maîtresse de Dansaërt, — de la Brûlé féroce, — de Maigrat, usurier et libidineux, de M"« Hennebeau combinant le mariaga de son amant Négrel. On ne s'étonnera plus de la place envahissamte que tient l'amour, de la a bestialité qui souffle », de cette hantise sexuelle qui revient à chaque chapitre, à chaque page, de cette fornication qui emplit les jardins, les blés, les hangars, les fosses, les sentiers, les chemins, qui fait errer dans tout un pays une population en chaleur. — On peut parler de grossièreté, d'abjection, on peut se révolter comme on s'est révolté devant l'accouchement de Pot-Bouille, devant la physiologie féminine de la Joie, de vivre. On peut dénoncer l'obscénité. Ce sera signe qu'on n'a pas compris, qu'on n'a pas deviné le puissant poète épris de toutes les matérialités, emporté à les grossir et à les symboliser, déterminé à n'en passer aucune sous silence.
Est-ce à dire que cette grande place prise par l'humanité qui mange, qui boit, qui dort, qui procrée, empêche de voir le travail et la pensée ? Non, ceux qui veulent chercher trouvent. Ceux qui veulent bien admettre que les fonctions cérébrales sont encore, pour la plus grande partie, à dégager de l'inconnu, ceux-là verront que l'écrivain a construit tout un délicat travail de correspondances et d'influences entre les organes et le cerveau ; ils verront des corrélations intimes, d'une juste et ténue subtilité, établies par l'artiste entre les êtres qui se rencontrent, entre l'homme et la chambre, l'atelier, le paysage où il vit. Toute une psychologie
très particulière s'aperçoit sous les phrases qu'échangent entre eux deux ouvriers du Nord, comme Levaque et Bouteloup, sous les discussions qui s'élèvent entre un Parisien et un Russe, comme Etienne Lantier et Souvarine ; les intérieurs, les fêtes, les dîners, les ducasses apportent leur contingent de renseignements surles tempéraments et les nationalités ; le récit précis des faits qui remplissent une journée, — le sommeil, le travail dans la mine, les occupations des femmes, la rentrée, le lavage, l'amour, le souper, le coucher, — cela suffit à donner la complète histoire d'une famille ; que le récit s'étende de l'individu au groupe, puis à la foule, et Ton se rend bientôt un compte exact de ce qu'est la population minière. L'analyse des caractères se complète peu à peu à mesure que les actions s'accumulent, que les intérêts interviennent. Etienne Lantier, depuis la nuit, où sur la route, il demande du travail à Bonnemort, jusqu'au jour où il quitte la mine, donne sans cesse sur lui-même des indications qui, une à une, lui font une personnalité d'ouvrier intelligent, courageux, acceptant le plus dur travail malgré ses membres frêles, sentant peu à peu naître en lui le besoin de savoir, puis l'orgueil de penser, le désir de la propreté et de l'indépendance, l'ambition d'être quelqu'un, — se laissant aller à la gloriole, à la vanité, repris par des doutes, — triste et compréhensif dans l'impopularité, — délicat et humain avec les femmes et les faibles. L'aubergiste Rasseneur, en quelques phrases, se dessine en politique beau parleur, mécontent aujourd'hui, modéré demain, jaloux de son influence, soigneux de ses intérêts. Le blond, fin, sobre et taciturne Souvarine, « libre de son sang et du sang des autres, » dit en peu de mots son nihilisme exterminateur, et en quelques gestes, en quelques regards, là tendresse qui est refrénée en lui ; il veut « casser la terre », il veut incendier, tuer, exterminer, il passe à l'action, détruit la mine, tue les mineurs, et ses mains inquiètes cherchent sans cesse la lapine Pologne, la bête qu il a prise en affection^
M. Hennebeau se débat entre les affres et les dégoûts de Tadultère et les difficultés de sa situation de directeur des mines. L'ingénieur réactionnaire Négrel est fin et sceptique, courageux et sans scrupules.
Et chez des êtres inférieurs on trouvera encore ces affirmations de personnalités, ces dessins de caractères. On les trouvera chez Catherine, — cette délicatesse qui s'ignore, — dont l'attitude vis-à-vis d'Etienne reste la même, malgré la brutale empoignée de Chaval, malgré les froissements, les injures, les coups d'une liaison ; c'est toute la douceur et tout le poignant d'un amour jamais avoué, toute la souffrance que donne un aveu retenu, — délicieux sentiment indiqué, effleuré, avec une douceur qui émeut, avec un charme qui ravit. On les trouvera même chez cette grossière Mouquette qui change d'homme chau]ue semaine, et qui se donne à Etienne avec une gêne, un élan et un trouble ineffables, où quelque chose de supérieur au désir apparaît : — la pudeur frissonnante, la défaite sanglotante et confuse de la vierge. On les trouvera encore chez des personnages qui ne font que passer, — le capitaine républicain, — le petit soldat de Plogoff.
C'est ainsi, — à travers toutes ces notes rassemblées, toutes ces visions agrandies, toutes ces constatations respectées, toutes ces célébrations de la matière, toutes ces explications d'actes cérébraux, — c'est ainsi que la signification sociale du livre se dégage, que Érermmo/ devient une des fortes pages de l'histoire de ce temps.-
Nulle thèse, nulle accusation, nulle défense. Des des criptions, des faits. Une déposition sans commentaires. Et cette déposition faite par un artiste devient un réquisitoire poignant et éloquent, fait pour troubler toutes les indifférences et encourager tous les espoirs. C'est que les résistances entêtées et les justes revendications sont représentées par des hommes taillés en pleine vie et lancés en pleine diction. C'est qu'il est impossible de ne pas faire une comparaison, de ne pas tirer une con«
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clusion du spectacle de ces deux familles antagonistes: — les Maheu, dont Tancêtre, Guillaume Maheu, a découvert le filon de charbon gras, et qui « tapent à la veine », depuis cent six ans, laissant tous les leurs sous les éboulements de rocs et dans les explosions de grisou; — les Grégoire, dont Taïeul a acheté une action productive d'intérêts grossissants sans cesôe, et qui depuis ce jour, depuis un siècle, sont nourris à ne rien faire. Et le parallélisme continue. Les uns vivent grassement dans une maison fleurie, roulent en voiture, sont bien velus, se chauffent en hiver, boivent frais en été, digèrent, dorment ; — les autres, chaque jour, par toute saison, vivent dans la mine, marchent courbés, Teau aux chevilles, montent dans les cheminées étroites, piochent couchés sur le flanc, murés dans les fentes, respirent de la poussière de charbon et du feu dans une température de trente-cinq degrés, ruissellent d'eau dans les humidités subites, vont à tâtons dans les ténèbres, se sauvent au bruit des écroulements, crèvent de soif, crèvent de faim, voient mourir leurs enfants du besoin de manger.
Aussi, la grève, les batailles, les castastrophes viennent-elles à leur heure comme les fatales conclusions de Taffreux état de choses. On souffre des malentendus, on explique les violences. Si l'on sourit devant la lumière de lune et le décor d'opéra de la forêt de Vandamme, on prend au tragique le silence désert du village, la faim, le froid acceptés, les câbles coupés, les chaudières éteintes, la course à travers la plaine, le défilé, sur la grand'route avec le cri dominateur qui coupe les couplets de la Marseillaise : Du pain I du pain I du pain I la mort de Maigrat, les coups de feu des soldats, le cuvelage crevé par Souvarine, les sauvetages et les morts. On passe sur quelques confusions d'opinions, sur quelques tours de langage politique en avance, pour admirer ce qui est tout ce livre : — la belle compréhension humaine de cet instinct de justice qui pousse les-massea en avant, et de ce pessimisme pensif du bourgeois q[aiiio
croit pas qu'on puisse « retirer une peine » à Thumanité,ni lui « ajouter une joie. »
12 mai 1886.
L Œuvre ^ le quatorzième épisode des Bougon-Macquarts histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, pourrait être, comme Germinal^ comme la plupart des livres très compacts écrits par Emile Zola, considéré de divers points de vue, soumis à des investigations sans nombre.
G*est une des supériorités du roman que sa forme d*art, très souple, très complexe, se prête à tous les essais de Texpérimentation, à toutes les combinaisons de Tintellect. Il n'est pas aujourd'hui de formule plus large, plus étendue. Ou plutôt, c'est l'absence de formule. C'est comme un champ sans limites, dont on voit sans cesse reculer l'horizon à mesure que l'on marche, qu'il est impossible de mesurer dans aucun sens, qui admet facilement, en son espace, toute la poussée de la nature, tout le défilé de l'humanité. Tous le labourent et l'ensemencent, ce champ où les récoltes se succèdent à l'infini, tous ceux qui se préoccupent d'hier, d'aujourd'hui, de demain, tous ceux que sollicitent les aspects des choses, les batailles des espèces, le sort de l'individu. Maintenant que l'affabulation tend à se confondre de plus en plus avecla réalité, que l'imagination dite romanesque ne montre plus les effets de sa grossière mise en scène que dans les œuvres inférieures, le roman devient véritablement le moyen de toute généralisation et de toute analyse. Les regardeurs d'humanité et les chercheurs d'aî)stractions, les observateurs et les intuitifs, petivent, sans le souci d'une construction.
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comme la tragédie, d*un agencement de mots comme le poème, avec une haleine plus longue que celle des notes philosophiques, évoquer la vie morte de l'histoire, décrire Tagitation de la minute qui passe, creuser rhomme moral à travers Thomme physique. Le roman peut contenir Texistence visible de Thumanité, — et il peut contenir aussi le monde mystérieux de la sensation.
C'est une preuve nouvelle de cette souplesse du roman à s'adapter à toute évolution de l'esprit que vient de donner Emile Zola, par la publication de VCEuvre.
Oui, à propos du volume de cette année, à propos des milieux décrits et des sujets abordés, on pourrait tenter plusieurs études très différentes, classer la foule des réflexions suggérées.
Pour indiquer un seul ordre d'idées, n'y aurait-il pas à comparer les faits rapportés avec les dates choisies par l'artiste, à remarquer la visible confusion entre deux périodes, confusion impossible à éviter. L'observateur, qui a commencé son œuvre vers la fin du règne de Napoléon III, a continué à prendre des notes après la brusque coupure historique de 1870. Il se trouve, à n'en pas douter, que les personnages avancent sur l'époque primitivement choisie, que les milieux d'il y a vingt-cinq ans sont complétés par les milieux d'aujourd'hui. 11 est arrivé même, que des détails matériels, des aspects du Paris créé depuis quinze ans, depuis dix ans, ont été pris tels quels, et transportés dans b Paris d'autrefois, avec une acceptation évidente, et inadmissible, de l'anachronisme. Dans une préface mise récemment en tète de Utie page d' amour, ZoIsl reconnaît et défend comme des privilèges d'artiste quelquesrunes des erreurs commises, qui pourraient être si facilement effacées I Mais il ne s'explique pas, d'ailleurs, sur la distance entre les années de conception et les années d'exécution ; il ne dit pas en quoi son histoire des Rougon-Macquart, qui doit faire revivre la p^odft comprise entre 1851 et 1870, peut se trouver teLuasfif^jfUi"
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un emploi de matériaux récoltés entre 1870 et 1886. Il est présumable que Texplication sera entreprise, et pour tout dire, elle n'apparaît pas insurmontable. Pour les erreurs de faits et de dates, il n'y a pas d'immunité artistique qui tienne, la révision se commande d'ellemême. La révision est également à souhaiter pour quelques tournures de langage, pour quelques développements d'idées. Mais pour le reste, il semble qu'il soit facile à l'écrivain de défendre la construction de son œuvre. Qu'est-ce donc, en effet, qu'une période de quinze ans dans l'histoire ? Et, pour le cas en discussion, n'est on pas frappé du peu de changement apporté dans les conditions sociales et dans les mœurs depuis que la troisième République a succédé au second Empire ? N'y a-t-il pas eu une sorte de reprise immédiate des occupations de la veille aussitôt après le siège de Paris et la guerre en province ! Pour ne prendre que Germinal, écrit à l'époque de la dernière grève d'Anzin, n'est-ce pas le récit généralisé, et vrai même dans lés détails, de ce qui s'est passé au Greuzot, à Aubin, à la Ricamarie ? Zola peut donc répondre qu'il était fondé à raconter en partie hier d'après aujourd'hui, puisqu'il y a presque identité entre aujourd'hui et hier. Dans quelques années, que la décadence s'accentue ou que nous assistions à un renouveau, tous ces récits apparaîtront sans doute pourvus d'une vérité générale impossible à contester. Restent les détails, restent les nuances, qui ont, certes, bien leur valeur, mais quelque imprudence qu'il y ait à remettre les choses, ce ne sera pas à propos de Y Œuvre que l'examen attentif des quatorze volumes sera commencé ici. N'est-il pas juste d'attendre la conclusion, et même une édition définitive où l'écrivain aura fait les raccords nécessaires ? 11 faut patienter pour ces travaux d'érudition, et remettre leur entreprise à quelque dix années, en supposant que le romancier achève sa tâche, que le critique soit encore de ce inonde, et qu'il y ait encore des lecteurs pour s'intéresser à ses herborisations.
Si grand que soit Fintérêt présenté par cette étude du monde des peintres, par ce chapitre véridique de l'histoire de Tart, il y a donc avantage à se borner, à s'intéresser à l'analyse d'une passion, — à l'explication psychologique de lartiste.
Claude Lantier, un des fils de la Geryaise de VAssommotr, est un artiste né avec le don précieux de voir et de comprendre. Peintre, il s'est épris des effets, non encore étudiés, de la décomposition de la lumière. Il apporte une formule nouvelle qu'il s'agit de faire triompher par une œuvre complète, irrécusable, dominatrice. Le récit, tout entier, sans qu'une description à côté, sans qu'une digression inutile, aient été ajoutées, fait assister à la lutte de cet artiste avec cette œuvre. Tous les gens qui apparaissent, tous ceux qui prononcent une parole, qui font un geste, tous les pauvres intérieurs traversés, tous les paysages déployés au bord du fleuve, concourent à l'impression unique de l'impitoyable et sanglante bataille cérébrale. Sandoz, le romancier, le compagnon d'enfance, l'ami intime de Claude, est l'interlocuteur des inquiétudes de l'artiste, l'explicateur de ses tristesses. L'architecte Dubuche cherche la réussite bourgeoise, sacrifie l'art aux satisfactions de l'argent, arrive au but poursuivi, et, néanmoins, manque sa vie. Mahoudeau est le sculpteur capable de grâce facile et s' entêtant à vouloir la puissance. Gagnière est le peintre indifférent à la peinture, qu'il ne sait que correctement, et passionné pour la musique, qu'il ne sait pas. Courajod est le grand paysagiste qui a oublié son talent d'autrefois, qui n'en a peut-être jamais eu conscience, comme Chambouvard est le tailleur de pierres sans intelligence. Bongrand est le maître peintre qui a peur de la décroissance de son talent, l'ancien surpris par l'avènement des nouveaux, tâtonnant, inquiet, douteur, et en même temps perspicace et loyal, Fagerolle est l'habile de tous les métiers et de tous le^ temps, prompt à s'approprier les formules, à corrige!
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les audaces, à voler le succès avec un talent biseauté. Christine, la charmante fille, Tépouse courageuse de ce Claude malade de son art inexprimé, Christine est Fantagoniste de la peinture, Finfluence charnelle, douce et despotique, qui pourrait contrebalancer Tinfluence de ce dessin, de cette couleur, de cette atmosphère, fixés parfois par surprise, aux heures de claires visions, puis se refusant à tous les acharnements, à toutes les rages de travail.
Après le romanesque du début, la rencontre de Claude et de Christine dans l'illumination dMclairs et le fracas de tonnerre d'une nuit d'orage, plus rien ne vient distraire de ce déroulement lamentable d'une vie d'artiste. Les choses ont bien encore ces apparences de monstres vivants et respirants que leur donne perpétuellement le romancier, poète grisé par les aspects, par les odeurs, par le frémissement que dégagent les mots. Notre-Dame a des pattes et une échine. La locomotive hurle et se plaint, avec une voix d'une « mélancolie géante ». La femme symbolique placée à la proue de la barque, dans le paysage de la Cité, la femme aux cuisses d'or et au ventre de pierreries, devient un être vivant, une rivale de Christine, une maîtresse introduite dans le ménage. Quand Claude passe dans l'atelier, pris par une frénésie de travail, l'épouse se juge trompée dans la pièce voisine. Il y a lutte entre la femme vivante et la figure peinte, et c'est cette dernière qui l'emporte. Claude, un instant repris par Christine, revient à l'idole délaissée et jalouse, et se pend devant elle, au clou d'une poutre. Mais il y a beaucoup dans tout cela de l'aberration de Claude ; c'est son œil troublé qui transmet ces images remuantes à son cerveau. Et c'est ici qu'il faut faire la remarque principale, justifier le mot d'évolution employé tout à l'heure.
La plupart des romans d'Emile Zola, depuis la Fortune des Bougon jusque Au Bonheur des Dames, sont remplis par l'apologie instinctive de la force. La commère
qui organise le massacre, l'entrepreneur qui bouleverse Paris, le prêtre qui conquiert une ville, le ministre qui frappe la tribune d*un poing massif, la fille qui asservit une génération, le « calicot » accapareur du commerce parisien, occupent les volumes d'un bout à l'autre, de leurs personnalités enflées. L'écrivain, qui est de la race des constructeurs et des puissants, a le goût de tous les solides mécanismes, quoi qu'ils broient dans leurs fonctionnements, a le respect de toutes les manifestations, quelque autoritaires qu'elles s'affirment. Sans doute, il distinguera les êtres irresponsables, les infiniment petits perdus dans les ombres des colosses, et l'idylle de Miette et de Silvère réapparaîtra à plusieurs reprises. Sans doute aussi, par deux fois, sa pitié se penchera longuement sur deux victimes, sur l'ouvrière Gervaise, de L'Assommoir^ sur la petite Jeanne, A' Une page d'Amour. Mais il y aura encore un retour aux sympathies anciennes, aux idées de conquête, aux individus armés en guerre, et cela jusqu'au jour où décidément l'attendrissement naîtra de tant de tristes existences évoquées, de tant de misères remuées. Ce jour-là, l'intérêt de l'écrivain a été aux humbles, à ceux qui ne font pas de bruit, à ceux qui sont pris et blessés par tous les engrenages des machines sociales, aux blessés, aux écrasés de toutes les batailles. C'est alors qu'il a écrit coup sur coup : La Joie de vivre, Germinal, Z'âFtivre. Ce n'est plus le vainqueur qui est mis en lumière, c'est le vaincu ; ce n'est plus l'exaltation du conquérant, c'est l'apitoiement sur le malheureux parti pour conquérir et qui retombe, les reins brisés. Et tout est dit magistralement, humainement, sans que rien de la tristesse physiologique de l'homme soit passé sous silence, sans qu'aucune des abominations journalières de l'existence soit atténuée. « Qui dit psychologue dit traître à la vérité », écrit Zola dans un chapitre de VOEuvre. Et il a raison vis-à-vis de cette psychologie qui isole le cerveau, qui en fait une machine fonctionnant à vide, sans relation avec les sens et avec
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le monde extérieur. Mais ne se trompe-t-il pas, le panthéiste impénitent, en contestant « une âme à chacun de nous », lui qui vient, pendant cinq cents pages, de nous intéresser à un état d'âme, lui qui vient, avec une émotion qu'il n'avait pas encore montrée aussi complète, de mettre la souffrance individuelle aux prises avec les duretés sociales et les insuffisances des théories, lui qui vient d'écrire cette confession douloureuse et passionnée.
Ce n'est pas seulement en effet par Sandoz que Zola s'est représenté. N'a-t-il pas aussi mis une partie de luimôme en ce Claude Lantier, si courageux au travail, si incertain de la portée de son effort. Les deux hommes ne se complètent- ils pas, celui qui se cherche, et celui qui s'explique ? Ne sont-ils pas à un égal degré les chercheurs pleins d'angoisses, les passionnés à la besogne, les furieux du désir de créer, les désespérés devant les résultats, les « damnés de l'art? » Les lamentations de Tun ne sont-elles pas aussi douloureuses que les avortements de l'autre ? N'est-il pas aussi désolé, aussi revenu de tout, que l'homme destiné au suicide, celui qui écrit cette forte parole : « On débute toujours », — celui qui raconte la mélancolique promenade à Bennecuurt, où pas un vestige n'est resté de ce qui a été la vie et le bonheur de deux êtres, — celui qui se force à une croyance après avoir dit le doute empoisonnant le savoir, dans cette conversation au cimetière qui est la conclusion incertaine et mystérieuse du livre.
Le dernier mot, pourtant, veut être décisif à la fin de ce livre triste : « Allons travailler », dit Sandoz à Bongrand avec un sanglot, après l'enterrement de Claude. Il faut approuver, quelque lassitude qu'on éprouve, la fierté de cette pensée, la volonté de cet effort, « Allons travailler! » C'est de cette nécessité que peuvent naître nos seules joies.
Gustave Flaubert.
Les Lettres à George Sand, — Le monument.
2 mars i884.
Les Lettres de Gustave Flaubert à George Sand^ parues avec une intéressante préface de M. Guy de Maupassant et l'immortelle appréciation de Madame Bovary y par M. Maxime du Camp, sont réellement adressées, autant qu'à M"* Sand, à tous les lecteurs des chefsd'œuvre du grand écrivain. De ces lecteurs, les uns veulent connaître dans tous ses détails l'histoire de ces livres qui ont eu une si profonde influence littéraire et sociale, qui entrent pour une si grande part dans notre nourriture intellectuelle ; les autres sont surtout avides de suivre dans toutes ses phases l'évolution d'une intelligence d'écrivain.
Nul document ne peut mieux favoriser cette double élude que les lettres écrites dans l'abandon de la confidence par l'artiste fatigué après la tâche accomplie, congestionné par le travail cérébral ; l'homme qui écrit sans cesse trouve certainement le repos de son intelligence, éprouve une détente de tous ses nerfs, à jeter sur le papier sans s'astreindre à une discipline, sans se soucier de la méthode dont il s'est fait une loi absolue et nécessaire, toutes les pensées, tous les ennuisi tous
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les éclats de rire, tous les cris, qu'il a fallu refréner, garder bouillonnants et grondants au fond de lui-môme, pendant les heures silencieuses du labeur littéraire. C'est là le grand charme des correspondances laissées par les hommes qui ont fait du métier d'écrire l'occupation de leur vie : la phrase court, pressée, un peu fiévreuse, mais libre et agile ; les mots sautent un peu les uns par-dessus les autres, s'espacent, finissent par se rattraper au petit bonheur, se raccrochant à une conjonction, se battant autour des points d'exclamation, tombant subitement dans les vagues espaces pleins de rêves et de sousentendus qui apparaissent entre quatre points suspensifs. Il semble que toutes ces phrases s'émancipent, s'allongent malignement pendant des pages sans vouloir admettre un verbe, une liaison logique, que tous ces mots prennent leurs aises, se déshabillent, ne gardant qu'une cocarde ou un panache, se déguisent effrontément en féroces néologismes ; dans ces lettres rapides, apparaît réellement la joie de ne plus sentir présent l'inflexible moniteur qui faisait manœuvrer les phrases, les mots, les lettres, les signes de ponctuation, comme les bataillons, comme les soldats d'une armée qui va d'un seul pas vers un même but.
La curiosité que l'on prend à observer cette mise en liberté du style ne peut être éprouvée plus vivement qu'à la lecture des lettres de Flaubert à George Sand. Plus l'écrivain a eu de sévère tenue, mieux il a su concentrer l'essence de sa pensée et l'enfermer dans un dur cristal à facettes rigides, — et c'est le cas de Flaubert, — plus l'intérêt est grand à le voir tout crever autour de lui à coups de plume, à le voir courir au hasard, sauter et gambader à travers les allées savamment ordonnées où il marchait d'un pas égal et sûr. Cela ne veut pas dire que ces lettres de l'auteur de Salammbô révèlent un écrivain inattendu, primesautier, nerveux et tireur de feux d'artifices, prenant place, tout d'un coup, au premier rang des épistolaires. Non, le grand styliste ne fait assister à aucun
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avatar littéraire de sa personnalité ; les lettres qu'il envoie à Nohant auraient pu être produites par un littérateur de moindre importance. L'intérêt est ailleurs ; il est dans la brusque irruption de Flaubert dans la page écrite. Un Flaubert, non pas nouveau, mais le Flaubert qui prétendait pouvoir se dissimuler derrière des livres aussi révélateurs que V Education sentimentale et la Tentation de Saint' Antoine, s'affirme dans ces billets, dans ces lettres d'une sincérité brutale, crûment accentuée par l'expression. L'homme dont la conscience d'artiste repoussait toute immixtion de la personnalité dans l'œuvre d'art arrache son masque d'impassible et laisse voir un visage contracté par toutes les émotions, une bouche qui déclame furieusement tout ce que le cerveau pense, des yeux qui flamboient d'indignation ou qui pleurent de tristesse . Et c'est le dérangement des pierres de ce style édifié comme les plus grandes et plus admirables constructions architecturales, c'est l'invasion des mots proscrits contre lesquels tonnent les journalistes qui font de la critique littéraire au nom de la vertu, c'est la liberté d'allure prise par l'écrivain impeccable, qui sont les sûrs garants de l'admirable candeur et de la magnifique loyauté mises en pleine lumière par chaque ligne de ce livre. On a maintenant un document, fourni par Flaubert lui-même, qui vient appuyer les études et les récits publiés sur l'écrivain par ses amis et ses disciples. Flaubert apparaît réellement, dans ces pages écrites par lui, au jour le jour, pendant dix années, de 1866 à 1876, comme nous le montre M. de Maupassant, chez lui, au milieu de ses amis : « Avec des gestes larges où il paraissait s'envoler, allant de l'un à l'autre d'un seul pas qui traversait l'appartement, sa longue robe de chambre gonflée derrière lui dans ses brusques élans, comme la voile brune d'une barque de pêche, plein d'exaltations, d'indignations, de flamme véhémente, d'éloquence retentissante, il amusait par ses emporte* ments, charmait par sa bonhomie, stupéfiait souvent par son érudition prodigieuse que servait une surpre-
nante mémoire, termiaait une disctission d*un mot clair et profond, parcourait les siècles d'un bond de sa pensée pour rapprocher deux faits de même ordre, deux hommes de même race, deux enseignements de même nature, d'où il faisait jaillir une lumière comme lorsqu'on heurte deux pierres pareilles. »
Le caractère de l'homme se montre tout entier sous chaque ligne de cette correspondance adressée à George Sand. 11 y a une déclaration tacite de sincérité dans le ton du moindre billet qui va de Groisset à Nohant ; pas une fois, le mot ne sonne faux ; aucune phraséologie de convention, aucune réticence. Flaubert parle à George Sand en jeune frère très respectueux, mais qui dit tout. Aussi, à mesure qu'on avance dans la lecture du volume, la physionomie morale de l'écrivain se dégage-t-elle avec un relief saisissant de ces cris furieux et de ces aveux mélancoliques ; la confidence suivait de si près l'éclosion de la pensée qu'on ne sent pas le travail intermédiaire qui transformait cette pensée en phrase écrite.
G'est un esprit qui se raconte. Non à la façon des hommes qui ont passé publiquement leur examen de conscience et ont écrit des confessions, mettant en lumière tous les faits de leur vie, analysant tous les sentiments qu'ils ont éprouvés, condamnant, excusant, jugeant les actes et les mobiles, les prudences intéressées et les coups de passion. Flaubert n'a pas apporté ce soin à la confection de sa biographie. Les faits qui se produisaient dans sa vie, les particularités de caractère qui éclataient chez lui au choc des hommes, ne lui paraissaient pas devoir être racontés avec une admiration complaisante. G'est inconsciemment qu'il nous renseigne sur lui-même. 11 ne s'analyse pas, il se trahit.
D'ailleurs qu'aurait-il trouvé dans son existence qui lui parût mériter d'être commenté I 11 n'aimait pas se contempler dans son style comme dans un miroir : l'idée
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ne pouvait donc lui venir d'étudier en lui un des représentants autorisés de l'esprit du siècle. Tout ce qui se passait dans sa vie lui paraissait indigne d'intérêt : il ne pouvait donc concevoir la pensée de mettre ces événements insignifiants en lumière, de les disposer pour en composer un tableau à sensation. La vie de Gustave Flaubert n'est pas féconde, en effet, en péripéties extérieures^ comme celle de Balzac, par exemple, qui passa trente ans à se battre d'un combat sans merci contre ces deux terribles adversaires, l'Art et la Dette. A l'abri du besoin dès sa jeunesse, maître de sa plume, pouvant disposer de son temps en maître absolu, Flaubert devait avoir, et il eut,en effet, l'existence régulière de l'bomme sûr du lendemain, qui ne va pas tout à coup se trouver face à faceavec Finconnu. Il ne se marie pas; aucun amour ne semble avoir laissé en son âme une profonde et brûlante trace de son passage ; il vit à Croisset, auprès de sa mère ; il est là comme s'il était seul, enfermé avec l'œuvre qui le possède, habitué à la tendresse qui l'enveloppe sans le troubler ; quand sa mère meurt, il a un sanglot contenu et poignant : « Je me suis aperçu, dit-il, que ma pauvre bonne femme de maman était l'être que j'ai le plus aimé. » Quand il vient à Paris, c'est pour voir ses amis, pour se replonger dans le courant artistique qu'on trouve seulement ici bouillonnant et rapide. C'est donc la calme existence de l'homme de lettres libre de son sort, maître de son travail et de son repos. Rien ne paraît devoir troubler la quiétude de cet être qui peut entreprendre l'œuvre de son choix à une heure fixée par lui, la mener jusqu'à la fin sans qu'un souci étranger intervienne, la recommencer, la parfaire, y mettre toute sa force cérébrale, tout son goût d'artiste. Quel sort ! comparé à celui d'un Théophile Gautier, par exemple, condamné à décrire des tableaux et à écouter des vaudevilles, quand il aurait voulu faire se dresser les strophes autour de lui, comme un peuple de statues.
Ouvrons maintenant au hasard la correspondance de
GRITIOUB âll
Flaubert. Demandons à ces lettres qui représentent une période de dix années, de nous fournir les preuves évidentes de la sérénité que nous imaginons, du bonheur qui a dû emplir la vie de cet artiste tout entier possédé par son art. La surprise serait grande pour celui qui ignorerait tout de Flaubert. La réalité donne ici le plus complet et le plus irréfutable démenti à toutes les suppositions vraisemblables, à tous les raisonnements bien équilibrés. Lisez les lettres de telle année, et de telle autre, et de toutes les années. Lisez ici et là, à cette page, puis à cette autre, et à toutes les pages. Les mêmes cris, . les mêmes lamentations vont retentir à vos oreilles comme les coups rapprochés d'un glas sans fm, Flaubert écrit un jour: « Je me sens submergé par une mélancolie noire qui revient à proposée tout et de rien plusieurs fois dans la journée. » 11 dit un autre jour à peu près identiquement : « D^oU cela vient-il, . les accès d'humeur noire qui vous envahissent par moments ? Cela mont^ comme une marée, on se sent noyé, il faut fuir. Moi je me couche sur le dos. Je tie fais rien, et le flot passe. » Et dans une autre lettre : « Je me perds dans mes souvenirs d'enfance, comme un vieillard. Je n attends plus rien de la vie qu'une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. » Il revient sans cesse sur ce vide de l'existence : « L'humanité n'offre rien de nouveau ; son irrémédiable misère m'a rempli d'amertume dès ma jeunesse, » « Bien ne me soutient plus sur cette planète que tespoir d'en sortir prochainement et de ne pas aller dans une autre qui pourrait être pire. J'aimerais mieux ne pas mourir, disait Marat, Oh ! non ! assez, assez de fatigues / » Il dit encore, résumant sa souffrance en une ligne : « Tout se convertit pour moi en tristesse. » Il se défend contre les reproches de George Sand : « Je ne fais pas « de la désolation » à plaisir, croyez- le bien, mais je ne peux pas changer mes yeux! Quant à mes « manques de conviction », hélas ! les convictions m' étouffent. J'éclate de colères et d'indignations rentrées. » On peut borner là les citations ; celles qui viennent d'être faites suffisent à prouver que, chez
Flaubert, la mélancolie n'était pas accidentelle, n'était pas déterminée par des faits extérieurs dont on aurait pu combattre ou tout au moins circonscrire l'influence. Non, il ne s'agit pas de crises passagères, mais d'un mal chronique et implacable ; sous la monotonie de la fureur ou les brusques débordements de boutades bouffonnes, la morne désespérance est immuable. Le pessimisme de Flaubert tient à des causes intérieures, à la nature même de son être, et, ce qui est révélé par ces Lettres avec une écrasante évidence, à cet Art même qui semblait devoir être sa joie et son repos. Des mots lui échappent qui révèlent tout le terrible de la lutte engagée. « C^est à la fois un plaisir et un supplice, » s'écrie-t-il, parlant de sa rage de travail. Et il dit encore, en songeant aux années de travail acharné, cette phrase dans laquelle passe comme un frisson : a Ah! je les aurai connues^ les affres du style t »
Cette vie qui apparaît si simple, d'une unité si parfaite, a donc été bouleversée et compliquée par une préoccupation despotique. Ce cerveau qui semblait produire la pensée avec une facilité heureuse, était un champ de bataille qui ne vit pas une trêve. L'histoire de cet écrivain, qui passait pour ne pas avoir d'histoire, est en réalité faite d'événements tragiques qui sont ses livres, de péripéties sans nombre qui sont les combats soutenus contre toutes les pages, contre toutes les phrases, contre tous les mots des six volumes qui constituent son œuvre. Cette littérature, qu'il aime et qu'il sert en fidèle prosterné, le ravage et le torture comme une maîtresse méchante.
Eh bien 1 qu'importe 1 Qui donc n'envierait le tourment solitaire de ce grand artiste? Qui donc n'envierait cette passion qui suffit à remplir sa vie, qui lui fait soufi'rir toutes les soufi'rances et goûter toutes les joies dans cette maison isolée, au bord du fleuve, où il passe des semaines, des mois u sans échanger un mot avec un être humain », perdant la notion de la vie sociale,
perdant la notion du temps. Il n'entend que le bruit de Teau et le bruit du vent ; autour de lui tout est noirceur et silence. Mais son cerveau est en feu, et il a des battements de cœur. Qu'importe, encore une fois l II vit en compagnie de sa Chimère, et comme il est ardent et fort, il la possède et il la féconde, il ne la quitte que pour la reprendre encore dans ses bras puissants. Cette existence-là en vaut bien une autre, n'est-ce pas votre avis à vous tous qui cherchez à faire sortir un mot de la goutte d'encre qui tremble au bout de votre plume, que vous méditiez dans un cabinet silencieux ou écriviez en hâte sur le coin d'une table de journal, que vous soyiez généraux, ou capitaines, ou soldats obscurs de cette armée littéraire qui garde intact le souvenir de Flaubert, de ce glorieux homme de lettres qui vécut et mourut de son art 1
24 décembre 1884.
La commission chargée de veillera l'exécution du monument de Gustave Flaubert se réunit quelquefois. A la dernière séance, Edmond de Goncourt a été nommé viceprésident, en remplacement de Tourgueneif. Quelques formalités ont été remplies et quelques décisions ont été prises. Il a été admis que le monument consisterait en un buste, que ce buste serait placé devant le musée de Rouen, et que l'exécution en serait confiée à M. Ghapu, qui a été l'ami de Flaubert, et qui est un sculpteur de talent. Un rapport sur les résultats de la souscription a été lu et les résultats ont été trouvés insuffisants, car il a été déclaré que la souscription restait ouverte.
Il n'y a pas à s'étonner de ces lenteurs. Dans un temps où tous les contestables grands hommes dont les noms s'empoussièrent de jour en jour sont taillés en marbre, fondus en bronze, dressés dans les villages où ils sont
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nés, dans les capitales où ils ont vécu, dans les cimetières où on les a enterrés, dans un temps où les gloires frelatées sont acclamées par des foules déraisonnables et célébrées par tous les corps constitués, il ne faut pas s'étonner de voir les amis de Flaubert borner leur ambition à faire revivre, sur la place d'une ville de province, en un simple buste, l'écrivain de Madame Bovary et de V Education sentimentale , de Salammbô et de la Tentation de Saint- Antoine. En réalité, la haine de la littérature, cette « haine de la littérature » que Flaubert dénonçait avec une éloquence apoplectique, existe aujourd'hui chez ceux qui tiennent le haut du pavé parisien à un égal degré que chez les Rouennais d'autrefois ignorant l'admirable écrivain qui était leur compatriote, et se régalant sans doute des « Maîtres de Forges » et des « Comtesses Sarah » de ce temps-là. Chaque jour apporte sa preuve: le procès fait à M. Louis Desprez, le refus d'admission de M. Harry Alis dans la Société des gens de lettres, le discours de M. Boissier devant la statue de Corneille, l'élection de M. Halévyàl'Académie, pour ne citer que ces quatre faits, sont autant de preuves curieuses et identiques du singulier état d'esprit qui règne dans les différentes couches anti-littéraires de la société actuelle. Il y a évidemment émoi dans le camp des sincères qui tiennent pour les formes traditionnelles — et dans le camp des faiseurs qui trouvent commodes les actuels procédés de fabrication. La guerre prend tous les jours une forme plus vive ; les allusions dans les discours académiques, les pauvres rondeaux des revues du boulevard, la série de mots creux et de plaisanteries sans gaieté des journaux, amènent Thostilité contre les personnes, lesexclusions de société purement commerciales, les comparutions en cour d'assises.
Il ne faut pas s'effaroucher outre mesure de ces signes non équivoques de l'acharnée lutte pour la vie qui se livre autour des hbrairies et des journaux. Les résultats définitifs ne seront pas changés pour cela ; les accès de mauvaise humeur de ceux qui gagnent de Tar-
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gent, mais qui écrivent de la mauvaise prose, et qui en enragent, ne seront guère comptés dans le bilan de ce siècle. Que les écrivains qui aiment leur art, comme Flaubert, et qui ont un Groisset, continuent donc tranquillement leur travail, le bon travail qui distrait de la vie. Et celui qui ne Ta pas, ce Groisset indispensable, qu'il cherche à s'en créer un là où le sort Ta attaché, là où il faut qu'il broute ; qu'il alimente sa pensée de tout l'ennui administratif et social qu'il éprouve. Et qu'il fasse une Madame Bovary ^ s'il le peut, et qu'il la vende trois cents francs à un éditeur, et qu'il recommence sans cesse. D'autres se seront plus ennuyés que lui.
On voit donc qu'un buste pour Flaubert est suffisant, qu'on pourra se compter sur la place du Musée de Rouen, — et que les paroles qui seront prononcées au milieu du restreint auditoire né manqueront pas d'une certaine autorité.
Jules Barbey d'Aurevilly.
L'amour impossible, — La bague d'Anmbal. — Ce qui ne meurt pas, — Une vieille maîtresse. — Un prêtre marié, — L'L'nsorcelée. — Le Chevalier des Touches, — Les Diaboliques, — Une histoire sans nom, — Du Dandysme et de Georges BrummelL — Memoranda,
28 juillet 1886.
Parce que les opinions de Técrivain vont à l'encontre des idées philosophiques et sociales qui commandent l'évolution de ce siècle, — parce que la manière d'être de l'homme a été souvent le sujet des bavardages de la
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chronique, — parce qu'on aurait éprouvé, deyant telle manifestation de celte vivante personnalité, une colère, un agacement, ou même une indifférence, — il n'en faudrait pas moins reconnaître à M. Barbey d'Aurevilly comme bien acquise la situation très grande et très particulière qu'il occupe dans la littérature de ce temps. D'ailleurs, faire semblant de ne pas s'apercevoir de cette prise de possession, ou chicaner sur les limites exactes de ce terrain conquis, cela, en vérité, ne serviraitderien. Les volantes feuilles de papier sur lesquelles les journalistes notent leurs sincères impressions ou font grimacer leurs partis-pris, ces feuilles de papier tournoieront et disparaîtront dans le vent qui balaie incessamment les espaces, et il restera après elles les quelques livres suffisamment résistants. Il n'y a donc pas ici de préférences qui tiennent. A quelque groupe minuscule ou à quelque grand parti qu'on appartienne, la compréhension naturelle, ou une sérieuse réflexion, démontrent qu'il est une région d'art et d'humanité où il peut exister pour tous une sorte de plain-pied intellectuel. Là, les esprits se dépouillent du faux et du passager dont ils sont redevables à une époque et à une classe : ils apparaissent, simplifiés, comme les représentants d'hypothèses morales, comme les agents d'expériences nouvelles sur la nature et sur l'homme. Quel est aujourd'hui, pour ne prendre que ce seul exemple, celui qui, refusant de suivre le théoricien de V Histoire universelle^ n'admet pas la profonde observation, qui dépasse le xvii» siècle et l'état ecclésiastique, du Bossuet des sermons! Et avec la seule préoccupation de l'art, quel est l'homme de cerveau libre qui ne rende pas la justice due à l'autoritaire éloquence d'un de Maistre^ à la prose satirique d'un Yeuillot !*
M. Barbey d'Aurevilly a donc pu rendre d'injustes arrêts de polémiques, se donner passionnément à des apologies de choses mortes, et qui ne peuvent renaître ; — s'il a mis en œuvre une conception artistique individuelle, s'il a su enfermer dans une page un peu
de la fugitive humanité, s*il a donné la vie ineffaçable des mots à une seule des minutes de cette existence qui passe si vite, s'il a été un des historiens de Tâme de son temps, cette pauvre âme que ne sentent pas habituellement les enregistreurs de l'histoire officielle, et qui ne peut se survivre que dans récriture passionnée d'un artiste, — s'il a fait cela, il gardera la place où il se tient, et rien n'y fera, ni l'insuccès passager de son œuvre, ni une affectation de silence de la critique.
Il ne peut être question d'un examen détaillé des livres de Barbey d'Aurevilly, dont le premier parut il y aura bientôt cinquante ans. Il ne sera rien cité des innombrables articles de journaux, où se montre l'éducation cérébrale de l'écrivain. C'est une impression générale, éprouvée pendant une lecture assidue de . plusieurs jours, qui est résumée ici, dans cet essai rapide. L'œuvre sera suffisamment pénétrée si quelques mots peuvent constituer un à peu près de commentaire des paysages vus par le poète, — des êtres créés parle romancier.
Les paysages, d'abord. L'intimité des caractères sera examinée ensuite. Sur les terres et sur les rivages qui profilent leurs lignes à l'horizon de ces livres, on voit, d'ailleurs, se mouvoir, à ras du sol et de l'eau, des formes agissantes et parlantes qui renseignent sur les attaches physiques de l'homme, sur les ambitions spirituelles du littérateur. — Avant tout, Barbey d'Aurevilly est l'historien de la Basse-Normandie !
A deux reprises différentes, il a donné lui-même la clef de son œuvre à qui a voulu la prendre. Dans une note du Chevalier Des Touches^ il écrit : Je suis plus patoisant que littéraire, et encore plus normand que Français. » Dans ses Memoranda il dit signifîcativement : « ... Romans, impressions écrites, souvenirs, travaux, tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie. » Et il en a été ainsi. Le programme a été suivi de point en point. L'écrivain se sent redevenir
fort chaque fois qu'il vient toucher à la terre natale, chaque fois qu'il marche entre les sillons bruns, chaque fois qu'il s'enfonce dans les routes encaissées, qu'il erre au bord des grèves. Il est plus sensible aux influences éparses de la nature qu'aux extériorités de l'art, il n'éprouve guère de sensations devant les architectures. Les cryptes romanes des églises mérovingiennes de son pays lui donnent pourtant les émotions InefFaçables de l'habitude et du souvenir. Le carnet écrit à Port-Vendres ne contient aucune indication admîrative pour la mer bleue et pour les hautes montagnes. Dès les premiers livres, la Normandie apparaît, la Basse- Normandie, celle qui tient entre Carteret et Pontorson, entre le cap de la Hague et la baie du Mont-Saint-Michel. L'action peut s'engager à Paris, les premières pages peuvent décrire le boudoir d'un hôtel, la loge d'un théâtre, — bientôt l'un despersonnages se révélera basnormand, bientôt un chapitre décrira une maison au bord de la Manche, la tristesse des barques rentrant au port en hiver, la marche d'un mendiant sur une route. — Il en est ainsi dans Une vieille maîtresse. M"* de Fiers quitte Paris pour Carteret, et tout le monde l'y suit, sa fille, son gendre, son amie, et la maîtresse de Ryno, la Vellini. Le drame de passion commencé rue de Provence continue au pied des falaises. La jeune femme nouvellement mariée est envahie parla rude poésie des bords de la mer « si grande qu'il n'y en a plus d'autre, peut-être, quand on l'a goûtée ». Les rendez-vous des amants qui se retrouvent se donnent auprès du môle, sur de frôles barques, au creux profond des rochers, dans des cabanes de pêcheurs. Les légendes se mêlent invinciblement à la vie de tous les jours. On entend la voix du Criard, on voit errer la Blanche Caroline. Il y a autour d'un feu, sur le quai, et au cabaret, chez la Charline, des conversations de matelots, de poissonniers, de vagabonds, où s'exprime toute une vie locale concentrée en un langage tour à tour tendre et rude, naïf et rusé, hardi et prudent. 11 semble qu'on voie es regards de
précaution, qu'on entende les inflexions chuchoteuses. — Le drame à trois personnages de Ce qui ne meurt pas se joue, avec une seule interruption, dans le pays de marécages qui entoure le château des Saules. — L Ensorcelée ^ 1« roman le plus magnifique d'unité, le plus ferme de style, que Barbey d'Aurevilly ait écrit, se passe tout entier aux abords de cette terrible lande de Lessay, ce désert de sept lieues de tour, placé entre la Haie-du- Puits et Goutances, dans la presqu'île du Gotentin. G'est un lieu redoutable, seulement avoisiné d'un cabaret de mauvaise mine, le Taureau rouge ^ et des ruines de l'abbaye de Blanchelande. Le fermier narrateur de l'histoire dit, avec un frisson, qu'autrefois « il y revenait». Les bergers jeteurs de sorts s'y tenaient accroupis dans les replis du terrain, autour de feux couverts de cendres. Les gens que leurs affaires amenaient dans ces parages y passaient au gros galop de leurs solides bêtes. C'est bien le paysage nécessaire aux allées et venues rigides de l'abbé de la Groîx-Jugàn, aux désespoirs et au suicide de l'ensorcelée Jeanne le Hardouey, au massacre de la Glotte traînée sur la claie, au glas annonçant la messe du prêtre assassiné. Le village catholique où les cloches sans cesse parlent et gémissent est envahi par la terreur et par le mystère de cette lande. Un efFroi de la solitude perce jusque dans les conversations que l'écrivain sait faire tenir aux couturières avec les servantes. La mysticité qui enivre d'orgueil le moine de Blanchelande, qui ravage le cœur de la paysanne passionnée, monte aussi à la tête des commères. Les scènes agrandies par la profondeur de la vision forcent à remonter les siècles et à franchir les espaces, et font revenir à l'esprit les ravissements dévots, les violences religieuses, les anathèmes et les interdits du moyen âge. — lin prêtre mariée l'histoire de Sombreval, de Calixte et de Néel, a pour unique décor le château du Quesnay, reflété dans son étang dormant. Autour de cette eau silencieuse errent la mendiante Julie la Gamase et la voyante, la visionnée Malgaigne,
la paysanne véhémente qui mêle dans ses paroles les souvenirs et les prophéties. Le cimetière est solitaire, mystérieux et criminel comme le cimetière de V Ensorcelée, où poussent les hautes herbes, jamais coupées par la faulx, qui se « courbent au souffle du soir comme une moisson mortuaire. » On y voit voler les orfraies, « tourterelles effarées et hérissées de la tombe. » — Le Chevalier Des Touches tout entier, et une partie de L'Ensorcelée, sont des fragments de la chronique de la chouannerie normande, une suite aux Chouans de Balzac, une reconstitution de l'esprit d'un temps par des narrations de survivants. Le roman devient bien alors de « l'histoire possible », et, vraiment, la passion avouée ne contrarie pas trop une impartialité forcée qui fait à l'écrivain saluer toutes les convictions des guerres civiles, rendre hommage aux soldats de Hoche et de Marceau, discerner l'inconscience des obscurs, démêler des goûts de chasse et de bataille dans les motifs qui poussent les gentilhommes inactifs à la guerre des buissons. Ce sont deux Normandies peintes l'une sur l'autre. Les coups de feu derrière les haies, les rouges vengeances, l'audace d'une évasion tentée à Avranches, réussie à Constances, la guillotine vue au tournant d'une rue, l'impression de silence nocturne de la rue d'une petite ville dans laquelle va éclater tout à l'heure une fusillade, toute cette terreur et tout ce fracas sont rappelés dans une réunion de vieilles gens causant, un soir de pluie, autour d'une cheminée, entre les tentures fanées d'un salon de Valognes... Ces spectres causent doucement entre eux, on n'entend au dehors qu'un bruit de sabots sur la place des Capucins. — C'est dans la même petite ville, où les maisons ont l'air de tombes et les gens de revenants, que se trament trois des Diaboliques : la conversation du Dîner d'athées, l'épouvantable et sereine explication du Bonheur dans le crime^ et ce récit, où s'épanouit l'incroyable et naturelle fleur de perversité féminine, du Rideau cramoisi. — La « tragédie muette »
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de VHistoire sam nom^ ce colloque sans paroles échangé par les regards noirs de la mère et les yeux morts de la fille, se joue dans l'étroit espace d'une embrasure de fenêtre, devant l'étendue de terre et de ciel des campagnes du Gotentin. Agathe, la servante, court les routes, pieds nus, en pèlerinage, pour détruire les sorts jetés sur Lasthénie ; son hallucination lui montre un cercueil entravers du chemin, un cercueil qu'elle est impuissante à soulever. — Ainsi, du premier au dernier livre, surgissent les superstitions des villages perdus en pleine terre, s'agitent les fantômes des imaginations paysannes gouvernées par le sorcier, autant que par le prêtre.
Barbey d'Aurevilly auradonc été, dans chacun de ses romans et dans chaque page presque de ces romans, l'évocateur et l'explicateur de la Normandie disparue, et d'une seule partie de la Normandie, de ces terres affleurées de rochers et fleuries de landes qui confinent à la Bretagne. 11 en aura célébré les ciels, les soleils, les nuits, les lignes d'horizon, les fleurettes pâles, les arbres, les chaumières. Vingt fois, cent fois, il aura écrit des descriptions qui sont des hymnes à la gloire du pays où il est né, où il a passé sa jeunesse, où il a aimé revenir. Ne sont-ce pas des cantiques et des exaltations que ces descriptions de la fin du jour sur la lande de Lessay, le soleil tombant dans le sang glorieux des nuages, la nuit montant enveloppée de ses brumes violettes. N'est-elle pas orgueilleuse, tendre et solennelle, cette page où meurt le crépuscule d'un jour caniculaire et qui commence ainsi : « C'était un soir, un soir long, orangé, silencieux... » Et s'il a aimé et senti les choses de ce pays, M. d'Aurevilly en a aussi aimé et compris les êtres. C'est le caractère normand qui est sans cesse montré et marqué de traits profonds, chez les hobereaux, chez les bourgeois des villes, chez les laboureurs et chez les gens des côtes. U ne dissimule pas le ridicule de la morgue, il dit l'assurance de conquérants modérée par une prudence de procéduriers. 11 aime le teint
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fleuri des villageoises de « chez lui », il compare Tune d'elles à «une belle pomme de passe-pomme. » Il n*est pas jusqu'à une vieille fille dévote qu'il ne fleurisse de cette épithète parfumée de a rose mystique sauvage. » — Le poète romancier, on peut l'affirmer, a vécu toute sa vie de l'air normand: comme un de ses personnages, il a « respiré son pays. »
Voilà ce qu'il doit à la terre normande et ce qu'il lui a rendu. 11 reste à analyser la substance individuelle des personnages et leurs contacts avec la vie sociale.
Comme on trouve, dans quelques notes précises piquées à ses récits et dans la suite de réflexions des Mémorandum la preuve d'une volonté bien arrêtée chez Barbey d'Aurevilly de consacrer sa littérature à l'histoire des mœurs et à la description des paysages de la Basse-Normandie, on trouve aussi dans un petit livre très concentré le renseignement initial sur l'origine intellectuelle des êtres mis en circulation par le romancier. Ces êtres ne sont pas seulement, en effet, nés à Valognes ou à Port-Bail, à Garteret ou à Saint-Sauveur-le-Vicomte. Us sont le produit de circonstances extérieures, d'une atmosphère, d'une société, — mais ils sont formés aussi d'une substance cérébrale particulière« ils réagissent contre leurs entours, ils imposent leurs conceptions individuelles. Ils ont été l'objet d'une éclosion et d'une éducation intimes» et il est bien sûr que l'on pourra mieux arriver à les comprendre, si l'on s'est rendu un compte exact de l'état d'esprit de l'artiste qui les a choisis pour les recréer.
Ce petit livre, qui devient un document si important dans cette tentative de biographie morale, c'est ce mince traité, d'abord tiré à trente exemplaires, intitulé : Du Dandysme et de Georges Brummell^ et qui est une analyse moitié sérieuse, moitié ironique, de l'importance sociale de la vanité de l'homme. Georges Byran Brummell, qui représente une forme très locale de cette vanité, celle qui a été adoptée, à un moment de l'histoirey
par la société anglaise, sert, non à expliquer, cela n'est guère explicable, mais à montrer le règne très réel de ce quelque chose de factice et de puissant, de ce rien qui peut tenir une première place, et qui ne s'aide ni du talent, ni de l'éloquence, qui peut même ne pas s'aider de l'esprit, et qui est une des manières d'être de l'orgueil, la plus orgueilleuse sans doute, puisqu'elle prétend se passer de toute justification. Brummell fut l'homme qui représenta le plus complètement ce vide social : il ne fut ni grand poète, ni passionné, — il ne fut même pas riche. La différence entre lui et un Richelieu, grand seigneur, général, beau, libertin, cette différence est très bien aperçue par son analyste. Brummell fut seulement le Dandy, et il régna, en cette qualité, par la seule raison d'un arrangement de vie, pendant vingtdeux ans sur la société de Londres.
C'est ce règne de l'orgueil qui frappe Barbey d' Aurevilly à l'inspection qu'il fait de l'Histoire. Sans doute, s'il avait été libre, à ses débuts, de choisir son rôle social, eût-il choisi ce rôle de dandy, de dominateur qui n'a à fournir nulle explication du pouvoir qu'il exerce. Heureusement, les temps sont changés, le règne de la mode n'est plus exercé que par quelques débiles niais, seulement préoccupés de la forme d'un soulier et d'une cravate. Le dandysme, aujourd'hui, ne peut plus être sérieusement professé que par quelques femmes exceptionnelles, ni plus belles, ni plus spirituelles que d'autres, mais qui savent de naissance quelle grâce indifférente, quel charme presque insolent, elles doivent montrer vis-à-vis de leur siècle. Heureusement aussi, Barbey d'Aurevilly était né passionné d'intelligence et artiste de langage, il avait la curiosité des violentes actions humaines et l'amour des mots expressifs. C'était plus qu'il n'en fallait pour déranger l'équilibre d'un Brummell. Mais le caractère qui n'avait pu se révéler par des actions, se reQéta dans la page d'écriture. 11 s'y refléta, grossi, multiplié, comme dans une glace taillée à facettes et à biseaux. Les ambitions se combi-
nèrent avec les regrets. La vie désirée devint, par une logique opération, de la vie rêvée et réalisée par Tart. Les personnages furent des personnages à la fois réels et imaginés, — réels,car ils représentent surtout une évidente aspiration de Tesprit de leur créateur, — imaginés, car ils remplissent des programmes, car leurs aventures sont souvent des échappées hors desconditionsactuellesdela vie, et quelquefois même hors des possibilités de la nature humaine.
Il n y a pas grand effort à faire pour Jtrouver le dandysme comme ressort principal et commet explication d'attitude chez la plupart des héros et des héroïnes de ces romans. Une telle signification se dégage d'ellemême, à première lecture. On la voit déjà transparaître et s'affirmer au hasard des pages, dans les œuvres de début, écrites entre 1840 et 4850. La marquise de Gesvres, par son allure supérieure, inexpliquée, par son impuissance à aimer, fait prévoir, dans le marivaudage de V Amour impossible, les futurs êtres de natures despotiques, factices comme les produits d'une civilisation à son déclin, llaimbaud de Maulévrier est la première épreuve de Ryno de Marig^y. Dans la Bague d*Annibaly une nouvelle découpée en strophes, il y a du joli, du léger, de l'ironique, qui seront repris et renforcés pour les conversations des futurs livres. Enfin, Ce gui ne meurt pas traite de l'éducation amoureuse d'un dandy faite par une dandie. 11 y a, au cours de ces pages, une divination des sentiments éprouvés par un adolescent de dix-sept ans au contact d'une femme de quarante ans, et c'est une scène d'une compréhension profonde que celle où Allan contemple le sommeil de M"'® de Scudemor vieillie. L'analyse mêle subtilement les restes de maternité au persistant pouvoir amoureux et à la Pitié invincible au cœur des femmes. Mais le livre, avec ses explications lyriquement dialoguées, est celui des livres de M. d'Aurevilly qui est le plus précieux et le plus jargonnant. Fait curieux I c'est celui qui a eu l'influence la plus évidente et la plus directe. Les romans de M. Paul Bourgei
ont avec lui une indéniable parenté. Les décadents symboliques d'aujourd'hui Font lu, relu et paraphrasé. De combien de vers et de proses a été l'inspiratrice une phrase comme celle-ci : « Les camélias du balcon ressemblaient à des désirs mourants... »
L'évocation de rêves ayant comme points de départ la nature humaine et la vie sociale, — la création de héros personnifiant des désirs rentrés et des volontés inactives, sont donc bien les marques caractéristiques de l'œuvre. Mais on n'a pas tout dit quand on a dit cela. 11 est arrivé que la conception de la vie s'est rencontrée avec la vie, — que des êtres vivants, des actes accomplis, se sont adaptés à l'Idéal qui hantait le cerveau de l'écrivain. 11 y a eu alors, sur ces points rares enfin découverts, une pénétration de l'existence, et la littérature y a gagné que l'artiste, ivre de la joie de pouvoir justifier sa philosophie, a écrit ses pages les plus personnelles, les plus hautes, les plus tragiques, les plus forcenées, — pour employer le seul mot qui puisse exprimer la hâte redoutable d'un esprit se ruant sur la seule proie qui puisse lui donner les jouissances de l'assouvissement, et qu'il désespérait de jamais rencontrer.
C'est là qu'il faut observer l'écrivain, en face des aspects inattendus, des monstruosités morales. Le mot vraisemblable n'a pas à être cité, en littérature. Les choses ne se réalisent pas mathématiquement. Le vrai peut être l'imprévu, l'invraisemblable peut être le possible. Barbey d'Aurevilly est surtout, et par un violent parti pris, par une absolue décision de son cerveau, — le romancier de l'exception.
C'est l'exception qu'il veut, c'est l'exception qu'il cherche. Il ne donne aux humbles droit d'accès dans ses livres, il ne s'intéresse à l'ordinaire de leur vie que lorsqu'il trouve dans cette existence de tous les jours un mystère de superstition ou de sorcellerie, un désir d'audelà, un rephement de soufl'rance ou un charme inconscient de mélancohe. Il peut s'éprendre des bergers qui
ont le mauvais œil, des obscures dévotes capables de mysticisme amoureux, des mendiants rêvasseurs et pronostiqueurs, philosophes de grandes routes. Les gens de condition médiocre, qui subissent et ne jugent pas, ne font que traverser les chapitres. Ce n*est pas Barbey d'Aurevilly qui citerait et s'approprierait le « Rien de ce qui est humain ne m'est étranger ». Il prétend, au contraire, être étranger à la plus nombreuse partie de l'humanité. 11 cherche les individus qui ont peu d'équivalents, il voudrait trouver des exemplaires uniques, il les exagère et les isole encore en faisant, autant qu'il lui est possible de le faire, le vide autour d'eux.
N'est-ce pas tout un ordre d'exception qu'il a voulu représenter, lorsqu'il a placé, dans le décor des vieilles rues et des salons fanés de petites villes de province, les survivants ridés, embaumés, momifiés, de l'ancien régime? Effigies presque effacées, épaves incomplètes, ces gens qui avaient vu la fin de Louis XV et le commencement de Louis XVI, qui avaient disparu pendant la Révolution et pendant le premier Empire, et qui se retrouvaient échoués, à la Restauration, dans leurs fauteuils et sur leurs canapés anciens, ces gens, autrefois sans signes particuliers, ne devenaient-ils pas les rares représentants d'espèces et de mondes disparus ? L'annaliste a des douceurs de phrases et des respects d'attitudes lorsqu'il parle d'une douairière telle que la marquise de Fiers, curieuse, sans dévotion, sans pruderie, jouissant délicieusement de la vie dans sa douillette de velours violet, spirituelle jusqu'au bout de ses doigts goutteux, couverts de mitaines jusqu'aux ongles, — mais il reconnaît vite qu'il lui est difficile d'imposer son orgueil à cette société en faillite qui n'a que des petites vanités. Il dessine alors finement les silhouettes et il les retouche en caricatures, il montre les habitudes s'aggravant de ridicules. 11 recueille les bavardages et les locutions de M. de Prosny, il intercale entre les feuillets de ses livres comme dans un herbier humain les images déteintes du baron Hylas de Fierdrap, des demoiselles Sainte
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et Ursule de Touffedelyg. Et c'est au milieu de ces groupes, qui révèlent toutes les usures du temps, tout le rance des sentiments affaiblis, qu'il fait aller et venir des êtres musclés et désireux d'action, — c'est après la sereine description des belles vieillesses impuissantes, c'est après l'ironique inventaire des décrépitudes, qu'il célèbre les ardeurs du sang et les poésies de l'imagination.
Ryno de Marigny, Vellini, Sombreval, Jehoël de la Groix-Jugan, la Haute-Glaire du Bonheur dam le crimes sont les individus qui marchent violemment à travers les sentimentalités admises et les conventions morales. Les lois, qui répriment les instincts, empêchent ces dominations de s'établir. Ges êtres de force et de volonté dévastent alors leurs entours, saccagent les intimités qui fleurissent autour d'eux, se déchirent et se dévorent eux-mêmes. Ainsi agit l'homme passionné, atteint de l'inguérissable mal du souvenir, qui laisse sa jeune épouse pour retourner à l'amante d'autrefois, qui préfère à tout, c< dans la maîtresse de sa vie, la raie élargie des cheveux tombés, ce pauvre sillon qu'il eût voulu ensemencer de ses baisers et de ses larmes ». Ainsi agissent la vieille maîtresse, 1q prêtre marié, l'autoritaire abbé de Blanchelande, l'amoureuse criminelle. — Et de même que ces hommes et ces femmes sont exceptionnels, les passions qu'ils inspirent et les douleurs qu'ils infligent sont exceptionnelles. Le sang transmis par VelUni à Marigny blessé deviendra un philtre tout puissant. Calixte, qui porte sur son front une croix d'un rose meurtri, est une stigmatisée et une cataleptique. Jeanne le Hardouey, stupéfiée, troublée, ravagée, affolée, par son amour pour le muet abbé de la Groix-Jugan, a toute la gesticulation et tout le langage entrecoupé des anciennes possédées. Aimée de Spens gardera toute sa vie la rongeur do .la vierge qui s'est déshabillée devant un homme pour sauver la vie à cet homme. — Les actes ont un étroit rapport avec les sentiments. Ils seront marqués de rareté, d'une qualité de tendresse ou d'une hor-
reur tragique presque introuvables. La mort delà Glotte, la braise jetée sur les plaies à vif du visage du chouan, — les bleus enterrés vivants jusqu'au cou et les têtes abattues à coups de boulets, — Lasthénie, la Lasthénie de V Histoire sans nom, se tuant à coups d'épingles après les jours et les mois soufferts en face de sa mère, dans la triste embrasure de la fenêtre, — M"° de Ferjol creusant elle-même une fosse pour Tenfant mort, — TAlberte du Rideau cramoisi se livrant sans prononcer une parole et mourant dans un spasme, — l'ignoble vengeance conjugale racontée par Mesnilgrand, — l'autre vengeance, d'une femme, celle-là, de l'espagnole se prostituant à Paris et mettant le nom de son mari sur sa porte de courtisane, ce sont là des actes où la perversion morale et la souffrance physique semblent inventées et raffinées par une imagination maladive et sadique. Mais qui peut affirmer que des faits semblables ou analogues ne se rencontrent pas dans l'extraordinaire et imprévue réalité. Ils ont surtout, d'ailleurs, une valeur de renseignement, ils disent un choix subtil et une préférence exaltée.
Les mêmes distinctions sont faites dans les analyses qui s'attaquent à l'orgueil, au mépris, à la volonté, au souvenir, à la tristesse, à l'ennui, au vice, à la pudeur. Toute une psychologie hautaine se formule en pensées qui se résolvent en rêveries ou qui s'affirment comme des jugements. Un trop plein d'éloquence déborde des conversations. Des recherches du mot définitif greffent des séries d'incidentes au cours des phrases. Le plus souvent, l'expression jaillit avec un bonheur inouï. Et, à travers ce fracas grondant, à travers ce style à volutes, ces pages qui se gonflent, se creusent, s'étalent largement comme des lames, la manière d'être et la vision particulière s'affirment logiquement, depuis le dandysme et son illusoire croyance aux choses de la haute vie, jusqu'au catholicisme violemment mêlé à tout l'excessif des passions charnelles, jusqu'au diabolisme qui ajoute le blasphème et la rébellion à la foi, jusqu'à
la philosophie supérieure qui ne recule pas devant la constatation du bonheur dans le crime.
S*il fallait donc, en terminant, résumer ce résumé, essayer de le faire tenir en six lignes, Barbey d'Aurevilly, un des cinq ou six vrais romanciers venus depuis Balzac, pourrait être déûni :
Un écrivain bas-normand, — ayant gardé à travers la vie le souvenir de la terre et des êtres de son pays, — épris de dandysme, — exaspéré contre Fordinaire, — chercheur d'exceptions morales, — mettant au dessus de ses opinions sa passion d'historien de l'âme humaine.
J.K. Hûysmans.
Les sœurs Vatard, — En ménage. — A vau F eau. — A rebours.
26 mai 1881.
On admettra bien, non un classement, mais une liste, des écrivains d'aujourd'hui et de demain, des maîtres prévus et des apprentis en passe de parvenir au compagnonnage. Et certes, dans ce groupe déjà venu en pleine lumière, aucune susceptibilité ne se révélera, aucune animosité ne se révoltera, s'il est d'abord, en première ligne, fait mention de ce rare écrivain : J. K. Hûysmans.
Les comédiens monologuistes, les notables commerçants de la peinture, les entrepreneurs de journalisme, peuvent tenir le haut du pavé et emplir la ville de leur tapage. Tous les matins, tout un monde peut sortir pour pérorer, exhiber, potiner, lancer une fiffaire; empocher des sous. On peut facilement se lais-
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fier aller à crier la fin de tout devant le fonctionnement de la Bourse artistique et littéraire installée en plein Paris, devant Fallée et venue des faux grands hommes, gonflés d'importance, prenant les airs supérieurs d'employés au ministère de Tldéal, d'agents de change attendant les ordres du Vrai, du Bien, du Beau et du Juste. Mais la réflexion aidant, on se rassure vite.
Que font, en efi'et, les cent éditions d'un livre, les trois cents représentations d'une pièce, les cinquante mille francs qui ont payé un tableau? Que font les ovations des salons, les applaudissements des foules, les acclamations de l'Amérique? Tout cela n'empêchera pas une œuvre, si elle est médiocre, d'expier son succès volé et de trouver l'oubli après avoir connu les apothéoses des baraques foraines.
C'est au public épris des choses d'art à ne pas faire cercle autour du produit manufacturé que tout le monde fabrique ; c'est à celui qui accepte de parler librement aux lecteurs d'un journal à regarder un tableau avant de le décrire, à lire un livre avant de le juger. Quand cela se passera ainsi, peut-être Flaubert et les Goncourt seront-ils traités moins souvent d'amateurs, et M. Georges Ohnet de grand homme, peut-être ira-t-on aux œuvres faites de recherches et d'observations, écrites avec le souci tourmentant du style. L'œuvre de J. K. Huysmans est de celles-là.
Htiysmans, célébré par les uns, maudit par les autres, est jeune, et son travail de littérateur est déjà considérable. L'homme a trente-cinq ans à peine. Sa personne physique est en parfait rapport avec sa personnalité littéraire : il est grand et maigre, blond et grisonnant ; le visage est singulier, creusé, tiré ; sur cette physionomie intelligente, toutes les émotions, toutes les sensations se peignent par des tirstillements, par des froncements ; mais toutes ces contractions, ces horripilations se fondent dans la jolie expression riante
des yeux ; et si Hiiysmans parle, on est alors vite conquis par la grâce à la fois goguenarde et mélancolique de sa conversation, par Thonnéteté dégoûtée qu'il montre sans Taffecter, quand elle est provoquée par le sujet en discussion.
C'est un loyal homme de lettres qui met dans ses livres ce qu'il sait et ce qu'il ressent. Vivant dans un cercle d'amis restreint, passant ses journées dans un ministère où il est employé, donnant encore des heures de son repos à un atelier de brochage, il regarde, il note dans les mondes qu'il traverse tous les détails pittoresques, toutes les manifestations humaines, et il en fait ces études d'une qualité d'observation si singulière, d'une tenue artistique si rigoureuse.
Ses débuts ne sont pas des vers élégiaques et amoureux, mais des pages de prose travaillées, ciselées, ajourées, rythmées, musicales, sonores, comme les vers les mieux orchestrés des parnassiens et des décadents contemporains. Ce n'étaient pas les lamentations et les rêveries, les sentimentalités et le vague à l'âme des poètes incompris et des amoureux éconduits, qui étaient exprimés dans ces premières feuilles de l'écrivain ; mais c'étaient déjà des notes curieuses sur la vie, les observations d'un esprit aigu et pessimiste, souriant, maladif et désenchanté. Cherchez-les, ces bouquins bien imprimés devenus rares : Le Drageoir aux épices, Les Croquis parisiens, ce dernier, accompagné de belles eaux-fortes de RafiFaëlli et de Forain ; vous rencontrerez là non-seulement le descriptif extraordinaire qu'est Huysmans, pour lequel aucun mot n'est rebelle, qui sait montrer parce qu'il sait voir; mais vous y trouverez aussi, s'affirmant déjà dans des bouts de phrases, dans des coins de pages, le psychologue pénétrant, le tranquille raisonneur qui interviendra dans les Sœurs Vatardy dans En ménage, dansi4 vau-l'eau, dans A rebours.
Les sœurs Vatard, h'n ménage, donnent sur l'ouvrière, sur l'employé, sur le mariage, des renseignements sim-
pies qui sont maintenant définitivement acquis. — A vau-Veau, A rebours j ajoutent à Fobservation exacte le dégoîit et la rêverie de Tartiste. C'est une production très nettement divisée en deux courants, qui tantôt s'écartent, tantôt se rejoignent et se confondent. Et pourtant, ces quatre livres de Huysmans mettent en lumière, dans des conditions différentes, la même individualité. C'est une constante intervention de l'artiste dans les actes et dans les réflexions des personnages. La forme seule de l'intervention diffère.
Dans les Sœurs Vatard, dans En ménage^ il y a une agitation humaine, un drame — un roman. Pour écrire ces premiers livres, l'écrivain s'accoude pendant des heures à l'établi de l'atelier, à la table du restaurant. Il regarde, il note, — il vit de l'existence des gens rencontrés, — il suit ses tristes héros le long des rues mal pavées, à travers les terrains défleuris. Il a un flair particulier, une attention spéciale qui le mènent aux endroits mélancoliques où se passe l'existence des humbles. Il aime les soirs qui tombent sur des journées trop remplies, les repos péniblement gagnés, les joies frelatées de la guinguette, les promenades silencieuses ou bruyantes à travers les plaines caillouteuses et les talus poussiéreux. Il s'assied devant les tables boiteuses, sur les bancs qui branlent, il trempe un pain mal cuit dans une sauce douteuse, il boit un vin frelaté, il s'amuse aux parfums mêlés et aux aigres musiques. Il raconte, avec des phrases mi-pensives, mi-acerbes, les labeurs sans arrêts de la journée, les plaisirs vite pris des soirs et des dimanches, les séparations d'amoureux vaguement consenties au coin d'une rue, au bord d'un trottoir, dans la tristesse du crépuscule, les retours au foyer marital du monsieur ennuyé des poursuites sans but et des amours de rencontre. C'est un commentaire des spectacles vus et des gens aperçus: le dégoût, l'ironie, l'indignation, la gaieté, — toutes les formes de la pensée, sont mêlées à de l'action, à de la vie. Au contraire, dans A vaurfeau, dans A rebours^ il y a bien des
entouTS, desobjets, une toile de fond^ qui reproduisent un morceau de nature, qui contituent une mise en scène sociale ; mais ces accessoires sont aussi réduits que possible; en réalité, c'est la seule cervelle, affectée par les sens, régie par des impressions, hantée par des idées, qui est à la fois le théâtre, le personnage et le drame.
Une lecture attentive, un enregistrement des faits, une recherche des réflexions tramées avec les récits doivent donc renseigner très exactement sur une manière de voir et une façon de penser. — N'est-ce pas là, en vérité, l'objectif de toute analyse littéraire et de toute curiosité artistique.
Il y a, au début des Sœurs Vatard, quelques détails inutiles, oiseux même. Le romancier emploie avec une sûreté absolue le vocabulaire de la peinture et de la critique d'art; aussi, les croquis, les dessins, les taches de couleur abondent. 11 y a, dans les descriptions, de la transposition et du tour de force. La vraie vision moderne est parfois abandonnée pour une outrance symbolique, dans les curieuses pages, par exemple, où le chercheur d'effets veut absolument animer d'une sorte d'âme animale le corps de fer des locomotives. Mais ces apocalypses et ces pures recherches picturales, souvenirs des travaux de début, durent peu dans ces romans très composés ; on est vite revenu aux lignes caractéristiques des paysages et des silhouettes, aux utiles détails d'intérieur qui font songer à la malice tranquille et à la joie indicible des petits tableaux flamands.
L'histoire amoureuse de Céline et de Désirée Vatard renseigne déjà très suffisamment sur l'être intime du romancier, formule déjà très clairement son jugement sur la vie. 11 a lahaineTies parvenus égoïstes, des riches inintelligents, il exprime un froid dégoût de ceux qui exercent des métiers malhonnêtes, qui montent des machines à exploiter, qui filoutent, patrons, leurs em-
ployés, commerçants, leurs acheteurs. Il ne s'intéresse à la rickesse que s*il découvre sous son luxe le malheur d'une infirmité ou la tyrannie d*un vice. Il n*a vraiment d'attention et de bienveillance que pour les ennuis de tous les jours, les francs appétits, les déchéances fatales des gens qui triment et qui végètent aux plans inférieurs de la société. Ce qu'on appelle la classe moyenne et la basse classe, l'employé mal appointé, l'ouvrier éreinté dès l'apprentissage, l'artiste pauvre, la fillette anémique, la prostituée infime, c'est là le monde qui l'attire et qui le sollicite. Après son premier roman, Marthe^ l'histoire d'une fille, il s'estattaché àsuivre et à comprendre Désirée et Céline, les deux ouvrières brocheuses, et il a écrit ainsi une double étude de caractères qui témoigne d'une pénétration intelligente et d'une ironie bonne enfant. Il connaît le tempérament de Céline, et il comprend la noce ininterrompue à laquelle elle se livre par un instinct irréductible ; il souscrit facilement à son désir d'avoir une robe à trente-neuf sous le mètre, et il ne lui en veut ni de ses rages contre Cyprien TibaiJle, ni de ses reprises de passion pour Anatole. Il est aussi condescendant à l'idéal de Désirée : un mari propre, un intérieur, tranquille, des chansons, un peu de théâtre. Il n'a pas le dédain de ces maigres joies. Il ne rudoie pas les petits et les inconscients, il trouve qu'il est bien inutile de chercher un sujet d'études plus intéressant qu'une femme battue, aux yeux pochés et aux épaules bleuies par les raclées, qui mange mal dans un sale logement. Il met un soin tout particulier à raconter la liaison de Désirée et d'Auguste, — une liaison nullement chamelle, absolument chaste, menée avec une sécurité complète à travers tous les dangers de la promiscuité, ce qui, bien entendu, n'a jamais été remarqué par ceux qui accusent Huysmans de rechercher l'ordure, — une liaison où les gentillesses, les calmes ardeurs, les désirs de ménage, les brouilles, les réflexions, sont notés jusqu'à la raisonnable et mélancolique rupture au coin d'une rue,
une rupture avec des hésitations, des tressaillements, un dernier serrement de mains, une dernière embrassade, après laquelle chacun s'en va se marier paisiblement, sans re'crimination, sans apparent regret.
Voilà des goûts déjà affirmés. Un aveu, çà et là, achève Texplication. L'écrivain célèbre la « funèbre hideur des boulevards extérieurs ». La tristesse des giroflées séchant dans un pot lui parait plus intéressante que le « rire ensoleillé des roses ouvertes en pleine terre».
En ménage est plus renseignant encore. Le livre est à la fois plus spécial et d'une ouverture plus large. Plus spécial, en ce qu'il met au premier plan un homme de lettres, d'occupations restreintes, hostile àl'action, taciturne et contemplateur, voyant tout avec un regard particulier. Mais l'ouverture sur la vie est plus large, puisque cet homme de lettres est aux prises avec la question du ménage, pas encore résolue, avec la femme, inévitable.
André se marie, consent à voir le monde. Une nuit que sa femme est restée, malade, au logis, il rentre avant l'heure fixée, trouve un amant dans la chambre. Il se force au sang-froid, congédie le monsieur, fourre du hnge dans sa malle et s'en va. Il reprend sa vie de garçon. Il résout la question du logement, de la batterie de cuisine, de la femme de ménage. Il a un ami, le peintre Gyprien Tibaiile des Sœurs VatardAl est tranquille. 11 se croit seulement tranquille, car bientôt éclate ce que Hiiysmans appelle avec sa simplicité la crise juponnière. Le souvenir de premières amours, le souvenir d'une ancienne maîtresse, le souvenir de son mariage le poursuivent. Il cherche le remèdç, croit le trouver d'abord dans la banale Blanche, dans l'amour en boutique. Il se trompe, renoue avec Jeanne, une qu'il a aimée autrefois. Celle-là le quitte. Gyprien, le railleur Gyprien, accepte une association jde manger, dé sommeil et de tisane avec Mélie. Il ne reste plus à André qu'à réprendre sa femme, qui vient s'offrir, par une démarche simple, ra-
contée avec une sûreté d'art peu commune. C'est ce qu'il fait. Le ménage recommence.
C'est là un rapide sommaire que le livre développe avec autorité et ampleur. Ici, rien de trop. Chaque détail est significatif. Chaque menu fait est suggestif en réflexions. Que les deux amis s'assoient sur un banc du Luxembourg et causent de leur enfance, du collège, de leur jeunesse, de leurs liaisons, — les débuts de vie apparaissent, sont commentés avec une tristesse qui enveloppe, avec une rigueur qui ne laisse pas prise à l'objection. Que les mêmes jeunes hommes s'attablent au restaurant, avec l'espoir d'une tranquillité, d'une courte gourmandise, — le temps de reposer leurs verres sur la table, tout espoir de joie intime se sera évanoui. Et la crainte de ne pas trouver la femme de ménage désirée ! et la comédie de la rencontre avec Jeanne, du premier déjeuner fait avec elle dans le logement de garçon I et l'ennui de la soirée passée au café 1 et les discussions des promenades, le soir, par les rues désertes I autant de points de départ, pris dans les choses ou chez les êtres, qui servent à montrer de rhumanité, des maux physiques, des souffrances intellectuelles, des nécessités inéluctables, des plaisirs sans excès. Chez Técrivain s'accentuent l'animosité envers la vie et la pitié pour les gens. L'observation tourne au noir. Et non au parti-pris, comme on l'a dit, puisque, dans le cercle où elle s'exerce, peut être trouvée immédiatement la preuve du mal décrit. Il ne faut pas oublier que c'est encore de l'homme de la classe moyenne qu'il s'agit. Pour celui-là, aux inconvénients généraux viennent s'ajouter les tracas particuliers, — le collège est mal accueillant, les logements sont insalubres, les restaurants sont odieux, les bonnes sont grugeuses, le ma^ riage est fécond en désillusions, les cheminées ne tirent pas, les cigares puent, — le goût, l'odorat, l'ouïe, la vision sont plus souvent choqués que satisfaits.
Voici d'ailleurs celui en lequel Huysmans a concentré toutes les souffrances et toutes les résignations, M.Jean.
Folantin. Ce n'est plus un homme de lettres, un nerveux, un malade, celui-là. C'est un tranquille bourgeois, un petit employé. Il a quarante ans, il est garçon, il est boiteux, il passe ses journées dans un bureau. C'est le soir que se joue le drame de son existence. Que faire ? que devenir ? le malheureux homme cherche un restaurant, et l'occupation est suffisante I 11 est écœuré par les graillons des viandes, l'eau fade des légumes, l'ancienneté des œufs, le poison des apéritifs, la litharge des vins. Il a essayé des établissements de bouillon, des crémeries, des cabinets de marchands de vin, des tables d'hôte, des dîners de chez le pâtissier. Rien ne lui a réussi. Et il n'est ni affamé, ni difficile. Il borne son ambition à vouloir manger des choses propres. Ce serait passable, qu'il se déclarerait satisfait. Mais non, il en arrive, instruit par de dures écoles, à reconnaître qu'il a eu grand tort de s'être laissé aller à désirer quoi que ce soit. Une soirée passée dans un théâtre, une visite à une femme ont achevé de l'éclairer. Il a maintenant essayé de toutes les distractions et de tous les remèdes ; son armoire est pleine de fioles de pharmacie, de fers, de quinquinas, de citrates, de phosphates, de lactates. C'en est assez. Il prend le parti de retourner à son ancienne gargotte. Il passera, comme autrefois, ses soirées chez lui. H essayera de faire marcher sa lampe, d'obtenir un feu qui chauffe. Il refera du mieux qu'il pourra son lit mal fait par le concierge. Il est bien convaincu maintenant de l'inutilité des changements, de la non-réussite des efforts. Le mieux, dit-il, n'existe pas pour les gens sans le sou ; seul, le pire arrive.
On a beaucoup raillé ce triste personnage à la recherche d'un restaurant dans le VI' arrondissement « impitoyable au célibat » - On a déclaré que cette question de cuisine n'existait pas. Pour les gens qui ont une table bien servie, c'est possible. Mais pour les autres, il n'est peut-être pas de livre plus poignant que ces quelques pages où végète M. Folantin, s'ennuyant à son bu-
reau, s'excitant à manger quelque chose, ne parvenant pas à faire brûler sa lampe. C'est que M. Folantin n*est pas un cas, c'est le symbole de l'homme condamné au mauvais beefteck, — c'est presque tout le monde.
Le jour où M. Folantin essaye de bouquiner, de décorer sa chambre de gravures et de bibelots, le jour où il se surprend presque à regretter sa foi perdue, on peut dire que Jean des Esseintes se lève en l'âme obscure du bureaucrate. C'est la recherche de l'impossible qui commence. C'est la fêlure qui apparaît. C'est le signe certain de cette névrose, étudiée avec la patience que Ton sait, et racontée avec l'éloquence que l'on a entendue, dans l'étrange et admirable A rebours.
Il ne faut pas s'y tromper, l'anémique et nerveux des Esseintes est empreint de la vérité générale et de la vérité particulière qui constituent le type d'humanité et l'être littéraire viable. C'est à la fois un personnage réel et une construction cérébrale, faite de lectures et de ré'flexions. Hliysmans s'est plu à incarner le dégoût du monde moderne en un personnage moitié réel, moitié imaginaire, qui est choqué, blessé, par tout ce qui existe, et par la façon dont tout existe : Jean des Esseintes, le survivant d'une famille usée lentement par les unions consanguines et les contacts trop prolongés avec la civilisation. Il représente donc des aspirations sans précision et des désirs d'au-delà qui reparaissent à des intervalles presque mathématiques dans tous les temps et dans tous les lieux. Et il incarne une parcelle de l'âme de ce siècle qui finit, de l'esprit qui règne en un coin de cette société qui semble devoir, longtemps encore, troubler l'observation et déconcerter les jugements. Oui, des Esseintes est le malade, par instants logique, par instants contradictoire. Il est non-satisfait et il est ennemi de l'action. Il constate en lui la fin d'une race et il serait désolé d'un recommencement. Il a la nu^ que sensible et la main tremblante. Il a le cerveau compliqué. Il a horreur de l'ordinaire et du simple. 11 a été élevé chez les Jésuites, il n'a plus de foi et il est encore
un peu croyant par dilettantisme. Il veut qu'on le croie catholique et il hésite entre le catholicisme et Schopenhauer. Il s'enferme, se calfeutre dans la maison isolée de Fontenay-aux-Roses, aménagée par lui et pour lui seul. 11 se crée un entourage de couleurs, une atmosphère de parfums en rapport avec ses goûts aiguisés. Il tend les pièces d'étoffes dont les nuances correspondent à ses pensées. Il intercepte la vue de la campagne. Il a des serviteurs presque muets et presque invisibles. Il dort le jour, il vit la nuit, mange légèrement, lit beaucoup. Il veut une salle à manger qui lui donne Tillusion d'une cabine de navire et une chambre à coucher qui joue la cellule monastique. Il proclame le mouvement inutile, et l'imagination suffisante pour contenter les désirs. Il dit l'artifice la marque du génie de l'homme, et il affirme que la nature a fait son temps. Il part pour Londres, et trouve son voyage accompli après une station dans une taverne de la rue d'Amsterdam. Il fait incruster des diamants dans l'écaillé dorée d'une tortue. Il mange un « extraordinaire beurre ». Il a une cave à liqueurs qu'il fait jouer comme un « orgue à bouche » , et aussi un jeu complet de parfums. 11 évoque, en manière de distraction, l'étonnante et sauvage pantomime d'un dentiste. 11 a la haine de la Sorbonne, des négociants, des têtes de magistrats et de militaires. Il se compose une bibliothèque de tous les écrivains qui ont subtilisé les sensations et alambiqué la nature. Il aime la littérature latine de décadence, il va de Pétrone aux moines du v® siècle. Il se nourrit aussi des écrivains catholiques, sans s'éprendre pourtant de M™« Swelchine et d'Eugénie de Guérin. Il préfère à « l'art valide » de Balzac les vers de Baudelaire, et davantage encore ceux de Verlaine et de Mallarmé. Il est épris, en musique, des chants religieux, de Schumann, de Schubert. Il est en art pour Gustave Moreau, pour Rodolphe Bresdin, pour Odilon Redon. Il supprime ses relations avec les objets extérieurs, comme il a supprimé ses relations avec la société,
Il se crée un monde factice à force d'excitations cérébrales. Il va des paradoxes qui deviendront des vérités jusqu'aux folies sadiques sans issues. Il a cherché, au temps où il avait des relations, â faire mal tourner le ménage d'un ami. Il a eu une maîtresse acrobat6> une autre ventriloque, — il a été fugitivement sodomiste. Il a poussé la haine de la société jusqu'à vouloir préparer un assassin. 11 prend, à trop considérer des fleurs, l'effroi de la syphilis. Il a des cauchemars, des hallucinations. Il souffre d'illusions de l'odorat. Il essaye comme moyen suprême de se nourrir par des lavements. Il est condamné, enfin, par son médecin, à quitter, sons peine de mort, sa thébaïde raffinée, son désert confortable. Il éclate en une superbe malédiction, il fait ses malles, — il rentre dans la vie.
On voit que la conclusion de A rebours ramène à M. Folantin. La critique aurait dû le remarquer, avant de faire porter à Huysmans la responsabilité de toutes les opinions de son a sujet » . Sans doute, l'écrivain fait exprimer beaucoup des mépris qu'il éprouve par des Esseintes. Il se sert de lui à plusieurs reprises pour injurier le négoce de toutes choses, la vilenie des caractères, les intérêts des classes. 11 lui donne de ses goûts littéral* res et artistiques. Mais la part de curiosité est plus grande que la part de sympathie, et celui qui sait lire peut facilement, à l'aide des ouvrages qui ont précédé, faire le compte des opinions, séparer la confession de l'observation. Il restera alors l'idéal d'existence d'un homme simple d'allures, ayant des goûts d'artiste compliqué, d'un ironique, très doux et très bon, désifeux de vie modeste, aimant le feu, les cendres tièdes de l'âtre, les intimités du chez-soi, satisfait des fantaisies des livres, heureux des plaisanteries énormes et aiguisées, — celle du catholicisme d'A rebours^ par exemple, où, en regardant bien, on trouve un prie-dieu transformé en table de nuit, un baptistère transformé en cuvette, et Dieu se refusant à descendre dans la fécule des hosties,
La note vraie sur l'œuvre d'Hûysmans semble, d'ailleurs, être donnée en ces quelques mots paisibles et revenus de tout échangés entre les deux amis de En ménage : a Nous, nous nous estimons heureux quand nos convoitises se bornent à n*ètre pas satisfaites ! Nous sommes les gens qui nous contentons des à peu près. Lorsque nous ne recevons pas de tuiles sur la tète, nous sommes pleins de joie, et c'est miracle pourtant quand; avec un idéal aussi court, il ne nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons ! » C'est la saine gaieté de l'homme qui a fait du pessimisme non une pose pleurarde, mais une méthode basée sur l'exacte connaissance de la vie. L'idéal est court, oui, mais il est suffisant. Le pauvre hobereau qui se sature de littérature et d'art, et le taciturne employé qui sait se contenter de sa gargotte ordinaire, servent tous deux à. exprimer la même tranquille opinion sur la vie.
11 resterait à écrire une étude sur l'esthétique particulière à Hiiysmans. 11 faut se restreindre à deux remarques. L'une s'applique à ce qui peut être appelé l'aspect de la phrase qui est singulièrement, quoique clairement construite ; l'adjectif ordinairement placé avant le nom, la ponctuation qui semble obéir à une loi bizarre en font la phrase la plus peinte qui peut-être existe ; les virgules et les mots sont employés, en plus du sens qui y est attaché, comme de véritables touches de couleur. — L'autre remarque est sur l'allure du style : il peut être affirmé que l'originalité de ce style, — faite de charme presque perpétuel, et de soudaine grandeur, — vient de la suprême habileté avec laquelle l'expression simple est mêlée à la période éloquente.
Telle est, très résumée dans son ensemble, à peine abordée dans ses détails, l'œuvre du consciencieux écrivain, de l'exquis artiste, de l'homme charmant, modeste, dédaigneux de réclame, — Joris Karl Huysmans.
Henri Géard.
25 janvier 1886.
Le nom de Henry Géard n'apparaît que sur la couverture d'un seul livre et ne figure que de loin en loin au bas d'un article de journal. Il y aurait pourtant un singulier oubli et une flagrante injustice à ne pas l'inscrire parmi les noms des écrivains nouveaux, dont les pages d'essai sont immédiatement remarquées par la sympathie des uns et par la mauvaise humeur des autres. C'est que le livre révélait un observateur en quête d'observations personnelles, un écrivain apportant un jeu de phrases et de réflexions bien à lui, c'est que les articles montraient un critique regardant avec ses yeux et pensant avec son cerveau, un curieux et un attentif qui dressait ses procès-verbaux lui-même.
Ceux qui sont encore soucieux de littérature se souviennent très exactement qu'il fut question de Céard avant même qu'une ligne de lui fût imprimée. Des milieux où il vivait, des groupes d'amis où il causait, se répandait l'annonce qu'on entendrait sous peu une originale manière d'apprécier et de s'exprimer. Ces sortes de jugements qui devancent les destinées ne sont, en réalité, ni bons, ni mauvais. Ils n'agrandissent pas les influences, ils ne les restreignent pas non plus. Rien ne tient devant cette authenticité de document qu'ont le papier imprimé et l'œuvre signée. La première épreuve ne fut pas bonne pour l'écrivain nouveau. Sa prose de début parut dans le volume des Soirées de Médan où Zola avait groupé ses cinq jeunes amis non avec l'autorité d'un dirigeant, mais avec la bonne camaraderie d'un aîné en littérature. Céard avait écrit Xa Saignée ,
une nouveUo de style trop apprêté et de coupe trop romanesque, malgré de belles pages sur la vie à Versailles, pendant la guerre, d'une courtisane du second Empire.
Naturellement, le reportage qui inspecte les lettres, la chronique du boulevard, la critique qui s'inspire du reportage et de la chronique, s'égayèrent fort de ce livre et de ces débutants. On se rappelle quelle guerre était, dans ce temps-là, — en 1880, — faite à Zola. On n'avait pas assez de drôleries pour essayer de tourner en ridicule sa tentative de bataille littéraire. Depuis, le ton s'est bien apaisé ; il n'y a, décidément, rien de tel que les livres solidement construits pour avoir raison des calembourgs sans imprévu et des à-peu près sans joie. Mais alors, tout ce qui touchait à la littérature maudite était assailli de même façon. Céard eut sa part de quolibets comme les autres. On ne s'inquiéta pas de savoir ses tendances, ses opinions ; on ne regarda pas dans ce qu'il écrivait, ce qui était pourtant le plus sûr moyen d'obtenir les renseignements que l'on paraissait désirer. On préféra traiter tout le monde, indistinctement, et tout uniment, de sectaires, d'esclaves, de travailleurs sans originalité, uniquement occupés à s'approprier une manière et à copier des leçons. On ne voulut pas voir en Zola un arrivé qui se solidarisait avec des inconnus ou des presque inconnus chez lesquels il reconnaissait la naissance d'un talent et saluait une force. On s'acharna, au contraire, à transformer l'écrivain des Bougon- M acquart en un moniteur qui dictait des préceptes, en un pion qui surveillait une classe de jeunes.
La légende dure encore peut-être dans quelques coins. Mais non pour ceux qui mettent de la loyauté dans leurs lectures et de la franchise dans leurs opinions. Il y a beau jour qu'on s'est aperçu des différences et qu'on a reconnu l'originalité des tempéraments. On ne peut pas plus comparer les nouveaux venus d'alors à leur introducteur qu'on ne peut les comparer entre eux. Les nou-
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Telles et les romans de Maupassant, de Hennique, de Alexis, sont bien à eux. Il a suffi à Hûysmans, bien avant A rebours, d'écrire En ménage et A vau l'eau pour montrer un esprit absolument dissemblable de celui de Zola. Il a suffi à Céard d'écrire Une belle journée.
Le livre fit impression sur les lettrés. Il suscita aussi quelques phrases dédaigneuses et quelques cris d'horreur chez la critique assise. Il aurait été préférable de remplacer le dédain et l'horreur par des raisons. Il aurait fallu, par exemple, s'expliquer sur la question d'originalité. Il est sans doute difficile de revenir sur des jugements tout faits, car il ne fut dit mot à ce sujet. La vérité, c'est que le livre ne ressemblait à rien de ce qu'on connaissait^
C'est l'histoire de la journée d'une bourgeoise, la femme d'un architecte. M™'. Duhamain, apte aux repassages, aux confitures et aux conserves. Les plaisirs de sa vie ont été courts. M. Duhamain est un doctoral phraseur qui considère l'exercice du mariage comme une fonction souveraine, et qui ne songerait pas à mettre de la douceur dans ses caresses et de l'imprévu dans ses conversations. C'est l'ennui, encore et toujours. Trudon, le courtier en vins qui habite au-dessus du couple, accentue la prévenance de ses gestes, et prend volontiers les femmes avec du sentiment mêlé à de la politesse. Il est obèse un peu, et s'habille en gravure de modes, mais la gaîté accompagne sa rondeur, et il porte chaîne d'or au gilet et diamant au petit doigt. Mme Duhamain, rapprochée de ce galant à l'afl'ût, par un bal inattendu au Salon des Familles, transformée par la toilette, grisée par la valse, lassée par les agaçants impairs de son mari, consent à un rendez-vous. On se retrouvera le dimanche suivant, à onze heures, à l'entrée du pont de Bercy.
C'est la belle journée qui commence. Il y a à peine quelques nuages suspects dans un coin du ciel bleu. Trudon hésite, il a un vague e£froi de la femme honnête, il est béte et hésitant. Il désire et craint à la fois
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la rencontre. Mais voici M™* Duhamain, en toilette méditée. On marche quelques instants, on célèbre la beauté du temps, on a des visions de campagne, M™° Duhamain refuse tout, veut rentrer, puis consent, donne l'idée d'aller à Villeneuve- Saint-Georges. Et c'est alors le premier revirement de Trudon, qui part à fond de train contre la campagne tant célébrée tout à l'heure, et qui réclame un restaurant et un cabinet particulier. La dame se rend encore. On entre aux Marronniers, lieu de parties fines, quai de Bercy. Ils sont seuls, devant des huîtres, des petits pois, des filets de sole. Le ciel de mars se dérange tout à fait. Un point noir apparaît. La gène naît entre les convives, Trudon ne sait que dire, comment aborder la conquête rêvée. La conversation ne réussit pas à remplir le vide qui se creuse entre ces deux êtres. L'homme songe à des effets de spiritisme, entame une digression sotte sur la signification des prénoms. La femme le trouve bête, est déjà réduite à cette réflexion qu'au moins, elle va faire « un bon petit déjeuner. » L'hostilité s'accentue, Trudon émancipant sa phrase en indiscrétions sur les cabinets de toilette. Il apparaît grossier à M""® Duhamain qui trouve un écœurement à la place de l'idéal cherché. Une gaîté de café-concert achève tout. Il y a un baiser volé à M™® Duhamain, et un coup de serviette qui coupe la figure de Trudon. Fini l'amour. Elle cherche à ouvrir la porte. Lui, bassine inquiétement sa joue.
Un éclat de rire, puis une lassitude, rouvrent la scène. L'insignifiance de Trudon prend des proportions extrêmes. Il regarde avec des yeux tristes celle en qui la raillerie s'est éveillée. Il prend « l'attitude douloureuse particulière aux navrements des imbéciles. » L'amusement de M™« Duhamain tourne en cruauté. Les nuages crèvent. Une bourrasque balaie le quai. Il est quatre heures et demie, a La journée ne finira donc pas, s'écrie la fausse adultère avec un soupir. » Et c'est alors, pour attendre la fin de la pluie et
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rheure de la rentrée, une série d'occupations niaises, un échange de phrases brèves péniblement sorties, une explosion de patriotisme de Trudon, un étalage de ses lectures où rien n*est nommé, où tout est reconnu des poésies, des chansonset des livres, une revue des journaux, les politiques, les illustrés, les mondains, les tintamarresques, une lecture de Y Indicateur des chemins de fer, les rentrées du garçon, réglées avec un art infini, au milieu de cette grise et ironique symphonie de mots expressifs. Puis, le silence morne, avec des sourires chez la femme et des évocations d'anciennes maîtresses chez l'homme, qui gratte une fleur de la tenture t comme s'il eût cherché à découvrir quelque chose derrière. » Et la pluie, toujours la pluie, — la fuite du jour, et l'installation de la tristesse dans les cœurs avec un excessif sentiment du ridicule de la situation.
Les deux amoureux s'installent en fiacre. Trudon conduit M™° Duhamain à la gare de Charenton. Là, dans le noir, la pluie battant les vitres, ils ont tous deux conscience de leur afî*aissement moral, de leur désillusion amoureuse. Ils sentent comme un déchirement intime à se quitter, comme un retour possible d'affection. Elle, s'accuse, a presque pitié. Une mélancolie compliquée envahit cette âme de bourgeoise. 11 y a au fond de tous deux un identique désir que la route ne finisse pas. Lui, hésite encore, rompt le charme qui recommence par une banalité. Voici la gare, les lumières du train. Elle monte en wagon, et sa silhoutte reste collée au carreau de la portière jusqu'à ce que sa silhouette, à lui, penchée à la barrière, disparaisse. C'est la nuit, et le gâchis. Us rentrent chacun de leur côté, lui avec une femme de rencontre, elle s'applaudissant de son essai d'adultère manqué, frissonnant d'efî*roi rétrospectif devant son mari paisible.
C'était (i jouer la difficulté » que d'entreprendre un tel livre. Céard résolut avec une nette précision ot une triomphante logique l'équation qu'il s'était im-
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posée. Quelques lacunes, quelques transitions insuffisantes pourraient être signalées, mais jamais pages d'une cruauté plus enjouée et d'une ironie plus à froid n*ont été écrites sur Fadultère, jamais récit plus mesuré et plus chaste n'a mieux mis à nu la misère physiologique et la platitude cérébrale. La phrase cache sous des solennités empesées des sous-entendus féroces qui expliquent les êtres, mettent à vif les plaies secrètes de leurs vanités, montrent leurs dessous intimes dans de puérils signes extérieurs, révèlent l'écroulement de leurs rêves dans le vide de leurs âmes. Une moquerie retenue, comme bridée par une main ferme, est insérée dans les phrases largement et sobrement établies, et bientôt apparaissent irrésistiblement comiques la signification des toilettes, les pressions des genoux, les langages du pied, les prétentions des yeux, les émotions qui sèchent la gorge et les lèvres. La preuve était suffisante. Le jeune écrivain était lui-même. Non un descriptif abondant, mais un discret annotateur de paysages en rapport avec des états d'âmes. Non un ciseleur de mots, un curieux de technique artistique, mais un éloquent contenu. Céard ne va pas à la matérialité, à l'animation de la vie. Sa curiosité est presque tout entière pour les cerveaux. Tout ce qu'il regarde, tout ce qu'il emploie, l'amène à la constatation psychique, à la fine dissection des idées. Jamais il ne voit le détail matériel en peintre, il le considère en raisonneur que le renseignement passionne. Dans cette belle scène de la fin du livre, qui eût suffi à le classer observateur, ce n'est pas le fiacre qui l'intéresse, ce n'est pas la situation des personnages enfermés dedans, c'est, plus que tout, l'émouvante reprise de sentiment qui naît, se développe, sanglote et s'éteint dans le cœur inquiet de la femme. Le livre tout entier n'est pas une suite de tableaux, c'est le seul développement d'un état mental, c'est un raisonnement en action, qui aboutit à la vraie et simple tristesse souriante de la conclusion, à la résignation nécessaire, à
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la nécessité de se tenir en place, à Tinutilité du changement.
Cette affirmation de sa personnalité faite et bien faite, Céard revint à ses bureaucratiques occupations et garda le silence. Voilà cinq ans qu'on n'a pas revu de livre de lui. Il essaya de faire jouer une pièce tirée de Renée Mauperin, ne réussit pas et n'insista plus. Il écrivit une remarquable série d'études critiques à V Express, et plus récemment, quelques belles pages au Télégraphe où un directeur rare, M. Piegu, fit accueil à la littérature. Mais rien de tout cela n'a été publié, repris, développé, et pourtant Céard est de ceux qui savent faire tenir un roman, une étude morale, dans un article. Il y a, évidemment, chez le littérateur, un parti pris de réserve ou une affirmation d'indifférence.
Et c'est ici qu'il faut chercher une grosse querelle à Céard et lui dire les choses nettement. Il peut être convaincu de l'inutilité de tout, il n'en est pas moins forcé de constater que la vie existe, et qu'il y a une agitation humaine. 11 a raison de croire que toutes les façons de remplir l'existence se valent et qu'on peut établir une équivalence entre toutes les fonctions, exactement accomplies. Mais encore faut-il faire ce à quoi l'on est destiné par des moyens physiques ou des aptitudes cérébrales. La conclusion de Une belle journée est certes vraie et bienfaisante pour les dames Duhamain, mariées, ayant tout intérêt à trouver la tranquillité du corps et de l'âme dans le ménage. Elle est donc vraie aussi pour l'écrivain qui ne peut trouver l'exercice de ses facultés et sa pleine satisfaction intellectuelle que dans la production*
Céard a ce privilège de s'intéresser à toutes choses. Les impressions se résolvent en réflexions dans son esprit. Sa curiosité va du théâtre au roman, de la critique à l'histoire, de la musique à la politique. Il est dirigé par un perpétuel besoin de certitude et par un perpétuel doute. Les études qu'il a abordées peuvent faire de lui un des vrais représentants de la médicale
littérature de ce siècle. Qu*il déblaie donc un peu ses paperasses. 11 a en portefeuille une étude commencée sur Choderlos de Laclos ; qu'il Tachève, qu'il la publie. On va lui jouer Renée Mauperin ; qu'il fasse une autre pièce. Qu'il publie le roman qu'il a rêvé sur l'agonie de l'ouvrière à l'hôpital... — Allons, décidetoi, camarade, et fais ton œuvre.
Madame Alphonse Daudet.
L enfance d'une Parisienne. — Fragments d'un livre inédit.
9 Février 1884i
Dans la préface de la Faustin, Edmond de Goncourt, le romancier qui s'est à coup sûr montré le plus inquiet de la condition faite à la femme dans la société par la fatalité sexuelle, exprimait un doute sur la quantité et la qualité de vérité contenues dans les livres écrits sur les femmes par des hommes ; il trouvait que ces livres manquaient de la « collaboration féminine » ; et il faisait appel aux lectrices de Madame Gervaisais et de Renée Mauperin, leur demandant de lui confier anonymement ce que les femmes sont seules à savoir, — peut^ être à soupçonner, — « les impressions de petite fille et de toute petite fille », des détails sur l'éveil simultané de l'intelligence et de la coquetterie », des « aveux sur la perversion de la musique », des « épanchements sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans le monde », le « dévoilement d'émotions délicates et de pudeurs raffinées », c'est-à-dire tout l'enfant et
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toute la jeune fille, les vagues souvenirs gardés depuis les premières années et les troubles profonds surprenant la vierge qui s'ignore. L'écrivain, depuis que cette préface a été publiée, a pris des notes caractéristiques, a reçu de précieuses confidences, et Chérie dira la lente formation de l'esprit de la jeune fille mondaine.
Mais voici un livre, dont plusieurs chapitres sont, précisément, dédiés à M. de Goncourt, qui fixe, avec un art plein de charme et d'autorité, les fugaces, les insaisissables émotions de la petite fille. Ce livre a pour titre : L enfance d'une parisienne ; il a pour auteur M™** Alphonse Daudet.
L'enfance d'une parisienne n'est pas un roman, et n'a pas non plus les apparences précises d'une autobiographie. On n'y trouve guère d'indications de temps et de lieux ; l'écrivain n'a pas essayé de construire une décoration d'ensemble, de mettre en action la première période de la vie d'une femme, de compléter ses souvenirs par des observations nouvelles, d'unir, pardesraccords, les lignes brisées dans sa mémoire à des lignes nettement tracées par une main exercée de styliste. Non, et c'est là ce qui fait leur grand charme, ces pages si intimes et si pénétrantes n'ont pas été pensées et écrites pour former un livre équilibré, d'un intérêt habilement distribué : aucune convention n'intervient dans le récit. La femme qui parle n'a eu qu'un souci : elle a essayé, avec toute la force de sa volonté, avec toute la fixité d'un regard intérieur, de revoir le passé ; elle s'est abstraite de tout ce qui l'entourait, de tous les événements qui, depuis son enfance, ont marqué les jours de sa vie. Devant elle s'est alors dressé un être vivant d'une vie singulière, parfois excessive, parfois à peine perceptible ; l'image de la petite fille apparaissait, à de certains instants, tout près des yeux, à portée de la voix ; celle qui faisait renaître ainsi, par l'efifort de sa pensée, l'enfant qu'elle avait été, sentait certainement peser sur elle des regards d'autrefois, percevait le son de sa jeune parole ; puis l'image s'effaçait, n*ap-
paraissait plas que dans un cadre indistinct qui s'éya* nouissait aussi ; impossible de la ressusciter.
La brusque apparition des actions et des choses ensevelies dans l'ombre de la mémoire, et leur brusque retombée dans l'oubli, alternent ainsi dans le livre de j^mo Alphonse Daudet. On ne sent pas une fois en défaut la sincérité de récrivain ; jamais Tébauche n*a été poussée au tableau, les traits restent interrompus, les couleurs restent pâlies ; des notes s'arrêtent court, des mots résonnent comme les échos affaiblis d'une phrase musicale entendue il y a longtemps et qui ne revient que par fragments, certaines pages ont les contours tremblants et les aspects fugitifs du rêve. C'est là le grand mérite de V Enfance d'une Parisienne : dans chaque chapitre, dans chaque phrase, on voit le passé revenir, tantôt avec vivacité, tantôt avec lenteur, tantôt complet, vu dans tous ses détails comme à la lueur d'un éclair, tantôt vague, s'enfonçant dans une nuit dont la noirceur s'accroît sans cesse ; partout, on sent le travail psychologique d'un cerveau qui veut se ressouvenir.
C'est après ce travail, ou plutôt c'est en même temps que ce travail s'accomplissait, que l'artiste est intervenue, adaptant le mot exact à la chose décrite, ajustant Tépithète, dosant la phrase : tâche délicate et périlleuse, la forme pouvant trop accentuer ici, trop affaiblir là, pouvant défigurer ou emporter le fond. Cette tâche, M°''' Daudet l'a résolue, a Impressions de petite fille racontées par une femme » , tel pourrait être le soustitre de V Enfance d'une Parisienne. Ce sont bien les sensations de la petite fille qui a assisté aux fêtes familiales, qui a joué à la poupée, qui a été veillée dans sa chambre attiédie de malade, qui a éprouvé ses premières joies au bal enfantin, qui a couru la campagne et s'est enfermée dans les bibliothèques, qui a interrompu ses danses et ses chants pour regarder passer un cercueil, ce sont bien seulement les sensations de cette petite fille-là qui sont enfermées dans la phrase
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travaillée comme une dentelle, ajourée comme une broderie. L'historiographe n'a rien ajouté, — que son grand talent d'artiste.
1er février 1885.
Sous ce titre : Fragments dun livre inédit^ M"*' Alphonse Daudet a écrit un petit livre d'une soixantaine de pages, qui restera, sur un rayon spécial des bibliothèques, comme un rare et précieux document sur la femme intelligente et artiste de ce siècle. Aucun souci d'école, aucune acceptation de mot d'ordre : celle quia signé ces Fragments n'avait pas à intervenir dans la mêlée comme un combattant ; la plume, qui est au poing du journaliste, du politique, du philosophe, du romancier, comme une arme de défense et d'attaque, est restée, dans ces mains féminines, un outil désintéressé, délicat comme un pinceau de poète japonais. Ce qui a marqué trop souvent les résultats du travail intellectuel des femmes, c'est la pensée de l'homme. Les femmes ont bien touché à tout, à la phrase écrite, au dessin, à la couleur, à la politique, à la morale, mais presque toujours leur effort amenait l'obsédante idée d'une tâche de tapisserie accomplie d'après un modèle. Les œuvres les plus retentissantes ont un bruit sonore d'échos ; que les théories soient fières et les revendications justes ou que la phrase se fasse la basse servante des réactions académiques et sentimentales, toujours la collaboration d'un homme ou d'une société d'hommes s'affirme, dans l'originalité ou dans la banalité. Ne serat-il donc jamais publié, le livre sincère, exempt de toute influence, dégagé de toute convention, écrit parla femme sur la femme, et pour retrouver l'âme féminine faudrat-il toujours recourir aux écrivains qui ont été des divinateurs î
M*" Alphonse Daudet, si elle a entrepris cette œuvre réclamée, ne la publie pas, et elle entend bien nç nous donner que des « Fragments ». Du moins, et c'est là Fessentiel, les pages qu'elle fait connaître sont-elles conçues sans préoccupation de la bâtisse d'un livre, sans application des procédés courants ! La pensée éclose, l'impression ressentie, et la forme qu'elles revêtent, sont adéquates. La coupe est celle des « pensées », des « notes », mais les observations n'ont pu être faites, les sensations n'ont pu être ressenties par les maîtres qui ont écrit des chefs-d'œuvre sous cette forme hachée et commode ; nous sommes vraiment en présence, non d'un littérateur qui fabrique de la description, de l'intérêt, de l'émotion, — mais d'une femme qui pense.
Elle pense sans cesse, elle est affectée partout: tout ce qui passe devant ses yeux, tout ce qui tombe dans son cerveau, aux heures d'activité, de lecture ou de rêverie, l'intéresse et l'émeut ; elle voit, elle observe, dans la rue, dans le monde, là où son goût, où le hasard de la promenade ou du voyage la mènent. Mais le cercle domestique lui suffit presque, le moindre fait lui paraît susceptible d'une interprétation nouvelle. Elle ne s'essaye pas à planer haut, ni loin, mais à pénétrer à fond ce qui se trouve dans le rayon de son regard ; elle voudrait voir derrière les yeux, sous les paroles prononcées, sous les mots imprimés, elle voudrait voir en elle-même ; c'est le sens intime des choses, ce sont les rapports cachés qu'elles ont entre elles, qui éveillent sa curiosité et font naître sa passion. De là, une littérature nuancée, pénétrante, dont aucune des métaphores anciennes ne pourrait donner l'idée. Il s'agit bien de fixer des traits déliés et des couleurs changeantes, il s'agit bien du duvet de la fleur, de la poudre de l'aile du papillon, de l'irisation de la goutte d'eau, de la vibration d'un son î La femme modeste et lettrée, bourgeoise et artiste, qui a écrit ces Fragments a bien d'autres difficiles ambitions : elle obéit à sa nature en cherchant à exprimer, non ce qu'elle voit et ce qui peut être repro-
duit, mais l'idée née en elle de ce qu'elle voit, mais la sensation confuse causée par le contact des objets, mais les extases non formulées nées de la vue d'un paysage ou de l'entente d'une musique, mais ce qu'il y a de pensée dans un regard, un sourire, un pli de visage, ce qu'il y a d'immatériel dans l'émanation des êtres ou l'atmosphère des choses ! Elle en arrive ainsi à habiter des régions intellectuelles où l'on ne peut la suivre, des pays de rêves où le pressentiment et la coïncidence jouent des rôles, où le surnaturel s'ajoute au réel ; mais elle garde toujours et quand même l'expression compréhensible, même lorsqu'elle cesse de constater,cherchant des explications, affirmant des conclusions, substituant le « pourquoi » au « comment ». Là encore elle est personnelle et obéit à son désir incontenté de savoir toujours davantage, d'avancer plus vite vers l'explication fuyante de la sensation fugitive.
Des exemples de cette raffinée matérialité de vision et de cette subtilité cérébrale abondent dans les Fragments d'un livre inédit, Avait-iljamaisétédit, par exemple, avant M"*** Daudet : « Les fleurs colorent tout l'air du jardin comme elles le parfument ...» Avait-on jamais noté le sentiment changeant, selon les époques, de la beauté des femmes ? Avait-on marqué le rapport étroit qu'il y a entre la province et le passé ? Avait-on fait, sur l'air parisien, cette remarque qui spiritualise, pour ainsi dire, l'atmosphère : « On dirait que cet air nous transfuse l'activité des ambitieux, l'intelligence des travailleurs, un peu de la pensée qu'évapore l'art ou le génie? » Et c'est ainsi, dans ces observations légères ou profondes, un perpétuel et inanalysable mélange de la réalité observée et des impressions reçues. La chose regardée se convertit, pour ainsi dire sous les yeux, par on ne sait quel sortilège artiste, quel invisible tour de phrase, en un thème de pensée fait de peinture et de réflexion, de raison et de musique ; tout est dit avec précision de ce qui n'est que senti et deviné d'habitude, tout, jusqu'aux rapides et inexpliqués souvenirs de la
mémoire, aussi vite disparus qu'apparus, vus par les yeux de Tesprit comme à la lueur d'un éclair, tout, jusqu'à l'assimilation des choses au moi moral, tout, jusqu'à l'interne mouvement des femmes écoutant de la musique vibrante, t un non consenti et répété à tout ce qui leur a menti déjà, comme un refus à s'émouvoir encore aux intimes sollicitations du rêve. »
Les préférences littéraires de M"* Alphonse Daudet s'affirment dans ces phrases : « Toute recherche est une distinction... L'originalité en art me plaît même erronée, et je la préfère aux talents pondérés et pratiques... Le choix du mot n'est pas seulemçntune question d'oreille, il faut qu'il sonne juste à la logique de l'esprit. » Un programme est indiqué en ces quelques mots: «Homme, j'aurais essayé de faire de la littérature en dehors de l'existence, toute en compréhension des êtreset des choses détachés de l'aventure, duvulgaire des événements. J'aurais voulu faire triompher l'expression comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité. Mais l'observation des femmes est restreinte, leur milieu d'art étroit, le temps manque, l'indépendance et le montant des conversations. On se contente d'un court aperçu très sensible parce qu'il est trop rapproché ; et c'est de l'écriture appliquée aux émotions du foyer ou en résultant, qui émane de ces impressions trop vives et nerveuses. »
N'est-il pas réalisé, en partie, par les Fragments d'un livre inédit^ ce programme ? Toute une existence intellectuelle ne s'aperçoit-elle pas à travers une remarque psychologique fixée en une phrase? Tout un roman, le roman poignant et désespéré d'une vie de femme du peuple, ne tient-il pas dans les dix lignes fortement écrites par M""® Alphonse Daudet sur la dernière maladie de l'ouvrière ?
« Ludine. i
22 noTembre 1883.
Le caslittéraire de M. Francis Poictevin est trop intéressant pour que soit passée sous silence cette Ludine^ parue au milieu d'une stupeur longue à se dissiper. Le sujet en lui-même n'était pas fait pour susciter des polémiques ; la transformation d'une femme passant, presque sans transition, de la simple vie campagnarde à l'existence compliquée du demimonde des villes d'eaux, pouvait tenter un analyste, et il faudrait au contraire féliciter M. Poictevin de Tessai psychologique qu'il a tenté. Mais autre chose est la manière dont il a présenté ses observations, la forme dont il a revêtu ses visions. La question du style est une des plus importantes qui se puissent poser, à propos de l'évolution littéraire actuelle, et le livre de M. Poictevin peut servir, à ce sujet, de thème à quelques réflexions ; la sophistification de la langue française dont s'est rendu coupable l'auteur de Ludine doit arrêter et faire réfléchir tous ceux qui ont sur leur table tout ce qu'il faut pour écrire.
M. Francis Poictevin est certainement un artiste très particulier, délicat, — il le prouve, — et sincère, •—nous devons le croire. Sensitif à l'excès, il doit voir
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dans les couleurs une infinité de nuances jqui échappent à tous, il doit percevoir, dans un ensemble musical, des sons tremblés et vagues qui mettent les notes franches dans une sorte de demi-teinte; de même, il doit décomposer à Tinfini les sentiments intimes, à peine exprimés, à peine éprouvés. Il regarde à travers une enveloppe humaine comme on regarderait à travers une eau trouble, fixement, sans se lasser, et il finit par deviner de lents mouvements, d'obscures réverbérations; devant ses yeux de somnambule, dans son cerveau halluciné, les êtres se meuvent, agissent, sentent, d'une façon spéciale ; ils vivent dans une atmosphère raréfiée où seuls, avec leur auteur, ils peuvent respirer à Taise.
Aussi, quand IV'crivain entreprend de réaliser ces paysages et ces personnages qu*il devine et crée plus qu'il ne les voit et les observe, quand il veut leur donner, parla page écrite, le corps et la vie qui 4^8 rendront accessibles à tous, se trouve-t-il aux prises avec la plus insurmontable difficulté ; il s'acharne à vouloir exprimer les observations ténues el curieuses, les presque insaisissables décompositions de sons et de couleurs, dans une langue identique aux sensations qu'il a éprouvées. Il ne réussit qu'à évoquer des apparences, des aspects incertains bientôt fondus, disparus, on ne sait comment, sous des mots étrangement disposés ; à peine a-t-il éveillé en vous l'attention par un spectacle ou par une réflexion, qu'il éteint la petite lumière mal allumée et vous replonge dans l'obscurité, des phrases sans suite, des incidents qu'il est le seul à" connaître. C'est ainsi qu'il décrit la marche de Ludine : « Sa manière de marcher était une séduction. Je ne sais quoi de rythmé et de fataL On sentait comme une ondulation , qui devait être et toujours serait et vous entraînait.,. Invinciblement elle avançait^ comme sans arrêt concevable ; et le mouvement et la pose impassibles dupiedcamb7'é,et la minime flexion de la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'oiij par intervalles^ coule une lueur fauve^ sansja-
mais im battement de paupières , disent qu* elle ne supporte y tout au plus que des tangenees. Et, dans cet avancement illusoire, dans ce va et vient trompeur, elle garde une sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence du pas, de tout le corps /j) C'est ainsi qu'il introduit, à chaque instant, dans la trame de son style, sans explication, des mots du patois du Jura, patrie de son héroïne: « Et combien, même à une statue, elle préférait un oiseau, un corbeau étoupé, sinon vivant. Ce futé volatile, qui singe les voix, calorgne, tout spécialement r émerveillait, lui causait aussi une sorte d'émoi par sa fonction quasi dramatique de manger les cadavres. » D'un bout à l'autre du livre, ce ne sont qu'esquisses, croquis, notes de ce genre. On dirait un peintre qui ouvre ses cartons pleins des indications premières, des préparations confuses : lui seul comprend ce qu'il y a sous l'embrouillement des traits, lui seul sait quel parti il tirera de ces taches sommairement assemblées, son intelligence constitue le tableau épars dans ces fragments. M. Poictevin montre avec complaisance sa palette sur laquelle il a ménagé des effets, il montre des taches de couleurs qui sans doute ont un sens à ses yeux, mais qui ne peuvent être, pour les nôtres, que des essais de pinceaux, il donne à feuilleter son album de croquis et demande qu'on se reconnaisse au milieu des arabesques et des fusées de ses crayons, il veut que celui qui lit trouve ce qu'il n'a peut être pas encore trouvé lui-même : la ligne déterminante d'un personnage, au milieu des mouvements cherchés, des bonshommes surchargés de plusieurs bras et de plusieurs têtes, des ratures et des salissures . il veut que nous l'on comprenne des phrases dont il a disloqué les membres, dont il a transposé les mots. Eh non ! faites votre tableau et gardez vos hiéroglyphes. Fatalement, le résultat d'un tel parti pris, d'une telle méthode,devait être Ludine.Ce qui frappe de la première
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à la dernière page du livre, c'est le manque absolu de réel. On ne peut réussir à voir nettement ni les lieux ni les personnages ; la nature entière se résout, dans les phrases de M. Poictevin, en une fumée opaque vaguement colorée ; hommes et femmes passent là dedans comme des êtres en baudruche, ballottés ici et là, sans qu*on sache d*où ils viennent, où ils vont ; de nouveaux venus arrivent dans le roman comme s'ils tombaient du ciel ; Tauteur les nomme comme si vous deviez les connaître depuis leur naissance ; s'il a des renseignements sur eux, il ne croit pas utile d'en faire part; ce qu'ils pensent et ce qu'ils font sont choses bien indifférentes : ils passent, voilà tout. Voici comment, par exemple, Wyl nous est présenté: « Un homme la côtoie^ sans qu'il y paraisse, comme en une entière inoffensivité. Il lui offre même ses services. Wyl a la tenue décente^ le langage sympathique. Avec sa barbe noire poiht longue, ses yeux bleu- livide à la pointe qui par instants apparaît perçante, sa teinte de peau qui serait celle d'un homme dont la transpiration refroidie garde un faux luisant, il porte cette tête joliment découpée et illisible sur un corps assez mince, très assoupli, sachant se couler ou s'affermir. Son métier si compliqué, il le tisse avec les jeux d'une physionomie très polie. Ses paroles semblent au premier venu irrépréhensibles, mais elles ne sont creuses que si on n'y cherche pas un sens inavouable. t> Est-on plus avancé? Qu'est-ce, ce Wyl, et pourquoi vient-il? C'est un personnage mystérieux, entrevu et indiqué commes tous les personnagesdu livre. Franchement, cen'est pas suffisant. Le moindre grain de réalité ferait bien mieux notre affaire.
On ne sait si M. Francis Poictevin se relèvera de la grave maladie littéraire dont il est atteint. Le spectacle de la vie l'intéressera- t-il jamais plus que les rêves compliqués qui hantent son cerveau ? La langue française lui apparaîtra-t-elle un jour préférable au patois hautjurassien? Nul ne le peut prévoir. Mais si M. Poictevin doit rester l'auteur de Ludine, on peut dès à présent
affirmer qu'il est frappé de stérilité et qa'il ne produira que des œuvres incompréhensibles, en contradiction avec la Littérature qui poursuit aujourd'hui et poursuivra demain ce double but : voir juste et parler clair.
ZI
Ernest Renan.
Distribution de prix. — A Tréguier.
11 août 1883.
Il y a un certain écart entre le discours rimé que M.Ghantavoine a récité à la distribution des prix du lycée Henri IV, comme un bon élève qui détaillerait une fable, et la prose substantielle et délicate du discours que M. Renan a adressé aux élèves du lycée Louis-le-Grand. Il est probable que jamais les livres gaufrés et dorés sur tranches et les couronnes de lauriers en papier n*onl été remis à des lauréats aux sons d'une pareille musique de phrases. Aucun grand-maître de TUniversité n'a encore parlé à des jeunes gens comme ce philosophe sorti de son cabinet pour aller présider en bonhomme une solennité scolaire.
A vrai dire, il ne s'agit pas d'un discours. L'art de M. Renan est tellement subtil, nuancé, changeant, fuyant, qu'on a peine à constater sa présence. On dirait
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d'une confidence, ou plutôt de la conversation apaisée d'un heureux homme arrivé au soir de la vie et vous ouvrant tout tranquillement son cœur et son esprit, en se promenant à petits pas dans son jardin, à l'heure où le soleil se couche. Il dit tout, parcourt son existence, résume ses plaisirs et ses peines en quelques phrases souriantes, condense un enseignement, définit une vérité morale, tout en relevant une branche de rosier ou en regardant s'allumer les étoiles dans le ciel pâlissant.
La vie de M. Renan, en dehors de la crise traversée avant de quitter le séminaire et des inquiétudes dont quelques-uns de ses ouvrages portent les traces, est une histoire sans événements. L'épilogue auquel nous assistons est d'une extraordinaire sérénité; pas l'ombre d'un nuage, pas une ride créée par lavent, ne paraissent devoir troubler la surface de cet esprit uni et transparent comme un lac ; s'il y a encore des remous et des orages, ils sont tout intérieurs et rien n'en transpirera jamais plus. L'auteur des Souvenirs d enfance et de jeunesse offre le rare exemple d'un être satisfait de la vie, se tenant en parfait équilibre. Peutêtre s'il cherchait à voir au fond de certaines choses qu'il n'a jamais fait qu'effleurer, perdrait-il un peu de sa parfaite quiétude. Mais il se gardera bien de le faire, il feindra d'ignorer jusqu'aux tentations qu'il peut avoir à supporter, jamais il ne montrera qu'il a remarqué la forme ardente prise par le combat social. Quand il arrive au bord de l'abîme, là où la nature ofiPre le spectacle du chaos, il rebrousse chemin et reprend doucement sa promenade sous ses grands arbres. Seul, le royaume de l'esprit existe pour lui, il y habite comme dans un jardin suspendu, il s'y complaît, il s'y trouve libre, sans trop se soucier de l'humanité qui grouille et qui peine au-dessous de lui, sur la terre ingrate.
N'importe, il y a bénéfice à écouter M. Renan. S'il ne voit pas auprès de lui, il voit souvent au loin, et les
horizons apaisés qu'il nous montre sont bien attirants. D'ailleurs, il ne veut pas tromper ceux qui l'écoutent, il confond malicieusement ce qui lui apparaît nettement et ce qui pourrait bien être un eflfet de mirage, il n'émet guère de précepte sans vous mettre aussitôt en garde. Il prend si grand soin de ne pas tromper ceux qui récoutent qu'il ne peut se résoudre à indiquer ses préférences. 11 a des respects attendris devant le passé et il chante pourtant Tâpre recherche scientifique du présent, prouve que la raffinée culture intellectuelle est incompatible avec un retour à la barbarie, est pris d'émotion en songeant à l'avenir. Le fin dilettante, le sceptique épris de l'incertain, l'irrésolu qui ne saurait prendre parti dans la lutte pour la vie, en arrive à couler, dans un métal dur et précieux comme l'or, les plus fortes et les plus décisives pensées, S'adressant aux jeunes gens qui vont entrer dans la vie, il dit simplement et fermement : « Des devoirs austères vous attendent et nous manquerions de sincérité, si nous ne vous faisions voir dans les modifications qu'a subies la société humaine qu'une diminution des obstacles à vaincre et en quelque sorte un dégrèvement des charges de la vie. La liberté est en apparence un allégement ; en réalité, c'est un fardeau. Voilà justement sa noblesse. La liberté engage et oblige ; elle augmente la somme des efforts imposés à chacun. »
C'est là un langage élevé présentant une pensée loyale, et on ne saurait garder ensuite rigueur à celui qui l'a osé tenir parce qu'il défendra l'illusion, qu'il combattra la croyance aux déconvenues, qu'il affirmera que la vie tient tout ce qu'elle promet. Idéal personnel qui a peut-être été atteint, qui ne vaut que comme affir^ mation personnelle, et qu'il serait puéril de discuter comme la promesse d'un bonheur futur pour l'humanité I
10 août 1884.
La réunion tenue à Tréguier n'a pas été , tant s'en faut, aussi agitée que les séances du Congrès de Versailles. Tout le monde a pu parler sous la tente construite dans le jardin de l'hôtel du Lion-d'Or, et ce banquet apparaît un peu, à travers les comptes-rendus, comme ces repas célébrant de bourgeoises noces d'argent, où chacun, au dessert, dit son compliment et chante sa chanson. C'étaient aussi les noces d'argent de M. Renan et de la Bretagne qui étaient fêtées dans la vieille ville épiscopale. 11 y a bien eu séparation de corps et d'esprit pendant quelque temps, mais les deux disjoints ont fait de mutuelles concessions, la Bretagne s'est émancipée, le philosophe a expliqué qu'on s'était mépris sur ses intentions, et l'on a bu à la réconciliation. M. Renan ne s'est pas laissé prier, quand son tour est venu, pour détailler sa romance, et cette romance, composée avec un art exquis, faite autant de clins d'yeux, de gestes furtifs, de sourires esquissés, de sous- entendus, que de paroles, était bien pour satisfaire les sédentaires Trécorrois et les Parisiens voyageurs; les couplets, où alternent les souvenirs tristes comme les hymnes funèbres et les allégresses discrètes de l'homme enQn reconnu prophète dans son pays, ces couplets font aussi bonne figure dans la feuille qui parait une fois la semaine à Guingamp ou à Lannion que dans le journal de la rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois.
C'est l'air d'un de ces couplets qu'il serait intéressant de noter. On entend assez distinctement la marche symphonique qui accompagne la rentrée de M. Renan dans la ville où il né; le contraste entre Theu-
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reuse procession de cette semaine et l'accueil qui eût été réservé à Fauteur de la Vie de Jésus, au lendemain de l'apparition de son livre, alors que l'anathème tombait des chaires et que le tocsin sonnait dans les clochers, ce contraste apparaît assez nettement à ceux qui ont observé le cours des disputes philosophiques de ce temps. Mais l'on sait que ce qu'il y a de particulièrement intéressant dans l'orchestration compliquée des livres et des discours de M. Renan, c'est le doux et ironique air de flûte qui se fait jour entre les notes les plus graves du plain-chant, qui persiste sous les plus solennels accords plaqués à Torgue. Il y est, dans le discours de Tréguier, cet air de flûte subtil, avec ses trilles àpeine perceptibles et pourtant aigus, les décompositions de ses nuances, sans cesse évanouies et sans cesse ravivées. Ecoutez le virtuose insinuer que rien en lui n'a changé, qu'il n'a rien acquis depuis son enfance, si ce n'est r « art douteux » de faire valoir ce qu'il possédait. Ecoutez le sceptique affirmer que c'est « bien à tort » que l'Eglise ne veut plus de lui, et soupirer en songeant que sa tombe d'excommunié ne pourra être placée au milieu du cloître. Ecoutez le politique souhaiter, — et ce souhait devient un trait de pamphlet inouï, — « un état social où la justice ne soit pas trop violée. » Mais bientôt, une sérénité se dégage de la mélodie , les traits épars semblent se rassembler pour ne former qu'une ligne gracieuse : M. Renan célèbre le bonheur de vivre.
Ce sont ces variations optimistes qui doivent faire prêter l'oreille. Au nom de son expérience, que M. Renan ne peut consentir à regarder comme chose aussi douteuse que le reste, il affirme qu'il a pleinement réussi dans « l'art d'être heureux. » Et il dit paisiblement, en contemplant le beau soir de ses jours : «... Les recettes ne sont pas nombreuses; il n'y en a qu'une, à vrai dire : c'est de ne pas chercher le bonheur ; c'est de poursuivre un objet désintéressé, la science, l'art, le bien de nos semblables, le service de la patrie* A part
un très petit nombres d'êtres, dont il sera possible de diminuer indeTmiment le nombre, il n'y a pas de déshérités du bonheur; notre bonheur, sauf de rares exceptions, est entre nos mains. Voilà le résultat de mon expérience. Je vous la livre pour ce qu'elle vaut. J'ai toujours eu le goût de la vie, j'en verrai la fin sans tristesse; car je l'ai pleinement goûtée. Et je mourrai en félicitant les jeunes ; car la vie est devant eux et la vie est une chose excellente. » Et un peu avant, M. Renan affirmait : « Nous autres, Celtes, nous ne serons jamais pessimistes, nihilistes. Sur le bord de ces abîmes, un sourire de la nature ou d'une femme nous sauverait...»
Voici donc un homme armé du sens critique, un philosophe chez lequel l'observation fait bon ménage avec le sentiment, qui conclut tranquillement à l'excellence de la vie, et non de la vie possible, mais de la vie telle que la font les actuelles fatalités naturelles et sociales. Voici donc un professeur d'optimisme que l'on ne peut soupçonner de complaisance envers les conventions érigées en lois, qui proclame en souriant que l'on peut échapper à tout ce qui opprime et à tout ce quiennuie.il le prouve par son exemple, il se montre touchant à la vieillesse et ne regrettant rien, et il dévoile sa recette: « Ne pas chercher le bonheur; poursuivre un objet désintéressé. »
S'il s'est glissé un pessimiste au banquet de Tréguier, il a dû sourire de la formule. M. Renan, lui, a dû garder son sérieux, mais quelle satisfaction il devait éprouver en mettant en circulation cette perfide apologie des biens de la vie faite pour être acclamée par Pangloss et pour être comprise de Candide au retour de ses voyages. N'a-t-il pas tout d'abord, par une précaution d'habile, proscrit la recherche du bonheur, en homme qui ne s'attarde pas aux questions oiseuses. La condamnation, pour é^re prononcée doucement, n'en est pas moins nette, et l'intervention d'un objet désintéressé, qui constitue la dis-
traction et non lebut, n*atténueen rien le verdict inexorable rendu parThomme heureux.
Il est d'ailleurs un autre passage du discours qui peut servir à commenter utilement les conclusions: «Avec le nécessaire et une petite part d'idéal, nous sommes heureux comme des rois. » Ah ! c'est ce « nécessaire » , qui n'a l'air de rien, qui est habituellement considéré comme une quantité négligeable par les philosophes et les sociologues, c'est ce « nécessaire » qui apparaît comme le mot capital de la harangue de M. Renan. L'auteur de la Vie de Jésus n'a pas dit: « Avec l'idéal et une petite part du nécessaire. . . » Non, une « petite part d'idéal » lui suffit, mais il lui faut le « nécessaire », il le lui faut tout entier, ou toute la philosophie du bonheur s'écroule, et la lamentation succède au chant de béatitude. Qu'est-ce donc que ce « nécessaire » qui est la condition absolue d'existence de votre conception morale, et qui rend l'univers habitable ou inhabitable, selon qu'il existe ou se dérobe ? Mais c'est l'intérêt matériel que vous invoquez 1 Mais c'est aux passions vulgaires de l'humanité que vous faites appel, à la nécessité de boire et de manger, à l'habitude de se couvrir de vêtements, au goût du coin du feu ! Vous ne consentez à proclamer la vie relativement bonne que lorsque la question du loyer et la question du pain de quatre livres sont résolues I Mais^'est là, selon le cas, un programme révolutionnaire, ou une morale égoïste de chanoine bien pourvu 1
On a fusillé et déporté des pessimistes qui ne réclamaient que le « nécessaire » matériel el intellectuel jugé indispensable par M. Renan.
'^îtigUE 267
Madame Louise Ackerxnann.
23 février 1885.
Ceux qui aiment la poésie significative, ceux qu'intéresse la complète révélation d'un esprit par la littérature, liront les œuvres de M"' Ackermann sous la forme définitive qui rassemble les Premières Poésies et les Poésies philosophiques dans toute leur étendue et dans leur ordre logique. Et avant les poésies, ils liront quelques pages de bonne prose qui constituent le plus exaet commentaire des pièces de vers. Sous ce titre : Ma Vie, M™* Ackermann indique, sans phraséologies et sans attendrissements, le chemin qu'elle a parcouru et les quelques événements qui ont marqué les étapes.
Le chemin a été droit, sans grands accidents de terrain, les événements ont été ceux qui surviennent dans toutes les existences. A raconter pourtant, d'après Tautobiographe, les faits échelonnés dans soixante-dix années, la pensée vient bientôt que l'intérêt qu'ils dégagent est plus grand que s'il s'agissait de fantaisies à outrance et d'aventures sans nombre.
Louise Ackermann, née à Paris, fut élevée à la campagne, avec ses deux sœurs, entre un père liseur, indépendant et misanthrope, et une mère, d'abord frivole et timide d'esprit, puis bourgeoise et résignée. L'enfance fut triste, et tristes aussi, les premières années de la jeune fille. On ne sortait guère du jardin, et les distractions étaient monotones. Mais on se fait aux hori-
268 NOTES dVpT JÔWRNAttStB
zons bornés et aux heures lentes ; les choses vues tous les jours finissent par vous prendre à leur charme habituel et tranquille ; on s'éprend de passions silencieuses et insoupçonnées pour des riens familiers et des aspects sans signification à des yeux étrangers. C'est ainsi que Tenfant, puis la fillette, se prirent à profondément aimer de certains coins du jardin solitaire, des tournants d'allées et des fonds de charmilles ; c'est ainsi que l'affection allait aux imperceptibles existences des insectes rencontrés dans les rais de soleil et les ombres des murs : cette triste bête craintive et grise, le cloporte, préoccupa l'esprit en travail de l'adolescente, plus que les abeilles bourdonnantes et les papillons éclatants. L'intelligence de Louise Ackermann pouvait se dessécher et se replier dans ce milieu sans paroles et sans distractions: elle se mélancolisa, mais s'oavrit et s'agrandit.
Le goût de la lecture s'empara d'elle, et les quelques lignes qu'elle écrit sur ce sujet seront comprises de tons ceux qui ont éprouvé la même boulimie intellectuelle qu'elle connut alors. Elle aurait tout lu, sans ordre et sans choix ; une tragédie la ravissait, un livre d'histoire l'enchantait, le désir de savoir la menait à tout accepter, à tout subir. Sa mère lui mit un catéchisme entre les mains, au nom des convenances ; elle se jeta voracement sur la pâture spirituelle qu'on lui offrait, sa première communion fut un acte de foi. Son père effrayé lui donna Voltaire à lire, et le joli et clair railleur la sauva du mysticisme. Et les lectures de reprendre. Et Platon de lui donner le -goût de l'esthétique philosophique, et Buffon de la faire songer pour la première fois aux lois physiques et à la signification de l'univers. Et les premiers vers d'éclore. On veut alors retirera la jeune fille menacée de devenir une femme de lettres ces livres qui la passionnent et qui l'endoctrinent; on doit les lui rendre, car elle est bientôt malade de son inoccupation et de son ennui. A Paris, où elle va compléter son éducation, les littératures étran-
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gères achèvent de généraliser ses idées, lui ouvrent des parties du monde delà connaissance où elle n'avait pas encore pénétré. Shakespeare et Gœthe ajoutent leur humanité et leur plastique au fonds pris dans les littératures anciennes et dans la littérature française. Les premiers vrais essais poétiques datent de cette époque ; ils sont portés par le professeur Biscarat à son ami Hugo, qui régnait alors sur le Paris littéraire et artiste rassemblé dans les salons de Thôtel de la place Royale.
Tout ceci n'alla point sans quelques rechutes de religiosité, mais le mal n'était point grave pour qui avait laissé entrer dans son cerveau les phrases nettes de Voltaire. Quand la jeune fille retourna à la campagne, dans cette demeure paisible poétiquement dénommée : la Rêverie, la théologie était bannie de ses préoccupations, le surnaturel ne la hantait plus ; s'il lui restait une vague et inguérissable souffrance, elle lui était commune avec tous ceux qui pensent devant le problème de la destinée et qui acquièrent bientôt la certitude qu'il faut se résigner à constater des résultats sans s'enquérir descauses. Cette seconde vie aux champs fut calme; le père, vieilli, ayant relu tousses livres et ayant pris toutes ses décisions philosophiques, s'occupait de ses fleurs ; la mère surveillait ses récoltes ; les jeunes sœurs se donnaient au ménage et aux travaux d'aiguille; l'aînée put donc, au milieu des petits faits sans retentissements de cette existence sans diversité, se donner toute entière au déchiffrement des grands es prits et à l'étude des cadences des poètes ; elle passa ces années devant sa table de travail, entre les rayons couverts de livres, mais avec la fenêtre de sa bibliothèque ouverte sur la nature. Le soir, encore des lectures, ces lectures à haute voix qui font un interprète passionné de celui qui lit, où la phrase s'essaye et où le sentiment s'éprouve sur ceux qui écoutent. Parfois, des parties de plaisir dans un château voisin, où la jeune fille avait une réputation de timide dédaigneuse.
270 NOTES D*UN JOCRNAUSTB
Son père mort, ce père avec lequel elle avait une si grande affinité cérébrale, Louise Ackermann partait pour Berlin avec une dame amie. Elle trouvait à cette époque, en 1838, une Allemagne occupée de questions philosophiques et littéraires et elle y apprenait à connaître Tardu des discussions et à pénétrer les nuages des théories. Puis un retour à Paris, deux années d'études solitaires, puis la mort de sa mère, le mariage de ses sœurs, et un retour à Berlin, où elle rencontrait et épousait M. Paul Ackermann. Ici, M™® Ackermann écrit : « Grâce à une heureuse disposition de ma nature, si je suis extrêmement sensible aux sentiments affectueux que Ton peut éprouver pour moi, d'un autre côté, je m'en passe facilement. » C'est l'aveu que rien ne la poussait au mariage, c'est aussi l'aveu qu'elle fut touchée de la profonde passion de son mari, et qu'elle connut auprès de lui un bonheur complet de deux années. M. Ackermann mourut, en effet, en 1846, après deux ans de mariage ; il était seulement âgé de trentequatre ans.
Ce fut là le grand événement de Pexistence de cette femme qui n'avait été jusque-là que femme intelligente et curieuse de science, et qui allait devenir un poète d'une si singulière fermeté d'esprit et d'une émotion si spéciale, tout humaine et philosophique. Personne n'avait soupçonné ses travaux de littérature, pas même son mari. Elle ne croyait guère elle-même à ces travaux et écrivait sans méthode et sans suite. Désormais seule, après la douleur qu'elle venait d'éprouver, et qui fut immense, sa vie ne fut plus qu'un perpétuel tête-à-tête avec sa pensée ; la réflexion, de jour en jour, devint plus aiguë et plus intense, apte aux explications, agrandie à embrasser les espaces. Au chagrin intime vint s'ajouter la compréhension compatissante de tous les malheurs humains ; la brièveté et le manque de but de la vie apparurent dans leur désolante netteté, les deux furent définitivement jugés vides de toute espérance, et les lois naturelles acceptées avec leur inflexibilité. Ces consta-
CRITIOUE 271
tations prirent naturellement dans ce cerveau nourri de Lettres la forme achevée qui enferme étroitement la pensée, l'alliance fut cherchée entre une précision scientifique et un beau langage sans inutilités, et les premiers vers philosophiques furent écrits.
Ils passèrent d'abord inaperçus quoique ce fût l'époque où la propagande des doctrines de l'évolution et du transformisme grandisssait et gagnait chaque jour les intelligences; des poésies même furent refusées dans les Revues où des amis de l'écrivain les présentaient. C'est que M™' Ackermann écrivait à ses heures, se taisant quand elle n'avait rien à dire, laissant passer des années entre deux pièces de vers, c'est qu'elle ne fit jamais métier de Muse, que la pensée, plus que l'art, joua le grand rôle dans sa production. Onsaitenfinque l'attention fut attirée par le livre restreint, d'un accent si ferme et si mélancolique, qu'elle publia, et qu'elle fut immédiatement mise à la place isolée qu'elle occupera sans doute définitivement.
Cette enfance monotone, cette jeunesse studieuse, ce court bonheur, cette sévère solitude, tout cela, n'est-ce pas? constitue une ordinaire existence. Les grandes peines éprouvées sont les peines de tous. La vie n'a pas plus cruellement trompé cet être que tous les autres êtres, la misère lui a été épargnée, la servitude n'a pas été imposée à ce corps et à cet esprit. Les péripéties sont absentes, le drame n'est pas à efî'ets. Et pourtant, ce drame sans éclats est poignant, ces péripéties tout intérieures sont douloureuses. C'est que cet esprit était vivement affecté par le spectacle des choses, c'est que chacune de ses évolutions, déterminée par un fait personnel ou par un spectacle fortuit, était une crise où tout le sort de l'humanité était mis en question, discuté, jugé, en même temps que le sort d'un seul.
Envisagée ainsi, cette vie, quoique simplement paraphrasée, ne prend-elle pas un sens symbolique profond, n'acquiert- elle pas un intérêt supérieur ? On n'a, pour s'en convaincre, qu'à lire ce volume,
272 NOTES D*UN JOÛRNALtStÉ
OÙ chaque pièce de vers apparaît comme un chapitre distinct de Thistoire d'une intelligence qui se raconte.
Le livre de M"® Ackermann est divisé en deux parties : les Premières poésies, les Poésies philosophiques. Une ligne de démarcation très nette existe entre ces deux suites de vers d'inspirations différentes. C'est l'histoire de deux périodes bien distinctes : l'une, plus active et plus inquiète, constitue l'apprentissage de la vie, une recherche inquiète du certain; l'autre, d'une tristesse monotone, est employée à juger irrémédiablement inutile cette existence qui s'offrait comme un monde à découvrir.
L'éducation classique de M"* Ackermann se révèle surtout dans les Premières poésies. Les souvenirs des conversations paternelles et des premières lectures s'imposaient avec une autorité incontestée aux balbutiantes pensées de la jeune fille. Les idées nées de l'observation et de la réflexion entraient immédiatement dans les formes apprises ; le goût du symbole qui a si longtemps pesé et qui pèse encore si lourdement sur la littérature poétique intervenait pour dénaturer la simplicité des pensées et la véracité des faits notés. C'est la Lyre d* Orphée et c'est la Lampe d'Héro, c'est Pygmalion et c'est Eudymiony c'est Hébé et c'est Daphné, tous les objets et tous les personnages qui alimentent depuis des siècles l'inspiration des versificateurs. A quoi, bon s'étonner de voir alors la plus grande douleur de la, vie de M™' Ackermann incamée dans YHyménée et T Amour, où sont en scène Orphée et Eurydice? A quoi bon s'étonner de voir réapparaître toutes les tristesses de la langue racinienne, toutes les banalités des adjectifs, toutes les conventions des constructions de phrases soufflées par la « Muse » aux poètes dramatiques et élégiaques du xvii" et du xviii® siècles et du commencement du xix«. Oui, le « phare de l'Amour »,!' « Olympe éthéré», le « nectar », les « nœuds sacrés », devaient
jouer un rôle dans les premiers essais de cette fière intelligence, et ils le jouent, et toutes ces poésies en ont comme une grâce surannée, une grâce contemporaine des clavecins, des tableaux où l'antiquité était mise au goût du jour, et de la littérature de Parny et de Demoustier.
Un fonctionnement personnel de la pensée apparaît pourtant déjà dans ces pages premières, à commencer par les Adieux à la Poésie, qui débutent par les vers :
Mes pleurs sont à moi, nul au monde Ne les a comptés ni reçus ; Pas un œil étranger qui sonde Les désespoirs que j'ai conçus.
Et à la suite, d'autres pièces : Elan mystique, Le rfepart, A une artiste, Renoncement, avec toujours une préoccupation des classiques, marquent nettement la marche et la progression d'un esprit né avee de la sincérité. La gloire est déjà traitée de « rêve enchanté »,
Dans Pétre d'un moment instinct d'éternité I
Cette dure pensée est déjà burinée dans le métal sans ciselures d'une langue sans circonlocutions:
Après tout, si Tamour n'est qu'erreur et souffrance. Un cœur peut être fier de n'avoir point aimé l
Déjà, la question des désenchantés est posée : « Que faire de la vie? » Il faut tromper «l'éternelle douleur et l'immense désir. » Et la réponse :
Le meilleur est encore en quelque étude austère De s'enfermer
cette réponse n'est-elle pas la clef de la seconde partie de la vie morale de M"*' Ackermann, celle qui est résu-
mée dans les très nettes et très élevées Pensées philosophiques.
C'en est fini des jeux poétiques, des analogies mythologiques et des symbolisations. L'ancien goût ne reparaîtra que dans Prométhée. Partout ailleurs, c'est bien l'être humain tout seul, sans incarnations et sans intermédiaires, qui se trouvera en face de la nature et de sa propre pensée. La sûreté de la vision et la personnalité de l'accent domineront la sage correction de la prosodie, le seul but sera de raconter le tourment intérieur et la fatalité vitale.
Dès le début, la séparation entre les anciens exercices littéraires et les nouvelles et éloquentes paroles est accusée:
Je ne vous offre plus pour loutes mélodies Que des cris de révolte et des rimes hardies.
Jouet depuis longtemps des Tents et de la boule. Mon bâtiment fait eau de toutes parts; il coule. La foudre seule encore à ses signaux répond.
Le voyant en péril et loin de toute escale.
Au lieu de m'enfermer tremblante, à fond de cale. J'ai voulu monter sur le pont.
A l'écart, mais debout, là, dans leur lit immense, J'ai contemplé lejeu des vagues en démence.
Puis, prévoyant bientôt le naufrage et la mort. Au risque d'encourir Panathème ou le blâme, A deux mains j'ai saisi ce livre de mon àme Et l'ai lancé par dessus bord.
C'est mon trésor unique, amassé page à page.
A le laisser au fond d'une mer sans rivage Disparaître avec moi, je n'ai pu consentir.
En dépit du courant qui l'emporte ou l'entrave, Qu'il se soutienne donc et surnage en épave Sur ces flots qui vont m'engloutir.
CBTTIOUE 275
Et cette voix désespérée fait entendre tout le long du livre les mêmes sanglots virils. Les yeux ne daignent pas pleurer ; c'est la véhémence et la tristesse de la parole qui disent la souffrance née du non-savoir. Car c'est la préoccupation constante et profonde, nonseulement de la cause et du devenir, mais de l'existence en elle même, qui domine l'œuvre de M"*' Ackermann. Avant le pessimisme allemand, avant Schopenhauer, cette femme solitaire avait scruté et jugé la vie, et elle avait conclu à la vanité de Teffort et à Tidentité des résultats. C'est la conviction née chez elle après ces douloureuses et définitives constatations qui lui faisait écrire des pages d'une tenue si serrée que toute critique s'y acharnerait inutilement, et qu'il faut ou les nier et les supprimer tout entières, ou les admettre depuis leurs énoncés .jusqu'à leurs dernières déductions. La mise en bataille des arguments est d'une si belle ordonnance, que ces arguments prennent, dans les vers bien frappés, des tournures d'axiomes ; les exposés sont si nets, les questions si résumées, qu'aucun champ n'est ouvert aux courses égarées de la controverse, et qu'on en revient, qu'on le veuille ou non, à l'effrayant et simple point d'interrogation de la destinée humaine qui se dresse au-dessus de nos passions d'éphémères et de nos disputes d'un instant. Et alors il faut bien que les donneurs d'explications, les prôneurs de causes finales, les adorateurs d'entités consentent à garder le silence après s'être embarrassés dans leurs dialectiques, il faut bien en arriver à l'aveu que nous sommes nés dans l'incertain, que nous y vivons et que nous y mourrons, — et en prendre son parti, et ne pas essayer de décrocher la lune . Les uns se font à ce sort , avec un calme résigné: entre le lever du matin et le coucher du soir, ils vaquent à des occupations et regardent la vie couler ; d'autres ne se tiennent l'esprit coi qu'en enrageant et en accablant de malédictions toutes les impassibles choses et toutes les idées sans existences. M™* Ackermann a cette seconde attitude ;
elle a raillé et elle a blasphémé ayant M. Richepin. Aucune tranquillité n*apparalt dans les phases de Texistence qu'elle raconte ; elle sait qu'elle ne pénétrera jamais l'inconnu, elle sait même, tant son cerveau conçoit fortement, que cet inconnu n'existe que gramma* ticalement, et pourtant, le trouble de cet inconnu la hante : son Désir, ainsi qu'elle le dit superbement,
Revient errer autour du gouffre défendu.
L'Amour lui apparaît indissolublement lié à la Mort. Les couples se cherchent, se joignent et disparaissent. Qu'un des êtres réunis fugitivement s'en aille avant l'autre, celui qui reste proteste contre un renouvellement de vie, contre une promesse d'éternité :
C'est assez d'un tombeau, je ne veux pas d'un monde Se dressant entre nous.
Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d'une auréole, Rempli d'autres pensers, brûlant d'une autre ardeur, Nayant plus rien en soi de cette chère idole Qui vivait sur mon cœur.
Ah l j'aime mieux cent fois que tout meure avec elle, Ne pas la retrouver, ne jamais la revoir ; La douleur qui me navre est certes moins cruelle Que votre affreux espoir.
Qu'ai-je affaire vraiment de votre là-haut morne ; Mon ciel est ici-bas...
Durer n'est rien. Nature, ô créatrice, ô mère, Quand sous ton œil divin un couple s'est uni. Qu'importe à leur amour qu'il se sache éphémère S'il se sent infini I
Et, après l'amour, la guerre, la science, la nature, l'idéal sont mis en discussion ; partout le vide et le mal
sont dénoncés. La conclusion est ce qu'elle doit être logiquement: un souhait de proche et complète destruction. C'est la fin de la belle pièce sur Pascal :
Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance ! A travers les débris, par-dessus les charniers, Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :
« Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers I »
C'est aussi la philosophie de ce morceau: les Malheureux où la supposition du Jugement dernier est empruntée à la liturgie catholique. Les morts refusent de se réveiller :
Quoi I renaître ! revoir le ciel et la lumière I
NoD, non 1 Plutôt la Nuit, la nuit sombre, éternelle.
Mort, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle, Tiens-nous bien embrassés.
Dans un sommeil sans fin, ô puissance, éternelle. Laisse-nous oublier que nous avons vécu.
Et la fin du livre est un rappel du début :
Puisque dans la stupeur des détresses suprêmes Mes pâles compagnons restent silencieux, A ma voix d'enlever ces monceaux d'anathèmes Qui s'amassent contre les deux.
Ah I c'est un cri sacré que lout cri d'agonie ; Il proteste, il accuse au moment d'expirer.
Eh bien ! ce cri d'angoisse et d'horreur infinie, Je l'ai jeté ; je puis sombrer 1
Tel est ce livre qui met en lumière de si frappante façon l'éducation philosophique et l'éducation littéraire
yCoogk
reçues par M"® Ackermann, qui montre si nettement tout le drame humain sous une existence d'indépendance et de loisir. La dualité entre la résignation et le désir de connaître, le libre travail de la pensée mis à la place de tout asservissement à un idéal, le sort individuel accepté, la révolte contre le sort de tous prôchée, voilà ce qui a hanté et passionné la noble vie, tout intellectuelle, de la femme exceptionnelle qui a eu le courage d'écrire, en tête de cette édition définitive de ses vers pessimistes, cette phrase de la plus désespérée éloquence : « Considéré de loin, à travers mes méditations solitaires, le genre humain m'apparaissait comme le héros d'un drame lamentable qui se joue dans un coin perdu de l'univers, en vertu de lois aveugles, devant une nature indifférente, avec le néant pour dénouement. »
Maurice RoUinat.
Les Névroses, — Dans les brandes.
i» mars 1883.
Les Névroses ont paru. Un homme de lettres, épris de son art, a enfermé dans ces pages dix années de sa vie ; il a peiné, emprisonné par sa volonté, pour faire dire aux mots ce qu'il a vu et ressenti; il donne maintenant &
la foule, peut-être avec hésitatiàï et inquiétude, son être intime : cette œuvre me'rite une étude approfondie, et Ton doit à cet écrivain la vérité.
Les Névroses sont divisées en cinq parties : Les Ames, Les Luxures , Les Refuges, Les Spectres, Les Ténèbres» Les Ames contiennent les impressions subtiles, presque inanalysables, les sensations qui naissent subitement, fatales et inexplicables ; le poète enferme dans ses vers les frissons, les reflets, les parfums, les plaintes, il songe devant toutes ces manifestations : la parole, les regards, la musique. Les iLwa:wre5 célèbrent Tamour qui se saoule de visions et d'odeurs, détaillent le poème des beautés féminines, les doigts et les lèvres, les yeux et les seins, la voix et la chair. Les Refuges, ce sont les bois, les champs, les bords de rivières, les étangs, les mares, les ravines, les creux de rochers, les jardins pleins d'insectes, les forêts pleines d'oiseaux, lesétables, les cours de fermes, les pacages où vivent les vaches, les ânes, les chevaux, la lumière du soleil, la nuit calmante, et aussi l'amitié et l'amour vrais.
Mais sitôt que le poète remet le pied dans la boue des villes, les cauchemars le ressaisissent, les terreurs l'assaillent de nouveau. Il écrit alors les Spectres, il évoque les ombres et les squelettes, il voit l'ossature et la pourriture sous les chairs, il se plaît aux cimetières, il craint et chérit à la fois la Mort qu'il sent toujours là, il fait grimacer les fouâ, tousser les poitrinaires dans ses strophes. Dans les Ténèbres, il descend jusqu'au fond de la tristesse et de l'horreur funèbres ; ce ne sont qu'agonies, morts, ensevelissements, morgues, glas, putréfactions. Une épitaphe scelle le volume comme une pierre mortuaire.
Telles sont les grandes lignes de ce livre.
L'esprit qui l'a inspiré est empreint d'une tristesse qui doit être profondément despotique, pour avoir marqué ainsi chacune des pièces, chacun des vers des Névroses, On peut faire de Maurice Rollinat un disciple de Baudelaire si l'on considère certaines descriptions, cer-
280 NOTES d'un lOUBNALlSTlS
laines formes poétiques, mais il serait injuste d^accuser le jeune poëte d'avoir voulu plagier l'inspiration du maître écrivain qui fît les Fleurs du mal. Le caractère dominant chez Baudelaire est l'ironie, une ironie froide et élevée où la curiosité et le sarcasme très enveloppés, perceptibles pour les initiés, se confondent étroitement. Chez RoUinat, une même tristesse, toujours égale, est répandue sur toutes choses, coupée seulement par les éclats, par les sanglots d'une sensibilité maladive ; c'est en lui que l'auteur des Névroses a trouvé son sinistre idéal ; nous sommes en présence d'une œuvre née presque tout entière d'un tempérament spécial, d'un état d'esprit inguérissable, au contraire des Fleurs du mal nées, elles, de l'observation attentive de toutes les maladies morales.
Gela est si vrai que le poète n'a mis que lui dans quatre parties de son livre ; ses malheurs l'ont absorbé au point qu'il n'a rien vu des douleurs des autres, qu'il n'a rien entendu des cris de souffrance qui traversent le champ de bataille social. Mais la critique a pour rôle d'expliquer les œuvres originales, elle n'a pas mission de les récrire. Quand on a montré les ressorts qui font agir un écrivain, quand on a acquis la certitude que le pommier devait produire des pommes, que le poète « du triste et du malsain » devait écrire les Névroses, ce serait faire œuvre ridicule que de lui indiquer le «livre à faire ».
Il est aisé de voir, à des signes évidents, que Rollinat essaie de se dérober au cauchemar qui l'obsède. Il lui arrive de dire :
Inspire-moi l'effort qui fait qu'on se relève, Enseigne le courage à mon cœur éploré.
Mais toujours il revient aux fantômes, à l'idée obsédante de la mort. Il ne sait se contenter de la réalité, il n'accepte pas la vie comme un fait indiscutable. Esprit très moderne , chercheur de raffine-
CRtTIOUfi Î81
ments, nourri de Baudelaire et^ d'Edgar Poê, il voit, pour ainsi dire, à travers les objets. Il veut dégager l'essence des choses, il peuple Tobscurité de larves ; il parle de la nuit, de la lumière, en mystique, il prête des facultés étranges aux animaux mystérieux, le serpent, le chat, il aperçoit la pourriture sous Tenveloppe humaine, et en arrive à vivre plutôt sous la terre des cimetières qu'avec les vivants, qui lui ont semblé n'être que des corps décomposés, des squelettes ambulants. Cette conception désolée de la vie se retrouve presque à chaque page des Névroses, Le poète ne trouve ni repos, ni satisfaction. Il veut que la femme qu'il aimera ait « peur du remords plus que du mal physique », ait (( le rire triste et les larmes sincères », et il la baptise r « Introuvable » ; Tart,
Abîme où s'engloutit la tendresse du cœur,
est r « Inaccessible. » Alors le désespoir s'empare de lui, il suit la Muse à tète de mort, il devient le poète de la peur. La peur, c'est le sentiment que l'on trouve au fond de ce livre qui ne vient pas du grand art païen, bien portant, rayonnant et souriant, mais du catholicisme ennemi du corps, grand metteur en scène de squelettes et de charognes. RoUinat parle de la peur avec des accents saisissants :
La Peur qui met dans les chemins Des personnages surhumains, La Peur aux invisibles mains
Qui revêt l'arbre D'une carcasse ou d'un linceul. Qui fait trembler comme un aïeul Et qui vous rend, quand on est seul,
Blanc comme un marbre.
Dans une autre pièce, d'une superbe forme, il fait ainsi parler cette Peur, qui grandit sans cesse dans son esprit :
282 NOTES D*tm JOURNALISTE
Je soumets l'homme à mon caprice.
Je montre à ses yeux consternés Des feux dans les maisons désertes, Et dans les parcs abandonnés, Des parterres de roses vertes.
Et l'homme en cette obscurité Tourbillonne comme un atome, Et devient une céeité Qui se cogne contre un fantôme.
Je sais vaporiser l'objet.
Et je sais corporiser l'ombre.
Je dénature tous les bruits.
Je déprave toutes les formes.
Et c'est alors que naissent, de cette inspiration : Les Deux poitrinaires, Le Magasin de suicides^ U Amante macabre, Mademoiselle Squelette, La Morte embaumée^ La Bibliothèque, L Enterré vif, La Céphalalgie, Le Rasoir, Ballade du cadavre, etc. C'est alors qu'il voit se décomposer la chair et grouiller les vers dans les corps de femmes sur lesquels il se pâme, qu'il suit les assassins depuis le crime jusqu'à l'échafaud, qu'il s'intéresse au bourreau, qu'il fait connaissance avec Satan, qu'il finit, enfin, par s'absorber dans l'idée de la mort, n'entendant plus que le bruit des pelletées de terre tombant sur les cercueils et les glas sinistres des cloches.
On a reproché au vers de Rollnat d'être plus plastique quepsychologique. Le reproche n'est fondé qu'en partie. Evidemmentl'écrivain descriptif est d'unerarepuissance, les objets entrent dans la forme de son vers, non-seulement avec leur lignes, mais avec leur expression, leur reflet, leur parfum, leur vie. Il y a pourtant un analyste chez Rollinat, mais qui n'analyse que les sensations premières^ ne les faisant que rarement* aboutir au cerveau qui
reçoit et renvoie, synthétise et explique. Ze ^anf^e du crtmey La Peur, Les agonies lentes^ sont des exemples d'une rare faculté de perception ; il est impossible d'exprimer le souvenir avec plus de subtilité et d'intensité que dans la Relique et plusieurs autres pièces des Luxures, Il y aurait aussi à étudier la langue maniée par l'auteur des Névroses avec une sûreté qui fait parfois frémir ; il jongle avec les néologismes, il débauche les adjectifs, il déprave les verbes avec une dextérité sans égale ; c'est la langue raffinée jusqu'à la préciosité, alambiquée jusqu'à l'épuisement, née du romantisme et du Parnasse. Les mots impropres, trop fréquents, rendent parfois la phrase inintelligible, la pensée obscure. Les « regards qui sont des baisers bleus » , les « hiboux des Bêlas l » et bien d'autres expressions attendront longtemps leur commentateur.
Quoi qu'on pense de la philosophie de ce Hvre qui commence par une déclaration matérialiste et finit par une invocation à Dieu, quoi qu'on pense de l'inspiration obsédante, et inférieure, de laquelle sont sortis ces vers pleins de grimaces d'outretombe, il faut convenir qu'il y avait là une poésie latente qui devait trouver son expression ; les surexcitations cérébrales, les hallucinations et les terreurs de l'homme pressé de vivre et craignantla mort, devaient rencontrer un poète amer et dégoûté, doué d'une sorte de double vue artistique, qui les classerait et les cataloguerait sous ce titre douloureux et médical : Les Névroses.
Mais il est, dans ce livre, une partie où l'artiste révèle toute son originalité, où la vision et la pensée se dégagent de toute influence et de tout rêve, se retrouvent intacts en face de la nature ; cette nature réenseigne la vie à qui l'avait désapprise , remet Thomme à l'école des prés et des sources, des bois et des rivières, des nuits paisibles et des journées lumineuses. Le poète des buveuses d'absinthe et dee croque-morts désapprend vite les cauchemars qu'il ce-
284 NOnSS D*UN JOURNALîStB
lébrait. Il laisse tomber tous les voiles funèbres qui couvraient ses yeux, il voit Thomme et Tanimal travailler côte à côte, il entend la chanson des arbres et des oiseaux. Il découvre une vie immense dans l'immense calme des champs, il perçoit le glissement de la couleuvre dans les haies, le cheminement du grillon, de la fourmi, du ver de terre sous les herbes, il passe des journées à regarder les lézards aux « petits flancs peureux qui tremblent au soleil »,les martins-pêcheurs, les grives. Au lieu de Todeur cadavérique qui le hantait, il sent dans Tair les parfums épars des roses.
Aussi il donne à ses vers ce titre d'un heureux symbolisme : Les Refuges ; il se proclame sauvé, il écrit le Cceur guéri:
Celle que J'aime est une enchanteresse
Elle a comblé mon esprit d'allégresse, Purifié mon art et mes instincts.
Mon pauvre cœur enfin se cicatrise.
Il chante la nuit tombante, les roses, le liseron, la mort des fougères, les papillons, il note le chant du rossignol, il brosse de grands tableaux : YArc-en-Ciel^ Y Allée des peupliers^ — qui est en même temps une symphonie de mots rendant perceptible les bruits d'une nuit d'ouragan, — la Rivière dormante, le Val des marguerites, les Rocs, les Vieilles haies, il épie le petit lièvre, il décrit la sauterelle, il célèbre les pouliches, le vieux baudet. Enfin, il résume toute cette sève qu'il a senti courir, toutes ces forces agissantes qti'il a contemplées, dans cette admirable pièce de vers, unique dans notre littérature : la Vache au taureau.
Pas une tache ne dépare ce morceau beau et simple, d'une magnifique tranquillité. Le début est d'un calme et d'une douceur incomparables :
A l'aube, à l'heure exquise où Tâme du sureau Baise au bord des marais la tristesse du saule, Jeanne, pieds et bras nus, l'aiguillon sur l'épaule, Conduit par le chemin sa génisse au taureau.
Compagnonnage errant de placides femelles, Plantureuses Vénus de Tanimalité Qui, dans un nonchaloir plein de bonne santé. S'en vont à pas égaux comme deux sœurs jumelles.
\ussi, rocs et buissons, les chênes et les chaumes Semblent dire, émus de cette humble union.
Qu'en ce jour c'est la fête et la communion Des formes, des clartés, des bruits et des arômes.
Ses cornes aux bouts noirs, arquant leurs fines pointes. Parent son doux visage; et d'un air ingénu. Toute neuve, elle apporte à son mâle inconnu Ses lèvres de pucelle hermétiquement jointes.
La vache, en mal d'amour, brame, le cou tendu, Ou Haire les gazons, sans danger qu'elle y morde; Et la fille, en chantant, la mène parla corde, Ivre et sereine au fond de ce pays perdu.
Puis, c'est la cour de la ferme, les animaux de bassecour, les fermiers rassemblés, le taureau qui s'avance vers la génisse attachée aux barreaux d'une voiture à foin:
Alors, ces animaux tremblants et tout émus.
Comme pour se conter les ruts qui les harassent, Se hument longuement, se pourléchent, s'embrassent. Corne à corne, et joignant leurs gros museaux camus.
Graves et solennels près de cette voiturC; Ils ont l'air de comprendre, avec le libre instinct. Qu'ils vont se donner là, sous l'œil blanc du Matin, Le grand baiser d'amour qui peuple la Nature.
Î86 NOTES D*UIf JOURNALISTE
Et c'est alors dans des vers harmonieusement cadencés, pleins de vitalité, la grande et chaste description de l'accouplement. La solennité des amours animales remplit cette cour de ferme où les paysans font silence ; Jeanne et son galant se donnent rendez-vous par un geste et un regard ; puis, on se sépare.
Mais, avec le départ du Maître en cheveux blancs Finit cette humble scène aux acteurs si nature...
On ne trouvera pas de modèles à ces beaux vers, on n'en trouvera ni chez le philosophe Lucrèce, ni chez le poète Virgile, ni chez le peintre Jean-Francois Millet, auxquels ils font penser, on n'en trouvera ni dans Baudelaire, ni dans Hugo, ni ailleurs. Ils classent leur auteur comme un artiste original, sincère et puissant. Ils suffiraient pour faire du livre un des événements de la période littéraire actuelle.
25 août 1883. •
Voici le volume de poésies par lequel le poète des Névroses, Maurice Rollinat, débutait il y a six ans. Dans les brandes méritait cette réimpression. Rollinat, qui a été très loué par les uns, très discuté par les autres, incarne en lui un milieu et un art qui valent d'être observés et expliqués, et il est fort intéressant de trouver dans l'œuvre ancienne les premières manifestations de l'esprit singulier, sceptique et effaré, inquiet et découragé, qui a produit les Névroses.
Le lien est évident entre l'œuvre del877 etcelledel883. Le poète qui déjà voyait surtout dans la nature les épouvantes et les mélancolies était prédestinée être le jouet de toutes les horreurs et de tous les ennuis de la vie. L'œil
finit par ne voir que certains spectacles, comme la pensée, attirée et hypnotisée par la m^e obsession, finit par se mouvoir dans une sphère unique. Ce phénomène s'est produit chez cet artiste nerveux et sensitif. Son enfance et sa jeunesse se sont passées dans la même partie solitaire et farouche du Berry, dans les lieux incultes où croissent les brandes. Il a vu passer dans la bruyère les sorciers et les rebouteux, les preneurs de rats et les meneurs de loups, tous les philosophes des champs, mystérieux et silencieux, qui interrogent du geste et répondent d'un proverbe ; il a subi le môme charme doux et inquiétant que George Sand, qu'il a connue et aimée et à laquelle il a dédié Tœuvre de sa jeunesse. 11 a été conquis pour toute sa vie par la nature qui, tour à tour riait à ses jeux, effrayait sa pensée naissante, et lui faisait entendre mille voix confuses, joyeuses, calmes, menaçantes et gémissantes. Il se mit donc à aimer et à craindre cette nature, et quoi qu'il ait fait, quelques changements qu'il ait apportés à son existence, la clameur du vent, la chanson du ruisseau et la plainte des arbres ont toujours retenti ou soupiré à ses oreilles, ont toujours rythmé ses inspirations de poète. Plus tard, c'est à la première et vivace tendresse de ses jeunes années, à la terre nourricière, qu'il viendra demander l'oubli de ses douleurs d'homme, le repos des combats que l'écrivain livre en lui- môme ; dans les Névroses, l'intermède consacré à la vie des champs portera ce nom significatif: les Refuges, et le poète trouvera là, avec la Vache au taureau, la plus belle et la plus saine page qu'il ait écrite, celle qui consacre son talent et fera durer son nom.
Dans les brandes est un volume composé avec une rigueur extrême ; à peine trouverait-on à élaguer quelques pièces insignifiantes, d'haleine trop courte, ou trop naïvement exécutées. Mais à quoi bon des discussions de phrases et de mots, quand l'œuvre est bien assise, qu'une forte impression s'en dégage comme d'un pajs inconnu que Ton traverse pour la première fois.
La première pièce : Fuyons Parft, dit bien ce que sera le livre :
ma si fragile compagne.
Puisque nous souffrons à Paris, Envolons-nous dans la campagne, Au milieu des gazons fleuris.
Quant on est las de Timposture De la perverse humanité, C'est aux sources de la nature Qu'il faut boire la vérité.
L'étemelle beauté, la seule, Qui s'épanouit sur la mort, C'est ellel la Vierge et TAîeule, Toujours sans haine et sans remords !
Suivent des descriptions, très brèves, très nettes, des pays parcourus. Le poète va le long des routes et des ruisseaux bordés de cressons, comme un peintre va faire son étude, et note en rentrant chez lui Fimpression ressentie; ce travail d'après nature, fait par un homme qui aime la vie de campagne, la vie de marches, de chasses, de travaux en plein air, qui passe des journées sous bois ou au bord de Teau à observer Fhomme et la béte, rinsecte et la plante, qui se plaît aux soirées dans la salle de ferme meublée de chêne, près delà cheminée sous laquelle pendent les jambons noirs de fumée, ce travail-là est fécond en bons résultats, en tableaux fidèles, en sensations exprimées par le mot juste. Mieux que personne, RoUinat exerce cet état de poète champêtre; il exprime à merveille le remuement confus des branches sur le ciel doux et pâli du crépuscule, le clapotement de la mare aux grenouilles, la clarté de la lune, le rampement d'un reptile et le zigzag d'un lézard sur une pierre brûlante de soleil , la tombée de la pluie, le passage d'une locomotive vomissant de la flamme au-dessus
d'un paysage. En un vers ou deux, il sait peindre un grand tableau :
La vache rêve ; un grand taureau Regarde sauter une pie ;
Les forêts sont des mers dont chaque arbre est un flot.
Mais cela prouve que l'on a devant soi un bon ouvrier de la rime, observateur attentif, habile à profiter d'un aspect inattendu des choses et d'une trouvaille de mots. Autre chose est de savoir si le poète saura voir au-delà des lignes, sous les surfaces, et dégager le caractère des êtres et des choses. Il faut reconnaître que Rollinat y réussit souvent. Sa vision est parfois troublée par les nuages sombres de sa pensée ; dans la chambre noire de son cerveau, un être ou une chose entrevus dans un certain état de fièvre, sous un jour spécial, prendront des proportions tragiques. Qu'y faire? C'est là le tempérament, la raison d'être de l'écrivain. L'idée de la lutte pour la vie, de la guerre que se font entre eux les éléments, les êtres et les plantes, le hante perpétuellement. Les plus beaux paysages, Téclosion des fleurs, la montée de la sève, les jeux de la lumière, lui sont gâtés par la pensée que ce n'est là que le décor du carnage universel.
Il échappe pourtant à cette obsession pour affirmer, tranquillement, religieusement, comme dans la Vache au taureau j la sérénité des lois qui président à l'existence. 11 est épris des allures et des jacassements des merles, des corneilles et des margots,de la gymnastique de l'écureuil, de la force du taureau, il célèbre l'écrevisse et le ver luisant, il note la chanson de la perdrix grise, il suit le petit renardeau et sa mère la renarde, et les peint, au bord de l'étang, à l'heure du couchant, dans une pièce ravissante d'observation sur laquelle il a écrit une musique tremblante comme de l'eau qui coule.
Il place aussi des êtres humains dans ses paysages^
yGoc^e
290 NOTES d'un JOURNALISTl
tout le petit monde des hameaux et des champs: la petite couturière, les gardeuses de boucs et les gardeuses d'oies, les conseillers municipaux, les filles qui babillent en allant au puits. 11 s'arrête pour regarder le convoi funèbre cahoté psur les routes, et écrit ces trois strophes qui disent si bien la disparition d'un humain et la douleur graveMe ceux qui restent :
Le mort s'en va dans le brouillard Avec sa limousine en planches.
Pour chevaux noirs deux vaches blanches.
Un chariot pour corbillard.
Hélat l c'était un beau gaillard Aux yeux bleus comme les pervenches 1 Le mort s'en va dans le brouillard Avec sa limousine en planches.
Pas de cortège babillard.
Chacun en blouse des dimanches, Suit morne et muet sous les branches.
Et, pleuré par un grand vieillard, Le mort s'en va dans le brouillard.
Il se révèle aussi une gaieté devant certaines scènes simples de l'existence villageoise, devant les allures de quelques bétes : la grenouille qui saute dans sa mare ou l'âne qui se roule dans les chardons. Presque à chaque page s'affirme la pitié pour tout ce qui existe et qui peine : les vieux chevaux, les ânes étiques, le cochon qu'on égorge, le crapaud liai" et persécuté, sur lequel il y a de très beaux vers :
Loin de Tnomme et de I^ vipère, Loin de tout ce qui frappe et mord, Je te souhaite un bon repaire, Obscur et froid comme la mort.
Rampe à Taise, deviens superbe De laideurgrasseet de repos, Dans la sécurité d'une herbe Où ne vivront que des crapauds I
De Thiver à la canicule Puisses-tu savourer longtemps L'ombre vague du crépuscule Près des solitaires étangs I
Puisse ta vie être un long rôve D'amour et de sérénité I Sois la hideur ravie et crève, De vieillesse ou de volupté I
Et de nouveau, à la belle santé et aux attendrissements, succèdent de nouveau les frissons et les songes. Le poète de la peur a des frémissements devant les trous noirs des ravines, les échevèlements des arbres dans la nuit, les formes qui se penchent aux bords des chemins creux, les bruits qui sortent des bois et les lueurs qui surgissent des marais. Il tressaille à tous les tournants de route, il écoute le lamento des tourterelles, il écrit : Où vais-je? ou sont exprimés tous les mystères, tous les vertiges de la campagne à minuit.
Voilà donc une œuvre intéressante en ce qu'elle analyse les sensations de Thomme moderne aux champs, en ce qu'elle montre un état particulier d'esprit très complexe, — et très personnel, quoi qu'on en ait dit : chez Baudelaire, admirable psychologue, épris des circonvolutions de la cervelle humaine, les choses de la nature tiennent moins de place. Quand ce livre n'aurait contenu que cette pièce de vers très achevée et très belle : Les Cheveux ^ il eût mérité d'être signalé. Et ce livre a paru depuis six ans, et il a fallu le bruit fait par les Névroses pour qu'il fût réédité et discuté I En 1877, la Critique n'en dit pas un mot. A quoi donc cette dame revêche était-elle alors occupée, qu'elle ne vit pas qu'il
y avait là un poète qui méritait d'être signalé? Les violents et les sincères ne sont pas si communs qu'on doive ainsi les dédaigner. Un écrivain soucieux du mouvement littéraire et curieux des manifestations artistiques, n'aurait-il pas pu, dès lors, prévoir les Néoroses, et signaler à l'auteur, comme un écueil pour son talent, comme un dissolvant de sa pensée, la fréquentation de la muse macabre des cimetières. N'aurait-on pu, au moins, lui savoir gré d'avoir repris et rajeuni cette jolie forme du rondel, et d'en avoir tiré des effets nouveaux? Pas un mot n'a été dit. On a laissé la Réclame, l'abominable Réclame qui règne aujourd'hui, faire le travail de la Critique inactive.
Livres de demain.
SI juin 1885:
Jeudi, il a été beaucoup parlé de THistoire, à la parlotte académique, entre l'universitaire et l'évêque. M.Duruy a fait un cours,etM. Perraud un sermon. Tous deux montés en chaire, tous deux paraphrasant des textes connus, et laissant au complaisant auditoire rimpression d'une leçon déjà entendue et d'un Avent déjà suivi. Exorde de lycée et péroraison de prêche, biographie d'apparat et polémique de salon, avare filtration d'idées et maigre floraison de style, tout se mêle, se confond et s'égale chez le professeur et chez l'ecclésiastique. La discussion sur Rome finissante aux prises avec le christianisme ne parvient pas à passionner la
séance, réglée comme une cérémonie de théâtre. Comme tout le reste, ce dissentiment n'est qu'apparence. M. Duruy aurait reçu M. Perraud que les réjaerves et les épigrammes auraient eu le même son et la' même portée. L'ardeur des convictions n'y est pour rien. Le prélat aurait écouté, comme l'historien, la réprimande sans broncher, et s'en serait allé occuper son fauteuil, ainsi qu'un élève retourne à son banc avec un prix de bonne conduite et une exhortation.
C'est la capitulation intellectuelle. Les réceptions de l'Institut font songer à ces anciens tableaux, où le général vaincu apporte, un peu incliné, les clefs d'une ville à un vainqueur qui fait un pas en avant en ouvrant à demi les bras. Tous deux sourient.
L'occasion était si belle pour dire autre chose que ce qui se dit d'habitude I Quoique les idées, soumises à toutes les visites et à toutes les censures, n'entrent jamais entières et ne sont montrées qu'emperruquées, et fagotées du lourd drap à palmes vertes, on pouvait, après les révérences forcées et les formules de tradition, tenter cette chose nouvelle de parler littérature à propos de travaux historiques. Oui, les volumes de l'honnête Mignet, les pages consciencieuses sur Charles-Quint et sur Marie Stuart, devaient être à un historien un thème suffisant pour expliquer la construction d'un livre d'histoire. L'intérêt eût été grand d'écouter sur ce sujet un de ceux qui sont admis parmi les explicateurs autorisés du passé. On ne se fût pas lassé à l'entendre dire, avec la précision de détails et le bel enfièvrement cérébral de ceux qui parlent de l'occupation de leur vie, — comment on entre et comment on se promène dans un siècle disparu, — comment du cimetière, où tout tombe, on se transporte tout à coup au milieu d'une foule à jamais écoulée et pourtant redevenue vivante, — comment on peut vivre des jours et des années dans l'intimité d'un être dont la poussière a été emportée par tous les vents.
C'eût été trop sortir, sans doute, de l'habituel pro-
294 NOTES D*Uïf JOURNALISTE
gramme. On parle bien à TAcadémie d'art et de lîttét*ature, mais on en parle comme de choses lointaines, laissées à la porte, et bonnes tout au plus à occuper les passants. On n*aime pas le mouvement et le bruit, et l'on se garde bien de lâcher sous la coupole des mots vivants qui iraient voletant et se cognant au dôme comme des oiseaux trop rapides cherchant l'air libre.
Une constatation, déjà cent fois faite, de ce qu^est rilistoire, — une célébration de la science, de la mise en ordre, de la sagacité, du flair des dates, de l'interprétation des débris, — des tirades un brin philosophiques, — des considérations qui démarquent ou transposent Bossuet, — le vrai, le beau et le bien de Cousin invoqués, — des actes de foi au progrès, des invocations à un idéal non défini, — c'est en vérité tous ces recommencements et toutes ces phraséologies qui font les alinéas des deux discours ajoutés l'autre jeudi aux archives académiques.
C'aurait été pourtant une curieuse page que celle-là où auraient été montrés les dessous d'un livre d'histoire, et bien des insuffisances et des manques de réalité auraient été expliqués par l'exposé de la méthode de travail. De solides travaux d'érudition se seraient soudain écroulés, des vides se seraient faits dans des volumes tout en décors et en figurations. L'illusion de vie donnée par des chiffres, des noms de batailles, de villes, de traités, s'évanouirait subitement, — une inquiétude prendrait devant des œuvres de maîtres, faites de considérations sans appui et de documents sans interprétation.
Oui, toute scientifique que soit devenue l'Histoire, de quelques pièces justificatives qu'elle se soit entourée, il lui reste encore à passer par une transformation poifr devenir ce que Michelet voulut qu'elle soit : la résurrection du passé. Moins de phîlosophies tant bien que mal ajustées aux faits, moins de systèmes que l'imprévu met toujours en défaut, moins de programmes, moins de cadres difficiles à remplir, moins de tableaux synop-
tiques, moins d'humanité cataloguée, — et plus d'art, plus de psychologie, plus de vie.
11 faut attendre, pour avoir ces livres rêvés, le jour où les artistes analystes feront le dernier pas, laisseront là le reste de fiction qu ils admettent encore, et ne souffriront plus que la convention la plus mince vienne slnterposer entre leur vision et la réalité I Ce sera fini des platitudes et des fantaisies historiques, des renseignements mis à la suite et des échappées dans le songe. Tout « personnage r. deviendra un homme, un ensemble de facultés physiques et morales que Ton voudra voir en exercice dans la vie de tous les jours. On ajoutera de la respiration aux portraits. On regardera dans le cerveau, on recherchera le tour du langage, on reconstruira la maison habitée, on remeublera le logement, non dans une perspective de peinture, mais dans des pages où récriture donnera la sensation même des objets et de Fatmosphère. On ne sera pas seulement géographe avec des cartes intercalées dans le texte, mais on ajoutera, à l'exactitude des graphiques, les sensations de sol, de feuillage et d'eaux qu'on ne trouve que chez les paysagistes sensitifs. On montrera les marches de peuples, on fera entendre les bruits de foules, — on donnera toute l'intimité d'une vie.
Ne songez pas à cette fausse signification de fable donnée au mot « Roman » autrefois, et qui a été conservée malgré le profond changement survenu. Représentez-vous quelles œuvres pourraient être écrites sur un Napoléon, sur un Bismarck, sur un Bazaine, sur un Gambetta, par les écrivains qui ont su mettre Tintégrité de la vie sous un titre de fiction. Et dites si le livre de demain ne va pas naître de la fusion du Roman et de THistoire, — dernier efl'ort littéraire de ce siècle inquiet de vérité.
Monsieur Sohérer.
25 septembre 1882.
Vous connaissez Técrivain que quelques-uns, on peu bien pressés, proclamèrent l'héritier de Sainte-Beuve, au lendemain de la mort du critique des Lundis. C'est M. Schérer — qui, en effets est sénateur, comme Sainte- Beuve, et publie des articles qu'il réunit en volumes, également comme faisait Sainte-Beuve. Quand on a fait cela avec un sérieux suffisant pendant un certain nombre d'années, quand on s'est ingénié à vouloir apprendre à ses contemporains, qui n'en peuvent mais, ce qu'on pense des Mémoires de Dangeau ou des Lettres de il/"' de Sévtgnéy quand on a enfin ajouté à la pile des volumes inviolés une longue table analytique, il se trouve qu'on a obtenu ce résultat que les gens qui ne lisent pas vont répétant partout : « Depuis la mort de Sainte-Beuve, il n'y a plus qu'un critique, M. Edmond Schérer. » — Gomment se fait-il que du temps de l'autre, on ne disait jamais qu'il y en avait deux ?
C'est qu'il fallait pour qu'on reconnût une valeur à M. Schérer que la place fût vacante. C'est un critique
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arrivé à Tancienneté. Rien à faire à ces choses-là. L'avancement est lent, mais sûr. S'il y a quelque part un jeune homme embarrassé de gagner sa vie, qu'il se mette dans la filière. Le procédé est à la portée de tous. On éteint sa pensée si elle est trop vivace; on émonde soigneusement les pousses d'originalité qui pourraient se montrer çà et là ; l'observation directe, la recherche un peu passionnée de la vérité doivent être soigneusement interdites ; il faut tout voir à travers les livres. Au bout de quelque temps, si vous consentez à suivre ce régime, vous, Monsieur, qui débutez, lésa Revues» vous reconnaîtront un «jugement sûr» et un « style coulant. » Vous n'avez pas besoin d'autre chose. A partir de ce jour-là, vous pouvez publier toutes les semaines, au rez-de-chaussée ou à la troisième page d'un journal, une étude chargée de phrases pesantes, dont les idées nettes seront soigneusement exclues ; quand vous en aurez amassé un certain nombre, trouvez un éditeur qui consente à se faire votre complice, réimprimez, brochez, mettez une étiquette générale, numérotez les séries et dormez tranquille : il se trouvera suffisamment de journalistes étincelants et d'amateurs éclairés pour affirmer avec conviction que, depuis la mort de Schérer, il n'y a qu'un seul critique, et que c'est vous.
Arrivé à ce degré de renommée, on peut alors se permettre toutes les incartades, se passer toutes les fantaisies de ceux qui se débauchent sur le tard.
C'est le cas de M. Edmond Schérer. Sûr de l'impunité, il se livre depuis quelque temps dans son coin, à des exécutions sournoises, qui n'avaient, jusqu'à présent, dérangé personne, mais dont il devient utile de faire le compte-rendu. Le successeur de Sainte-Beuve essaye d'étouff*er les livres trop vivants sous des pelletées de phrases.
11 a commencé par Diderot. Puis, c'a été le tour de Molière ; en trois colonnes, d'un style fait de belge et de genevois, M. Schérer démontrait que le grand écrivain
ne savait pas écrire en français. Et avec citations à r^,ppui, s'il vous plaît I Le critique intercalait audacieusement, dans son texte à lui, le langage clair et logique que parlait Molière, et il ajoutait d'une plume dédaigneuse : « Que dites-vous de ces formules, de ces répétitions, de ces qui et de ces que ? » Personne ne dit mot. Ces pénibles annotations ne passionnèrent pas. Si, pourtant, quelqu'un se trouva, pour approuver, le seul qui pouvait comprendre M. Schérer, celui que l'on devine, celui qui morigène le théâtre comme M. Schérer inspecte le Ûvre, — M. Sarcey. Et l'on assista au spectacle inoubliable de ces deux bonshommes s'asseyant lourdement sur le Mhantrophe, et l'écrasant &m>u8 le faix de leur bons sens.
Eh bien I ce n'était pas fini. M. Schérer prend goût au rôle de justicier; cette semaine, en quelques lignes énergiques signées de ses initiales, il a, à propos d'un volume de poésies de M. Paul Bourget, les Aveux ^ pris au collet et remis à leur place Mathurin Régnier, Rabelais, Byron, Gautier, Baudelaire. Ceux qui voudront connaître l'esthétique du critique Schérer n'ont qu'à lire l'article en question ; ils y verront en un instant apparaître la haine de la nature dont Rabelais eut le sens à un si haut point, et la non-compréhension de l'intensité déforme et du raffinement de pensée auquels peut arriver l'artiste moderne. Cela en devient même comique. M. Schérer enrage contre la verve de Régnier, la puissance de Rabelais, la plénitude d'images de Baudelaire ; il s'emporte et finit par renvoyer Mathurin au mauvais lieu, Rabelais au pot de chambre, et par proclamer que Baudelaire n'a ni esprit, ni talent.
Ce n'est pas la peine, n'est-ce pas ? de défendre des livres qui se défendent tout seuls. Laissons M. Edmond Sarcey envoyer ses félicitations à M. Francisque Schérer.
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L'abbé Haléiry.
19 avrU 1883.
Après l^abbé Constantin, Crîquette, Holà et hélas I M. Ludovic Halévy s'applique à réaliser Thoroscope tiré par la critique aimable. Il se montre digne du rôle de vengeur qui lui a été confié par les éplorés et les gémissants qui errent sous les portiques de l'Institut et dans les couloirs des revues bien pensantes, criant que la littérature se déprave, que le réalisme déborde, que tout est perdu, si quelqu'un d'autorisé ne vient pas remettre tout en ordre, punir le vice et faire triompher la vertu.
Certes, un des derniers auxquels on aurait songé pour en faire l'ange gardien chargé de défendre le paradis littéraire contre les naturalistes, c'était bien M. Ludovic Halévy. Il était le collaborateur de Meilhac, — il avait signé les grandes opérettes où la satire cascadait, où l'esprit çtait allumé par une fièvre d'ivresse, — il était l'un des auteurs de la. Belle Hélène et de la Grande-Duchesse, — il avait ouvert aux curiosités la porte du Grand- Seize, — il avait mené Toto chez Tata, — il avait mis en scène les vivants tableaux du Réveillon et de la Mi- Carême, des Sonnettes, de Madame attend Monsieur, — il avait jeté la Boule dans les jambes de la magistrature, — il s'était laissé nommer après la comique et effroyable scène du Roi Candaule ! Et comme s'il ne se trouvait pas suffisamment compromis, comme s'il voulait prouver que sa perversité l'emportait sur celle de son collaborateur, il publiait tout seul les Petites Cardinal^ Monsieur et
Madame Cardinal^ l'histoire naturelle d'une famille d'actrices, un récit calme, gai, ironique, où des mots sonnent comme des mots de Gavarni, où des monstres rampent sous des phrases placides, où l'on trouve des dialogues comme celui-ci entre la mère des petites Cardinal et un ami de la famille: « — Et Pauline, quel âge a-t-elle maintenant ? — Elle va sur ses quinze ans. — Qainze ans, je n'en reviens pas. Et rien encore, j'espère, rien, n'est-ce pas, madame Cardinal? — Oh I non, rien, rien. Ah ! mon Dieu, c'est pas faute de propositions... Mais je n'ai pas le courage de la brusquer, et puis, voyez-vous, ce n'est pas là le rôle d'une mère. — Vous avez de bons sentiments. — Oh moi, pour les sentiments ! . . . D'ailleurs, à quoi bon se presser, la petite sera encore plus jolie l'année prochaine que maintenant. »
11 n'y avait pas, dans ces livres, ni dans les pièces signées avec Meilhac, toute la réalité montrée, toute la vérité dite ; des scènes étaient esquivées; les lignes simples se terminaient parfois en arabesques fantaisistes ; une inspiration bizarre laissait à l'auteur incarner le règne de la démocratie dans Monsieur Cardinal, alors que le contraire est vrai, Monsieur Cardinal s'épanouissant surtout dans les sphères meublées et chauffées qu'habitent les protecteurs d'actrices ; et le récit se ressentait de ce manque de proportions, de cette prétention au pamphlet, de cette douteuse bonne foi de l'artiste. Mais le ton général était vrai et personnel ; une philosophie curieuse et sceptique, cruelle et sourfante, se dégageait ; en somme, ces notes sur la vie émanaient d'un esprit à peu près libre ; au milieu des superficielles études sur le même monde qui éclosent chaque jour, ces observations frappaient par la dose de vérité qu'elles contenaient, par leur mélange d'acuité et de bonne humeur.
Et voilà que tout à coup M. Halévy se sépare de M. Meilhac, renonce au théâtre, publie Y Abbé Constantin, où tout le monde est bon, où toute vertu triomphe, VAùbé Comtaniin^ une humanilé de moutons, une ber-
gerie autour de laquelle ne rôde aucun loup, dans laquelle paissent ces personnages connus: le bon prêtre échappé des gravures à la manière noire, le vertueux officier qui révèle la sublimité de son caractère et la pureté de son âme en épluchant une salade, salade où n'entrera sans doute ni vinaigre ni poivre, la sentimentale et excentrique Américaine, riche à millions, qui distribuera sous forme de lingots des prix à tout le monde, conclusion qu'on peut se permettre de trouver immorale. Le changement était prompt. Le temps de changer de plume, et le philosophe de la Vie parisienne devenait le Berquin du roman moderne, le fournisseur acclamé des pensionnats religieux où les petites filles dont on « coupe le pain en tartines », révent d'artilleurs vertueux ou de millions américains ; le confident de Madame Cardinal posait, par un coup de maître, sa candidature au prix Montyon. Quelque chose comme une entrée dans les ordres, comme une pénitence imposée, et pour longtemps. Car Criquette a suivi, Criquette, l'apologie de la fable, du romanesque, Criquetle, où l'arrangement, le convenu, le mensonge de la vie, sont arrivés à un point que l'auteur lui-même aura de la peine à dépasser. Quel admirable sujet, l'histoire de la petite fille qui débute au théâtre à huit ans, l'auteur a gâté avec ses histoires d'amours malheureuses, de zouaves pontificaux, d'ambulancières sentimentales. Et comme cette volte-face ne lui a pas porté bonheur ! Comme on sent refl*ort pour faire accepter ce conte fait de pièces et de morceaux, de choses vues et d'inventions banales, de milieux exacts et de personnages faux ! Comme le style sans accent, sans dessous, fait songer à une tâche faite au jour le jour sans enthousiasme et sans entraînement, et non à une œuvre d'art dans laquelle on s'est mis tout entier I Ceux qui méprisent la vérité, tournent le dos à la vie, sont ainsi punis par où ils pèchent : le livre qu'ils produisent n'est pas viable ; né avant terme, insuffisamment nourri, il restera toujours mal bâti et ^némié.
On peut commencer à croire, en effet, à la mission de M. Ludovic Halévy. Il n'est pas possible qu'on n'ait pas un but en faisant sur son talent un pareil coup d'état littéraire. Venger les mœurs outragées par Concourt et Zola ne constitue pas une occupation suffisante. Mais se créer des titres si éclatants qu'ils fassent remettre les anciens péchés I Mais se rendre possible dans le monde où l'on coud des palmes vertes aux habits, où l'on rembourre les fauteuils d'académiciens I Mais faire un jour tuer le veau gras sous la coupole de l'Institut I Voilà qui expliquerait la souffrance intellectuelle que M. Halévy s'est imposée en écrivant Y Abbé Constantin et Criguette,
Henri Meilhac aura peut-être un jour une jolie comédie à fairç. .
Un document.
24 janvier 1884.
Tout le monde a lu maintenant la lettre adressée à Gustave Flaubert par M. Maxime Ducamp, en 1856, lors de la publication de Madame Bovary dans la JRevue de Paris; M. Guy de Maupassant, qui l'a publiée dans la Revue politique et littéraire, a raconté en même temps les épisodes qui ont précédé et suivi son envoi. Il y eut brouille entre M. Ducamp et Flaubert, puis réconciliation. M. Maxime Ducamp sembla regretter son attitude, il ne fut plus question de la brutale opinion émise autrefois, et l'ancien rédacteur de la Revue de Paris parut vouloir se joindre à la foule des admirateurs de Madame Bovary. Il n'en était rien : M. Ducamp n'avait rien ap-
pris, et surtout n'avait rien oublié ; à mesure que le livre sur lequel il avait commis une tentative d'assassinat s'affirmait comme une œuvre significative, solide comme un monument, durable comme la langue, le dégoût de lui-même devait envahir celui qui avait conçu, écrit, signé, et envoyé à Flaubert cette lettre stupéfiante sur laquelle le maître-écrivain avait écrit ce seul mot : Gigantesque ! La poche à fiel du 'îritique se gonflait chaque jour, son ressentiment ne désarmait pas : aussi se jetat-il sur Flaubert mort, rouvrit-il la polémique avec l'adversaire qui ne pouvait plus rien écrire en marge de ses livres et au dos de ses lettres. On se souvient de l'émotion causée par les étranges Souvenirs littéraires de M. Ducamp. Flaubert et Emma Bovary semblaient être devenus les personnages d'une cause célèbre sur laquelle la vérité n'avait pas encore été complètement dite. M. Ducamp instruisait le procès avec complaisance, affectait l'impartialité, semait les épigrammes, souriait et mordait : on eût dit un président de cour martiale, haineux et plaisantin à la fois, s'égayant de l'accusé avant de le condamner à mort ; le réquisitoire était long, mais l'exécution était sommaire. Ce qui ressortait du rapport publié par M. Maxime Ducamp, c'est que Flaubert avait bien, pendant un moment, donné des promesses de talent, mais que les attaques d'épilepsie auxquelles il était sujet avaient vite atteint ce talent dans sa source même ; à mesure que ces attaques se multipliaient, la dégénérescence littéraire de Flaubert s'accusait davantage. Critique littéraire inattendue: La Tentation de saint Antoine^ Salammbô^ L'Education sentimentaky marquaient les étapes d'une décadence I
On a aujourd'hui l'explication de ce volume de Souvenirs : il est tout entier sorti de la lettre écrite en 1856. C'est ce souvenir-là qui était surtout présent à l'esprit de M. Maxime Ducamp ; il devait le poursuivre, le hanter, s'incruster dans sa pensée pendant des heures entières de jour et de nuit ; chaque sottise, chaque abomination, chaque phrase, chaque ligne de cette lettre immortelle de-
304 NOTES D*UN JOtîRNALlStB
valent resplendir ironiquement devant ses yeux, le chefd'œuvre de Flaubert ne pouvait être évoqué sans qu'il ne lui apparût traînant sans cesse cette note à jamais sauvée de Toubli. Oui, le 14 juillet 1856, M. Maxime Ducamp avait demandé à Flaubert de le laisser « maître » de son roman; il lui avait conseillé, avec un joli ton de bourru bienfaisant, d'ami sincère qui ne sait pas équivoquer, d'abandonner ce livre mal venu pour que lui, Ducamp, y fit les « coupures indispensables ; » sans cela, Flaubert se « compromettait », il débutait par ic une œuvre embrouillée », sans « intérêt ». Et l'opérateur faisait valoir son « expérience acquise de ces sortes de choses » et son « affection » ; le roman était « enfoui » sous un« tas de choses bien faites »,mais ces «choses» étaient « inutiles », mais le travail à faire était « facile », mais il y avait une « personne exercée et habile », qui consentait à ne pas « ajouter » à la copie de Flaubert, qui ne ferait qu' « élaguer ». Et avec quel art I Quel élagueur I il n'y en avait pas un pareil. Ça aurait coûté cent francs à Flaubert. Ah I dame, il fallait y mettre le prix I On ne peut pas, pour rien, faire sortir un chefd'œuvre d'un bouquin incompréhensible. Il faut être juste, n'est-ce pas ? et toute peine mérite salaire. Mais après ce travail, quel livre 1 Flaubert aurait publié une « chose vraiment bonne. » Enfin, il ferait ce qu'il voudrait, mais son « vieux Maxime » aurait, du moins, la consolation d'avoir rempli son devoir, et justice lui serait un jour rendue I
On connaît des détails. Flaubert a indiqué, dans une note également publiée par M. de Maupassant, quelquesuns des passages « biens faits, mais inutiles », dont on demandait la suppression. Le « vieux Maxime » n'y allait pas par quatre chemins ; il parlait de retrancher totUe la noce, de supprimer ou d'abréger la description des Comices, l'épisode du Pied-Bot^ enfin tous ces .détails typiques qui tiennent à la vie même des personnages étudiés, et sans lesquels le livre ressemblerait à \xjx corps amputé I
Oui, la vengeance posthume exercée par M. Ducamp sur Flaubert dut avoir ce chiffon de papier pour cause principale. Quiconque a écrit une lettre semblable ne pardonne pas aisément à celui qui Ta reçue ?
Mais c'est assez s'arrêter sur ce fait, révélé d*hier, qui restera comme Tun des plus instructifs sur les conditions de début de Thomme de lettres. Tous ceux qui sont épris d*art et de vérité applaudiront M. Guy de Maupassant, le jeune écrivain qui donne une si belle revanche au grand écrivain mort. Mais il faut faire mieux encore. Il faut que dans la prochaine édition de Madame Bovary, on trouve cette pièce à conviction. La lettre de M. Maxime Ducamp ne doit pas plus périr que le réquisitoire de M. Pinard.
La liberté du livre. •
Le droit de poursuivre, — La mort de Louis Desprez,
l«r septembre 1884.
La nouvelle est confirmée, pour parler le style des agences: la magistrature, à peu près impuissante contre la presse politique, s'avise, en son désœuvrement, de mettre le nez dans les livres et d'y chercher matière à procès. Les bonshommes qui se promènent dans les salles et dans les couloirs du Palais de Justice, en costumes ridicules, une robe rouge, bordée de peau de lapin jouant l'hermine, passée par dessus leur gilet et leur pantalon, un bonnet carré sur la tête, les bonshommes dont les faces portent encore les marques des coups dQ
crayon de Daumier, — les bonshommes à côtelettes et à lunettes, à paperasses, à dossiers, à manies, à solennités, à lieux-communs, se sont tout à coup préoccupés des destinées de la littérature et des périls courus par la morale. Les procureurs et les substituts qui se reposent volontiers de la littérature vertueuse dans les salons de la rue Chabanais se sont tout à coup souvenus que quelqpes-uns, parmi leurs prédécesseurs, s'étaient couverts de gloire en citant à comparaître des poètes et des romanciers. Les arrêts de confiscation, les pièces d'instruction qui montrent quelques-unes des grandes œuvres de ce siècle traitées comme des filles emmenées dans une rafle, les réquisitoires et les interrogatoires qui ressemblent à de bêtes introductions de spéculums, les sous-entendus et les indignations de présidents stupéfiants et d'avocats généraux inénarrables qui se figurent véritablement avoir à juger un outrage aux mœurs, un attentat contre nature, un viol de la pudeur publique, — tout cela qui se résout pour l'avenir en un document à joindre au livre poursuivi, tout cela représente encore le code littéraire pour les robins de 1884 : magistrats assis et debout lisent toujours sympathiquement l'ordre de saisie des Fleurs du mal et la lamentable prose du monsieur qui demanda la condamnation de Af™« Bovary,
Cette fois, ce n'est pas contre l'un des écrivains qui sont à la tête du mouvement littéraire, et que le succès semblerait désigner à l'attaque d'adversaires courageux, qu'une assignation est lancée. On a fait un essai de répression, à propos de ce pauvre livre, Sarah Bamum, gui a sûrement été plus lu par les magistrats que par les hommes de lettres. On a commencé, puis abandonné une action contre M. Paul Bounetain. Enfin, on s'en prend définitivement à l'œuvre de début de deux jeunes gens, un roman très étudié et très écrit que Ton ne pourra jamais, quelque effort d'éloquence que l'on déploie, faire passer pour une spéculation d'écrivains en quête de scandale et de gros sous. Autour cTun clo-
cher, le livre de MM. Henry Fèvre et Louis Desprez qui a attiré Tattention du parquet de Paris ne met, en effet, qu'incidemment en scène l'acte accompli journellement par l'humanité toute entière et sans lequel il n'y aurait ni écrivain à poursuivre, — ni juges pour condamner.. Notre morale hypocrite admet bien qu'on l'accomplisse, cet acte, mais elle n'admet pas qu'on en parle ; de là, l'indignation contre des écrivains qui se permettent de mettre en scène et d'expliquer la passion amoureuse comme ils montrent, comme ils analysent toutes les autres passions, dans leurs causes et dans leurs effets.
C'est à dessein que sont rapprochés ici des livres d'inspirations différentes. Mais cet article aurait pu tout aussi bien être écrit à propos de Sarak Bamum. Il n'y a pas à être embarrassé par les titres des volumes, par les descriptions qu'ils renferment, par les noms de leurs auteurs. Défendre une œuvre qui serait préférée, qui se réclamerait de théories artistiques ou sociales acceptées, est une besogne, en vérité, trop aisée. Mais il faut précisément empêcher que la question se pose ainsi. Quels que soient le livre et l'écrivain traduits devant un tribunal, tous ceux qui ont souci de la liberté de penser, c'est-à dire de la liberté de parler et d'écrire, doivent juger les juges et faire casser le verdict par l'opinion. Le journaliste doit se refuser à lire, en compagnie d'un magistrat, un livre dénoncé , doit décliner une discussion de littérature ou de morale avec le monsieur qui est sûr de clore la controverse en énonçant seulement le numéro d'un article du Code. Il ne s'agit pas ici de critique littéraire. Pourquoi examiner l'œuvre poursuivie, fournir des explications sur les passages soulignés par la censure judiciaire, demander des circonstances atténuantes ? ce serait reconnaître le bien fondé de procès de ce genre, ce serait consentir à distinguer, à admettre des cas, des moments et des circonstances. C'est précisément ce droit de distinguer entre les manifestations littéraires qu'il faut dénier à la magistrature de notre pays, c'est le droit de contrôler la pro-
duction intellectuelle qu'il faut lui arracher, si tant est qu'elle le possède. Si on a le malheur de laisser déposer un livre devant un tribunal, comme une pièce à conviction, tous les livres parus et à paraître, tous I les latins et ceux du Moyen-âge, ceux de la Renaissance et ceux du xvni* siècle, le» français et les étrangers, ceux de répoque romantique, ceux d'aujourd'hui, ceux de demain, seront passibles des peines infamantes édictées contre les outrages aux mœurs et les attentats À la pudeur. Approuvez ou accueillez seulement avec indifférence un verdict, et vous serez impuissants pour discuter et désapprouver le second. N'oubliez pas que c'est avec les mêmes arguments, au nom de la même morale, qu'il a été requis contre Sarah Bamum et Madame Bo^ vary!
Quand un livre est poursuivi, toute la littérature est en cause. On s'en prendra aujourd'hui à l'ordure dénuée d'intérêt, on condamnera demain l'étude sévère sérieusement pensée et scientifiquement écrite ; devant les mêmes juges comparaîtront la platitude de style du pornographe et le travail consciencieux de l'artiste.
Qui établira un code spécial pour résoudre la question ? Qui fera les distinctions nécessaires ? Quel est le juge fin critique qui saura analyser rigoureusement l'œuvre suspecte et dire avec infaillibilité où la littérature finit, où la pornographie commence? Quellndex laïque veut-on créer et que restera-t-il des œuvres de nos écrivains et des œuvres des écrivains de tous les pays, quand les nouvaux censeurs auront accompli leur travail de classement ? Gonserverons-nous beaucoup de romans de Balzac? N'aurons-nous plus qu'un Michelet expurgé? Faudra-t-il nous contenter d'un abrégé de Sheikespeare ? Et La Fontaine ? Et Rabelais ? Et Boccace ? Et Aristophane ?
Les questions valent qu'on les pose. N'y a-t-il pas, à la fin de Madame Bovary, un intéressant document qui mérite d'être consulté : le compte-rendu du procès qu'on osa intenter au pauvre et grand Flaubert, accusé d*at-
tentât à la pudeur ? Messieurs du parquet feront bien d'y songer ; ils peuvent, en un jour de mauvaise inspiration, ajouter à l'œuvre glorieuse d'un écrivain une pièce justificative qui leur donnerait Timmortalité du ridicule. Ignore-ton ce fait monstrueux: d'admirables pièces de Baudelaire sont encore arrêtées, à la frontière, comme si l'on voulait affirmer qu'il n'y a pas prescription pour les délits constatés par les juges d'instruction dans les livres des hommes de génie. Ne sait-on pas que M. Jean Richepin a été privé de ses droits civiques et que sa Chanson des Gueux a été raturée pour dés vers dont on trouvera les équivalents dans maints poètes français considérés comme classiques ? Pendant la période du 24 mai, la magistrature ne fit-elle pas condamner un éditeur coupable d'avoir publié une édition très luxeuse, partant peu abordable au public, des Contes de La Fontaine? Qu'on ne vienne donc pas dire qu'on poursuivra la pornographie mal écrite et qu'on respectera le chef-d'œuvre qui aura donné au libertinage le cachet exquis de l'art. Il n'y a pas à avoir confiance. Quoique aucune confusion ne paraisse possible, mettons-nous en garde contre les appréciations du jury qui sera chargé d'absoudre ou de condamner, récusons le robin qui aura le pouvoir d'exiler de la littérature la Maupin de Théophile Gautier ou les romans de Zola.
L'ouvrage menacé par le parquet, et qui inspire ces réflexions : Autour d'un clocher, rentre précisément dans la catégorie des œuvres d'art très étudiées à propos desquelles il est impossible d'établir une confusion. Les auteurs sont deux jeunes gens qui débutent et qui sont estimés dans le monde des lettres. L'un, M. Louis Desprez est l'auteur d'un livre de critique, L'Evolution naturaliste, qui a été fort bien accueilli, et dans lequel on trouverait facilement les raisons esthétiques et philosophiques desquelles procède le roman incriminé. L'autre, M. Henry Fèvre,a écrit dans différents journaux littéraires des articles qui dénotent un esprit sérieux. Tous deux aiment la littérature et veulent vraisemblablement
310 NOTES D*UN JOURPTAUSTE
en faire l'occupation de leur vie. Leur roman est une étude de mœurs rurales, vigoureuse et serrée, un récit très poussé d'une lutte entre un Conseil municipal de village et un curé. Quelques pages sur les amours de l'ecclésiastique avec l'institutrice sont suffisamment nettes ; ce sont elles, sans doute, qui ont alarmé la pudeur de la magistrature ; mais il n'y a pourtant là rien de plus que dans nombre de livres qui ne seront pas nommés, dans la crainte de les voir lacérer par le « glaive de la loi ».
Quelle signification auraient donc ces poursuites ? Il y a longtemps que l'idéalisme ne gouverne plus le domaine de l'art et que l'étude des réalités a été abordée sans faiblesse ; toutes les passions humaines ont été reconnues intéressantes, et on n'en est plus à proclamer la noblesse des fonctions et la vulgarité des organes. Cette thèse n'a pas besoin d'être défendue, il n'y a pas à prouver que Autour d'un clocher est une œayre littéraire sans analogies avec les niaiseries, ornées de dessins dignes d'illustrer des cartes transparentes, qui s'imposent aux yeux à tous les étalages des libraires. Le roman poursuivi appartiendrait à cette catégorie d'œuvres malpropres qu'il faudrait protester encore contre la mesure dont il est l'objet. 11 est facile d'en donner les raisons.
La principale de ces raisons a été indiquée : c'est l'impossibilité de s'arrêter dans cette voie, c'est l'impossibilité, pour le juge, de tracer une ligne de démacation entre la spéculation et l'œuvre d'art. Mais il est une autre distinction que l'on peut faire, une distinction équitable et nette, à laquelle il faudra bien eu revenir et se tenir.
La question est simple, comme toutes celles dans lesquelles le droit individuel est enjeu. Est-il possible de la dégager de tous les dégoûts, de toutes les colères, de toutes les fausses interprétations qui l'obscurcissent.
Oui, rien n'est plus loin de la gaieté et du style quQ
toutes les histoires racontées et illustrées par la phalange des pornographes. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur les plaquettes qui se répandent par les rues comme une nuée de mouches cantharides, pour se convaincre qu'il ne se dépense pas là-dedans des trésors d'invention et d'esprit et qu'il ne s'agit que de gains à réaliser. Mais qui oserait prétendre que cette école d'écrivains n'a pas le droit de jeter sur le papier ces imaginations de collégiens sadiques?
C'est là une forme que peut prendre la liberté de penser et d'écrire et c'est attenter à cette liberté que de vouloir punir la mise en vente d'écrits ou de gravures, quels qu'ils soient. Et s'il existe un public pour ces productions ? Et si ce public veut entretenir cette littérature ? De quel droit viendriez-vous vous mettre entre l'offre et la demande, au nom d'une morale supérieure? De quel droit reprenez-vous la thèse catholique qui distingue entre la liberté du bien et la liberté du mal.
Ce que l'Etat a le droit d'empêcher, c'est l'affichage d'images obscènes, c'est la distribution de prospectus, c'est le cri sur la voie publique. Ici, ce sont les écrivains pornographes, leurs distributeurs et leurs crieurs, qui violent la liberté du passant. On n'a pas le droit de mettre sous les yeux ou dans les mains de ce passant ce qu'il ne veut ni voir ni prendre, on n'a pas le droit de lui crier aux oreilles ce qu'il ne veut pas entendre. Il est inadmissible qu'on donne, au coin des rues, d'ignobles papiers à la femme et à l'enfant qui passent, il est insupportable que l'ouvrière qui va à son travail, l'apprenti qui flâne cinq minutes après son déjeuner, soient en butte à l'invite crapuleuse de l'affiche ou du prospectus.
Donc, pas d'équivoque. Liberté de la rue pour le passant. Mais aussi, droit absolu d'écrire, droit absolu d'acheter. L'Etat intervient assez souvent où il n'a que faire pour qu'il n'intervienne pas encore dans les questions de goût littéraire ou pornographique : Qu'il laisse chacun libre de manger ce qu'il aime, — quitte à se
donner une indigestion ; qu*il laissé chacun libre de lire ce qu'il veut, — quitte à se donner la nausée.
Nous demandons qu'on ne crée pas un Saint-Lazare pour la littérature.
9 décmbre 1885.
Deuil pour les lettres I diront les formules des articles lacrymatoires et des notices nécrologiques. Deuil pour les lettres I diront les conversations de boulevard et de bureaux de rédactions. Il se trouvera cette fois que la phrase toute faite aura raison, et que nuls mots, mieux que ces mots clichés pour toujours, ne pourront exprimer davantage Famère sensation éprouvée aujourd'hui à Tannonce de la mort du pauvre Louis Desprez.
La même note, publiée par la plupart des journaux, raconte cette mort et dit la cause qui Ta amenée. Desprez a été emporté par la maladie de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs mois, et qui fut aggravée par Temprisonnement d*un mois subi à Sainte-Pélagie pour la publication de Autour d'un clocher. En sortant du sale cachot dans lequel on osa renfermer, le jeune écrivain dut s*aliter. Il se releva quelques jours, puis se recoucha. C'était la fin. Desprez est mort à Rouvres, dans le département de l'Aube, au milieu des champs qu'il aimait. Le malheureux garçon s'en va ainsi, à vingt-quatre ans, en pleine progression intellectuelle, en plein espoir littéraire. Son automne est venu bien vite.
Louis Desprez, absurdement condamné pour pornographie, fut en réalité un artiste croyant, respectueux du travail auquel il s^était donné. Peut-être y eut-il de lui un livre de toute jeunesse dont le souvenir échappe, — mais les deux volumes qui le firent connaître suffisent à le faire classer. Le premier, un livre de critique. L'évolution naturaliste, très systématiquement conçuj^
témoignait au moins d'une rare curiosité pour toutes choses, depuis Tart du vers jusqu'à la politique, jusqu'à la science. Le second volume, écrit en collaboration avec M. Henry Pèvre, était ce roman, Autour dun clocher^ qui réveilla la pudeur des juges et mit le feu aux indignations des procureurs.
On se souvient de cette émotion. On se souvient aussi de la stupéfaction éprouvée à la lecture du livre, à la recherche du corps du délit. On se trouvait en présence d'un roman rural, ni plus ni moins hardi que les études de mœurs paysannes signées Zola, Cladel, Lemonnier, Dodillon. C'étaient les scènes vues par tous ceux qui ont vécu quelque temps au hameau, dans la forte atmosphère chargée de l'odeur de la terre et des feuilles. C'était la poursuite de la spéciale et comique animalité qui peut marquer l'homme du labour et de l'étable. C'était une humanité bien regardée, mais poussée à la caricature villageoise. Et la transformation de la chose vue en chose écrite se voyait à merveille, et les juges qui poursuivirent et les jurés qui jugèrent sont impardonnables de ne pas s'être aperçus de ce travail de transformation, qui suffisait à indiquer la signification du livre incriminé et à prouver la sincérité de l'artiste cité à comparaître. Il était si visible pourtant, ce travail ! Autant l'observation était nette et simple, autant la note primitivement prise était exacte, — autant la con texture du récit était compliquée, ouvragée, Desprez s'était plu à attifer ce gros et raillard récit de toutes les phrases ajourées en broderies et de toutes les épithètes envolées en rubans. Les procédés courants, les assemblages de mots où se complaisent les stylistes actuels, n'avaient pas suffi, avaient même été écartés. L'écrivain en quête de la forme avait vu l'union possible du langage moderne avec nombre de tournures ou de mois de la langue du seizième siècle, et il avait bravement arrêté et exécuté ce programme, autrement difficile à établir que l'ordinaire réquisitoire qui sert depuis le procès de Madame Bovary ^
n ne fallait pas être grand clerc ni regarder de bien près pour se rendre compte de Tintention. Quelques pages, quelques lignes suffisaient pour prouver jusqu'à révidence Teffort artistique et la sincérité philosophique. Les pages les plus osées du livre, — les festins d'amour les plus goulus, les ripailles de vins et de viandes les plus forcenées, — ces pages-là surtout étaient tout enguirlandées d'énumérations, toutes fleuries de mots comme il en déborde, comme il en jaillit du Gargantua et du Pantagruel. On était amené, en lisant, à des songes de haute-graisse où un bouquet apparaissait, fiché dans une platée de tripes comme dans une fine pâtisserie.
Ce fut ce livre qui fit mettre Louis Desprez en prison.
La sympathie n'allait pas seulement à l'écrivain et à l'artiste, elle allait à l'homme. Desprez fut un courageux et un loyal. Ceux qui assistaient à la séance de la cour d'assises se souviennent encore sans doute de la défense de sa littérature qu'il lut lui-même à la Cour et au jury stupéfaits. Dans ces quelques pages, tout était dit et bien dit, avec éloquence parfois, avec un joli ton narquois, bien français, le plus souvent. Ce plaidoyer a été publié sous ce titre ; Pour la liberté décrirey et pourrait bien prendre bonne place parmi les pamphlets littéraires inspirés par la magistrature. Cette gloire aura été achetée cher. On usa envers Desprez de représailles extraordinaires. Le malheureux, malade, infirme, fut mis au secret. Et quelle prison on lui donna I On osa enfermer cet honnête garçon, ce lettré, avec les grinches et les escarpes, on lui imposa la souffrance de tous les contacts, de toutes les odeurs, l'ignominie de tous les spectacles. Quand, enQn, quelques-uns purent le voir, ils furent eflrayés, firent démarches sur démarches. D'abord, inutilement. Croira-t-on jamais que M. le préfet de police d'alors ne prit pas le temps de répondre à une lettre d'Alphonse Daudet ? Enfin, sous la menace des journaux avertis, de l'opinion saisie, oa
donna une chambre au romancier, dans le quartier des « politiques. » C'est là que ses amis le retrouvèrent, dans cette grande chambre nue, glaciale, à peine éclairée par d'étroits vasistas qui laissaient passer un rais de lumière. Lui, prenait gaiement la chose, raillait les visiteurs suffoqués par l'étrange sensation de « renfermé » qui s'emparait d'eux au seuil de la porte. Il faisait des projets, des plans de livres, cherchait une langue nouvelle pour son œuvre prochaine, une langue sans affiquets, précise et artistique. Et il lisait à voix haute, discutait, il s'asseyait, fatigué, à la table minuscule sur laquelle étaient posés un bouquet de violettes et une orange.
On ne devait le revoir qu'une fois, à Paris, chez Edmond de Goncourt, après la sortie de prison. 11 était méconnaissable, amaigri, chancelant. Seuls, ses yeux agrandis de malade avaient gardé leur douceur et leur intelligence. Hélas ! ils sont maintenant fermés pour toujours. Celui qui rêvait de philosophie et de littérature est couché à jamais dans le petit cimetière de village. — Et voilà qu'avec la pitié, la colère vous prend à la pensée que l'absurde jugement et l'odieux traitement ont, peut-être, causé la mort, et sûrement, hâté la fin de l'écrivain de vingt-quatre ans, — du bon camarade de lettres.
Le pornographe Diderot.
3 mars 1886.
Le pornographe Diderot I Le mot a été, ces jours-ci, écrit et imprimé. Non pas solennellement, avec un luxe de raisons et de pièces à l'appui. Mais en passant, tout
naturellement, comme s'il s'agissait d'une chose admise i et sur laquelle il n'y a pas à revenir. A quoi bon nommer Fauteur responsable de ce a Pornographe Diderot ? » Il est bien évident qu'il ne s'agit pas seulement ici d'une opinion individuelle, mais du credo philosophique et littéraire de toute une classe. Le journaliste qui a écrit cette phrase, qui Ta signée, est un critique dramatique très goûté, un moraliste considéré, un érudit apprécié des bibliophiles. Il s'adresse à un grand nombre de ceux qui s'intéressent aux thèses et aux formes d'art du théâtre, et il exprime sans doute fidèlement des opinions qui agréent. Voilà pourquoi, . rendant compte de l'à-propos écrit par M. Renan pour l'anniversaire de Hugo, il a négligemment fait une allusion à l'encyclopédiste du xviii* siècle, en mentionnant M. le sociétaire qui avait bien voulu se charger de porter la parole au nom de ce mort conspué. « M. Un tel, qui représentait le pornographe Diderot... » 11 n'y en a pas plus.
On lit, on relit, on n'en croit pas d'abord ses yeux. On cherche une faute d'impression possible. Mais non, c'est bien cela qu'on a voulu dire, et c'est bien cela qu'on a dit. L'épithète a été avec soin ajoutée au nom, et le tout a été livré à la publicité avec une tranquillité qui stupéfie. Certes, celui qui a mis son nom au-dessous d'un tel arrêt, devrait être prêt à fournir les considérants qui l'ont motivé. Mais il n'aura pas à le faire. Le moment où nous vivons ne se réclame que de la veulerie littéraire et de l'indifférence pour les idées. Les quelques-uns qui parlent haut et ironiquement passent pour des ennuyeux et des systématiques. On les traite de « raseurs » et de pessimistes, et c'est une affaire faite. La vieille gaieté française continue à râler ses vingt-cinq mille calembours pour un sou, et le défilé des vieux coq-à-l'âne se promène entre les mêmes vieux décors rapiécés. Il paraît qu'il n'y a plus qu'à suivre le monde et qu'à enregistrer les bonnes blagues. Suivons, et enregistrons.
POLÉMIQtJB 317
C'est peut-être vrai qu'il n'y a plus guère que cela à faire. Il y a longtemps qu'on ne réclame plus à ceux qui écrivent pour le livre, le théâtre ou le journal, une justification de leurs opinions. Il n'y aura donc aucune polémique autour de ce « Pornographe Diderot. » Et pourtant, si une mêlée générale d'opinions s'était produite à l'apparition de ce mot vraiment extraordinaire, il aurait pu être dit, d'un côté et de l'autre, des choses significatives. Des fonds de pensée seraient apparus, toute la haine du mouvement commencé au xviii® siècle, et non encore terminé aujourd'hui, aurait surgi, les oppositions faites à l'évolution philosophique et littéraire se seraient subitement précisées. Qu'on pense à l'œuvre de Diderot et à la basse injure qui vient d'être écrite en travers de son titre par la plume d'un lettré ! Qu'on se représente l'effort d'intelligence, le courage individuel, la persistance de volonté de l'homme qui a dressé en vingt ans le monument encyclopédique, qui a alimenté la foule des esprits de son temps, qui a jeté son génie en cris éloquents, qui l'a dispersé en rumeurs de conversations, qui a payé un mot de trois mois de forteresse, qui a vécu sous la menace de la privation de sa liberté, de la saisie de son œuvre I Qu'on vive la vie de l'écrivain, — qu'on ouvre surtout ses livres. On y trouvera peu de chose : la progression perpétuelle d'une intelligence qui commence au doute, traverse la critique des religions, se vérifie par le scepticisme, aboutit à l'observation. On n'y trouvera que le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste, le Supplément au voyage de Bougatnville et le Rêve de d'Alemôertj les Pensées su?' interprétation de la nature et les Pensées philosophiques ; on n'y trouvera que la critique d'art abordée, le drame bourgeois deviné, le mysticisme dénoncé, le travail manuel glorifié ; on n'y trouvera que le transformisme, la concurrence vitale, la perpétuité de l'évolution, la nouveauté géologique et physiologique ; on n'y trouvera qu'un grand artiste épris de justice et d'humanité. Et cela suffirait,
3\H NOTES d'un journaliste
et il serait à peine utile de dresser une liste des ouvrages du philosophe sous cet écriteau : « Le pomographe Diderot », libellé par un critique du xix* siècle.
Tout s*éclaire ainsi, Tétat d'esprit et la forme de la colère, à une simple inspection du rôle de Diderot dans le monde. On lui en veut des Bijoux indiscrets ? Même pas. De la Religieuse ? Peut-être. On lui en veut de tout, de son libre esprit, de sa haine des sectes, de son perpétuel en-avant, de son dégagement des conventions morales, de sa science démolisseuse. On lui en veut de cet admirable mot, profond et large, allant bien au delà de la raillerie anti-religieuse, — ce mot prononcé le jour de sa mort : « Le premier pas vers la philosophie, c'est Uincrédulité ». Et lui en voulant de tout cela, on traite de « Pomographe » le brave homme que ses ennemis se contentaient d'appeler le « Philosophe ».
Donc, c'est convenu, les tristes spéculateurs de la plume et du crayon, les crieurs de scandales, les gazetiers de lupanars, les littérateurs qui agrémentent de style le tribadisme et la scatologie, tout ce monde-là a pour ancêtre ce Denis Diderot, dont la statue a été dressée sur le pavé de Paris, auprès de cette rue Taranne, où l'homme de lettres pauvre habitait un cinquième étage. Est-ce cela qu'on a voulu dire? Ou bien est-ce à l'art qui a voulu la vérité, est-ce à la littérature préoccupée des constatations de la science, qu'on a essayé de s'en prendre ? Enveloppe -t-on sous la même réprobation la Justine, de de Sade» et les Liaisons dangereuses, de Laclos, les commerciaux délires erotiques et les romans qui admettent la physiologie? — Il serait intéressant de le savoir. On pourrait alors se rendre un compte exact des haines armées en guerre, des jugements méfiants des choses de l'esprit révélés par ce a Pomographe Diderot » qui aurait dû être l'événement littéraire de la semaine.
Monseigneur.
7 décembre 1882.
Le quai Gonti offrait, dès six heures, hier matin, un tel spectacle de robes noires, blanches et brunes, allant et venant parmi les sergents de ville et les gardes républicains qu'on se serait cru à l'époque lointaine de l'application des décrets. Ce n'était pas, pourtant, d'une expulsion qu'il s'agissait. Ce que les curés de toutes les paroisses, les moines de tous ordres préparaient, c'était l'entrée triomphale de M^ Perraud, évéque d'Autun, à l'Académie française.
Les portes étaient ouvertes à midi. A midi cinq toutes les places étaient occupées. Il serait difficile de dire quel littérateur est M«' Perraud, mais à coup sûr jamais auteur dramatique n'a su « faire une salle » comme lui. Jamais on ne vit réunis tant de prêtres « romains ». Ils étaient échelonnés en tirailleurs le long des gradins, massés en corps d'armée dans les tribunes. Des évêques donnaient le signal des applaudissements, le nonce du pape souriait à MM. Mac-Mahon et Buffet.
Naturellement, on avait donné à ces dévoués les pla-
ces ordinairement réservées aux journalistes qui viennent, forcés par le devoir professionnel, regfiirder si les feuilles poussent sur les habits d'académiciens. Après inspection des huissiers, ascension par un escalier étroit comme un tuyau de cheminée, noir comme une cave, frais comme une tombe, on se trouvait donc enfermé dans un des cachots pratiqués contre les voûtes, derrière une haie de prêtres qui parlaient du récipiendaire avec des sourires entendus. De là, on parvenait, de temps à autre, à glisser un regard dans la crypte académique.
C'est toujours le même froid tableau : des vieillards moroses, des toilettes de carêmes, des statues de mausolées qui ont Tair de grelotter dans leurs niches. Cela s'anime un peu à deux heures, quand un susurrement de voix annonce que M^ Févêque est monté en chaire et prononce son homélie sur Auguste Barbier. C'est bien le morceau que l'on attendait, sans grand accent, sans grandes hardiesses, un mélange de phraséologie normalienne et de diplomatie catholique. C'est l'éloge au rebours des terribles ïambes dont le prélat n'ose faire de citations complètes, les expurgeant, les taillant, mettant un vers en lumière, rejetant l'autre comme il aurait repoussé avec horreur un ouvrage condamné par le tribunal de l'Index ; ce sont des félicitations adressées au poète désespéré de l'inutilité des efforts plébéiens, des avortements qui suivent les jours de combat ; c'est surtout l'éloge du second Barbier, sous lequel disparut si vite le premier. C'est aussi de temps à autre des allusions aux hommes et aux choses de la politique d'aujourd'hui, allusions furtives qui font se pâmer les dames et applaudir les prêtres.
A la longue ce petit jeu comporte une certaine lassitude. Le discours d'Académie est une belle chose, mais trop semblable à elle-même. 11 semble que c'est une œuvre unique qui sert à tous les nouveaux venus, avec les compliments à l'Académie, le couplet d'opposition, le mot pour rire, arrivant toujours à la même
place, à la môme heure. M*' Perraud semble installé pour longtemps. M. Camille Rousset, celui qui a découvert que les volontaires de 92 étaient une légende, M. Camille Rousoet a devant lui un manuscrit d'apparences redoutables. On sent, à travers les fenêtres grillagées, que le printemps rayonne sur la ville. Il faut Tavouer, cela fait fuir l'illustre Compagnie. On cherche à tâtons la lourde porte, Tescalier à vis, on dégringole dans l'ombre jusqu'à ce que Ton aie trouvé de Tair et du soleil.
f Un huissier qui ressemble à un académicien se tient à la porte, grave comme s'il était chargé,lui aussi, de faire l'éloge d'un évêque. Il lui est demandé doucement, avant de prendre congé, quels sont les titres du nouvel immortel. Il consent à répondre que « Monseigneur » a écrit une composition intitulée : Uoratoire de France au dix-septième siècle et au dix-neuvième siècle, a publié des discours sous ce titre : Les Paroles de theure préseule, et enfin, a prononcé V Eloge funèbre du général Changarnier.
C'en est assez. A pas pressés, on consomme son évasion, sans retourner la tête, sentant peser sur soi la commisération de l'excellent homme nourri dans le sérail.
Double élection.
21 ayril 1883.
Demain aura lieu à l'Académie la double élection qui donnera des successeurs à MM. Charles Blanc et de Champagny. Au printemps, on avait déjà fait effort pour remplacer M. Charles Blanc, mais des deux can-
didats, MM. Pailleron et de Mazade, aucun ne voulut céder le pas à Tautre ; on eut beau voter et revoter, scrutiner et pointer, l'auteur dramatique le plus en faveur au Théâtre- Français et le bulletinier de la Revue des Deux- Mondes s' ohsiindiieni à arriver ndead heat»^ avec chacun seize voix. On remit la chose à Tautomne, escomptantvaguement la vieillesse, la maladie de quelques immortels mûrs pour la tombe. Justement, M. de Ghampagny mourut. MM. Edouard Pailleron et Charles de Mazade vont pouvoir entrer.
11 n y a pas d'autres amateurs. On a bien va un M. de Gosnac rôder sur le pont des Arts ; on a bien parlé, dans quelques cercles et bureaux de rédaction, des candidatures possibles de M. de Lesseps, de M, Gounod, de M. Lavigerie. Mais il était difficile de s'imaginer M. de Lesseps expliquant les rapports que ses grands travaux ont avec la littérature, M. Gounod chantant son discours de réception au piano, et M. l'évéque Lavigerie enseignant à l'assemblée l'art de se faire allouer des indemnités d'exception pourfraisde propagande religieuse en Tunisie. Ces petites manifestations extra-littéraires ont été remises à des jours meilleurs : on s'occupera de procurer des titres à ces candidats inattendus.
MM. Pailleron et de Mazade ont, d'ailleurs, la parole de l'Académie. Us sont tout désignés pouraUer s'asseoir sous la grise coupole ; les palmes vertes percent déjà de bourgeons hâtifs le drap de leurs redingotes. Tous deux de la Revue des Deux-Mondes. M. de Mazade y écrit. M. Pailleron en est propriétaire, pour un quart. M. Pailleron, déplus, donne des dîners « académicolittéraires » — ainsi s'expriment les journaux — dont les menus doivent être absolument convaincants. M. Pailleron s'est bien permis de railler l'Académie dans la personne d'un académicien, mais le péché n'est pas gros. Voltaire n'a-t-ilpas dit que l'Académie était «une maltresse contre laquelle les gens de lettres font des chcuisons et des épigrammes jusqu'à ce qu'ils aient obtenu ses faveurs. » Et M. Caro, caricaturé sous les traits du
CHQ8ES ACADÉMIQUES 323
professeur Bellac, n*a-t-il pas une vengeance toute prête: voter pour M. Pailleron.
L'auteur des Faux ménages^ de Y Autre motif, du Der-» nier quartier, du Monde où l'on s'amuse, du Monde où Ton s'ennuie, devait fatalement aller rejoindre M. Feuillet, M. Sardou et M. Dumas fils; son théâtre contient juste la dose de littérature suffisante pour que l'Académie s'enorgueillisse de l'élection d'un « homme de lettres ». Le Monde où l'on s'ennuie, par exemple, ce triomphe de M. Pailleron et de M. Perrin, est la pièce-type de ce théâtre où l'on ne met ni étude, ni caractères, ni style, mais qui joue la vie par l'accumulation des « mots de la fin » qu'il contient, par le ton vif des conversations, par la rapidité des entrées et des sorties, par le côté spirituel de la mise en scène, par l'abus des quiproquos, par un certain groupement des personnages. Ce sont là, qui pourrait aller contre ? des qualités inférieures qui peuvent amuser et séduire des contemporains pendant un instant, comme le font le bavardage d'un Gourrigr de Paris, l'indiscrétion d'un article de reportage, le mot pi- • quant d'une nouvelle à la main. Mais toutes ces choses sont condamnées à disparaître avec la minute qui les a vues naître ; elles sont inhérentes à une mode fugitive, à un goût passager; elles ne comportent pas un caractère de vérité générale qui puisse intéresser la génération prochaine ;les hommes de demain ne se soucieront de nos tics et de notre argot qu'autant qu'ils leur révéleront une somme d'humanité. Le devoir de l'Académie serait de rechercher et de consacrer ces œuvres qui représenteront notre époque dans tous les pays et dans tous les temps; elle préfère déclarer immortelles les chroniques en trois actes de M. Edouard Pailleron; puis, ayant ainsi réglé son compte à la littérature, elle retourne comploter une élection d'évêque ou de politicien vidé. Pauvre vieille I
A M. de Mazade comme à M. Pailleron, on pourrait appliquer le mot de Guizot, parlant d'un candidat: « Pour moi, je lui donne ma yoix ; je lui trouve les qua-
lités d'un véritable académicien. D'abord, il se pi bien ; il est très poli, décoré, n'a pas d'opinion ; , bien qu'il a écrit des ouvrages, mais on n'est pa fait.» C'est une des grandes injustices de ce siècl M. de Mazade n'ait pas été depuis longtemps éj l'Académie. Quels passe-droits, quelles intrigues, il pas fallu employer pour l'empêcher d'aller o* plus tôt sa place naturelle, le fauteuil qui a évidei été construit pour son séant.
Un journaliste déjà ancien dans le métier disa que pendant longtemps on nia l'existence de que sous ce Ch. de Mazade, qui revenait, comme u: à la fin de la « Revue » ; on prenait ce nom poi signature passepartout imaginée par M. Buloz et f pour les articles de remplissage, tant M. de 1 écrivait de façon uniforme sur des sujets diven enfin, il fallut bien se rendre à l'évidence, de I existait, de Mazade était l'informateur, l'humoi la maison,de Mazade écrivait la « Quinzaine polit littéraire . » Il était l'Âriel de la Bévue des Deux-A le papillon de ce parterre de soucis.
Et lui seul n'était pas de l'Académie I 11 faut ^ parer cet outrage. Il ne faut pas qu'il ait à rouj vaut ses collaborateurs.
M. de Mazade s'appelle Percin.
10 décembre iSs:
Parlons-en, puisque tout le monde en par jourd'liui, puisque dans trois jours il serait tro] Lcï» événements académiques ont ceci de pari
CSOSBS ACADÉMIQUES 325
qu^ils n'intéressent personne, en dehors des académiciens et des candidats à rAcadémie. Et pourtant, trois jours ayant un vote ou une réception, des notev paraissent dans les journaux, on se dispute les places aux jours de séances, on s'écrase dans les couloirs étroits et les escaliers à vis de l'Institut pour contempler M. Cuvillier-Fleury et entendre M. Camille Doucet, pour yoir passer un sourire sur les lèvres de M. Renan, et perler une larme dans Tœil de M. Jules Simon ; les lendemains, pas un journal ne manque de donner un compte-rendu de la « cérémonie » à laquelle il manque un Molière comme historiographe, on publie tout ou partie des discours auxquels quelques spécialistes consacrent des études... Et tout retombe dans le silence; l'élu nouveau examiné, pesé, discuté, épluché, enregistré, s'endort dans son immortalité comme iin mort dans son cercueil.
C'est là un des plus éclatants exemples de la bonne foi et de la naïveté de ce Paris qui passe surtout pour sceptique, désabusé, irrespectueux. N'aura-t-on jamais l'idée d'analyser la convention parisienne? ne démêlera-t-on pas un jour les éléments dont elle est faite ? ne dira-t-on pas de quelles bizarres satisfactions d'amours-propres, de quelles erreurs volontaires, de quelles stupéfiantes candeurs, de quelles puérilités, est composé le code liturgique de cette religion qui n'a plus ni influence, ni sens, passé les fortifications ? Ce ne serait pas trop d'une existence consacrée à comprendre et à exprimer cet esprit inconsistant qui se manifeste avec solennité. Il est temps de scalper la tète, de cette poupée chatoyante et capricieuse que ses habilleurs veulent faire passer pour la Muse parisienne. La fragile personne ne se contente pas d'inventer la mode, elle rend des arrêts sur tout et à propos de tout. Qu'on montre donc de quel carton elle est faite et quel vide il y a derrière ses yeux clairs et sous sa chevelure envolée. La jolie étude à faire, et le beau service à rendre I Il n'y a qu'un forçat du plaisir parisien, demi-mondain,
326 NOTIS d'un JOURffALfSTB
demi-homme de lettres, très indépendant, phîl inspiré par une tristesse gaie, — il n'y a qu'un m enfermé dans son habit noir comme dans une a ayant passé sa vie en chapeau haut de forn pourrait entreprendre unepareille œuvre et la r Il doit exister, ce moraliste obligé, par sa situa par des Convenances plus fortes que le plus in: caractère, à chanter Tout à la joie du matin au du soir au matin, ce prêtre sceptique et fidèle d'i illusoire I Qu'il fasse donc de son observation vé document qui traverse les âges, qu'il écrive 1 chisme railleur où seront consignés nos dogmes habitudes I
C'est la réception académique d'avant- hî suggère ces réflexions. L'engouement et l'ai pour entendre M. de Mazade célébrer M. de Cl gny ont été les mêmes que s*il se fût agi de l'invi blable réception d'un vrai poète par un profond sophe. Qu'est-ce à dire ? Les mêmes ! Ils ont é1 plus considérables qu'ils ne le seraient sans l'enthousiasme pour les futilités et l'indifférenc les choses significatives étant précisément les révélateurs de cet esprit particulier dont qi effets viennent d'être signalés.
On aurait beau jeu à essayer de deviner, à les discours prononcés par M. de Mazade M. Mézières, quelles raisons littéraires ou pol ont guidé le choix de l'Académie. Quoique li ziùres ait affirmé au récipiendiaire que ses «Quii politiques » étaient goûtées en Océanie et dans le Amériques, la perplexité ne fait qu'augmenter. Mazade s'est pourtant sacré académicien en ai( contre lui-même une épigramme queM. Mézièresi envier. « Comme La Bruyère entrant àl'Académ le chroniqueur bulozien, je pourrais à mon toui dire : « A qui me faites-vous succéder ! A un hom avait de la vertu... » La Bruyère remplaçait Cureau de la Chambre. M. de Ghampagny éqc
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peut-être à cet abbë Gureau de la Chambre. Mais, avouez-le, monsieur, La Bruyère manque un peu.
Et que devient-on quand Ton s'aperçoit que M. de Mazade, dont l'existence a été niée pendant si longtemps, ne s'appelle même pas de Mazade.
C'est la grave révélation qui survivra à cette séance : M. de Mazade s'appelle Percin I
M. Pailleron a discouru.
iS janvier 1884.
C'est maintenant définitif. M. Pailleron est pour toujours le collègue de M. Caro. Le bourreau et la victime cohabitent en immortalité. M. Pailleron n'est plus, depuis hier, l'auteur du Monde où l'on s'ennuie, il est passé à l'état de personnage de la pièce, quelque chose comme le suppléant du professeur Bellac. U a été amené à la barre académique par ses parrains comme un coupable condamné à la réclusion perpétuelle est conduit au greffe. Le directeur de la Centrale littéraire dont les murailles se dressent, dont la coupole s'arrondit au bout du pont des Arts, M. Camille Rousset, a fouillé le prisonnier, a dressé un inventaire de ce qu'il a trouvé sur lui, a lu un dossier très complet où rien de désagréable n'était oublié, où le signalement moral était établi sans omission d'aucun signe particulier. Pour terminer, quelques paroles, rudes et paternelles à la fois, semonce pour le passé, avertissement pour l'avenir, ont été adressées au nouveau venu qui est à présent costumé, enceUulé,
328 NOTES D'UIf JOURNALISTE
surveillé. S*il se conduit mal, 8*11 a, dans le préaa discussions avec M. Garo, on lui infligera deux h de Dictionnaire, ce chausson de lisière des aca( ciens.
Tout s*est passé, en somme, de la manière ann par la presse spéciale qui connaît longtemps à Ta les péripéties de ces luttes oratoires, les phases de tempête dans deux verres d*eau, les émotions qui i ront les cœurs des assistants. Un journal n*avait-i calculé la longueur de la séance : quarante-deux i tes pour le discours de M. Pailleron, quarante mi pour le discours de M. Camille liousset, cinq mi pour les applaudissements: total, une séance d< heure et demie. N'est-ce pas attendrissant et si catif ? Les invités de M. Pingard iraient à ric pour se faire guillotiner qu*on ne s'ingénierai davantage pour leur prouver que ce n'est qu'un m( à passer et que l'opération se fait sans douleur. 1 été ainsi. Le discours de M. Pailleron a été fort i Très célébré à l'avance, il s'en faut de beaucouf ce discours ait tenu les merveilles que nous pronc tous ceux qui l'admiraient avant même qu'il b écrit. C'est l'article nécrologique spécial à l'Acad Ce n'est pas seulement son siège que lègue Taca cien qui meurt à l'académicien qui naît ; il lui aussi le procédé pour faire un discours qu'il a rei son prédécesseur. Aussi qui en connaît un les co] il tous, et si M. Renan ne s'en mêle pas, ne su jamais de l'inattendu de cette parlotte réglée « une discussion de la conférence Mole. C'est d'abc salut obligé à la u Compagnie », à la ce noble mais c'est un aveu d'indignité, le même qui a été fait, les mêmes termes, par tous ceux qui ont des so de ravissements, des pâmoisons de surprise dis des murmures de protestation délicate, commi entendaient ces paroles exquises pour la premièn de leur vie. Puis, c'est la biographie du défunt, uj venir donné à ses proches, des politesses faites à
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les titres de ses livres. Le tout parsemé de formules de manuels, — desséchées, pâlies comme les fleurs d'un herbier, — d'épigrammes politiques, — usées comme de vieilles monnaies tant elles ont été repassées de mains en mains, — de sous-entendus, de mots qui ont eu déjà deux cents représentations. Et cela finit naturellement par un procès de tendance fait à la littérature qui n'est pas de l'Institut.
M. Pailleron n'a pas bronché une seule fois. Il a exécuté scrupuleusement le programme comme M. de Mazade l'avait fait avant lui, comme M. About le fera après lui. L'éloge de Charles Blanc a été mitigé, le blâme a été aimable. La République a été houspillée, l'esthétique idéaliste a été glorifiée, le réalisme a été conspué. Les honnêtes « misères à soulager » ont été mises en regard des afireux « appétits à satisfaire », comme si ces termes différente ne désignaient pas le même état de choses. A quoi bon s'appesantir sur tout cela ? A quoi bon prendre au sérieux ces apparences solennelles ? On rirait, si l'on voyait un naïf prendre corps à corps un discours académique. M. Pailleron a loué Charles Blanc et la critique d'art spiritualiste, il a condamné la littérature naturaliste à laquelle il reproche ses « observations médicales ». 11 est bien clair que compliments et reproches auraient une valeur et appelleraient la discussion s'ils étaient formulés au nom d'une philosophie et d'une forme d'art. Mais quoi I le candidat à l'Académie ne s'engage-t-il pas, par le fait de demander un fauteuil, à livrer une apologie de son prédécesseur, quel qu'il soit, à railler en l'ignorant ce qui vit en dehors de l'Académie, ce qui passe à côté d'elle. C'est joli, un verre d'eau sucrée devant un monsieur en habit enguirlandé de vert. Mais la Seine qui passe devant l'Institut, emportant tout, roulant ses flots vers la grande mer, n'est pas non plus un spectacle à dédaigner.
vG^gle
Par acclamation,
22 férrier 1884.
Pour se rendre compte de la place énorme que 1* Académie française tient dans les préoccupations, il faut se représenter Tamas de papier noirci et la longueur des conversations tenues pendant huit jours, à propos de Félection d'hier. Mais Tétonnement se change en stupeur si, après avoir constaté la quantité des phratses écrites et des paroles prononcées, on cherche à interpréter les textes et à dégager Topinion du monde littéraire. On se demande bientôt si Ton ne rêve pas, s'il est possible que la niaiserie puisse affecter des allures aussi solennelles, si les faits sont les faits et si les mots sont les mots. On en arrive à crohre que le même mal, — le mal du respect quand même, — va gagner tout le monde, et que ceux qui échapperont à la contagion deviendront des objets de curiosité et de risée.
C*est ainsi. A Theure actuelle, les littérateurs français et les journalistes parisiens sont presque tous à genoux sur le pont des Arts, glorifiant TAcadémie, les encensoirs s'élèvent en cadence vers la coupole, un encens d'épithètes laudatives flotte dans Tair.
Qui a fait ce beau miracle ? qui a transformé comme par un coup de baguette, en un chœur uniforme et bien réglé , les clameurs anarchiques de la République des lettres ? Quel est Torateur commandant aux flots, le poète dompteur de monstres, qui n'a eu qu'à paraître pour faire succéder un hymne d'allégresse aux cris de la polémique 7
CHOSES AGADÉMIQUBS 331
Que dites-vous là, et quelle est votre erreur ? Vous avez pu croire que c'était à propos d'un écrivain que Ton menait tout ce tapage, que Ton parlait d'un vote par acclamation, d'un fauteuil spécial, de la suppression des visites académiques 1 C'est alors que vous ne connaissez plus la manière de faire de ceux qui décernent les prix de popularité et de patriotisme et font intervenir la France dans la moindre discussion d'arrière-boutique, si vous supposez qu'une agitation pareille à pu être créée, autour de l'Académie, à l'occasion d'un simple homme de lettres, qui ne serait que cela et ne voudrait être que cela. C'est de M. de Lesseps qu'il s'agit, du canal de Suezet del'isthme de Panama,et pas d'autre chose. D'avance on peut prédire que la constatation ainsi faite sera interprétée de travers par tous ceux qui regardent la nomination de M. de Lesseps comme une victoire et une revanche. Victoire remportée sur qui et sur quoi ? Sur la littérature ? Sur les isthmes ? Revanche de quoi ? De l'occupation de TEgypte par l'Angleterre? Qu'on ne rie pas : un journal qui n'est pas tintamarresque a découvert cette portée inattendue de l'élection Lesseps. Ceux qui ne se montreront pas suffisamment convaincus seront accusés d'insulter à une gloire nationale, de nier le progrès, de servir les intérêts anti-français. Il faut en prendre son parti. Aussi n"y a-t-il pas à insister outre mesure sur l'estime qui peut être ressentie pour le caractère de M. de Lesseps, sur l'admiration volontiers éprouvée pour son œuvre, — estime et admiration plus calmes que celles des faiseurs de dithyrambes qui ne peuvent rester cinq minutes sans parler du « Grand Français » , en prodiguant les majuscules et en rappelant Christophe Colomb. La question ainsi posée ne supporte pas l'examen, l'œuvre de M. de Lesseps n'est pas en jeu, et il ne sera pas ici usé de moyens factices pour faire accepter une opinion littéraire sur un vote qui ne l'est pas.
C'est bien cela, s'écrient ceux qui ont aidé à administrer à la littérature moderne la correction qu'elle a re-
çne dans la journée d'hier, les voilà, les contempteurs de l'Académie, les littérateurs envieux qui font semblant d'ignorer l'utilité et la grandeur de l'institution cardinalesque. Comme s'il n'y avait que la littérature I Comme si, à côté de la littérature, il n'y avait pas de magnifiques travaux, de sublimes spectacles honorant l'humanité tout autant qu'un poème ou un roman ! Comme si le savant, le voyageur, l'inventeur ne faisaient pas montre de puissance cérébrale aussi bien que l'auteur dramatique et le feuilletoniste théâtral I
Oui. Mais qui songe à nier cette vérité élémentaire que tout effort humain doit être étudié et honoré ? Qui n'est prêt à admettre que, dans le cas présent, réunir deux mers constitue une occupation supérieure à la confection de tels romans et de telles comédies, ces comédies et ces romans fussent-ils signés de noms d'académiciens.
Alors, triomphent les faiseurs d'immortels, de quoi vous plaignez-vous ? L'Académie n'a pas été créée uniquement pour recueillir et faire siennes les gloires littéraires seulement, mais toutes les gloires. Il lui faut, avec les écrivains, les orateurs, et aussi les savants, et aussi les grands capitaines, les princes et les ducs, et les cardinaux et les évoques ; il lui faut tous les éminents et toutes les Eminences ; il lui faut même les hommes qui ont marqué dans l'histoire de leur pays par leur politesse irréprochable, par leur gigantesque distinction. L'Académie doit être, en même temps que la Salpêtrière des lettres et la Sainte- Périne des sciences, le fcmple du Goôt, le Salon de conversation de la France. Voilà pourquoi on devait nommer M. de Lesseps qui a percé un isthme et qui est un causeur charmant, et lui offrir, avant même qu'il l'ait demandé, le fauteuil qui n'a pas été offert à Molière et qui a été refusé & Balzac.
Que répondre ? Qu'il y a des sections à l'Institut, qu'il n'y a pas plus de raisons pour envoyer M. de Leeh
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seps siéger parmi les littérateurs que pour l'envoyer siéger parmi les musiciens, que s*il n'y a pas de section pour les grands ingénieurs, il faut en créer une...
Ma foi non 1 Tout est bien ainsi. 11 plaît à l'Académie de donner raison à ceux qui affirment qu*elle est une institution anti-littéraire. Libre à elle. Elle veut se donner cette fête d'entendre M. Pailleron louer M. de Lesseps de la forme magistrale donnée aux rapports adressés aux actionncûres du canal de Suez. Va pour la fête. Mais pourquoi s arrêter en si beau chemin. Si l'Académie doit être un résumé de la société, si elle doit échantillonner les plus remarquables représentants des forces sociales, que ne laisse-t-elle entrer chez elle S. M. l'Argent, en la personne de M. de Rothschild ? Que n'acclame-t-elle le maréchal de Mac-Mahon ? Que n'ouvre-t-^lle au hasard l'Annuaire du Grand monde parisien pour y chercher un représentant autorisé de la politesse française ?
Force de Phabitude.
25 juillet 1883.
De temps à autre, quand la mort a fauché Tun des Quarante, quand le char funèbre est remisé, quand l'éditeur de l'immortel décédé a fait passer dans les feuilles quelques réclames désespérées pour les satires en vers et les Essais qui avaient justement rapporté un siège d'académicien à leur auteur, un frisson à peine perceptible court le monde où l'on s'ennuie. On se passionne dans des coins de salons, on pointe des voix dans quelques bureaux de journaux et de revues. Des
femmes politiques et littéraires vont visiter des doctrinaires cravatés de blanc sale avec une sorte d'ardeur amoureuse. On chuchote faubourg Saint- Germain, on discute chez les princes, on dit son mot à Tarchevôché. Il s'agit de désigner un candidat.
La rumeur ne dépasse guère les confins de ce monde spécial. Le public est d'ordinaire insensible à ces aillées et venues. Quant aux hommes de lettres, ils quitteront peut-être l'œuvre commencée pour aller voir se coucher le soleil, du haut du pont des Arts, mais ils s'en reviendront sans avoir jeté un coup d*œil sur le terne couvercle de l'Institut. Parfois, on en signale pourtant quelques-uns qui arrivent doucement, regardant bien s'ils sont seuls, et qui viennent frapper à l'huis en demandant poliment quel jour l'Académie reçoit. Le guichet se referme souvent sans réponse, et c'est bien fait. A d'autres il est dit : Vous repasserez. D'autres enfin se sont à peine montrés qu'ils sont happés par la vieille et emportés dans son lit-tombeau, et c'est encore bien fait.
Cette fois, on signale trois postulants : un poète, un écrivain qui a fait des farces à la littérature et des agaceries à la politique, et un ^ssay isMraducteur: MM. François Goppée, Edmond About et Emile Montégut. La candidature de M. Hervé a été également posée. Le directeur du Soleil a démenti pour son compte. L'immortel auteur de VŒU crevé n'a encore rien dit : peut-être négocie-t-il en ce moment et fait-il pressentir M. Camille Doucet.
Il n'y a pas lieu d'étudier les œuvres des trois concurrents déclarés. M. François Coppée est le poète favorisé qui a donné la note jeune et charmante du Passant au milieu des essoufflements des chercheurs des rimes ; il est surtout Tanalyste des Intimités, l'écrivain pénétrant et condensé qui a su, à une certaine heure de sa vie littéraire, faire tenir une foule de visions exactes, de sensations vécues, dans un vers d'une musique subtile. C'était l'œuvre d'un réaliste qui ne reculait de-
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vant aucune des vulgarités qu'il rencontrait, c'était en même temps l'œuvre d'un poète qui, avec une habileté prodigieuse, trouvait pour célébrer le charme de toutes choses une langue faite de banalités et de simplicités nuancées à l'infini ; des strophes, des vers, des mots même font songer à des gouttes d'eau limpides dans lesquel* les rayonnent les sept couleurs du prisme. Malgré le stationnement de la muse de M. François Coppée, malgré les erreurs théâtrales du poète, il faudrait se souvenir des Intimités et ne pas envoyer leur écrivain aux galères académiques.
Pour M. About, au contraire, il n'y a pas à hésiter. Le cotillonneur de Compiègne, le journaliste qui fut le rabatteur de l'armée de Versailles pendant la semaine de Mai, est tout désigné par son passé politique pour aller retrouver M. Maxime du Camp et M. Dumas fils à l'Institut. 11 y a longtemps qu'il est brouillé avec les Lettres ; les romans qu'il a laissés, — car on peut parler du romancier que fut M. About comme d'un disparu, — ces romans sont choses creuses, sans observations qui comptent, sans trouvailles de style, et ne supportent pas une seconde lecture. A part le début de Madeloriy qui est une fort belle chose, les livres publiés par M. About n'ont pas plus d'importance dans notre histoire littéraire qu'une mode avortée n'en a dans l'histoire du costume. C'est quelconque, c'est intéressant pendant quelques mois, on en parle comme de l'article bien fait qui correspond à un état passager de l'esprit. Ce sont les œuvres d'art éphémères classées par Taine, qui ne sont pas plus viables que le milieu qui les a inspirées ; elles cessent d'être comprise et d'être lues quand une nouvelle génération ou simplement une nouvelle couche de lecteurs est survenue. L'étiage est ainsi établi. D'autres œuvres vivent un siècle, — d'autres ne disparaissent qu'avec un peuple, — d'autres vivront aussi longtemps que l'humanité.
Reste l'esprit de M. About. Oui, M. About en a eu et de l'excellent : clair, rapide et malicieux. Mais cetes-
prit lui-même est-il viable ? Qu'est-ce que l'esprit quî n'est au service de rien, qui ne défend ni n'attaque rien et tourne à tous les vents ? L'esprit de Voltaire subsiste, parce qu'il était en môme temps une arme pour attaquer et un outil pour fonder. L'esprit de Courier subsiste parce qu'il a accompli une œuvre. De même pour l'esprit de l'écrivain des Lanternes dont l'action a été décisive. Mais sous quelle forme l'esprit incontestable de M. About peut-il arriver à la postérité ? Quel est le pamphlet de l'auteur de la Grèce contemporaine qui corresponde à un ordre de faits, au triomphe ou même à la défaite d'une idée ? A l'Académie, M. About I
A moins que l'Académie ne préfère M. Emile Montégut. M. Montégut est presque de la maison, puisqu'il critique dans la Revue des Deux-Mondes depuis de longues années. 11 faut reconnaître qu'à rencontre de beaucoup de ses condisciples, il le fait avec sincérité et talent. Il y a de lui des pages sur Shakespeare, sur le xvi" siècle, sur l'art des Pays-Bas, sur le roman anglais, qui sont d'un intérêt incontestable. Enfin, il est l'auteur d'une traduction de Shakespeare qui témoigne d'un travail et d'une conscience extrêmes. Cette seule traduction a mis M. Emile Montégut en bonne place dans l'estime des lettrés : elle pourra lui nuire auprès des Trente-Neuf.
Ainsi, voilà où en est une partie du monde des lettres. En 1883, on postule encore pour entrer à l'Académie, et il se trouve bon nombre d'esprit distingués, d'hommes de goût, pour applaudir à cette ambition de maniaques. C'est le même cas que pour les médailles du Salon et les prix de Rome, c'est le même amour des estampilles et des consécrations. L'Académie n'a aucune influence littéraire, aucune importance socisde; elle n'est pas parvenue, elle ne parviendra jamais à faire le Dictionnaire que Littré a fait à lui tout seul; elle est une épave monarchique, un débris du naufrage de l'ancien monde, échoué au milieu des hommes et des choses modernes; elle a dédaigné la littérature en la
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personne de Molière, de Balzac, de Michelet... — la liste serait longue I N'importe, on va encore lui demander un brevet et un panache, les écrivains tiennent à fraterniser avec les grands seigneurs.
C'en est à rêver d'une insurrection d'hommes de lettres partant pour prendre et raser FAcade'mie, comme on a pris et rasé la Bastille. Cette révolution littéraire ne laisserait pas que d'être féconde en intéressants épisodes: l'arrestation de M. Pingard dans le vestibule, l'envahissement de la salle des séances, la violation de la tribune par un réaliste. On pourrait même, pour l'exemple, fusiller quelques habits d'académiciens dans la cour de l'Institut.
Le malheur est, qu'aussitôt dans la place, les occupants jetteraient par les fenêtres les listes d'une académie provisoire I
Histoire d'un fauteuil.
26 janvier 1884.
L'Académie française a donné un remplaçant à M. Jules Sandeau. C'est M. Edmond About qui a été proclamé immortel. MM. François Goppée, Emile Montégut, l'abbé Petit, le comte de Cosnac, Renauld et Michiels ont été ajournés. Le détail des scrutins a été publié, les personnes qui s'intéressent aux luttes qui ont lieu de temps en temps, au Grand-IIôtel, entre MM. Slossonet Vignaux, ont bien voulu accueillir avec leur bienveillance habituelle le récit des péripéties de ces carambolages académiques. La curiosité s'arrête là. A quoi bon juger le choix qui a été fait ? Quelque estime que Ton ait pour les travaux de M. Emile Montégut et le? yers (}e M. Coppée, aucun regret ne
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peut surgir parce que l'auteur du Nez (Tun Notaire prend la place de Tauteur de Mademoiselle de la Seiglière. Il est impossible de ne pas prendre îndifférem" ment ces sortes de choses, TAcadémie ne peut faire naître que Tétonnement profond de voir encore debout, en plein xix* siècle, cette vieille machine risible et démodée, aux ressorts grinçants et détraqués.
M. About a été nommé. L'article fait contre Manet, le jour de l'ouverture de l'exposition des Beaux-Arts, a sans doute décidé de la victoire. M. About, qui est, en somme, un raté, qui n'a eu, sans cesse, que des faux départs, qui a voulu d'abord être le Voltaire de poche de ce siècle et qui, plus tard, réduisant chaque fois ses ambitions, se serait contenté d'être député du centre ou ambassadeur, qui s'est rabattu sur l'Académie parce qu'il n'a pu entrer au Sénat, M. About a appelé Edouard Manet un raté, a parlé d'avortement devant l'œuvre du peintre ôH Olympia, cet œuvre fécond en résultats qui a été le point de départ d'une évolution de l'école française. Du coup, l'Ecole, l'art officiel, les prix de Rome, la littérature honnête, étaient vengés I L'Académie ne pouvait rester insensible à cette protestation ; elle a reconnu bien vite en M. About l'un des siens ; elle l'a voulu ; elle l'a.
Mais M. About apparaîtra mieux en lumière, comme académicien, le jour où il sera accueilli par M. Rousse. L'élection d'hier ne peut être qu'un prétexte à un intéressant travail depuis longtemps médité. N'est-ce pas résoudre un curieux problème historique que de rechercher qui, avant M. About, avant Jules Sandeau, a occupé le fauteuil qui vient d'être adjugé ? On a fait l'histoire du 41* fauteuil; — c'est l'histoire du 3^ fauteuil qui doit être, cette fois, écrite. Dans le fauteuil imaginaire se sont assis tous les hommes qui ont été la gloire de leur siècle, les écrivains qui ont fait la langue française; — il est bon, il est utile de savoir quels poètes, quels prosateurs, quels orateurs se sont carrés dans ce fauteuil réel, se sont prélassés sur ces coussiiis
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somnifères avec des attiludes de dieux figurant au centre d'une apothéose!
Voici la liste des hommes de génie qui ont préeédé MM. Sandeau et Ahoutdansle troisième fauteuil, avec la date de leur élection: Philippe Habert(1629), Jacques Esprit (1637;, l'archevêque Golbert (1678), Fraguier (1707), l'abbé Rothelin (1728), l'abbé G. Girard (1744), Paulmy d'Argenson (1748), J.-B d'Aguesseau (1787), Brifaut (1826).
ici, l'embarras est grand. Les points d'interrogation s'accroissent, l'inquiétude s'empare de l'esprit. Eh quoi ! depuis 1629, ces grands esprits avaient incarné en eux l'art de bien penser et de bien dire, avaient représenté la littérature nationale, et c'est à peine si les noms de quelques-uns sont vaguement connus 1 et nulle ligne de leurs beaux ouvrages n'est venue jusqu'à nous I En proie à tous les doutes, honteux d'une aussi invraisemblable ignorance, le chercheur fait ses aveux à des lettrés, à des érudits, entreprend de se renseigner auprès de quelques encyclopédistes. Quelle n'est pas sa stupéfaction en voyant les gens surpris des questions, croire à une mystification, chercher dans leur mémoire, n'y trouver que des souvenirs vagues, des dates inexactes, et finalement avouer que pour eux aucun événement littéraire ne se rattache bien extactement à aucun des noms cités. Il fallut alors faire appel à des amitiés dévouées pour mener à bien le labeur colossal imprudemment entrepris, la besogne dut être partagée entre des collaborateurs innombrables, le temps dutêtre méthodiquement employé pour qu'à la fin de la journée les documents fussent rassemblés, dépouillés, mis en ordre. C'est fait. Compilations de dictionnaires, recherches biographiques, examen des écrivains contemporains, mots examinés à la loupe, interprétation de textes, comparaison de dates, tout a été employé pour arriver à la vérité. On a vu les travailleurs, inquiets et persistants, partout où il y a des livres sur des rayons, à la Bibliothèque nationale, à Sainte-Geneviève,
à rArsenal, chez le libraire et chez l'amateur; la poussière des in-folios a été analysée pour y découvrir un vestige, une trace. L'œuvre réparatrice a été menée presque à bien. De même qu'une mâchoire, un tibia, un fragment d'os suffisaient à Guvier pour reconstituer le type d'une espèce disparue, une ligne, un mot, une date, aident à remettre sur pied l'académicien fossile dont les siècles ingrats ont perdu le souvenir ; la lumière se fait subitement, les titres tombés dans l'oubli reprennent leur éclat, tout s'enchaîne logiquement, tout s'explique, et le scepticisme se change en foi.
Lisez, vous qui avez parfois blasphémé le saint nom de l'Académie et parlé irrévérencieusement des Quarante, lisez cet impartial résumé.
Philippe Uabërt (1605-1637) fut le premier académicien qui s'assit dans le troisième fauteuil, en 1629. Admirable et significatif début. Philippe Hal)ert est un symbole, le modèle qu'il faut désespérer d'atteindre. La nomination d'Habert est un coup d'essai qui est un coup de maître et qui jamais ne sera égalé. Habeort n'est pas un académicien, c'est l'Académie I ËcoaieE cela, vous autres, qui concourez pour les prix de Poésie, qui écrivez des pièces morales et publiez des volumes vertueux, écoutez la biographie d'Habert : Anenn titre littéraire, aucun ! Est-ce beau ? Et n'étes-vous pas découragés? Habertfut un commissaire de l'artillerie, protégé par le maréchal de la Meilleraye. « Tout en suivant la carrière des armes, dit un biographe, il •cultiva les lettres. » Mais il eut soin de garder pour lui les résultats de sa culture. Gomme il fréquentait les salons de Gonrart, il fut, avec toute la chambrée, envoyé à l'Académie, et tomba dans le troisième fauteuil qu'il ne quitta guère que pour aller accomplir des «ctions d'éclat. Mourut écrasé par la chute d'un pan de ma*raille au siège d'Ëmerick. Aucun titre littéraire, encore une fois, insistons-y. On ne peut pas compier, n'est-ce pas? le poème en trois cents vers qu'il mk trois
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ans à compoger, — cent y«rs par an, huit par mois, un tous les quatre jours, — et qui est intitulé, le Temple delà Mort {FeiTis, 1637, in-8°). Outre que ce poème a paru huit ans après la réception académique de Philippe Hahert, un an après sa mort, il est clair qu'il ne s'agit pas là d'un travail d'écrivain, mais d'un délassement d'ancien militaire, identique à ces traductions d'Horace qui occupent les commandants en retraite dans les petites villes de province. Non, Habert n'a pas voulu donner, par ce poème posthume, un démenti à toute sa vie et au fondateur de l'Académie. La gloire d'Habert est pure I
£n 1629, en môme temps qu'Habert, vivait un certain Agrippa d'Aubigné, quia écrit ce livre: Les Tragiçpàes.
En 1637, Jacques Esprit succéda à Habert. H y a déjà une décadence. Esprit (Jacques) (1611-1678), a écrit. 11 a écrit des Maximes politiques, il les a même mises en vers. Il a écrit la Fausseté des vertus humaines; c'est du La Rochefoucauld édulcoré, du Pascal étendu d'eau. D'ailleurs, ça n'a paru qu'après la mort de l'aAiteur. Les ouvrages qui ont mené Esprit à l'Académie, les seuls qui aient été publiés de son vivant sont: Paraphrase de quelques psaumes^ deux rondeaux imprimés dans le recueil de Gottin, et des vers sur la paix, cités par Loret. Autres titres, les véritables, leseeuls: Obtient du chanceher Séguier une pension de 500 écus et un brevet de conseiller d'État ; disgracié pour n'avoir pas révélé les amours de la fille du chancelier avec Guy de Laval, — (quelles drôles d'obligations avaient les académiciens en ce temps-là I) — il reçoit de M°*» de Longueville une pension de 2,000 livres et la place de précepteur de ses neveux. Bon choix, en somme. Bon académicien.
Quand Jacques Esprit fut reçu académicien. Descartes n'avait encore écrit que le Discours sur la Méthode.
A la mort d'Esprit, un archevêque s'installe dans te fauteuil, rarchevôque Colbbrt (Jacques-Nicolas^ (1654«
1707). Ses titres? Fils de son père, archevêque de Rouen. Il fut tolérant envers les protestants, mais cela ne devait pas constituer un titre en 1678, quoique cette tolérance valût mieux qu'un mauvais livre. Il doit y avoir autre chose.
Oui, la voici, la raison sans réplique. En 1678, un écrivain existait et publiait des pages d*un esprit délicieux. Que faire? Il fallait pourtant l'éviter, ce Saint-Evremond. L'archevêque Colbert sauva la situation. La littérature était encore une fois heureusement vaincue.
En 1707, c'est Fraguier qui apparaît. Ici, aveu d'impuissance. Aucun renseignement sur Fraguier. Son dossier porte ce seul mot : Néant. On n'est pas même fixé sur son nom. Quelqu'un l'appelle l'abbé Fraguin. Habert est dépassé, Fraguier ou Fraguin est l'académicien idéal.
Ne cherchez pas le pourquoi de l'élection de cet anonyme. S'il n'avait pas été là, au bon moment, il aurait peut-être fallu, — on en frissonne I — élire Regnard qui s'était permis d'écrire les Ménechmes^ le Joueur^ le Légataire universel. Alors, vous comprenez quel service a rendu Fraguier ou Fraguin, en 1707 I
Après cet abbé dont l'état-ci vil est si difficile à reconstituer, autre abbé. L'abbé Rothelin (Charles d'Orléans de) (1691-1744), est nommé en i728. Celui-ci descendait du beau Dunois. 11 n'y avait donc pas de contestation possible. 11 avait perdu sa. mère à dix ans et ce n'est qu'à trente -sept ans qu'il trouva l'Académie I L'&bbé Rothelin travaillait dans un genre de littérature tout spécial : il collectionnait des médailles. Il collectionnait aussi des livres, ceux qui traitaient de numismatique. «Il fut reçu, dit un de ses historiens, plutôt à titre d'ami des lettres qu'à titre de littérateur. » Publia — après son élection — quelques livres dont il ne reste pas trace. On ne sait pas comment il écrivait le français, mais il écrivait avec pureté l'italien. Ce trait est cueilli dans l'éloge qui fut fait de lui après sa mort par M. Weiss.
CHOSES AGADÊmOUBS 343
Pendant que l'abbé Rothelin nettoyait et classait ses médailles, un livre intitulé Gil-Blas et signé Lesage paraissait. Comme toujours, l'Académie fit son devoir.
En 1744, à la mort de Fabbé Rotbelin, un quatrième ecclésiastique surgit : l'abbé G. Girard (1677-1748). L'abbé Girard est l'auteur des Synonymes français, travail bien fait de grammairien, bon livre qui a certainement aidé à fixer le sens des mots. L'Académie, d'ailleurs, ne nomma pas le linguiste, mais Taumônier de la duchesse de Berry et le secrétaire interprète du roi.
L'abbé Prévost était ainsi évité, cet abbé qui avait eu l'audace d'écrire Manon Lescaut. Vite, faites entrer l'auteur des Synonymes.
En 1748, Paulmy d'Argbnson ( Antoine-René- Voyer, marquis de) (1722-1787), apparaît. Ministre de la guerre, ambassadeur en Suisse, en Pologne et à Venise, il représente la politesse de l'Académie envers les pouvoirs établis. Paulmy d'Argenson avait une belle bibliothèque ; il en profita pour publier 65 volumes intitulés : Mélanges tirés d'une grande bibliothèque.
En 1748, quand ce marquis fut nommé, un philosophe qui sentait le roussi et que l'on surveillait de près, un nommé Denis Diderot, né à Langres, avait publié quelques mauvais bouquins qui ne disaient rien de bon : un Essai sur le mérite et la vef*tu, des Pensées philosophiques y et d'autres de cet acabit. L'élection de M. le ministre Paulmy-d'Argenson aurait dû faire réfléchir cet ennemi de l'autorité I
Après d'Argenson, mort en 1787, J.-B. d'Aguesseau. Néant. Portait un nom illustre. Donc, surabondance de titres.
En 1775, on avait joué une pièce : le Barbier de Séville; en 1784, une autre: le Mariage de Figaro. L'Académie s'en aperçut-elle ? Non, elle s'aperçut de l'existence de J. B. d'Aguesseau.
En 1826, Brifaut (1781-1857), un censeur, monte en grade et est nommé académicien. Brifaut est surtout
célèbre pour avoir écrit Ninus II et Jane Grey^ et pour avoir, en qualité de censeur, trouvé ridicules les vers d'Hernani. Il rima aussi des cantates en Thonneur de Napoléon I'% du roi de Rome, de Louis XVIII. Il écrivit la Journée de r hymen (18i0, in-4®) et le Droù de vie et de mort, poème (1829, in-8**). C'était plus qu'il n'en fallait.
En 1826, Stendhal n'avait encore publié que les Lettrée sur Haydn, la Vie de Mozart^ les ConsidércUiom &ur Métastase et la musique en Italie, l'Histoire de la peinture en Italie, Rome, Naples et Florence, et enûn V Amour, Aussi quelle majorité eut Brifaut I
Enfin, en 1857, quand Jules Sanûbàu fut élu, quelques historiens, quelques poètes, quelques romanciers, donnaient des espérances de talent. Entre autres, Michelet, Quinet, Louis Blanc, Théophile Gautier, George Sand, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Qiarles Baudelaire, Louis Bouilhet, Yacquerie, Paul de Saint- Victor, Gustave Flaubert.
Telle est l'histoire du troisième fauteuil. Elle est dédiée à ceux qui concèdent que, certainement, aujour* d'hui, l'Académie n'a pas grande raison d'être, puisqu'elle représente le passé, mais que ce passé a été glorieux, qu'il y aurait injustice à condamner ce qui fut grand autrefois, que ce débris doit être respecté à cause des services qu'il a rendus jadis, et que 98,01)0 francs sont bien employés à entretenir ce qui fut une gloire nationale.
La vérité, c'est que l'Académie a toujours été un instrument de réaction, l'asile des niaiseries littéraires, les Invalides des politiques fourbus, des radoteurs des salons doctrinaires. Il y a trois portes qui donnent accès dans la salle des séances ax^adémiques. Au-dessus des portes sont écrits les mots: Sciences, Lettres, Arts. II y a longtemps qu'un spirituel écrivain a fait remarquer que la porte des a Lettres » était barrée par le bureaa, que cette porte était, inexorablement, à jamais, con« damnée I
CfiOSBS ACADÉIÛOUBS 34S
Vin
A Monsieur le Duc de Noailles.
3 décambre 1884.
C'est à vous, Monsieur, qu'il convient de s'adresser en ce péril qui menace l'illustre Compagnie à laquelle vous appartenez de par votre naissance et selon les quelques convenances sociales encore respectées. Les feuilles qui ont publié, ces jours-ci, des pronostics sur les élections académiques de demain ont, en effet, laissé entendre qu'une transaction était sur le point de s'accomplir, et que l'Académie des ducs et des amateurs, la vôtre, Monsieur, la seule, la vraie, allait pactiser avec les fauteurs de désordre littéraire. Ce n'est pas en désignant d'avance M. Victor Duruy pour occuper le fauteuil d'historien de M. Mignet et M. Joseph Bertrand pour représenter la science après M. Dumas, ce n'est pas en désignant ces noms qui sont sur toutes les lèvres que les journaux bien intentionnés ont pu alarmer l'opinion publique, si prompte à s'effaroucher pour tout ce qui touche au grand corps qui garde intact le dépôt de la langue et de la vertu nationales. Mais n'a-t-il pas été annoncé, affirmé par tous que le siège de M. d'Haussonville allait échoir sans conteste è. M. Ludovic Halévy 1 Avez-vous, du fond de votre retraite, prêté quelque attention à ce bruit que mènent des gens qui semblent s'attacher à compromettre l'Académie ? U apparaît, en tous cas, que vous seul êtes capable, de par la triple autorité de votre nom, de votre âge et de votre passé, pur de toute compromission av^c la littérature, de déranger ce qui se prépare et d'empêcher ce i}ue quelques-uns considèrent comme un lait accompli.
346 NOTBS D'uif JOURNALISTE
Il n'y a pas d'hésitation possible : c'est à vous que la pensée va presque immédiatement. Ce n*est pas, Dieu merci I que les ducs manquent à TAcadémie. Notre féodalité finit là, coiffée de plumes, brodée de vert, somnolant à la lecture des pièces de concours, usant ses dernières forces dans des tentatives d'établissement de dictionnaire. Mais la magnifique aventure qui vous illustra sans troubler un instant votre aristocratique sérénité ne fait-elle pas de vous l'Académicien destiné à remettre toutes choses en place, à trouver le digne successeur de M. d'Haussonville, à renvoyer M. Halévy retrouver M. Meilhac sous le péristyle des Variétés? N'est-ce pas vous, Monsieur, qui autrefois avez bien consenti à publier un livre sous votre signature, puisque cette vaine formalité était nécessaire pour vous donner une place qui, en réalité, vous était due comme votre siège de la Chambre des Pairs, mais qui avez bien marqué la supériorité de votre dédain en n'écrivant pas vous-même le travail de croquant qui vousétait demandé. C'est de Y Histoire de madame de Mainlenon et des principaux événements du règne de Louis XI V qu'il s'agit. Peut-être vous souvenez-vous de ce titre un peu long, si vous avez toutefois consenti à regarder la couverture du volume ou à écouter le discours - qui a salué votre réception. Le livre, quoi qu'il en soit, fit grand bruit, votre secrétaire, au lieu de vous li\Ter un travail original, s'étant avisé — à académicien, académicien et demi — de copier les livres de Lavallée et autres consciencieux. Cela ne vous empocha pas, d'ailleurs, monsieur le duc, d'être nommé à la place de Gh&teaubriand, qui n'était que vicomte et qui écrivait ses livres lui-môme.
Et c'est vous, Monsieur, qui laisseriez s'établir un ordre de succession qui donne la place de M. d'Haussonville à M. Ludovic Halévy ! Mais vous ignorez donc les antécédents du candidat, vous n'avez donc pas pris connaissance du déplorable casier littéraire de récrivain converti qui vous demande votre voix. Sans douta, on
ne vous a prudemment mis sous les yeux que V Abbé Comtantin et Crîquette, ces édulcorations qui ont succédé aux poivres longs et aux rouges piments de la cuisine première, vous n'avez, Monsieur, jamais été au théâtre du Palais-Royal, vous n'avez jamais lu la Vie parisienne. Vous ne vivriez pas, sans cela, dans Tinconscience du danger qui menace, de la catastrophe qui se prépare. Vous sauriez que rien de ce que les voix éloquentes de vos collègues MM. Boissier et Pailleron ont flétri sous les noms de réalisme ou de naturalisme n'approche des égrillardes descriptions et des saveurs faisandées qui ont fait la réputation de M. Halévy ; vous sauriez qu'usant d'un incontestable et d'autant plus coupable talent, l'écrivain avait su mettre en scène, avec des gentillesses qui révélaient le plaisir intime qu'il y trouvait, les singularités de notre époque décadente. C'était le tableau le plus hideux, le plus effrayant de nos décompositions sociales, et c'était en même temps une jolie désinvolture, des sourires entendus, une façon neuve de parer le vice tout en le raillant. Tout cela a changé ; les livres nouveaux venant s'ajouter aux anciens font songer à un Berquin racontant ses histoires dans un mauvais lieu. Et c'est cette occasion. Monsieur, que quelques-uns des vôtres ont choisie pour accorder à 1 écrivain leur estime littéraire, jusque-là refusée, alors que ceux qui tiennent pour l'observation, aussi cruelle qu'elle soit, lui retiraient cette estime jusque-là acquise.
11 fallait pourtant que toute la vérité fût dite sur le cas actuellement soumis à l'Académie. A vous maintenant, Monsieur, de dire si la candidature de l'homme d'esprit qui a fait cascader sur les planches la Grèce antique et la gloire militaire est seulement patronée par l'abbé Constantin, ou si vous acceptez le témoignage de Tricoche et Cacolet mis à la scène avec leurs rouflaquettes et leurs foulards rouges, de madame Cardinal trafiquant de ses filles avec les derniers représentants de la noblesse française I
Wâ prOTBS O'UW JOUaifAUSTK
IZ
Trois lettres.
Ouï, en effel, le moment serait peut-être venu de ne-J plus s'occuper de rAGadémie. Toutes les modjçs pas^i sent» toutes lesépigramraes se démodent» et las plaisanteries sur les Quarante sont peut-être bien près de ne plos amuser personne. Mais ceuîc qui demandent la cessation des hosLiïlite's contre la coupole grise et les palmes Yertes doivent aussi demander la fin des apologies» Si Théophile Gautier pouvait déjà, en 1844, se plaindre avec raison de la place que tenait le nez d'Hyacinthe dans les compte-rendus de ses confrères en critique dra-matiqne, et partir de là pour protester contre les tirades et les jeuit d'esprit qui s'usent à circuler, évidemment Tarticle sur F Académie est aujourd'hui une vieille chose trop sue, trop dite et trop redite, et qni disparaîtrait de la civiiisâlion sans laisser de regrets éternels. Mais s*îl n'est plus de bon goût de prendre le nez d'Hyacinthe pour prétexte à railleries, il ne faudrait pas non plus s'aviser de découvrir à ce nez des qualités insoupi^omiées, et le célébrer comme une institution. Délaissons les accessoires comiques qui ont fait riro nos pi.^res, et ne dU- C ulonB plus 8ur l»a fondatioas Uttérair^ àr,^ràinn\^^
GB08B8 AeADÉwoims 319
conditions de notre yie littéraire ne peirrent 6tre aujourd'hui les mêmes qu'au xvn' siècle. D y a une part d'erreur et une part plus grande encore de mystification dans l'existence de ce comité qui prétend à régenter l'esprit français, et qui atout juste autant d'importance, dans la présente mêlée intellectuelle, qu'une société d'amateurs réunis à jour fixe, dans un café de sous-préfecture, pour déchiffrer des logogriphes.
Que quelques-uns se refusent à parler le langage vague, qui ménage et qui quémande, à prendre la lâche attitude de prudence et d'expectative qui ont été jusqu'à présent le langage et l'attitude des hommes de lettres et des auteurs dramatiques qui ont joué la hrouiUe, qui ont joué le dépit, qui ont joué le raccommodement avec la caduque Marinette du Pont-des-Arts, — et l'erreur et la mystification apparaîtront à tous. Que les écrivains désignés, attendus,guignés, passent devant la porte sans remettre leurs placets, et lesmurs delà vieille Jéricho doctrinaire se lézarderont d'eux-mêmes, la coupole se crevassera sans qu'on y touche, les palmes se dessécheront et seront bientôt choses bonnes à mettre en herbiers. Ce n'est pas pour rien que la Seine passe au pied du monument. Rien n'est plus ordinaire qu'une ruine écroulée dans l'eau.
Justement, voici qu'une pierre vient de se détacher.
Trois lettres viennent d'être publiées à propos des prochaines élections académiques. Il convient de les rapprocher, de les faire se commenter l'une par l'autre ; la vie factice et la décrépitude réelle de l'Académie vont apparaître clairement à la simple lecture des textes.
Voici d'abord la lettre adressée par M. P.-J. Barbier au secrétaire perpétuel de la a Compagnie » :
Monsieur le secrétaire perpétuel,
Le mot de Beaumarchais : Ce qui ne vaut pas la peine d*é(re dit, on le chante^ — semble avoir jeté sur les poèmes d'opéra une défaveur qui n'existait pas du temps de Quinauit, puisqu'en 4670, malgré les sévérités de Boileau, FAcadémie l'admettait
y(^Ogle
dans son selii. G*ett contre cette proposition, passée en apho-' risme, que je tente de réagir, en vous priant d'ajouter mon nom à ceux des candidats qui se présentent pour le fauteuil de M. d'Haussonyiile. En réalité ce n'est pas le fautenil de M. d'Haussonyiile que j'ambitionne, mais celui de Quinault. L'Opéra et l'Opéra-Comique, si noblement encouragés et subventionnés par l'Etat, méritent peut-être, après les autres théâtres, d'être représentés à l'Institut par leurs poètes, comme ils le sont déjà, ayec plus de raison sans doute, par leurs musiciens. Veuillez agréez, etc.
P.-J. Barbisr.
M. P.-J. Barbier est le candidat croyant, celui qui est persuadé que rien ne manque à la gloire quand elle a reçu la consécration académique.
M. P.-J. Barbier est un fabricant de livrets d'opérascomiques.
La seconde lettre a été écrite par M. Joséphin Soulary, un doux tourneur de sonnets qui, au milieu de la cacophonie des journaux et des insinuants chuchotements des salcms, a fini par reconnaître qu'il avait eu tort de quitter son établi à rimes.
Sa lettre vaut mieux que celle de M. P.-J. Barbier. L'hostilité s'accentue :
Monsieur le secrétaire perpétuel,
Préyenu que ma candidature dérangerait les combinaisons de l'Académie, je m'empresse de la retirer.
Agréez, monsieur le secrétaire perpétuel, etc.
Joséphin Soulart.
M. Soulary est le candidat désabusé. 11 a pu retourner à Lyon en se répétant à satiété un de ses vers, un de ceux sur lesquels il avait le plus particulièrement compté pour séduire l'Académie :
Tout bonheur que la main u'att^int pas n'est qu'un révej
CHOSES AGADéMIQUBS 3S1
Enfin, la troisième lettre a été écrite par l'auteur du Nabab, des femmes dartistes, de Jack, de VEvangéliste, de Sapho, par M. Alphonse Daudet, que Ton s*obstine, méconnaissant à la fois son caractère et son talent, à présenter comme un candidat perpétuel.
La voici, cette lettre de quatre lignes, adressée à M. Philippe Gille, la voici concise, loyale, honnête :
Mon cher ami, Rendez-moi le service d'aonoocer ceci dans un de to» échos : je ne me présente pas, je ne me suis jamais présenté^ je ne me présenterai jamais à TAcadémie.
Votre bien dévoué,
Alphonse Daudbt.
Paris, 31 octobre 1884.
Ce n'était pas la première fois qu'on essayait de faire d'Alphonse Daudet un candidat malgré lui; il était un de ceux que Ton aurait voulu détacher du groupe des littérateurs indépendants qui combattent pour Fart et pour la vérité en dehors des coteries mondaines et officielles. L'écrivain de Sapho vient de signifier qu'il restait avec les bafoués et avec les exclus, qu'il préférait la société des hommes de lettres à celle des ducs et des faiseurs littéraires.
Et maintenant, on peut nommer qui on voudra, M. P.-J. Barbier, M. de Bornier, M. Grenier, M. Halévy. Les lauriers sont coupés. Balzac a été vengé par un de ses fils intellectuels.
352 NOTES d'un journaustb
Prix de vertu.
18 Doyembre 1883.
« Catherine-Nicaise-Eltsabeth Leroux^ de Sasseiot-la- Guerrière, pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme ^ une médaille d'argent —du prix de vingtcinq francs \
« — Oh est-elle, Catherine Leroux^ » répéta le Conseiller.
h' lie ne se présentait pas ^ et Ton entendait des voix qui chuchotaient : — Vas-y l — Non. — A gauche I — N'aie pas peur f — Ah! qu'elle est bête I — Enfin, y est-elle I s* écria Tuvache. — Oui l... la voilà I — Qu'elle approche donc/
Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de gf'osses galoches de bois, et^ le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d'un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu'une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies^ qu'elles semblaient sales quoiqu'elles fussent rincées d'eau claire; et, à force d'avoir servi, elles restaient entr^ouvertes, comme pour présenter delles-mêmes l'humble tétnoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose (Tune
rigidité monacale relemiit Fexprestion de 9a figure. Bien de triste ou d'attendri n'amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux^ elle avait pris leur mutisme et leur placidité, C était la première fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie si nombreuse ; ety intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours^ par les messieurs en habit noir et par la croix d'honneur du Conseiller y elle demeurait tout immobile , ne sachant s'il fallait s'avancer ou s'enfuir ^ ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis^ ce demi-siècle de servitude, »
Il est impossible de ne pas songer à cette admirable page de Madame Bovary en assistant à la représenta^ tion académique dans laquelle sont distribués les prix de vertu. C'est la môme scène, c'est le même décor, c'est la môme affirmation d'une morale bourgeoise toute en apparat, en jolies phrases, en déclarations solennelles, en silences égoïstes. Dans la salle de l'Institut comme sur l'estrade élevée au milieu de la place de la petite ville normande, c'est le môme auditoire souriant et décoré. Établis commodément dans leurs fauteuils, chaudement pelotonnés dans leurs habits à galons, les ministres et les prétendants en retrait d'emplois, les ducs sans littérature, les littérateurs sur le retour regardent passer, aux sons de la musique des phrases de l'orateur, le lamentable défilé des pauvresses charitables, des meurt-de-faim héroïques. La forme varie ; le couplet sentimental alterne avec la doucereuse épigramme; l'académicien joue du sujet récompensé, l'expose dans des lumières difl'érentes, le dresse comme un contempteur inconscient des fausses joies mon* daines, le prend sous sa protection, s'en B&ri comme d'une massue pour pulvériser un gouvernement, une doctrine, un ennemi de l'Académie. Mais, en réalité, c'est toujours Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux qui est debout,dans son attitude embarrassée, ses dures mains empêtrées dans les lacets de son tablier bleiK hébétée par
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354 NOTBs d'un journaustb
Tennui qui tombe de la coupole, et ne sachant ce que ces messieurs souriants lui veulent. Quand le dernier mot a été dit, quand l'orateur a fini de parler de la vertu comme d'une personne de sa connaissance intime, on lève la séance, on donne sa médaille d'argent à la bonne femme, on la renvoie à Sassetot-la Guerrière, et les Quarante, devisant doucement entre eux, s'en vont avec la conviction qu'ils ont résolu, au moins pour un an, cette terrible et pressante question sociale dont on parle tant dans les journaux.
C'est la caractéristique de tout un monde que cet égoïsme naïf solennisé dans la réunion automnale de l'Académie. Cette aristocratie de la littérature s'imagine avoir réparé les inégalités sociales, remis le Bien à sa place et dit son fait au Mal, en une heure, avec un discours et quelques médailles de vingt-cinq francs.La vertu devient une chose à encourager, comme l'art officiel et la littérature bien pensante ; et c'est l'Académie qui est chargée de distribuer les primes et les félicitations. Trouvez-lui quelque part une pauvre créature dont la vie tout entière n'ait été que sacrifice et abnégation, qui ait aimé, secouru, par une impulsion naturelle, tous ceux qui passaient à sa portée ; que ce misérable qui a aidé de plus misérables soit arrivé à la fin de sa carrière faite de longs jours de travail et de maux obscurément souflerts, et vite l'Académie entre en scène et avec elle le « Monde », c'est-à-dire l'élite civilisée qui met une élégance et une intention morale dans chaque mot, c'est-à-dire la socité dirigeante qui prétend résumer en elle une nation et représenter I' « ordre éternel ». C'est à ces rats retirés dans l'idéal comme dans un fromage, c'est à ces discrets réformateurs, qu'appartient le pauvre sublime qui a fait l'aumône à des pauvres ; ils lui remettent un certificat de bonne vie et mœurs et une gratification, et du même coup ils ont payé leur dette à la société, expliqué la misère, flétri le vice et révélé la vertu. Le reste ? Fadaises. Que l'organisation sociale comporte, à côté des salons et des académies,
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OU plutôt au-dessous, des enfers et des géhennes ! Que tous les problèmes se posent à la fois I Que les conditions du travail écrasent le travailleur, que la prostitution dévore la femme I On l'ignore à Tlnstitut. Pangloss académicien trouve que tout est pour le mieux tant qu'il y a une phrase bien filée à applaudir et un vertueux à récompenser. S'il existe des hommes qui luttent pour l'avènement de la justice, ce sont des « rêveurs », et leurs « théories » sont des a théories menteuses».
Ces médecins Tant-mieux qui chloroforment la souffrance auront-ils toujours raison? Ces tristes remèdes qui prolongent la faible vie du malade et qui, jamais, ne le guériront: l'aumône, la charité, ne deviendront-ils pas des mots sans signification, que l'on ne trouvera plus que dans le dictionnaire retardataire de l'Académie ?
21 noyembre 1884.
La Bourgeoisie a encore tenu ses grandes assises charitables. La vertu a été récompensée et le vice puni à l'Institut ; les traits habituels, ceux qui servent depuis la fondation et qui sont conservés dans le vestiaire académique, avec les habits brodés et les parapluies des immortels, ont été lancés contre l'athéisme, le scepticisme, la politique, le naturalisme, et aussi contre l'impressionisme, M. Pailleron ayant cru devoir rendre un solennel hommage à la mémoire d'Edouard Manet. Cette exécution faite, le penseur qui a écrit le Monde où l'on s'ennuie a donné le même odieux et agaçant spectacle, subi chaque année, d'un monsieur s'ingéniant à faire de l'esprit, deux heures durant, à propos, et même aux dépens, de la lamentable foule des pauvres
diables qui font le bien, sans préoccupation des palmarès et des bourses académiques.
Tous, on les exhibe, les humbles, les sacrifiés volontaires. Voici les vieilles filles qui s'en vont trottin(uit dans les rues désertes d'une ville de province, ramas- * sant des croûtes pour nourrir des plus vieux qu'elles ou des tout petits sans famille. Voici celles qui accomplissent un long apostolat à travers la vie, celles qui ne s'arrêtent pas aux pauvres, mais qui vont au secours des vicieux, qui cherchent à décrasser les intelligences, à prévenir le crime, à créer des hommes. Voici les admirables simples d'esprit qui pansent les plaieis qui soignent les maladies contagieuses, plus beaux, plus héroïques dans les chambres sans air, auprès des lits puants, que l'homme qui brave la mort dans l'affreuse gloire du champ de bataille. Voici les domestiques qui nourrissent leurs maîtres. Voici les sauveteurs, ceux qui se jettent à la tête des chevaux emportés, ceux qui passent à travers l'eau, à travers le feu.
Les héroïsmes défilent, les actions d'éclat s'accumulent, les grandeurs ignorées surgissent, et toujours l'académicien va son train. Il dit les hauts faits de la vertu, il célèbre la morale mise en action avec la voix d'un acteur qui récite un monologue. C'est plein de nuances, de mots soulignés ; la voix de tète qui rit succède à la voix de poitrine qui s'indigne ; la physionomie exprime à une seconde d'intervalle la malice de l'homme bien disant qui parle à un auditoire de mondaines et la gravité d'un professeur qui déclame pour la France chrétienne, «la vraie, messieurs!...» Tout ce qui peut être dit de galant à une dame patronesse cohabite, dans une même phrase, avec les considérations les plus élevées et les plus ennuyeuses sur le malheur des temps et la décadence de l'esprit français I La vie discrète du pauvre hère amené en pleine lumière est racontée comme un scénario, agencée comme une pièce en quatre actes ; dans la série des jours monotones passés à élever des enfants et à soigner des mala-
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des, la « scène à faire » est mise en lumière ; bien mieux, elle est faite comme si elle était attendue par M. Perrin ou par M. Koning ; l'inépuisable charité devient productrice d*allusions, de finesses, d'épigrammes, de solennités et de mots de la fin. L'orateur tire des feux d'artifice dans les taudis et fait de la haute voltige autour des fenêtres à tabatière des mansardes.
Dans la salle, on se pâme, on s'extasie. Les ducs ap^ prouvent, et les dames ont des jolis rires. Il y avait longtemps qu'on ne s'était autant amusé.
Ce n'était pas là pourtant le plus intéressant. Et si les auditeurs avaient eu la liberté d'esprit nécessaire pour faire un rapprochement entre les prix de vertu célébrés par M. Paillerop et les prix de littérature distribués dans la même séance, ils auraient pu véritablement passer une assez bonne après-midi. Car entre autres prix longs à énumérer, il y a des prix Montyon pour la littérature. La séance annuelle de l'Académie est aussi bien consacrée aux lettres qu'on protège qu'à la vertu qu'on récompense. M*^* Clémentine Ryder, qui mendiait pour pouvoir venir en aide aux mendiants, la veuve Chicot, qui est devenu aveugle au chevet d'un malade atteint d'ophtalmie purulente, ont bien reçu, la première 3,000 francs, et la seconde 1,500 francs. Mais il y a quatre prix Monthyon, de 2,000 francs chacun, destinés aux ouvrages << les plus utiles aux mœurs », donnés à des messieurs qui ont étudié la situation des classes ouvrières et qui ont écrit des essais sur l'Education morale et civique ! Et il y a les Lettres d'un dragon^ pour lesquelles il est remis 1,000 francs I et une dame auteur des Lettres D' Isabelle j qui reçoit également 1,000 francs I et M. Antonin Lefôvre-Pontalis qui est lauréat, avec une histoire de Jean de Witt, et qui reçoit 1,500 francs I et M, l'abbé Théodore, avec une traduction de Cornélius Népos, qui reçoit 1,000 francs I et M. Vitu, avec un ouvrage sur le Jargon du xv® Siècle, qui reçoit aussi 1,000 francs I et M. Mistral et M. Gustave Droz, qui se parta-
gent le prix Vitét, de 6,250 francs î et M. Leconte de Lisle, qui reçoitle prix Jean Renaud, de 10,000 francs I
Que les discoureurs sur la vertu se bornent donc à lire une liste qui serait plus émouvante que leurs effets d'auteurs dramatiques. Ou bien, il sera impossible, après avoir écouté Ténumération faite par M. Pailleron des abcès, des plaies, des ulcères, soignés par cette extraordinaire dame Pecqueur, à laquelle il est alloué 1,500 francs, de songer sérieusement au prix de môme valeur décerné à M. Antonin Lefèvre-Pontalis !