‹ Notes d'un journalisteChapitre 3 sur 3 · THÉÂTRE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE

Le Théâtre et le Roman.

20 ayril 1884.

En l'espace d'une quinzaine, plusieurs documents, à l'aide desquels on peut essayer d'expliquer la situation théâtrale actuelle; ont vu le jour. Ce sont, par ordre de date,— la lettre de M. Dumas fils à M. Paul Alexis, à propos dé la Dame aux Camélias, — les lettres de MM. Dumas fils, Emile Augier, Victorien Sardou, Labiche, Legouvé, Camille Doucet, Gondinet, Théodore de Banville, Denncry, Emile Zola, Pailleron, adressées à M. Abraham Dreyfus, qui avait entrepris d'expliquer humoristiquement « comment se fait une pièce de théâtre », avec des renseignements demandés à des auteurs dramatiques, — la préface des Annales du théâtre et de la musique écrite, cette année, par M. Charles Garnier, sur ce sujet : le « Tout Paris des premières ».

Ces écrits très différents, dont les auteurs ne se sont pas concertés, sont surtout intéressants parce qu'ils donnent tous la même impression, qu'ils fournissent tous le même renseignement. De la lettre de M. Dumas

fils, des lettres adressées à M. Dreyfus, de la peinture aimable du Tout-Paris esquissée par l'architecte de l'Opéra, il ressort que nous assistons à la décadence de la littérature dramatique, ou tout au moins à un temps d'arrêt dans la production d'œuvres significatives.

M. Dumas fils essaye en vain de transposer les termes de la question, prenant à partie les écrivains qui ont fait du roman la forme d'art supérieure du dix-neuvième siècle, essayant de leur prouver qu'ils sont les plus malheureux des hommes, parce qu'ils n'ont pu apprendre les formules à l'aide desquelles on produit des pièces à succès. La supériorité qu'il cherche à établir en faveur du théâtre actuel sur le roman moderne ne tient pas devant les faits, si Ion passe à la comparaison des œuvres, si l'on recherche quelle dose de vérité particulière à notre siècle et de vérité générale commune à tous les âges de l'humanité contiennent les. pièces jouées et les romans publiés depuis vingt ans. Maintenant, que les romanciers qui ont écrit la Comédie humaine, Madame Bovary, Germinie LacerietiX, Vhvangcîistey ï Assommoir , aient tenté de créer un théâtre nouveau, qu'ils aient cru à la possibilité de détruire la convention scénique dont M. Scribe est le plus illustre représ entant, qu'ils aient voulu une mise en 'scène plus vraie des passions et des sentiments, qui songe à le nier ? Oui, ils ont essayé ces transformations, et la critique influente, et le public du Théâtre-Français, du Vaudeville et de la Renaissance, ont estimé qu'ils n'avaient pas réussi. Mais cela ne prouve toujours pas que tout soit dit, et que M. Scribe soit le Shakespeare définitif. La question reste entière, et si ceux qui ont employé leur force intellectuelle à incarner la société d'aujourd'hui dans le Homanqui est devenu un livre de philosophie, d'histoire et d'art, si ceux-là n'ont pas créé un Théâtre équivalant à ce ftoman, il en viendra d'autres qui, soit habilement, soit violemment, résoudront la question. La brèche sera ouverte, et tout le monde passera, et si M. Sardou est encore là, comme

LES PIÈCES ^6'à-

il faut Tespérer, il se mettra à la mode du jour, et M. Sarcey trouvera que la «scène » est « faite».

C'est ici que M. Dumas fils triomphe et raille la « révolution » qui ne se fait pas et le « révolutionnaire » qu'on « attend toujours. » Eh bien 1 si la révolution ne se fait pas, ce sera tant pis. Pièces à thèses, pièces à ficelles, pièces à trucs, pièces à femmes, pièces à toilettes, se succéderont, culbuteront les unes sur les autres, Tart théâtral deviendra de plus en plus une chose anti-artistique réglée entre le directeur, le machiniste et Tauteur, que Théodore de Banville définit avec une si haute raison : « L'homme de théâtre, c'est-à-dire, en bon français, l'homme illettré n'ayant pas étudié ailleurs que sur les planches. » On continuera à jouer la pièce qui est la singerie de la réalité, la pièce aux situations immuables, la comédie réglée comme une partie d'échecs — et la pièce sans fantaisie dont les principaux rôles sont joués par des maillots et des effets de lumière électrique, la pièce qui est «l'absinthe du mauvais lieu », suivant l'admirable mot cynique de Suzanne Lagier.

Si l'on croit le tableau poussé au noir, si Ton se refuse h voir que la fabrication actuelle mène tout droit à la faillite, qu'on relise les lettres adressées à M. Abraham Dreyfus. Lettres plaisantes, billets ingénieux ! écrits par des hommes d'esprit pour se tirer d'affaire I Que nenni ! Des hommes d'esprit qui ont quelque chose de sérieux à dire le disent, et avec empressement. Mais rien, dansces papiers, rien, en dehors des consultations brutales données par Théodore de Banville et Emile Zola, rien ne vient indiquer que parmi ces auteurs dramatiques applaudis il s'en trouve un seul qui soit inquiet des destinées de son art, qui soit prêt à oublier les recettes apprises, les moyens de succès vulgaires, qui veuille mettre sur la scène V « âpre vérité » qu'invoquait Stendhal. Voyez, relisez. M. Dumas fils parle de la « grâce » nécessaire au dramaturge. M. Emile Augier ose écrire : « Imbibez votre cinquième acte de douces

larmes, el saupoudrez les quatre autres de traits d'esprit ». M. Sardou, le fugace et ficellier M. Sardou parle sans rire des « règles invariables, précises, éternelles, » de l'art dramatique. M. Labiche se recommande à la Providence et proclame Texcellence des bonnes digestions. M. Camille Doucet, avec une franchise dont il faut le louer, avoue qu'il n'est plus de ce monde. M.Gondinet est convaincu qu'il faut sans cesse faireassister le public au « mariage d'Arthur et de Colombe ». M. Dennery affirme gravement qu'il est nécessaire de « prendre un point de départ intéressant », et corrige cette hardiesse en recommandant « le sujet ni trop neuf ni trop vieux, ni trop banal ni trop original » .

Etîtf. Charles Garnier arrive, qui conclut au bon goût et à l'équité du « Tout-Paris », qui trouve le « Tout-Paris » digne des œuvres qu'on représente devant lui. Alors nous sommes bien perdus et M. Dumas fils peut rire. Les populations départementales, les familles qui vivent dans les bonnes villes paisibles de nos provinces peuvent continuer à prendre le train, àdébar- . quer tumultueusement à Paris, à dîner dans les établissements de bouillon des boulevards et à se rendre solennellement au Gymnase. On jouera encore longtemps le Maître de forges.

Est-il possible, après avoir constaté l'état de la littérature dramatique, de rechercher les causes de la maladie aiguë dont elle souffre ? Il en est beaucoup, et de toutes sortes, et il faut renoncer, non-seulement à les étudier, mais à les énumérer.

Il y a d'abord, évidemment, la tournure d'esprit spéciale aux hommes de théâtre. Les habiles gens, pressés de produire et de triompher, ont presque tous remplacé le souci de l'observation vraie, l'effort artistique dans l'exécution, par une mise en œuvre plus ou moins ingénieuse des recettes connues, cataloguées, qui constituent ce mystérieux « art théâtral», dont quel-

ques pontifes du drame, du vaudeville et de la critique, discourent avec les façons d'affiliés empêchés par un serment. Parlez, à qui touche de près ou de loin au théâtre, de la pièce qui réussit et de celle qui ne réussit pas, de la vulgarité acclamée et de la hardiesse tombée à plat dans le silence d'une salle vide, votre interlocuteur donnera bientôt des signes d'impatience dédaigneuse, et si vous le pressez, il consentira à vous expliquer qu'il y a des pièces qui sont « scéniques » et d'autres qui ne sont pas « scéniques » ; que les lois qui régissent le théâtre, pour n'avoir jamais été formulées, sont pourtant des lois inviolables ; qu'enfin, un drame, une comédie, un vaudeville doivent ôlre faits d'une certaine manière, — qui estla manière autorisée, la manière acceptée, la manière qui a du succès, — et jamais d'une autre. Vous en concluez, comparant des choses opposées, que Scribe et M. Sardou étant « scéniques », Shakespeare ne l'est pas, vous vous rappelez que Musset ne l'a pas été jusqu'au jour où on a consenti à jouer ses pièces, vous songez aux gros succès d'aujourd'hui et aux chutes d'hier, et vous remerciez celui qui a bien voulu vous dévoiler les secrets de cette esthétique théâtrale courante, au nom de laquelle on proclame qu'un sujet de pièce est un problème à résoudre, une partie à jouer en trois, en quatre ou en cinq situations, une succession d'explosions déterminées par des jeux de portes, de fenêtres ou d'armoires, par une lettre perdue et retrouvée, par un quiproquo.

C'est là une des raisons principales de la décadence actuelle du théâtre. Il en est quantité d'autres, accessoires, touchant aux habitudes directoriales, aux habitudes des artistes, aux habitudes de la critique et aux habitudes du public. Mais chacune de ces professions, chacun de ces états d'esprit devraient être observés de près, analysés avec rigueur, pour fournir les notes d'un procès-verbal complet et fidèle. On peut s'en tenir à la constatation de cette cause immédiate, fatale, de l'anémie théâtrale : l'état de santé florissant du roman.

Le roman ! le roman tel que Tont créé Stendhal et Balzac, tel queTont développé les psychologues et les artistes qui sont venus depuis, c'est là ce qui a prouvé d'irréfutable façon, qu'on le veuille ou non, rinaufflsance de la forme théâtrale décidément adoptée par les écrivains dramatiques. Le public s'est habitué aux études complètes d'un être et d'un milieu. Il s'est habitué à la documentation exacte, à l'étude physiologique des tempéraments, à l'analyse rigoureuse des états d'âme les plus nuancés, des motifs d'action les plus secrets ; il a accepté le roman comme l'histoire des mœurs et de l'esprit d'une époque ; il a même accepté que ce roman, agrandissant chaque jour son action, vînt nous raconter la nature et les objets môles à l'existence de l'homme. Et c'est alors que l'on s'est avisé de comparer la pièce coupée en actes réguliers, où la vérité était forcément défigurée ou restreinte, au livre où toutes les libertés de vision extérieure et d'investigation morale étaient affirmées. L'art théâtral apparut alors comme un art puissant, mais incomplet, fait d'action, se refusant à traduire complètement tout le drame qui se joue dans une cervelle humaine, ne mettant guère sur la scî^ne que la gesticulation de la vie.

Le roman et la pièce de théâtre sont allés ainsi, accentuant de plus en plus leur antagonisme, le roman se faisant toujours plus pénétrant, plus raffiné, plus humain, le théâtre restant ce qu'il était : scénique !

Et pourtant, quels efforts auront été faits pour empêcher la faillite. On sait quelle place tient le théâtre dans les préoccupations du public parisien, on sait quelle place il tient dans le journal: pas une pièce, aussi banale qu'elle soit, quelque part qu'elle soit jouée, qui ne soit racontée, commentée, jugée par tous les journaux, toutes les revues, sans exception. Echos de théâtre, soirées parisiennes, feuilletons dramatiques, tous les genres d'informations sont au service non seulement de la comédie distinguée, du drame bien versifié, mais du mélodrame stupide, du vaudeville niais,

de ropérelte lamentable. Pour le livre, il est loin d*en être ainsi. Combiende journaux publient régulièrement un feuilleton littéraire ? Combien môme publient des articles de critique littéraire ? Le malheureux livre paraît, on lui consacre quelques lignes sans l'avoir lu, quand on ne se borne pag à insérer une réclame quelconque envoyée par l'éditeur, qui connaît son monde. Et malgré ces inégales conditions de lutte, cette distribution injuste de terrain et de soleil, le roman devient de jour en jour plus complet, plus savant, plus artiste, le théâtre nous fait assister, à chaque nouvelle représentation, à cet éternel « mariage d'Arthur et de Colombe » célébré par M. Gondinet.

Psychologie théâtrale.

30 janvier 1885.

Sera-t-il permis, maintenant que dans les compterendus la Denise de M. Alexandre Dumas fils a été racontée, analysée, commentée, discutée, maintenant que tout a été dit sur lacontexture de la pièce, sur la vraisemblance des situations, sur les caractères des personnages, sur le bien ou le mal fondé de la pièce, sera-t-il permis d'indiquer ici quelques réflexions sur Tinsuffisance psychologique du théâtre actuel, — sur l'évidente supériorité du livre.

C'est une discussion à côté qui va ôtre soulevée, — ou plutôt, une discussion à la suite. Denise est mariée: l'acte d'amour accompli avec un autre, les ivresses anciennes acceptées avec joie, l'enfant né de l'étreinte

du premier possesseur, tout cela est non avenu, effacé ; il y a eu erreur de personnes, et tou seulement de rentrer dans l'ordre; les deux épo de nouveau épeler la vie, cette vie qu'ils ont trc nue ; lui, est un Daphnis avide de découverte une ingénue Ghloé que tout va surprendre. Le tombe. La pièce est finie.

Non, la pièce commence.

Elle commence, de l'aveu de tous. C'est au acte que le drame moral se noue. C'est après le i que les pensées, les tristes et tragiques pensée devenir les personnages principaux de l'action engagée entre l'homme et la femme. 11 ne se pa rien, aucune indécision ne règne plus, aucune gation n'est plus à résoudre. Lui, l'amant, rai et savant, il a voulu épouser. Elle, l'amoureui chie, elle a accepté. Ils peuvent se séparer du mettre entre eux et le reste de l'univers, qui ne plus rien, toutes les murailles et tous les abîn peuvent avoir le plus beau et le plus légitime philosophique pour les conventions sociales, les réfutables railleries contre les préjugés, — en v n'ont rien résolu, et les thèses ne seront jamais thèses. La question n'est pas à juger entre le m les époux, elle est entre eux deux, et rien qu'ei deux. Les théories de l'auteur et les applaudis de la salle auront beau leur donner raison, th^ applaudissements ne prouveront rien, s'il sufa dégoût, une révolte, une jalousie. Ah I le drar plus sur la scène, maintenant, entre les pam d'un salon, autour des guéridons et des fauteuil gés par le metteur en scène, dans les poin hommes d'esprit et les ripostes des moralistes seulement qu'il s'affirme chez ces deux êtres qi ront peut-être plus, jusqu'à la fin de leur vie ensemble de ce qui les torture. Ce drame, il est leurs yeux profonds et navrés, éloquents et n est dans leurs cerveaux troublés. Où est-il,

dramatique qui mettra cela en scène, qui découpera les tortures morales en trois actes, qui découvrira la scène à faire au milieu des ténuités psychologiques ? où estil le grand homme qui fera quelque chose de scénique avec les nuances d'un état mental mal défini, changeant et complexe, qui intéressera une salle de spectacle avec la monotone obsession qui torture l'esprit d'un passionné !.. Il faut bien le dire : ceux qui passent pour les maîtres de la scène se récusent, ils posent la question à l'heure où tout le monde va se coucher, et ils font comme tout le monde ; les audacieux annoncent qu'il va enfin se passer de grandes choses, et l'annonce faite, ils font baisser la toile. On croirait un régissseur venant informer le public que l'auteur est indisposé et ne pourra pas faire sa pièce ce soir-là.

Tant pis pour le théâtre. Si les essais des plus forts aboutissent au point d'interrogation posé par Denise, si les tentatives, vraiment psychologiques et vraiment hardies, celles-là, de M. Henry Becque, sont condamnées sans jugement, alors, c'est que c'est fini, c'est qu'il n'y a plus rien d'inattendu à espérer de l'art dramatique, c'est que le théâtre va être tué par le livre. Ne voit-on pas déjà que tout s'en va et que les romanciers sont désignés comme les syndics de la faillite ? Qu'on donne ce sujet de Denise, esquivé par un habile, à un observateur sagace, à un artiste pénétrant, el il écrira un livre complet et définitif là où on n'a trouvé à faire qu'une pièce ressemblant à une équation pas résolue. Belle chose qu'une thèse exposée, attaquée, défendue pendant trois actes ! et comme l'opinion du sermonneur nous préoccupe I (^e qui nous arrêterait net, ce qui nous passionnerait, ce serait si l'écrivain nous montrait le dedans humain, l'intérieur cérébral d'un stoique ou d'un souff'rant, d'un tranquille ou d'un exaspéré. Dites, si au lieu de terminer des perplexités par un mariage, il ne serait pas d'un plus grand art et d'une plus haute intelligence de nous montrer l'homme qui a épousé Denise, — ou absolument heureux, sans res-

souvenirs, sans inquiétudes, — ou irrémissiblement malheureux par ce qui a été et qui ne peut plus être effacé ! Et si vous avez encore des doutes sur la résolution de cette question d'art soulevée à propos d'un homme de théâtre, allez voir Denise, et relisez ensuite un chapitre de Manon Lescaut ou de Sapho.

(c La Patrie en danger.

13 août 1883.

On annonce qu'il va être représenté au théâtre Baumarchais un drame nouveau en cinq actes et sept tableaux intitulé : La Patrie en danger. Et personne n'a songé à faire remarquer qu'il existait déjà une pièce portant ce titre : La Pairie en danget\ écrite par deux hommes qui occuperont probablement une certaine place dans l'histoire de la littérature du xix* siècle, une pièce qui n'a jamais été représentée !

C'est une des stupéfactions de tous ceux qui aiment les lettres, de ne pouvoir trouver qu'enfermées et cadenassées dans un livre, mises en interdit et surveillées par tous les directeurs de théâtres, qui ont peur de les voir s'échapper, les deux pièces qui constituent le théâtre d'Edmond et Jules de Goncourt.

Une Eorte de fatalité semble avoir pesé sur toutes les tentatives des romanciers de Germinie Laeerteux

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pour aborder la scène. Dans la préface attristée qu'Edmond de Goncourt, songeant aux projets et aux espérances de son frère, mit en tète du volume qui réunit les deux pièces, sont contées toutes les déconvenues, toutes les mésaventures d'auteurs à leurs débuts, portant des manuscrits de vaudevilles, de proverbes, de comédies, dans les cabinets des directeurs et chez les acteurs en vedette, puis l'odieux accueil fait à Henriette Maréchat, en 1865, et la lecture inutile de la Patrie en danger devant le comité du Théâtre-Français, en 1868. Il y avait là de quoi décourager les plus forts. Les deux écrivains remirent leurs pièces dans le carton et attendirent qu'on vînt les chercher. Personne n'y a encore songé.

Nous y avons certainement perdu un théâtre personnel, vivace, mordant, qui aurait mis en lumi<^re une autre humanité que celle des pièces à tiroirs et à ficelles qui mènent leurs auteurs à l'Académie. « Nous rêvions, dit Edmond de Concourt, une suite de larges et violentes comédies, semblables à des fresques de maîtres, écrites sur le mode aristophanesque, et fouettant toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais et parlant une langue ailée, une langue littéraire parlée que je trouve, hélas ! manquer aux meilleurs de l'heure présente: des comédies enfin où une myope Thalie ne serait plus cantonnée à chercher dans un petit coin avec une loupe. Parmi ces comédies, nous avions commencé à en chercher une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une comédie-satire qui devait s'appeler La Blague et dont nous avions déjà écrit quelques scènes. » Qui oserait nier que la rapidité du trait, la spécialité de vision, la vie intense des mots qui animent les scènes dialoguées de Charles Demailly, de Renée Mauperin, n'auraient pas fait aux Goncourt mettre leur marque sur le théâtre comme ils l'ont mise sur le roman.

La Patrie en danger est un drame historique. L'action va de 1789 à 1793, et nous montre dans des scènes ra-

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pides, très concentrées et très synthétiques, les diverses formes prises par la lutte entre Français. Le passé est représenté par la famille des Valjuzon : — la chanoinesse de Valjuzon, une inflexible faisant de son monarchisme un acte de foi, irrémédiablement fermée à toutes les idées en contradiction avec les chartes royales et les parchemins seigneuriaux, — le comte de Valjuzon, en lequel s'incarnent l'esprit et la joie de vivre des gentilshommes sceptiques du dix-huitième siècle, — Blanche de Valjuzon, une jeune fille, jouet des événements, brisée par eux, sans avoir pu faire entendre, an-dessus de la tempête qui emporte tout, la voix d'amante et de femme qui chante en elle, dans le plus profond de son cœur. En face de ce groupe, deux républicains : Perrin, le jeune chef d'armée né du péril national,et Boussanel, l'ancien prêtre devenu le révolutionnaire inflexible. Perrin et Boussanel ont été, le premier recueilli et élevé par la famille de Valjuzon, le second professeur du comte comme le Cimourdain de Hugo a été professeur chez Lantenac. 11 y a, d'ailleurs, plus d'un rapport entre Boussanel et Cimourdain, entre la Patrie en danger et Quatre-vingt-treize, Même humanité, même vue d'ensemble. Mais le drame des Goncourt a été imprimé avant le roman de Victor Hugo.

Les deux premiers actes de la Patrie en danger se passent à Paris, l'un le \\ juillet 4789, l'autre dans la nuit du 9 au 10 août 1792 ; le troisième acte se passe à Verdun ; le quatrième, dans un village près de Lyon, à la fin de l'insurrection lyonnaise ; le cinquième, à Paris, dans le préau de Port-Libre. A travers tout cela, les personnages vont à des buts opposés, s'exaltant de plus en plus dans la lutte, se trouvant face à face aux moments décisifs. Perrin sauve les Valjuzon au 10 août, les retrouve à Verdun poussant à la capitulation, les rencontre de nouveau à Lyon, puis dans un préau de prison ; ils sont tirés de là le même jour, tous les Valjuzon, Perrin, Boussanel, les conspirateurs royalistes, les révolutionnaires suspectés, et marchent ensemble à

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la guillotine. A ce moment là seulement, Blanche parle et avoue son amour à Perrin. Tel est Tossature, trop simplifiée, de la Patrie en danger.

Faut-il dire maintenant avec quelle science, quelle connaissance du langage humain, sont établies les gradations de sentiments, sont amenées les explosions de passions? Faut -il dire avec quelle sûreté les deux écrivains, qui connaissent le dix-huitième siècle comme une époque dans laquelle ils auraient vécu, ont placé leurs héros dans le milieu matériel et moral qui convenait à chacun? Le ton de conversation, les habitudes de certaines phrases, de certains mots, de certains^ gestes, donnent aux personnages l'allure de gens qui ont existé. La douairière, qui fait embrasser à sa nièce le dessous de son menton pour ne pas déranger son rouge, n*a pas seulement les idées de sa caste sur l'éducation à donner aux jeunes filles, sur le mariage, sur Rousseau, sur les gens qui l'entourent, égaux et inférieurs, mais elle emploie encore très exactement la façon de s'exprimer des grandes damos de la fin du siècle, ankylosées dans les conventions et les préjugés de la cour bourbonienne. Le comte est, de la tête aux pieds, le courageux, léger et spirituel viveur qui sera chevalier du poignard et gazetier des Actes des apôtres. Le commandant Perrin dans sa harangue à la population de Verdun parle la prose classique de la Révolution, — Boussanel, le lyonnais révolutionnaire, déclame et menace dans le langage enflammé et mystique deChalier.Et dans tout cela, des mots qui éclairent un caractère, qui illuminent un horizon, des phrases superbes comme celles-ci: « Nous ne souffrons plus des choses...» « Ily a dans ce temps-ci je ne sais quoi qui vous donne le goût du sacrifice... » et de l'éloquence contre l'étranger, et de l'esprit au pied de la guillotine, et ce dialogue dans la prison, au milieu des détenus royalistes, entre Perrin et Boussanel, sur la Révolution qui tue ses serviteurs. En quelques mots, cette Révolution est jugée

et glorifiée par ces deux hommes qui lui ont donné leur vie et qui la voient de haut, qui ne regrettent rien et meurent satisfaits, leur rôle étant joué et leur tâche remplie. Cette fin de drame qui est une sorte d'hymne farouche à la mort qui délivre, qui unit, qui descelle les bouches et en fait sortir la vérité, est une des plus grandes et plus belles choses de la littérature drama^ tique.

On ne saurait reprocher à la Pairie en danger d*étre animée de l'esprit réactionnaire. Les écrivains n*ont rien exagéré ni rien atténué. Ils ont pris dans les partis en présence les êtres les plus nobles et les pins passion^ nés et les ont jetés dans la mêlée les uns contre le^ autres, ils ont montré les royalistes appelant Tétranger, et là ils se sont prononcés pour ceux qui défendaient le territoire de la patrie. D'un bout à l'autre de l'œuvre règne la haute imparliahté du philosophe et de l'artiste. Ne jouera-t-on jamais cette œuvre dans laquelle Jules de Goncourt a mis les derniers efforts cle sa vie ? Ne donnera-t-on pas cette joie à celui qui reste, à ce travailleur fier et silencieux qui est l'honneur des Lettres?

La Patrie en danger, sous la menace de la censure impériale, n'a pu voir le jour en 1868. Il appartient à la République de faire jouer, sur son théâtre ordinaire^ l'œuvre écrite à la gloire de la nation française. Trouvera -t-on cet admirable drame digne de faire les lendemains de M. Pailleron et de M. de Massa?

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Histoire d'une pièce.

Henriette Maréchal,

22ayril 1885.

Voilà qu'après trois représentations An Divorce de Sarah Mcore on reprend Henriette Maréchal. La pauvre fille aura eu des fortunes diverses, et 1885 la venge du mieux qu'il peut de 1865. La pièce des Concourt ayant cinquante soirées I et à TOdéon I C'est là un phénomène autrement intéressant que les représentations sans nombre des Maîtres de forges dans les Gymnases habituels. Et puisqu'il a été quelquefois dit que les compte-rendus des premières étaient insuffisants, arrêtons nous sur les perpétuels avant-dernières de cette Henriette, sifflée il y a vingt ans au premier Théâtre français et applaudie aujourd'hui au second.

On n'a pas, en quelques pages, la possibilité de raconter par le détail l'histoire des fluctuations du sentiment public autour d'une œuvre. Ce serait entreprendre un récit côtoyant vingt années d'histoire littéraire, et il y aurait trop d'événements et trop de pièces de procédure à faire tenir en un étroit espace. Il ne peut être question que de quelques annotations rétrospectives.

11 y a deux opinions en face d'une œuvre théâtrale : celle de la critique, celle du public. Opinions parfois contraires, plus souvent identiques. Il n'était point besoin des tardives et trop courtes révélations de M. Sarcey sur le syndicat dramatique pour savoir quels rap-

ports il y a entre le sort d'une pièce et le ton du joarnalisme de théâtre. Les journaux boulevardiers ont faille succès des machines que l'on sait, et ont tué sans autres préliminaires Thérèse Raquin et VArlésienne^ les Corbeaux eilsi Parisienne: ce sont là basses et courantes besognes. Pour quelques pièces, pourtant, il en a été autrement ; il n'est pire règle qui n'admette quelques infractions. Des affaires ont échoué malgré des déploiements inusilésde publicité, quelques œuvres ont vaincu le parti de la réclame, une division de jugements s'est produite çà et là. 11 en a été ainsi, à deux reprises différentes, pour Henriette Maréchal.

En 1865, cabale avérée dans la salle, presse indécise, maisplutôt sympathique. Gautier, Janin, Saint-Victor, Vallès écrivent de belles pages compréhensives Le public reste neutre, laisse les sif fleurs s'inj poser, est insensible à la belle littérature de ceux qui défendent les auteurs dramatiques nouveaux venus. Un malentendu s'est établi, la pièce est prétexte à manifestation politique. On dit les deux frères protégés par* une princesse impériale; on ne songe pas que cette princesse est mal vue de la famille régnante, et bien vue du républicain Charles Blanc, que nombre de ses amis personnels, Dumas, Augier, Labiche, Emile de Girardin même, sont des hommes de théâtre, et que jamais les sifflets n'ont condamné leurs relations; on ne se rappelle pas la Dame aux Camélias, jouée de par l'influence de M. de Morny, les Lionnes pauvres, imposées par le prince Napoléon, ainsi qu il appert de la dédicace de 1858 ; on fête le Demi-Monde et le Fik de Giboyer ; on ne veut pas entendre que deux lettrés, un poète et un directeur de théâtre, Théodore de Banville et Edouard Thierry, sont seuls responsables de l'apparition d' Henriette Maréchal. La légende de Pipe-en-Bois est aujourd'hui tombée; un monsieur Dupuy, un siffleur de 1865, a revendiqué, cette année, dans le journal Le Gauloù, la responsabilité de la chute pour les réactionnaires d'autrefois ; M.YvelingRambaud a laissé prévoir, dans le Fi-

garo, de curieuses révélations sur Fauteur de la fameuse brochure : Ce que je pense d'Henriette Maréchal et du théâtre de mon temps ; enfin, M. Ranc a des souvenirs très netssur le rôle nullement offensif joué par Georges Cavalier. Quoiqu'il en soit, par le fait de cette cabale mal définie, et sur un ordre venu des Tuileries, malgré des recettes allant dans les4,000 francs *, malgré une critique attentive, la pièce tombe et les Goncourt renoncent au théâtre, ce qu' il est peut-être permis de regretter au temps de M Georges Ohnet et de M. Sardou.

En 1883, public curieux, jeunesse admirative, et presse renfrognée, chercheuse de réticences, trouveuse de banalités. Pour quelques feuilletons intelligents, tenant compte de la date où s'est produite la pi'^ce et mettant en lumière sa nouveauté significative, que d'insignifiances et de perfidies, que de lenteurs à reconnaître une qualité, que d'ardeurs empressées à dénoncer une erreur d'optique scénique. Il y a eu môme, à la honte de la crilique actuelle, d'hypocrites appels à la moralité. Un feuilletonniste commence ainsi : « Les honnêtes gens écoutaient, muets et consternés... » Un autre, doucereux anti -clérical, qui n'a sans doute jamais dénoncé Phèdre, parle d'inceste, apostrophe la conscience publique, et écrit cette confession : « Mais je suis un être moral, moi spectateur, quand je suis au théâtre tout au moins. »

Quelques-uns ont l'extraordinaire impudeur de nier la cabale de 1865, et de parler avec des rages sourdes de «coterie », de « meneurs», d' « applaudissements irritants », en 1885; on signale avec ennui «certaines personnalités marquantes faisant rage ». Des conclusions amusent, celle-ci, par exemple: « MM. de Gon-

(1) Voici les chiffres, relevés par M. H. C. sur les registres du Théâtre Français, et publiés dans V Intermédiaire des chercheurs et des curieuxt des six représentations de i865 : l.e 5 décembre: 2,396 fr; le 7 : 3,639 fr. 50 ; le 9 : 4,200 fr. 50 ; le 11 : 4,284 fr. 50 ; le 13 : 3,997 fr. 50 ; le 15 : 3,901 fr. Chiffres considérables pour le Théâtre- Français de 1865, — et môme d'aujourd'hui.

court, en travaillant et en se surveillant beaucoi raient pu obtenir au théâtre des succès d'estime. ;

Nulle part, on ne voit mise en valeur la d analyse des quatre amours qui sont toute la pièce passent sans le voir devant le curieux sujet d' offert par les Bréville, reproduisant, ainsi q avoué Edmond de Goncourt, les dissemblable titudes morales» des deux frères. On ne voit pasi tage le charme d'esquisse et la profondeur de sen de cette Henriette mise en scène avec un goût discrétion sans pareilles, de cette Henriette p muette, ne s'exprimant que par quelques gestes t et pourtant si complète et si tragique, — de cett riette qui est une création d'un art si concentr inattendu. M. J. J. Weiss excepté, on est insen l'enveloppe mystérieuse et à l'intimité de ce tro acte qui est du grand théâtre.

Vraiment, Henri Céard n'a rien exagéré, ce trant, dans la hautaine préface qu'il a écrite po Lettres de Jules de Goncourt^ les consciencieux c taires écrivains « vilipendés par le journal, déi par l'envie, siffles au théâtre, poursuivis sans r par toutes les inventives lâchetés des inimitiés li res... »

Il y aurait une rubrique à créer dans les joi indépendants et dans les revues ennemies du sol et sous cette rubrique : « La critique des crilic ne pourrait-on, de temps à autre, rire des trop gi mystifications et remettre un peu les choses en

« Les Rois en exil. »

8 décembre 1883.

Le tapage continue au Vaudeville. Sur les conseils de leurs écrivains d'habitude, les jeunes gens qui fréquentent les turfs et les cercles, après avoir, comme tout le monde, déjeuné et dîné dans les bouillons Duval, s'en vont discuter les Bois en exil, avec une clef ou un sifflet dans la poche de leur habit. C'était hier comme avanthier, comme les jours précédents: les jolis messieurs qui se coiffent à la chien et s'habillent comme des larbins se déclaraient blessés dans leur âme monarchique, se répandaient dans les couloirs en proclamant que c'était « idiot. » Et, dans la salle, c'étaient, à chaque instant, des grognements, des rires stupides, des coups de sifflets. Le roi et la reine dans une dramatique dispute, incarnent en chair et en os la situation des princes exilés ; l'une défend sa foi monarchique, l'autre dit ses tristesses d'homme échoué à la côte : sifflets. Pour ache* ter des armes, la reine veut engager les diamants de sa couronne : sifflets. Le roi arrive, débraillé, ivre au milieu de la jeunesse illyrienne exaltée par l'hymne national : sifflets. Le duc de Rosen, le vieux courtisan dégoûté, ruiné, réclame à sa bru la dernière lettre de son flls trahi par le roi et mort pour lui, ofi*rant en échange la correspondance du royal amant de Colette ;

380 NOTES D*aN J0URNALI8TB

une morne tristesse sort des quelques mots échangés entre ce vieux, — auquel on a tout pris: son argent, son honneur, son fils, — et cette veuve adultère : rires. Et toujours ainsi.

L'incident est significatif, les manifestations du the'àtre e'tant accompagnées d'une campagne obstinée faite dans la presse boulevard i^re contre Tœuvre de MM. Alphonse Daudet et Paul Delair, et cette double action des siffleurs des journaux et des siffleurs de la salle ayant été précédée d'une condamnation en règle, à peu pros générale, prononcée par la critique. Voici donc unepiôce exécutée comme pi(^ce, puis flétrie comme une mauvaise action commise par un homme de parti.

Il n'y a évidemment pas h s'occuper outre mesure des écrivains qui protestent, dans leur langue spéciale, au nom du « chic », qui lancent des mots d'ordre dans les feuilles, clignant de l'œil aux boudinés, leur affirmant qu' «il est du dernier pchutt d'aller siffler au Vaudeville lapiècede M. Alphonse Daudet. » Vous comprenez bien qu'il est impossible de résister à des appels conçus en ces termes, et que tout ce qui traîne dans les cercles, entre deux et trois heures du matin, en quête d'un louis, et dans les restaurants de nuit, en peine d'une soupe et d'une fille, ne se fait pas attendre au rendez -vous. Peut-être tout ce monde y vient-il même avec des billets donnés par la direction du Vaudeville aux camarades des journaux. Là-dessus, le critique écouté du Tout-Paris revient à la rescousse: «Il faut faire tomber la pi'^ce, » s'écrie-t-il. Et bientôt, ne se connaissant plus, il brandit sa plume et appelle aux armes les gâteux qui ne savent que répéter: « Ah I cher, c'est idiot, c'est épatant I » « C'est par le sifflet qu'on commence, c'est par une autre arme qu'on finit, » écrit tragiquement l'un de ceux qui feignent d'ignorer que l'année du Vaudeville ne résiterait pas à l'ombre de quatre hommes et d'un caporal. Laissons aussi de côté cette perfidie : l'annonce que des explica-

lions seraient demandées par Tanibassadeur d'Espagne sur l'abus fait du nom de Bourbon. Négligeons ces drôleries : l'accusation portée contre la direction du Vaudeville de flatter « les plus vils instincts de la populace démagogique », et la demande de mise en interdit du théâtre par le Jockey- Club et le Cercle Impérial ! Il y a plus intéressant.

La critique sérieuse I Que dit-elle, cette personne sévère? Quels arrêts laissent tomber les juges en art dramatique, les gardiens farouches des conventions ? Presque partout, c'est la même note. Les sentences littéraires et les considérations politiques ont été habilement mélangées ; l'un a découvert, devant le décor instructif des Tuileries brûlées» que «Thisloirene confirme pas le pronostic de M. Daudet ; la marche générale de la civilisation, au contraire, élimine les républiques et les remplace par les monarchies ; » un autre a mené à grand fracas « les funérailles de Thofipitalité française d ; l'un dit que Christian n'est pas un portrait, que l'on n'a pas le droit de montrer sur la scène un roi qui n'a pas existé ; un autre, qui aurait bien fait de s'entendre avec le précédent, dit que tout le monde a connu le t pitoyable personnage » qui a « posé pour cette figure ». Et tous, avec ensemble, déclarent que ces cinq actes sont ennuyeux, qu'on ne peut rien y comprendre si on n'a pas lu le livre, et que « ça n'est pas du théâtre. » Voilà le grand mot lâché.

Ne cherchez pas ailleurs, M. Alphonse Daudet Ces simples mots, qui n'ont l'air de rien, sont tout un programme. Pour la douzaine de monarchistes qui vous insulte et qui vous siffle, vous n'avez pas fait « du théâtre », vous avez fait un pamphlet, une mauvaise action, une vilenie, parce que vous avez fait vrai. Pour la critique, aussi sincère qu'elle soit, habituée à une coupe de pièces et à un langage scénique qui sont les mêmes ici et là, dans la revue de Chose, dans la comédie de Machin, dans le drame d*Un tel, vous n'avez pàs non plus fait « du théâtre », parce que vous avez

382 NOTES D*UIf JOURNALISTE

fait vrai. Vous n'avez pas compris ce qu'il y avait à tirer des éléments dont regorgeait votre livre. Ah ! si vous aviez été trouver un de ces bons fabricants, travaillant sur commande dans tous les genres, au lieu de confier votre œuvre à un écrivain presque inconnu qui a eu l'honnête souci de respecter votre pensée dans chaque scène, dans chaque mot qu*il écrivait, et qui a préféré être battu avec vous que vainqueur contre vous. Ah I si vous aviez voulu trouver les « scènes à faire » et les situations à « effets I » Si, par exemple, vous aviez, an lieu de ces trois mots qu'échangent la reine Frédérique et le bohème Elysée Méraut, au lieu de ce silence qui se fait ensuite entre eux, scène exquise, délicate et tendre où tout se sent, où rien ne se dit, et qui est plus belle et plus poignante que tous les trémolos des soupirs et des déclarations, si au lieu de cela vous aviez franchement mis en scène l'amour d'Elysée pour la reine, une intrigue entre eux. Si vous aviez accumulé, autour de ces deux êtres devenus passionnément intéressants, les incidents, les surprises, les coups de théâtre ! Si vous aviez continué dans cette voie, tournant le dos à l'art et vous amusant du public, inventant des viols, des enlèvements! Si vous aviez, par exemple, fait entrer le roi au moment où Elysée Méraut fait sauter les diamants de la couronne, et si ce roi s'était écrié, s'adressant à la reine: « Cet homme est votre amant, et cet homme est un voleur I » Si vous aviez fait surgir Elysée, devenu votre héros, par toutes les fenêtres et par tous les placards indispensables à la comédie moderne I Si vous aviez fait de Zara un enfant trouvé qui tour à tour serait roi, et ne serait plus roi I Si vous aviez mis un duel dans votre dernier acte ! Oh alors I quel concert de louanges I quelles acclamations ! Salut, grand homme, génie, demi-dieu. Scribe I

Mais rien de tout cela n'a été admis.Les grandes lignes du livre subsistent dans la pièce, l'action se déroule simplement, en quelques tableaux dans lesquels rien n'est inutile. Pas de surprises, pas de changements &

vue dans Taction. Icî^ sur la scène, on n'a» comme dans le livre, que Tétude d'un milieu et des passions que ce milieu a fait naître. L'écrivain a vu le monde monarchique comme il voit tout pullulement humain ; très froidement, très impartialement, il a regardé, observé, noté, et il est venu dire la vérité devant tous. Il a vu ce qne devenaient en exil, livrés à eux-mêmes, sans Tapparat royal, les monarques jetés à bas du trône, il les a vus vivre à Paris comme s'ils étaient dans la maison honteuse de l'Europe, il les a vus souper à l'auberge comme les rois de Candide, il a lu le récit de leurs aventures dans les journaux mondains et dans la Gazette des Tribunaux^ il n'a pas séparé le roi qui fait la fête de ses compagnons de plaisir. Il a voulu tout connaître, il a voulu peindre toutes les variétés de l'espèce : il a constaté, au milieu des viveurs et des sceptiques, la présence de maniaques et d'extatiques, et il a peint cet illuminé : Méraut, cette folle de pouvoir : Frédérique. 11 a voulu représenter par des êtres vivants les sentiments affaiblis, les maladies de l'esprit, qui errent encore parmi nous comme des anachronismes symbolisés, il a voulu raconter, par une œuvre d'observation et d'art, la fin d'un phénomène historique. C'est là, à n'en pas douter. T'ouvre de l'écrivain, philosophe et non homme de parti, se tenant en dehors de la

mêlée, et essayant d'en dégager la signification

Ecoutez I Sifflets à la cantonade.

Au moins, le monde littéraire appréciera l'effort artistique tenté pour sortir le théâtre du moule banal et usé dans lequel il s'éternise. On sera soulagé en écoutant une pièce simple, humaine, dans laquelle les passions, les caractères ne seront pas devenus les pièces d'un échiquier destinées à préparer des coups. On sera heureux de voir un audacieux ne pas imiter Ponsard, M. Camille Doucet et M. Georges Ohnet, et déclarer que s'il faut absolument imiter quelqu'un, il vaut mieux imiter Shakespeare et s'appliquer à faire passer la vie sous les yeux du spectateur par tableaux, par scènes, et

non par machines en cinq actes, devenues aussi absurdes, aussi conventionnelles que la tragédie et ses trois unités Ecoutez: « Ça n'est pas du théâtre ».

Pour ceux qui ont écouté les ^0/5 en exil en dehors de toute préoccupation politique, qui ont essayé de juger Tœuvre d'un artiste sincère se réclamant de la vérité, ils seront convaincus que la pièce d'Alphonse Daudet est une œuvre élevée et sérieuse, et qu'un grand pas vient d'être fait en avant, — qu'il y ait trois cents représentations ou qu'il n'y en ait que dix. L'écrivain s'est emparé d'un terrain qu'on lui contestait, il a fait entrer un chapitre de l'histoire contemporaine dans les dialogues d'une comédie, il a mis une faillite royale sur les planches de la scène. Ce n'est pas là delà polémique, ce n'est pas là l'œuvre d'un homme de parti. Tant pis pour les monarchistes si les observateurs et les artistes se déclarent contre eux.

Et tant mieux pour Alphonse Daudet, si le Boulevard se déclare contre lui. Tant mieux s'il est injurié, tant mieux s'il est sifflé I Qu'il persiste I qu'il ose davantage I qu'il réveille l'esprit littéraire à Paris. Les bravos auront un jour raison des coups de sifflet.

« Germinal » interdit.

28 octobre 1885.

C'est en fait de Germinal, la pièce tirée du beau roman de M. Kmile Zola par M. Busnach pour le théâtre du Châtelet. La censure a condamné, le sous-secrétaire d'Etat, un ministre, puis tous les ministres, ont approuvé. Tous, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, ont déclaré inadmissible qu'on pût voir, sous la République, les gendarmes et les soldats tirant sur le peuple. M. Zola a fait doucement observer que l'action de son drame se passait sous l'Empire : on l'avait oublié, — ou on l'ignorait. Rien n'y a fait ! L'arrêt est rendu, il sera exécuté. Les fonctionnaires qui siègent sur des ronds de cuir dans le bureau de l'esprit public ne reviennent pas sur leurs décisions.

Ainsi, il y a vraiment une censure. Ce n'est pas un thème à tirades, à dissertations, à plaisanteries faciles. Dans un coin du Paris républicain se tiennent, immuablement tapis, comme aux jours du Paris impérial, quelques bonshommes au nez chaussé de lunettes, aux mains allongées de ciseaux et de tenailles. Tout le jour, ces personnages, qui sont pour la plupart de très anciens hommes de lettres manques, sont penchés sur les œuvres

îdbyLiOogle

forme du livre, alors que M. Emile Zola e'tait seul à répondre des audaces de son observation et de Tamertame de sa philosophie, en quoi Germinal devient-il subitement dangereux parce que l'inolfensif M. William Busnach y a mis la main pour charpenter des actes et dialoguer des scènes ? Il est pourtant bien visible pour tous que la libre circulation du livre constitue une attestation de bonnes mœurs donne'e à la pièce. Alors, quoi ? Répondra-t on qu'un lecteur isolé nVst pas dangereux, que mille auditeurs réunis dans une salle trop chaude constituent un péril? Mais c'est simplement supprimer le droit au théâtre. Il faut bien en prendre son parti, admettre que tout ne peut plaire à tous. Les uns applaudiront, les autres siffleront, d'autres encore resteront chez eux. Si les actionnaires des mines d*Anzin viennent manifester aux fauteuils d'orchestre, les électeurs de Basly en seront quittes pour applaudir plus fort, et tout sera dit. Germinal interdit pour empêcher la représentation des grévistes fusillés par la troupe, cela n'empêche pas les répressions ensanglantées d'Aubin et de la Ricamarie d'avoir eu lieu .On veut donc à la fois supprimer de la littérature et supprimer de l'histoire.

Il faudrait que cet acte d'arbitraire fût le dernier. Des écrivains n'ont pas évidemment la folle prétention de mettre en échec un cabinet sur une question littéraire. Mais ils peuvent assez faire pour qu'un ordre da jour supprimant la censure soit voté par la Chambre. Que M. Emile Zola ne consente à aucun marché, qu'il se refuse à installer le mefisonge sur la scène, qu'il défende les droits de la pensée violés en lui à cette heure, et on verra bientôt sauter en l'air les ronds de cuir, leB encres rouges, les lunettes, les ciseaux, et ceux qui s'en servent.

30 octobre )885,

L'inadmissible, dans l'affaire, c'est que Germinal soit interdit sans que personne sache pourquoi. On a bien appris que le manuscrit de la piAce avait été examiné, qu'il y avait eu des coupures faites, des observations misps en marge. On a su que le drame, diminué par ces coups de ciseaux, augmenté par ces notes, avait circulé de bureaux en bureaux, de sous- secrétariat en ministère, q'i'il avait été une première fois rendu aux auteurs, puis repris par r« Administration », et qu'enfin la décision définitive portait suppression pure et simple. Mais la raison de tout cela, la raison de ces hésitations, de ces revenez-y, de ces voyages à travers la paperasserie, la raison de l'arrêt brutal rendu enfin au bout de huit jours, voilà ce qu'il serait utile de connaître, et voilà ce qu'on ne connaît pas.

Après l'article que ivf . Kmile Zola vient de publier, le cas est plus obscur encore. Rien ne reste plus des prétextes invoqués par les rares défenseurs de la décision de la Censure, dite Commissiond'examen.Touteslesgrosses objections disparaissent comme des ombres de gaze que disperserait un machiniste. Seulement, au lieu de l'éblouissante et irréfutable lumière attendue, on n'aperçoit que la morne, l'indéchiffrable bouteille à l'encre. On peut se pencher sur le goulot, essayer de pêcher quelque argument du bec de la plume, on ne retirera que des choses opaques, sans forme et sans consistance, dont il sera joliment difficile de faire la toilette.

On, — le « on » insaisissable qui est peut- être le principal personnage de l'universelle comédie, — on a dit d'abord que des attentats aux mœurs avaient été signalés dans la pièce de MM. Emile Zola et William Busnach

390 ifOTEs d'uw journaliste

par les moralistes qui veillent sur la pudeur des consommateurs du café-concert et des habitués de Topérette. Il n'en était rien. Alors, on a afQrmé que les craintes de la censure, des bureaux, du gouvernement, portaient uniquement sur le dernier tableau du dernier acte, où l'on voyait la troupe et la gendarmerie faire feu sur les mineurs en grève. Placée là, cette fusillade donnait sa signification à Tœuvre, en faisait une arme dangereuse de combat anti-social. Enfin, on savait à quoi s'en tenir, la discussion était circonscrite. Et pas du tout, voilà que ce matin, on apprend par M. Emile Zola, aul[uel on devrait au moins avoir fait la grâce de le renseigner, voilà que Ton apprend que ce tableau, hélas I trop souvent exact de la répression bourgeoise, n*est pas à la fin de l'œuvre, mais au milieu, — que les gendarmes ne font que traverser la scène, — que les coups de feu sont tirés dans la coulisse, — et même que ces coups de feu partent tout seuls, dans le désordre d'une foule. Toutes précautions prises, d'ailleurs, chaque acte entouré d'explications, « ni les mineurs, ni les gendarmes ne se détestant, » présentés comme étant, « de part et d'autre, les victimes d'une fatalité. » Ce n'est pas tout : réerîvain consent à une modification, croit qu'on le tiendra quitte après un nouvel arrangement de ce seul tableau sur lequel ont porté les critiques. Eh bien I non. Sans raisons nouvelles, le ministre s'en tient à la décision prise par ses employés. L'impartialité artistique est reprochée àZolaplus vivement qu'une opinion. Surroffre de changer le titre de la pièce, d'indiquer son vrai caractère en l'appelant : Pitié ! refus immédiat,ce titre est considéré comme une aggravation. Enfin, l'interdiction pure et simple.

Tout cela, vraiment, est pauvre, et il faut bien compter que quelques-uns trouveront les explications insaffisantes, et l'interdiction incompréhensible. On ne condafnnc pas, on ne supprime pas, sans alléguer un motif. Les auteurs de Germinal ont droit à des considérants. Qu'on sache, une bonne fois, si la a Commission d'exa-

men » est un Conseil des Trois ou un Conseil des Dix qui juge sans examiner, condamne sans écouter, et ne doit nul compte à Topinion de sa férocité anti-littéraire et de sa fantaisie bureaucratique.

Un renseignement, s*il vous plaît, mes bons messieurs. 11 ne suffît pas de répondre aux interrogations par Tobstiné « Parce que » des enfants, des femmes et des gouvernants.

Marionnettes.

27 février 1885.

C'était hier soir une « première » de marionnettes au théâtre Baumarchais, près la Bastille. C'est loin du « boulevard ,» mais les cochers consentent encore à aller jusque là, et il y a une ligne d'omnibus. Les fantoches sont des parents des Holden ; des aînés ou des cadets, peu importe : tous ceux qui sont fatigués de la musique et delà littérature des faiseurs à la mode trouveront à voir ces exercices automatiques un immense repos intellectuel.

Le spectacle est coupé comme au Vaudeville et il y a des ballets comme à l'Eden. Mais la ressemblance s'arrête là. Sur la scène restreinte, installée comme un grand Guignol sur la véritable scène, la comédie bourgeoise issue de M. Scribe et l'apothéose delà danseuseétoile ne sont pas admises. Les pantins à télés de bois et à membres rembourrés de son ne peuvent inspirer

392 WOTES d'un journaliste

que d'idéales et artistiques passions aux amateurs de Terchestre. Si le jeu de la jeune première devient par trop séduisant, si ses jupes voyantes découvrent des épaules et des jambes d'une trop élégante gracilité, il ne s'ensuit pourtant ni bouquets, ni missives, ni offres d*hôtel et de coupé, la poupée inerte affaissée dans la coulisse contre un portant ne reçoit aucune visite pendant l'entr'acte. L'acteur est là ce qu'il doit être, il ne joue pas en dehors de la pièce. Rendu à lui-môme, il ne fait aucun tapage par la ville et ne confie aucune lamentation à aucun reporter. Le rôle est bien appris et bien joué, et c'est tout. C'est donc sans pensées étrangères à l'art qu'on regarde manœuvrer les marionnettes, l'esprit n'est pas préoccupé d'aventures, et le cœur bat régulièrement. Et pourtant les ficelles sont si bien tenues et les personnages si obéissants que Tillusion s'en mêle, qu'un brin de rêve envahit le cerveau et qu'on regarde bientôt la troupe comme une humanité spéciale en action, une humanité consciente et railleuse, animée d'une vie passagère aussi réelle que la nôtre. La représentation prend le caractère d'une, lecture d'Hoffmann, la précision des gestes fait oublier leur raideur, les mouvements des jambes, des pieds, des bras, des mains, sont si justes, si nuancés, si lents ou si précipités, qu'ils communiquent une vie factice aux traits immobiles. Sur les fonds simples, coloriés comme des images d'Epinal, les silhouettes marchent, courent, dansent, tombent, se relèvent, passent à travers les maisons, luttent avec des animaux fantastiques, enfourchent des locomotives, et les excentriques actions font songer à l'agitation des vivants. 11 y a des amoureux et des amoureuses, des Gassandres et des intrigants, les caractères et les professions sont clairement indiqués par les détails des costumes et les airs des visages. Les poèmes sont courts, facilement compréhensibles, mais les situations variées à l'infini, et les fabricants patentés y trouveraient facilement matière à quantité de drames et de vaudevilles.

L'action se passant n'importe où, la critique de^ M. Darcel n'aurait pas de prise sur les décors, qui sont absolument délicieux. Ce sont des vues de mers avec des vagues en accents circonQexes, comme dans YAngéli(jue de M. Ingres, des intérieurs sous marins habités par des flnurs arborescentes et des poissons mécaniques, des rues avec des maisons de tous les styles qui sont des fruiteries et des épiceries, des salons à portiques et à colonnades qui ressemblent à des pâtisseries montées, des embarcadères de chemins de fer d'où l'on part pour des pays d'apothéoses. Et là dedans, au bruit d'une musique enragée de monotonie, aigre et saccadée à évoquer tous les concerts de Londres, les marionnettes savent se montrer supérieures aux acteurs du Gymnase et même aux sociétaires de la Comédie-Française: dans la coulisse, ou prononce pour elles quelques interjections anglaises ; mais elles, elles n'ouvrent pasla bouche, ces intelligentes marionnettes, elles s'abstiennent de dire du Sardou, elles n'ont pas appris Georges Ohnet, elles ignorent Pailleron î

Le Tout-Paris des premières.

28 août 1884.

Dans trois jours, c'est le 1®' septembre, et c'est la réouverture des théâtres. Il est généralement admis qu'il n'y a personne à Paris pendant les mois d'été, mais que tout le monde revient pour les spectacles d'automne. La mer et la forêt n'ont pas d'attraits qai tiennent devant les décors peinturlurés et les visages maquillés. Le recommencement de la saison dramatique est vraiment un événement aussi considérable que Tannuelle réunion de Longchamps pour le grand prix de Paris. On en parle dans les bureaux de rédaction des journaux qui vont dans le monde, dans les clubs où la littérature fait bon ménage avec le « pschutt », dans les cafés qui ont la sonnette de Tentr'acte, dans tous les théâtres où. il y a un monsieur en habit à l'orchestre. Les articles qui ont déjà paru réapparaissent, à cette heure attendue qui sonne régulièrement tous les ans. De même qu'il est fait delà phiiosopliie, à chaque retour de saison, sur les dernières violelles et sur les premières hirondelles, sur le jour des

Morts et sur le Carnaval, sur la saint- Sylvestre et sur le jour de l'an, de môme les critiqnes inoccupés se reprennent à dénombrer, à expliquer, à louer, à attaquer, le Tout-Paris, — le Tout- Paris des premières.

Il y a plus d'apologistes que de détracteurs. Pour un cri de cobreou une parenthèse sceptique, il y a cent, il y a mille litanies boulevardières où le public des premières représentations est adoré avec les adjectifs les plus inattendus. Quelqu'un se permet-il une apparence de réserve, aussitôt les différents messieurs de l'orchestre entreprennent des séries d'articles nocturnes pour démontrer que le Tout-Paris est un grand calomnié, et que l'assemblée où la littérature est représentée comme se résolvant en commérages est en réalité un couvent de fidèles fanatiques agenouillés devant l'Art.

L'architecte qui a cru élever un monument définitif à la société qui assiste aux premières représentations et aux répétitions générales, M. Charles Garnier, n'a pourtant rien celé de la vérité, le jour où il s'est essayé à célébrer ces fêtes intellectuelles. Un académicien quelconque, donneur de prix de vertu, avait cru pouvoir se permettre un mot léger à l'adresse des occupants de l'orchestre. Le constructeur de l 'Opéra ne fit qu'une bouchée de l'immortel. En un instant, il le rassit sur son fauteuil, lui renfonça son bicorne sur la tête. Il lui prouva, clair comme le jour, qu'il ferait mieux de s'en tenir à l'éloge de la vertu, que cet exercice modéré était seul de son ressort, que terrasser le vice était pour lui un travail trop considérable, qui demandait d'autres muscles. Le vice se rebiffait et disait en substance au monsieur en habit vert :

« Le Tout-Paris des premières représentions théâtrales, mais c'est le Tout- Paris des premières représentations académiques, c'est celui qui est devant vous, c'est celui auquel vous décochez des férocités et qui les applaudit comme des épigrammes. Hélas I il faut en prendre voire parti : vous n'avez pas un autre auditoire que celui de Léa d'Ascoet de Thommeàla tète de veau;

396 NO TES d'un journaliste

le public qui vous fait des ovations à Tlnstitut est le môme qui fait des ovations à Brasseur aux Nouveau tés !» Il y avait du vrai dans ces commentaires, mais la documentation s'arrêtait là, et c'était sur le mode lyrique habituel qu'était faite Ténumération des possesseurs de loges et de fauteuils des jours des premières. Dans ces sortes d'exaltations, les « représentants de la presse parisienne ,» les directeurs, acteurs et actrices, les députés, les sénateurs, les ministres viennent en ornements de premier plan. Derrière tout ce monde il n'y a plus qu'une masse confuse dans laquelle personne n'est distingué. C'est à peine si une rapide allusion est faite aux quelques « déclassés » qui errent par les couloirs. Mais aucun historiographe ne s'arrête à décrire et à classer ces figurants. Tous jettent le regard à vol d'oiseau sur l'orchestre, alignent une rangée de gens distingués au balcon et proclament: « Vous avez vu le Tout-Paris. »

Non, il y a autre chose. Il y a autre chose que des sénateurs des centres, des critiques influents, des journalistes pressés de s'en aller. Se borner à cette nomenclature, c'est ouvrir et fermer les yeux à volonté sur les gens qui apparaissent dans le rayon de la lorgnette. Il y a des blancs sur la liste, et peut-être seraitil possible d'en remplir quelques-uns.

Une salle de première, ce qui s'appelle une belle salle, un soir d'hiver où le rideau va se lever, au milieu d'un silence ému, sur une œuvre nouvelle de M. Ohnet, ou sur la romance bêtement grivoise de Topérette inédite, une salle, ces soirs-là, c'est dit-on, le rendez-vous de toutes les intelligence^, de toutes les célébrités nées de savoir, du talent et du travail.

Oui, certes, il y a dans un coin un écrivain qui s'ennuie par métier, ou un brave homme que tout distrait et qui observe. Mais Paris est aussi représenté par la prostitution cotée et la banqueroute admise qui viennent se pavaner, ramasser des seduts et laisser tomber des sourires. La critique I il n'en est pas

GENS DJB TBÉÀTRE 307

question, c'est Taccessoire. Le vrai public, régulier, despote, qui fait la loi, crée les réputations, acclame ou assassine une pièce, ce public-là, c'est cette bande de vieilles gueuses suantes sous le rouge et le blanc de céruse, tassées dans les fauteuils, étale'es dans les loges, comme au temps où elles faisaient tapisserie dans les salons du quartier de TÉcole militaire ; c'est le monsieur qui pèse lourdement sur son siège comme un sac d'écus et qui tend machinalement vers la scène une face brutale ; c'est l'amant de cœur en cravate blanche et en gants blancs ; c'est la fille qu'on lance, escortée de sa mère, de ses frères, de ses fournisseurs, de tout ce qui vivra de son alcôve et de son cabinet de toilette ; c'est le financier qui s'est embusqué tout le jour à la Bourse comme un carnassier et qui vient se reposer du tracas des affaires ; c'est le rastaquouère qui a des diamants à tous les doigts, des dents de nègre, des cheveux bleus à force d'être noirs.

Et le fretin, tout ce qui touche de près ou de loin à l'Argent et à la Galanterie, tout ce qui s'impose aux directeurs de théâtre, tout ce qui est en tète de la liste des billets de faveur, tout ce qui vient là en propriétaire, tout ce qui a déjà son coupon en poche avant qu'on ait seulement songé à envoyer une place à un écrivain I Y est-il, ce public-là? Vous a-t-il fatigué de ses rires, écœuré de ses applaudissements ? Vous est-il apparu, certains soirs, encombrant, grouillant, insolent, faisant une ovation à la niaiserie, exécutant, en une heure, l'œuvre qui représente un travail de pensée et d'art de plusieurs années ? Avez-vous assisté à la première représentation des Corbeaux ou des Rois en exil? Avez-vous contemplé tels accès de patriotisme et de' morale, telles crises d'admiration devant un dialogue écrit en mauvais français, telles indignations devant une allusion à un vice ?

C'est le l®'' septembre qu'il faudrait quitter Paris. On

a bien le temps d'aller au théâtre avec le Tout-Paris des dernières.

Le Monsieur de Porchestre.

4 janvier 1885.

C'est un deuil « parisien », dans le sens que les intéressés se sont appliqués, depuis plusieurs années, à donner à ce mot, que la mort de M. Arnold Mortier. A ce titre, la notice biographique peut servir de prétexte à quelques observations. Mais ces observations ne portent pas directement sur le journaliste qui vient de mourir, ni môme sur la tournure qu'il lui avait plu de donner à ses articles. Chacun défriche à sa manière, avec les outils qu'il a pu se façonner, ce champ aride que représente une feuille de papier blanc, et le métier est trop dur pour qu'un labeur consciencieux soit tourné en dérision quand l'homme qui a consacré sa vie à ce labeur doit être enterré le lendemain. On dit que M. Arnold Mortier, après des débuts difficiles, après des années de misère courageusement acceptées, accomplit toujours avec un grand souci de bien faire le travail dont il s'était chargé. On ajoute qu'il a été mal récompensé par la vie des périodes pénibles qu'il eut à traverser : il est mort jeune après avoir longtemps souffert. C'en est assez pour qu'une critique sans intérêt ne soit pas faite. Il est, d^ailleurs, as-

GENS DB TDÉATRE ' 399

sez difficile d'établir une appréciation des fugaces « Soirées parisiennes. » Ce n'est donc pas d'une œuvre personnelle qu'il peut être question, mais d'un genre, non de M. Arnold Mortier, mais du «Monsieur de l'orchestre », et de tous les « Messieurs », du balcon, des loges, des baignoires et des strapontins.

Si la «Soirée parisienne», ce récit d'une première représentation fait au sortir du théâtre, n'était que ce qu'elle doit être, c'est-à-dire un article d'information renseignant le lecteur, avant la venue du feuilleton, sur le sort d'une pièce, l'importance des décors, le jeu des acteurs, l'attitude du public, il faudrait prendre son parti de la coutume ; elle ne serait, en vérité, ni bonne ni mauvaise. Mais nous sommes loin de compte. Sous couleur d'impression fugitive, ce que la (( Soirée » donne, dans les feuilles autorisées du Boulevard, c'est le jugement sérieux, le vrai, le définitif. Là où le feuilleton du lundi n'existe pas, il y a à la fois, sur la même page, l'article de critique sérieuse et la frivole « Soirée ». Ainsi, les effets produits par les mauvaises pièces et les mauvaises interprétations, ces effets peuvent être facilement corrigés par l'ingénieux système du compte-rendu en partie double. A côté du critique assermenté qui déplore et qui morigène, le Monsieur de l'orchestre ou du balcon s'amuse, fait des mots, détourne l'attention du mauvais style ou de la voix fausse en décrivant un bras, une gorge, un costume, une toile de fond, ou en narrant mystérieusement le plus banal des incidents de coulisse, l'incident qui n'amuse plus le pompier depuis des années I Et c'est le « Monsieur» qui a finalement raison. On s'en moque pas mal, du critique qui a fouillé dans des dictionnaires pour faire un article intéressant ; ça n'est pas « parisien » ; en voilà, un empêcheur de danser en rond, avec ses considérations historiques et ses études de caractères I Le « Monsieur », à la bonne heure I Celui-là ne perd pas son temps au théâtre. Il parle de la noblesse des premières représentations comme un alma-

nach Gotha, il disserte sur les toilettes comme un couturier, il découvre vingt scandales d*un seul coup de lorgnette, et quand il n*en découvre pas, il en invente. Il ne sait peut-être pas si Tauteur et Tactrice ont du talent, mais il sait si bien comment le salon du premier est meublé et quels mots il fait apips dîner, et il est si au courant des peines de cœur de la seconde ! Voilà qui est bien. Et on ne lit pas la prose de Térudit, et on se pâme sur les alinéas du « Monsieur » qui fait la loi. Ce n*est pas de la « bonne réclame » qu'un article étudié, tandis que tel détail bien placé dans une « Soirée » fait courir Pari8,la province etTétranger. C'est la« Soirée», faite d'une certaine façon, qui devient la « grande attraction » des journaux et la fortune des théâtres. C'est le « Monsieur » qui décide de l'avenir des pièces, qui fait la loi aux auteurs, aux artistes et aux directeurs. Il est le machiniste et il est le poète, il est l'ancien plaisant du parterre passé à l'orchestre, et il est le chef de claque ; tout vient de lui et tout vient à lui, il a charge d'intérêts et il garde sa bonne humeur, il régne et il gouverne par des calembours et par des à-peu-près.

Le genre survivra donc à celui qui l'a inventé et qui a excercé sa fonction, de l'aveu de tous, plus sincèrementet plus joliment que ses imitateurs. Le Tout-Paris a trouvé le genre de critique qui lui convient: le «Monsieur de l'orchestre » n'est pas près d'être dépossédé de son fauteuil.

Morts d'actrices.

iW"" Dica-Petit — J/n« Thuillier.

10 avril 1883.

Les nécrologies ont raconté hier la mort subite d'une comédienne qui connut et l'applaudissement et l'oubli de Paris. M*'*' Dica-Petit est morte en wagon, allant de Paris à Gompiègne. On ne sait pas le nom de la maladie qui l'a tuée. Quelques-uns parlent de suicide. Le corps , ramené à Paris, a été transporté de la gare à l'église. Un service funèbre auquel personne n'avait été convoqué a eu lieu, puis l'enterrement. Et c'est fini. Le médecin qui a constaté la mort, songeant sans doute au procès fait au docteur Watelet, ne s'est pas laissé circonvenir par les reporters habituellement bien informés. Ces messieurs se perdent en conjectures.

L'enquête pourrait être close. Le mal qui a frappé M"° Dica-Petit n'a pas besoin d'être connu davantage, et si l'actrice lasse de la vie a trouvé bon d'opérer la sortie définitive, celle qui n'est suivie ni de rappel ni de rentrée, il serait bien de ne rien faire pour connaître le secret possible de cette disparition. L'existence artistique de cette enterrée d'hier appartient seule, en fait, à ceux qui ont pour métier de tout savoir et de tout dire.

Elle est intéressante à plus d*un titre, cette existence. On put croire, par moments, que Dica-Petit serait rinterprète intelligente d'une nouvelle littérature. Les débuts avaient été les débuts de toutes. Le Conservatoire, puis rOdéon. Le Théâtre-Français fermé. Et alors, les théâtres du boulevard, le drame, — et le mélodrame ! Et L'ennui, pour cette Hollandaise qui aimait la prose française, de remâcher continuellement lalourde rhétorique des faiseurs dramatiques, de redire sans cesse les phrases banales coupées d'interjections convenues. C'était à regretter l'Odéon où les débuts avaient eu lieu dans le Célibataire marié. Toujours des Jeunesse des mousquetaires! des Quatre Henri /des Richelieu à Fontainebleau ! Des capes et des épées, des poignards et des poisons, • des mères perdues et des filles retrouvées, des trahisons à trémolos et des sauvetages à apothéoses î Toujours, et toujours, les mêmes directeurs, les mêmes auteurs, la même claque, — et la même presse indiflërenle ! A peine une pièce de Touroude : La Charmeuse, une deBecque ; Michel Pauper, et plus tard, la Thérèse Raquin de Zola. Tout cela sans succès, sans encouragement pour un jeu nerveux, sobrement passionné. C'était vraiment à aller demander aux Russes les rôles refusés ici. Dica-Petit partit pour Saint-Pétersbourg. Au retour, il fallut encore jouer des «duchesses de Guise» et faire trembler la voix dans des pièces à grand spectacle. Enfin, on annonçait l'entrée de la comédienne au Gymnase, llélas I

Il est devenu d'une phraséologie vulgaire, — tant de fois le sujet a été déclamé et pleuré I — de s'apitoyer sur le sort de l'acteur qui ne laisse rien qu'un lointain son de voix dans la mémoire de quelques-uns. La destinée des diseurs de beaux vers et de forte prose, mourant tout entiers, alors que l'écrivain laisse son livre, le peintre son tableau, le musicien sa musique, celte destinée a été plainte par les réQéchis et les sensitifs auxquels la pensée du total évanouissement de Têtre donne un frisson. Il reste pourtant la beauté la-

pidaire des dédicaces et des préfaces des grands écrivains admirateurs de leurs interprètes, il reste quelques portraits en pied, quelques beaux croquis faits par les poètes réduits aux rôles de feuilletonistes. — Mais, qu'elle est pénible entre toutes, la fin d'une délicate comédienne qui a manqué sa vie d*actrice, qui n'a pu que turtivement, au hasard d'une pièce mal accueillie, donner son vrai geste, son vrai regard, le vrai accent de sa voix I

2 août 1885.

On en aura un peu parlé, de cette Marguerite Thuillier qui vient de mourir dans un hameau du Morvan, après avoir fait les belles soirées des Variétés et de l'Odéon. On a pour elle pratiqué des recherches dans les anciens articles, on .a exhumé des vieux papiers biographiques, on a réédité des souvenirs. Ceux qui, autrefois, avaient vu jouer l'actrice, se sont essayés à dessiner un portrait, ceux qui n'avaient rien vu ont fait de même. On a ranimé la morte, on a fait répéter la comédie au cadavre de la vieille femme, on a fait passer des lueurs dans les yeux pour toujours éteints, et forcé à sourire les lèvres pâles sur les dents serrées.

Il serait intéressant de savoir combien, du groupe des amis et du troupeau des applaudisseurs, ont trouvé le temps d'aller enterrer celle qu'ils célèbrent et qu'ils plaignent dans des articles lacrymal oires, — combien ont quitté leur coin de plaisir et leur table de café pour suivre le cercueil de sapin raboté par un menuisier de village pour l'ancienne triomphatrice, le cercueil accueilli par le tranqîiille cimetière de Ghâtillonen-Hazois.

Personne, sans doute, n'a fait le voyage. Tout s'est passé en échos et en racontars, en probabilités et en

cancans. Et même cette besogne inférieure a été mal conduite, — les souvenirs n'ont pas été datés, — les documents ont été produits au petit bonheur de la rencontre. Aucun contrôle, aucune exactitude. Personne n'a donné les causes de la retraite de l'actrice quittant Paris et le théâtre en plein succès. Personne sans doute ne les connaît. Aussi, la chronique bat la campagne, et le reportage se trompe de chemins. Ici, c est un insuccès passager qui est donné comme la raison de la définitive abdication. Ici, la fuite en province est l'épilogue douloureux et tragique d'une vie traversée de tristes amours. Là, c'est le charmant et mélancolique visage mordu par un dévorant ulcère qu'il a fallu cacher aux yeux curieux et soustraire aux apitoyants commentaires. Presque partout, c'est la conversion de la femme de théâtre qui est admise, — un élan subit vers le dieu mystérieux qui apparaît comme un œil ou comme un triangle dans les peintures à nuages des plafonds d'églises, vers les vierges en plâtre bleui et doré des chapelles obscures, vers les saints rébarbatifs et les séraphins extasiés des porches de cathédrales.

Que croire de tous ces renseignements en désordre? Lequel choisir, de tous ces chapitres biographiques sans certitudes et sans explications ? Ah I la précision de nos informations sur ces choses d'hier est faite pour donner une haute d'idée du véridique et du prouvé de l'Histoire, — et des aventures de ce genre peuvent donner & réfléchir à ceux qui philosophent sur les faits et qui déchiffrent les caractères à quelques siècles de distance. Ne voit-on pas là clairement comment la cristallisation se produit, — comment la légende commence, — comment le récit s'impose ? 11 est sûr qu'au vingtième siècle il viendra un monsieur qui entreprendra d'écrire une histoire de notre théâtre, et qui voudra dessiner des médaillons, modeler des statuettes d'actrices. Arrivé à Marguerite Thuillier, si le monsieur est un consciencieux à la façon des Goncourt, et qu'il veuille s'en tenir au certain, il se contentera de citer quelques dates, de publier

'gens db théâtre 405

les lettres dont il aura retrouvé les autographes, un portrait dont il connaîtra la provenance. Pour le reste, il ajoutera un point d'interrogation et ce sera tout. Mais s'il est rÉrudit forcé et le Compilateur quand même, il ne s'en tiendra pas là : il lira tous les journaux, il découpera tous les articles, il les collera tous les uns à la suite des autres, il fera des raccords à toutes les histoires, il trouvera des explications à toutes les obscurités, il admettra tout, tout ce qui aura été imprimé, — l'insuccès, le succès, la maladie, les amours malheureuses, la conversion. Il inventera un commencement, un milieu et une fin, il construira son affaire comme un roman, il aura des pièces justificatives qui seront la nécrologie de «un tel », les révélations de Chose, et la chronique de Machin. Il ajoutera des eaux-fortes, un plan de TOdéon et une vue du tombeau, — et il numérotera ses pages.

Ce n'est pas que tout ne soit pas possible dans ces fins de vies descendues des planches. Toutes les raisons peuvent être admises, et toutes les hypothèses peuvent être discutées, quand une diseuse de prose et de vers renonce aux inquiétudes et aux batailles de sa profession, aux bravos de la salle et aux hommages des coulisses, aux rumeurs des foules et aux clartés du lustre. Peut- . être tout est vrai: — le découragement du métier, le mal rongeur du visage, le drame amoureux. Peut-être la religiosité subite est-elle vraie aussi. Peut-être M^'e Thuillier est-elle entrée au couvent en 1868, — même sur ce point on n'est pas fixé ! — peut-être celle qui fut la Petite-Fadette et M'^® de Saint-Geneix, Mimi et Garmosine, a-t-elle un moment changé les costumes de ses rôles contre les bandelettes blanches, les voiles noirs, la robe bleue de la carmélite. Ce ne serait pas là un phénomène inexplicable, un revirement inattendu de comédienne. 11 n'y a pas si loin qu'on le croit de la loge de l'actrice à la cellule de la nonne. Ceux qui risquent chaque soir leur réputation, leur avenir, leur vie, sont des joueurs qui ont tous les effrois et toutes les supers-

406 NOTES d'ow journaliste

titions du joueur. La défaite est à chaque instant possible, et le triomphe est toujours à reconquérir. On appelle les fétiches au secours et on implore les puissances inconnues. Cette tragédienne entre prier à Véglise en allant au théâtre. Cette cantatrice fait le signe de la croix avant d'entrer en scène. Cette danseuse, blessée au pied, envoie en ex-voto ce pied, moulé en au^gent, à la Vierge de Barcelone. Thuillier, vaincue par Fart ou par la vie, a pu, de protestante devenir catholique, passer par le couvent avant de mourir dans la solitude.

Mais qu'importe I Qu'il y ait eu blessure d'orgueil ou mal physique, agonie amoureuse, perte de voix ou ulcère à la face, le triste et l'attendrissant, c'est ce dénouement d'existence de la distinguée comédienne I Autrefois, fêtée, applaudie, — encensée avec des paroles qui tremblent, des voix qui désirent, — parée avec tous les bijoux, — fleurie avec toutes les fleurs, — c'était la frêle idole d'une ville d'intelligence et d'art. Et puis, dixsept ans de silence, — vivant d'aumônes, — inscrite pour une pension dans un ministère, — cette pension reprise et rendue, les derniers sous discutés, — cachée dans une maison de village oii les pluvieux automnes et les froids hivers sont durs aux vieilles femmes, — la beauté s'en allant un peu chaque jour, les mains se dé* charnant, le visage se ridant, — toutes les tristesses de la vieillesse, toutes les hideurs de la pauvreté, — des visions qui font mal, des souvenirs auxquels répondent des sanglots, — c'a été la vie de cette femme oubliée, morte là-bas, pauvre et défigurée, dans le village du Morvan.

Ce ne sont pas des racontars qu'il faut rééditer, ce ne sont pas les échos de 1868 qu'il faut changer en chroniques de 1885, c'est cette agonie en province qu'il faudrait dire, — l'agonie de cette reine de théâtre recevant des secours de George Sand, et soignée jusqu'en ses derniers jours par la camarade bonne fille qui s'est exilée comme elle et pour elle, — Aiexandiine, ancienne actrice des Funambules.

L'auteur-acteur.

31 décembre 1883.

L'événement parisien,celui qui est commenté, discuté, loué, décrié, celui qui enchante quelques-uns, fait faire la moue à presque tous, c'est le brusque début de M. Ri* chepinau théâtre de la Porte-Saint-Martin, dans sa propre pièce: Nana-Sahib. Ç*a été un coup de théâtre, non dans la salle, où le public a tranquillement pris la chose, mais hors du théâtre, dans les cafés littéraires et les salons artistiques. Tout en criant au cabotinage, en se répandant en lamentations sur l'excentricité du poète et l'attentat aux mœurs mondaines commis par lui, bien vite on court retenir sa place, on braque sa lorgnette, et on n'a plus d'yeux et d'oreilles que pour M. Richepin. Des autres interprètes, du drame, des vers, on ne s'occupe pas plus que si tout cela n'existait pas ; la façon même dont l'écrivain comprend ce rôle qu'il a écrit, parle cette langue qu'il a travaillée, importe peu ! Ah I il est bien question de cela l Belle fichaise, vraiment ! Ce qui est intéressant, c'est la voix de M. Richepin, c'est son nez, c'est sa chevelure, ce sont ses dents, ses yeux..^ Le cabotinage est peut-être sur la scène, mais il est sûrement dans la salle.

Avec nos affectations d'audace, nos proclamations de libertés et notre scepticisme, nous sommes en réalité les êtres les plus méthodiques, les plus méticuleux, les plu$ paperassiers 1 Notre esprit est assis sur un rond de cnjr

408 woTEs d'un journaliste

et ne sait lire que dans les registres verts, à coins de cuivre, que Ton replace dans le casier où on les a pris, après avoir calligraphié quelque chose dans une colonne préparée d'avance. Au fond, nous sommes tellement administratifs, bureaucrates, notables commerçants, que nous en usons avec les productions intellectuelles et les manifestations artistiques comme avec les marchandises tarifées et le papier à encaisser. Nous avons décidé que la poésie serait détaillée aux amateurs de la même façon que le fromage de gruyère : il y aura quelqu'un qui la produira, quelqu'autre qui la coupera et la pèsera, et un troisième qui recevra la monnaie. Nous faisons semblant de distinguer entre un théâtre et une épicerie, mais nous ne distinguons pas, et au lieu de demander au débitant de mettre de Timprévu et de la poésie dans son négoce, nous exigeons que la vie littéraire soit organisée comme un magasin de denrées coloniales. Nous réussissons, d'ailleurs.

Aussitôt qu'un nouveau venu se produit, choisit un genre, indique seulement une préférence, il est aussitôt saisi, vêtu en fonctionnaire de sa fonction, classé, numéroté, on l'enferme dans son vaudeville, dans son drame, dans son roman, dans son volume de vers, dans son article politique, dans son discours, dans son sonnet ou dans son quatrain, il est verrouillé, cadenassé, l'opinion monte la garde à la porte pour l'empêcher de sortir. Et s'il a des aptitudes diverses, s'il veut se distraire d'un pôle en courant à l'autre pôle, s'il aime, après avoir creusé un sujet, à en effleurer un autre I Tant pis : c'est défendu. Tu as fait un vaudeville, malheureux 1 tu feras des vaudevilles pendant toute ta vie; tu as fait un roman, tu en feras toujours ; tu as fait un discours, parle sans cesse ou tu es perdu ; tu as fait un bon article, donne-nous en encore un aujourd'hui, et demain, et après demain, et sans cesse, jusqu'à ce que tu deviennes fou ; tu as fait un sonnet ou un quatrain, produis-en chaque année une quantité énorme, si tu ne veux pas qu'on t'oublie ; et surtout^ ne produis que cela.

Garde-toi bien de sortir du coin dans lequel on t'a parqué, ne tente pas d'excursions sur les terrains avoisinants. Quelle clameur tu entendrais I Quel haro I Quelle lapidation avec les étemelles phrases toutes faites. Les entends-tu siffler dans Tair, ces phrases, s*anionceler et crever en orage sur ta hardiesse vaniteuse: a Les romanciers ne réussissent pas au théâtre... Un vaudevilliste ne peut être un homme politique... Un homme politique ne saurait faire un vaudeville... Un poète ne sait pas écrire en prose... Un orateur ne sait pas écrire... »

Et la suite. Il y en a comme cela des quantités que tout le monde répète sans savoir pourquoi, ou plutôt en sachant très bien pourquoi. On veut, et c'est là le fond de nos préférences et de nos haines, qu'il n'y ait partout que des employés ponctuels et empressés : des employés au Roman, qui nous apportent leur livre tous les ans, à la même heure, des employés-acteurs qui fassent tous les soirs le même geste et disent les mômes mots, des employés- vaudevillistes, chargés de nous faire rire, des employés-dramaturges chargés de nous faire pleurer, des employés-poètes chargés de nous idéaliser, et des employés à la Politique chargés de nous faire nous entretuer avec les Chinois, avec les Allemands, avec n'importe qui !

Que l'un de ces imprudents, qui ont commis la faute de laisser mettre leur nom en vedette, essaie de changer l'affiche, de dire autre chose que ce qu'il a déjà dit, de chanter dans un autre ton, et vous verrez la belle dispute qu'on lui cherchera, et comme on le fera bien vite rentrer dans le rang. En France, un ministre des affaires étrangères comme Disraeli, écrivant des romans tout en traitant avec l'Europe, n'en aurait pas pour vingt-quatre heures.

Le cas de M. Richepin vient prou ver, une fois déplus, la vérité de ces réflexions. Y a-t-il déchéance, pour un littérateur, à monter sur les planches? N'en aurions-nous pas fini avec les métiers dignes et les métiers indignes?' Qu'on ose donc alors dire que le comédien est un être

inférieur et doit être traité en paria. Mais les mêmes qui ont réclamé la croix pour les sociétaires du Théâtre- Français s'indignent contre M. Jean Richepin et affectent des haut-le cœur. C'est donc le goût de la hiérarchie, la manie de la spécialisation qui triomphe. On cite Shakespeare et Molière avec des airs entendus, on insinue que Nana-Sahib ne valant ni Hamlet ni Tartuffe^ M. Richepin n'a pas le double droit de faire des pièces et de les jouer lui-même.

Eh 1 si. Il a môme le droit d'être complètement shakespearien ou moliéresque. Nous n'avons, nous, à discuter que son talent de comédien. Ce talent est-il médiocre ? disons-le et engageons M. Richepin à rentrer dans la coulisse. Ce talent est-il grand, au contraire? applaudissons et conseillons au poète de faire des pièces qui soient dignes de l'interprète. La question n'est pas plus compliquée.

Il se trouve précisément que M. Jean Richepin est excellent dans le rôle de Nana-Sahib, qu'il y met toute Télégance, toute la sauvagerie et toute la passion nécessaires, — ce qui n'a pas surpris ceux qui ont eu la bonne fortune de lui voir jouer le rôle du fou dans Y Etoile, ce drame bizarre, d'une forme exquise, fait en collaboration avec André Gill et représenté une fois au théâtre de la Tour-d'Auvergne, en 1872. Il y a là un grand sujet de satisfaction pour les lettrés, pour tous ceux que le fade débit et le jeu convenu de nos comédiens ordinaires exaspère. Quelle chance inespérée qu'un vrai poète consente à dire des vers devant tous, à les expliquer à la foule par des gestes et des inflexions de voix qu'il n'aura pas appris dans un Conservatoire, mais qui lui seront, comme sa phrase écrite, dictés par sa volonté créatrice I Supposez que l'écrivain fasse demain un chef-d'œuvre : viendrez-vous vous plaindre de voir ce chef-d'œuvre interprété par lui. Que M. Richepin laisse donc clabauder : le jour où il viendra dire des phrases immortelles devant lo trou du souffleur, la protestation des femmes du

monde et des gommeax étiquès qui ne dédaignent pas de figurer dans des tableaux virants ne sera pas entendue.

En attendant, Tauteur de la Chanson des Gueux se ferme les portes de TAcade'mie, et fait un pied de nez à la Normale. C'est très brave. Mieux vaut courir le cachet que de recevoir d'abominables, d*odieux Prix de Poésie des mains de M. Camille Doucet et de M. de Mazade-Percin.

Folie

7 décembre 1884.

Yoilà qu'on reparle de M. [Richepin et de M™® Sarah Bernhardt. Non pas qu'il soit question d'un livre de l'écrivain ou d'un rôle de l'actrice. C'est de l'homme et de la femme qu'il s'agit, de leurs personnes, de leurs sentiments intimes, des choses secrètes qui d'ordinaire ne se crient pas sur les toits et ne s'impriment pas dans les feuilles, il paraît qu'il se passe des événements très importants, qui seront demain de l'Histoire, et qu'il faut être très attentifs. Quoi donc?

Des dépêches venant d'Alger, rédigées par on ne sait qui, tombent dans les journaux, ces dépêches an* noncent que M. Jean Richepin est atteint d'une fièvre diphtérique compliquée d'accès tétaniques, l'apparition de l'aliénation mentale est signalée, le poète a demandé asile aux trappistes de Staouëli et, sur leur refus de le recevoir, est parti pour le désert, — desti-

412 iNOTES d'un JOURiNALISTE

nation vague. Le lendemain, autre chanson. Rien de vrai dans la dépêche. Jamais M. Richepin n'a été plus raisonnable, il est en promenade avec sa femme et son fils, il n'est pas en Alge'rie, ou plutôt, il n'est nulle part, puisqu'il cache soigneusement son adresse» un seul de ses amis, qui n'habite pas le Boulevard, mais l'Auvergne, sait où il est et communique avec lui. Une dépêche rassurante pour la santé du corps et de l'esprit de l'auteur de la Chanson des gueux est venue démentir la fausse dépêche qui avait mis, non tout Paris, mais le Tout-Paris, en émoi. Et l'on commence à parler d'obsessions, de persécutions, de vengeance de femme, d'expédients employés pour découvrir la retraite du poète fugitif. La toile se relève sur le drame intime qui a déjà fourni tant de copie aux gazetiers. Vous allez voir qu'il y en a bien encore pour cent représentations, et qu'on ne va pas s'occuper d'autre chose d'ici l'année prochaine.

C'est le goût du jour, contre lequel rien ne prévaudra. Tous les gens que cela ennuie, qui n'en peuvent plus d'être forcés d'entendre ces inutiles ragots et ces plats commérages, qui sont las de la cuisine fabriquée et vendue dans les boutiques d'esprit, qui voudraient s'enfuir bien loin, aller habiter les trous où on sonne encore le couvre-feu et où on ne joue jamais de revues de fin d'année, tous ceux-là auront beau dire et beau faire, ils n'empêcheront pas que c'est comme cela et que cela ne sera plus autrement. Chaque fois qu'un monsieur, vrai ou faux écrivain, vrai ou faux artiste, sera attristé de voir qu'on ne fait pas assez attention à lui, et se mettra à faire des cabrioles aux portes des cafés littéraires et dans les boudoirs de verre des actrices, chaque fois, le même fait se produira. La presse, enchantée de trouver une besogne facile à faire, laissera dans son coin l'écrivain qui ne crie pas sa littérature par les rues, l'actrice qui ne se donne en représentation que sur la scène, et ne s'occupera plus que de ceux qui opèrent en place publique. Et le public suit. Et ces habitudes

sont de mise dans tous les milieux, dans tous les ordres d'idées, en politique Comme en littérature, en philosophie comme en art. C'est le farceur habile au boniment, c'est l'écrivain, c'est l'artiste avides de relations avec les reporters, c'est le creux philosophe pour dames, qui tiennent toute la place, qui sont décrits, choyés, célébrés par tous les porte-plumes parisiens.il est facile, en effet, de raconter aux populations comment le grand homme passe ses journées et ses nuits, de dire ce qu'il mange, ce qu'il boit, s'il trompe sa femme, s'il lâche sa maîtresse ; c'est même beaucoup plus facile, incontestablement, que de dire ce qu'il y a dans un livre, que d'expliquer un tableau, que d'analyser une pensée. Ce sont les hypocondriaques, ce sont les «raseurs » qui s'attardent encore à ces besognes dédaignées. Être journaliste et ne donner au racontar, au détail de vie privée que la stricte importance qu'il doit avoir dans l'explication d'un homme et d'une œuvre ! Être journaliste et vouloir être encore un artiste et un psychologue, et s'essayer aux travaux qui prennent toute la penser, qui emplissent toute la vie ! Mais c'est le vieux jeu, mais c'est fini, mais ça ne rapporte pas d'argent, mais c'est un genre qui n'est pas admis à la première page d'un journal qui se respecte !

Et c'est vrai : les naïfs qui croient encore à la littérature, à l'art, au bien penser et au bien dire sont forcés de se réfugier dans les journaux démodés et dans de vagues revues. Le roi de Paris, c'est celui qui a des entrevues avec Sarah-Bernhardt, — c'est celui qui découvrira demain la retraite de Richepin.

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L'Opéra

16 novembre 1884.

Depuis la mort de M. Yaucorbeil, la question de rOpéra est livrée à la dispute publique. Racontars, arguments, solutions, courent les journaux, les couloirs des Chambres, les ministères. Un spectacle curieux a été donné : au début de l'agitation, des armées de candidats défilaient, leurs noms remplissaient les colonnes des feuilles informées. C'étaient d'abord les anciens directeurs de l'Opéra qui ont survécu À leur gestion, puis les directeurs de théâtres de Paris et des départements, puis des chanteurs retirés, puis des chanteurs en activité, puis des échotiers, des boulevardiers, tout le monde, quoi ! On ne pouvait faire deux pas sans rencontrer un candidat, chaque café, chaque journal avait le sien, on en aurait trouvé dans tous les omnibus, leslrains de banlieue en apportaient tous les jours des nouveaux.

Cependant, les études et les critiques allaient lear train, les curieux fouillaient dans tous les coins du monument, mettaient leur nez dans les archives, pous-

salent des excursions jusque dansle magasin de décors de la rue Richer. Les défectuosités signalées, les chiffres exhibés, les impossibilités démontrées, les faillites annoncées avec autorité donnaient probablement à réfléchir aux aspirants directeurs, et les conditions faites par le ministère achevaient sans doute de jeter le trouble dans les idées des hommes de bonne volonté qui croyaient toujours le grand escalier d*une facile exploitation, Toujours est-il qu'on les vit s'esquiver un à un en emportant les plans de réformes économiques et les projets de révolutions artistiques dont ils avaient fait tapage. Les candidats qui faisaient queue aux portes de l'Opéra se dispersaient sans bruit. Il n'en reste peut-être pas un à l'heure actuelle. On parle d'aller chercher un directeur à l'étranger.

Ce sauve-qui peut silencieux n'est pas pour surprendre. 11 y a beau temps que ceux qui savent un peu les choses ne se laissent pas prendre aux promesses en façade, au geste bénisseur et triomphateur du porte-lyre, à l'or relevé en bosse, aux festons et aux astragales de la bâtisse de M. Charles Garnier. Mais on n'avait pas encore dit, aussi haut et aussi unanimement, que le monument avait été surtout élevé à la gloire de la Mosaïque et de la Polychromie, et que la boîte à musique fonctionnait mal. Etaujourdhui qu'il est prouvé qu'on ne peut arriver à nouer les deux bouts en faisant j 5,000 francs de recette par représentation, que la subvention de 800,000 francs tombant dans la caisse ne donne que la sensation du vide, comme la chute d'une pierre dans un trou très profond, que les bénéfices possibles sont absorbés par les frais qui vont jusqu'à dépasser 4 millions par an, que 305,000 francs dépensés à allumer le gaz ne suffisent pas à éclairer convenablement la salle, que l'annexe de la rue Richer est pour la maison-mère une maladie quasi-mortelle, aujourd'hui il ne se trouve personne pour prendre des charges et accepter des responsabilités.

On formerait un comité de ténors, de barytons et de

chefs d'orchestre, et on ferait présider ce comité par M. Charles Garnier lui-même, on réunirait des congrès, des conférences et des conciles, que la question ne serait pas résolue pour cela. Et elle ne le sera évidemment jamais si on s'obstine à vouloir continuer le modus Vivendi d'hier et d'aujourd'hui.

Sans être chargé de découvrir l'homme extraordinaire qui fera la révolution réclamée, sans avoir un nom de candidat à mettre en circulation, on a le droit de demander au ministre des- beaux-arts et au directeur de demain, si c'est décidément une utopie que de vouloir un « Grand-Opéra », et un « Opéra populaire. » Que l'Etat et la Ville de Paris entrent, s'il le faut, en collaboration, qu'on trouve une combinaison de jours, qu'on distribue les rôles en double ou en triple, qu'on organise de nouvelle manière les chœurs et l'orchestre, qu'on fasse ce qu'on voudra, — mais qu'on ne ferme pas l'Opéra à ceux qui donnent pour l'entretenir, huit cent mille francs par an, et qui n'ont pu y entrer jusqu'à présent qu'une fois l'an, apr^s une nuit d'attente passée dans la rue 1 Sinon, qu'on mette la clef sous la porte.

La « Damnation de Faust. »

28 décembre 1882.

La nouvelle génération venge magnifiquement Berlioz des dédains et des humiliations dont il fat l'objet, le nom de l'auteur bafoué des Iroyens sur une

affiche de concert fait prendre la salle d'assaut par une foule ardente, passionnée, nerveuse, qui vient apporter ses bravos et ses acclamations à Tœuvre autrefois accueillie par des haussements d'épaules et des éclats de rire. Le progrès est immense. La Symphonie fantastique, Roméo et Juliette, la Damnation de Faust ont presque autant de succès que la Mascotte et les Cloches de Corneville.

Mais il y a quelque chose de funèbre dans Thommage rendu à ce grand disparu, il y a ironie à poser la couronne de vert laurier sur cette tête décharnée. 11 faut que les exemples de l'histoire et les raisons de la philosophie viennent en aide pour faire comprendre et accepter la fatalité qui pesa sur la vie de Berlioz, et la haute justice de ce triomphe posthume. 11 en a toujours été, et il en sera toujours ainsi. 11 n'est pas un homme ayant annoncé une idée nouvelle, ayant apporté la formule d'un art nouveau, qui n'ait été accueilli par des insultes et des quolibets. Balzac a été dédaigné. Delacroix, Courbet ont été niés par la critique et le public ; on a traité le premier de sauvage, on a laissé le second mourir en exil. Flaubert a été traîné en police correctionnelle. lia fallu que l'un des Concourt mourût pour que l'on consentît à prêter quelque attention à leurs livres.

Ceux qui savent résumer leur époque dans une œuvre, qui ont la vision nette du présent et l'inquiétude de l'avenir, alors que leurs contemporains sont encore empêtrés dans la tradition, ne peuvent recevoir un autre accueil. Une idée, une œuvre d'art originales ne peuvent se faire accepter sans bataille. Pour féconder les esprits, il faut les violer. v__^ —

Les-pensenrset^es'artîsTëspuîssàrirs sont les victimes de cette injustice inconsciente de la foule, de cette irrémédiable fatalité qui s'attache à leurs œuvres. Usés par la lutte, par la misère, par les petites avanies et par les grandes déceptions, ils ne peuvent vivre un siècle pour assister à leur triomphe, pour entendre prononcer

unjugement définitif par la génération qu'ils ont préparée, mais qu'ils ne connaîtront pas.

Personne n'a subi celte cruautédu sort comme Hector Berlioz. Sa vie a été un combat perpétuel, chaque jour lui apportait une nouvelle défaite. Depuis sa mort, on porte ses partitions en triomphe, on fait ovations sur ovations à son ombre irritée.

Dimanche, au concert Colonne, à l'audition de cette belle et terrible Damnation de Faust dont la musique douloureuse donne la fièvre, la pensée venait d'une suprême réparation à donner au musicien.

A n'en pas douter, la symphonie mêlée de chants sera une des formes triomphantes de l'art musical de demain. Les grands airs sans raison, l'invariable distribution des rôles, ne suffiront plus à nos raffinements. Pourquoi donc laisser au second plan ce qui a passé insensiblement au premier ? Pourquoi réserver les splendeurs de la mise en scène aux œuvres creuses dont il ne restera que les décors ? Il faut réclamer pour Berlioz, — et pour d'autres, — une scène profonde, l'illasioil des costumes et de la peinture décorative.

Devant l'orchestre entassé sur la scène, le ténor et le baryton en habits noirs, la cantatrice en robe de soirée, on rêve à l'exécution idéale qu'un directeur artiste nous donnera peut-être un jour, en montant cette admirable Damnation de Faust comme une pièce à succès, on cherche en vain quel opéra pourrait lutter de poésie et de pittoresque avec elle *.

On objectera que ce n'est pas une « pièce en cinq actes », que les scènes sont trop courtes, les changements de lieux trop fréquents, que le fantastique intervient trop dans l'action. Eh bien 1 on changera dix fois de décor, les scènes rapides nous ouvrant des échappées sur la nature et sur la vie remplaceront les actes sans fin où tout

(1) Depuis, uudirecleiir de tliéûtre, M. Duquesncl, a,dit-on, eu ridée de mettre aiusi en scène la Damnation de Faust, avec des décors et des costumes.

se passe, oontre toute vraisemblance, dans le même va^ gue salon, dan^ le même immuable paysage. Shakespeare, un auteur dramatique que M. Sardou n*a pas encore réussi à remplacer, ne comprenait pas le théâtre autrement. Le fantastique de Berlioz consolera des fée^ ries sans esprit et fera triompher une fois de plus les sylphes du corps de ballet et les machinistes.

Au début, Faust est seul, au milieu des plaines de la Hongrie. Une toile de fond suffit. Faust dira ses quelques phrases sur le charme mélancolique de la solitude, et Ton écoutera la description musicale de Berlioz qui se déroulera librement, exprimant le chuchotement des plantes et le bruissement des eaux. Cela formera un magnifique tableau. Ne restons-nous pas de longs ins« tants devant les toiles sur lesquelles Delacroix a représenté Hamlet ou Faust?

Et Tacteur ? L'acteur fera comme le public ; il regar» dera le paysage en écoutant la musique. Si les ténors à cent mille francs par an ne veulent pas jouer ce rôle sacrifié, on trouvera sans peine un brave garçon possesseur d'une voix suffisante, et qui satisfera notre œil sous le costume. N'avez-vous pas assez de ces « troubadours abricot Malek-Adel », comme les appelait Gautier, qui viennent beugler des morceaux de bravoure ou soupirer des cavatines devant le trou du souffleur, les yeux retournés et les bras arrondis ? Et n'est-il pas temps de faire jouer à l'homme dans les drames lyriques le rôle qu'il joue réellement dans la nature. D'ailleurs, Faust ne sera pas toujours seul. Les paysans viendront danser une ronde et chanter un chœur. Les Hongrois passeront aux sons de la marche de Rakoczy, ils s'éloigneront pour revenir encore, pendant que l'air guerrier, pris, repris, adouci, renforcé par le musicien, sanglotera, hurlera au milieu du paysage.

Toutes les scènes se prêteraient ainsi à cette interpré-

ationartistique. Quelle belle tablée on installerait dans

la taverne d'Auerbach, et comme la fugue bouffonne et

religieuse sur le thème de la chanson de Brander y re-

4i0 NOTES d'uiV journaliste

tentirait superbement, avec ses Amen diaboliques et dis* loques I Quel effet exquis produirait la chanson du roi de Thulé chantée par Marguerite seule dans sa chambre. L'autre jour, c'était déjà charmant au milieu des musiciens et des choristes, le Visage de la jeune chanteuse disait à merveille à quoi elle pensait en soupirant sa chanson, ses lèvres laissaient tomber machinalement les mots, et ses yeux voyaient l'amant. Quelle lueur passerait donc sur sa physionomie si on ajoutait à son chant le mystère amoureux et le silence de la ville endormie.

Le menuet des follets, grave et fantaisiste, correct et fou, réaliserait, avec le ravissement de l'oreille, l'enchantement des yeux. La sérénade de Méphistophélès et le chœur de voisins dans la rue achèveraient de donner sa signification sarcastique à ce drame profondément humain.

La Course à Vabîme peut paraître difficile à réaliser. Cela serait singulier à l'époque où la terre et les planètes viennent cascader dans les soixante tableaux dont se compose toute pièce scientifique qui se respecte. Laissez faire les fabricants de trucs et les metteurs en scène, et les paysages défileront avec une rapidité vertigineuse, et les chevaux noirs comme TErèbe franchiront les espaces sous le « Hop » strident de Méphisto.

Le jour où l'on exécutera dans ces conditions l'œuvre de Berlioz, justice définitive sera rendue au musicien. On verra combien son génie le portait à l'action, aux conceptions claires, et comment, avec son intelligence nette de Français, il a su résumer le double drame qpii est la grande expression de la rêverie allemande.

UN l»EU DK MUbIQUE 421

Riohard "Wagner à Paris.

19 mars 1884.

Après les trois superbes auditions du premier acte de Tristan et Yseult que M. Lamoureux a données au théâtre du Château-d'Eau, après l'accueil fait au drame lyrique du maître allemand, on peut espérer que la « question Wagner », cette question qui était en litige depuis la guerre, est résolue, et bien résolue, comme elle devait l'être.

Pourquoi a-t-il fallu plus de douze années pour en arriver à cet apaisement, pourquoi ce qui est acclamé aujourd'hui était-il sifflé hier ? C'est là un problème de psychologie qui peut être maintenant facilement abordé ; les colères que cet essai peut soulever, les injures qu'il peut provoquer n'auront guère qu'une valeur d'anachronismes.

Après les événements de 1870, il s'était formé trois partis en face des œuvres de Wagner qui apparaissaient, avec une fréquence dont il faut tenir compte à M. Pasdeloup, dans les programmes des concerts du Cirque d'hiver. La fraction du pubUc qui avait en horreur ce qu'on appelait avec des ricanements la « musique de l'avenir », qui repoussait toute formule inédite, tout renouvellement musical, avait trouvé, du premier coup, un prétexte pour se boucher les oreilles et répondre à l'orchestre par des coups de sifflets : Wagner était allemand, Wagner, pendant le siège de Paris, avait publié une brochure, une sorte de farce dans laquelle la grande

ville était injuriée et ridiculisée en argot tudesque, les soldats qui mouraient de froid aux avant-postes et les femmes qui mouraient de faim dans la rue recevaient en plein visage la lourde volée des calembours et des onomatopées ineptes du grand homme en goguette. Donc, il fallait se venger de Tinsulteur sur le musicien, siffler son génie, proscrire ses partitions ; l'heure de la justice sonnait, la morale reprenait ses droits ; de l'art, il ne devait pas être question. A ces adversaires perfides se joignit l'armée des gens de bonne foi qui n'avaient aucun parti-pris contre les œuvres, mais ne pouvaient se résoudre à accepter leur auteur, qui auraient cru commettre un crime de lèse-patrie s'ils avaient applaudi la Marche nuptiale de Lohengrin ou l'ouverture de Tannhauser. Ceux-là étaient les violents, les sincères qui ne pardonnaient pas la blessure faite traîtreusement après la bataille, ceux-là aussi refusaient d'entendre une note de la musique détestée, déclaraient n'avoir pas an jngement artistique à prononcer, mais une exécution àfaire, et formaient une sorte de ligue des patriotes contre l'homme de génie, parce que cet homme de génie était l'ennemi de la France. Enfin venaient les partisans de l'art nouveau, ceux qui croient que l'esprit humain ne doit pas rester stationnaire, que chaque société doit se résumer dans une littérature, dans des arts plastiques, dans une musique, qui représentent les pensées dont elle a vécu. Ces derniers refusaient d'entrer en discussion sur le caractère et les actes de Richard Wagner; ils réclamaient le droit d'avoir une opinion sur l'homme et une autre opinion sur le compositeur, ils ne voulaient pas être distraits de l'étude des drames lyriques du musicien par le ridicule pamphlet qui ne tiendra certainement pas tant de place devant la postérité que le FaisseaU'Fantôme.

La lutte devint de plus en plus ardente entre cens qui voulaient prendre une revanche de 1870 contre rorchestre Pasdcloup et ceux qui s'obstinaient à vouloir juger Wagner en dehors de toute préoccupation étrangère à

Tart, on dehors du temps, comme une simple formule mise en discussion. Les premiers l'emportèrent longtemps, les auditions se terminaient en charivaris, les effets harmoniques avortaient au milieu du bruit grandissant des invectives, les tentatives faites pour jouer sur une scène quelconque ces admirables drames dans lesquels tout concourt à l'action, échouaient toutes misérablement.

Force fut donc de batailler sur le nom de Fhomme, de prêcher les circonstances atténuantes, d'expliquer avant de flétrir. Hélas ! si Wagner fut inepte en 1870, avant 1870, Paris avait été odieux. La colère aveugle de l'artiste avait éclaté après quinze ans de luttes pénibles et d'outrages prodigués. L'homme fêté, arrivé, vainqueur, n'avait pas su imposer silence à sa haine, et, toutes les souffrances ressenties, toutes les amertumes dévorées, tout le fiel amassé pendant la triste existence du compositeur à Paris, lui étaient remontés du cœur aux lèvres et étaient sorties en un cri grossier comme un vomissement. On rappela tout, on dit la vie précaire menée par Wagner, les mépris qui l'accueillirent, les basses besognes qu'il dut accepter, on montra cet orgueilleux qui avait l'amour de son art, forcé, pour vivre, d'arranger la musique des autres, on rappela ce fait monstrueux : le directeur de l'Opéra refusant l'admirable partition du FameaM-/aw/(5me et faisant faire sur le livret une musique quelconque par le maître de chapelle Dietsch, on raconta les trois représentations du Tannhauser, les petits bancs jetés sur la scène, les sifflets et les huées, le chef-d'œuvre tombant sous une cabale parce qu'il ne contenait pas de ballet!

Et qu'on Use, après avoir énuméré ces faits, la cruelle, ironique et poignante nouvelle autobiographique publiée par Richard Wagner sous ce titre : Un musicien étranger à Paris, on comprendra par queUes alternatives d'enthousiasme et de désespérance a passé le musicien avant d'arriver à écrire le sot factum qui a été, pendant de longues années, le prétexte invoqué pour refuser

d'entendre les œuvres. Dans celte nouvelle, qui met en présence un musicien parlant de son art en niystique et un intorlocuteur qui raille et qui décourage, la gloire do Paris est d'abord célébrée. Paris est la « capitale du monde », le « centre commun où vient aboutir Tart de toutes les nations, où les artistes de tout pays rencontrent la juste considération qui leur est due. » A Paris, règne « une presse puissante qui ne fait grâce à aucun abus ni à aucun scandale et les rend par cela même impossibles. » Et l'ami sceptique de répondre : « Ce n'est pas la concurrence des talents contre laquelle tu auras à combattre, mais bien celle des réputations établies et des intérêts particuliers. » La suite de la nouvelle réalise ce pronostic. « De doux et pacifique qu'il était naturellement », le musicien devient « d'une roideur et d'une opiniâtreté à toute épreuve. » Il se heurte à tous les obstacles, subit tous les outrages, meurt fou, phtisique et désespéré. Wagner ne mourut pas, mais son esprit reçut une blessure inguérissable.

Aujourd'hui que l'homme est mort, personne ne se préoccupe plus de ces misères. Pas plus qu'on n'est distrait de la comtemplation d'une aiguière de Benvenuto par la pensée des violences homicides commises par l'artiste du seizième siècle, on ne songe maintenant, en entendant une de ces œuvres qui faisaient naître autrefois la fureur d'un auditoire, à l'attitude de Wagner en 1870. La question d'art, difficile à discuter il y a seulement cinq ans, est seule en jeu aujourd'hui. On peut analyser Tristayi et Yseult sans être traité de Prussien par les Italiens de la musique.

urr PEU DE MusiQUB 425

Le premier acte de « Tristan etYseult

28 mars 188i.

Il y a eu quatre auditions du premier acte de Tristan et Yseult au concert Lamoureux. L'hiver prochain, /.o/îew^nVi apparaîtra sur les planches de TOpéra-Comique. Au concert du Ghâteau-d'Eau, chaque fois qu'on lui a fait entendre le premier acte de Tristan et Yseult, le public a acclamé l'œuvre et les interprètes. Les journaux annoncent sans protestation que Lolien- ^rm va succéder aux Diamants de la Couronne, L'expérience qui s'est renouvelée pour tous les artistes originaux touche à sa ^\xi pour Richard Wagner: bafoué vivant, l'auteur de Y Anneau du Nibelung est définitivement passé grand musicien depuis sa mort. Le caractère de l'homme, les turpitudes commises par lui, ne nous occupent plus et ne doivent plus nous occuper ; nous avons seulement devant nous le compositeur de génie qui a su développer l'art musical dramatique avec une logique inconnue et une magnificence nouvelle.

Le fait, venu à son heure, qui a précipité ce mouvement aboutissant à la représentation à Paris des œuvres de Wagner, est certainement la parfaite exécution du premier acte de Tristan et Yseult par l'orchestrede M. La-* moureux. Sans le prestige de la mise en scène, sans le décor, sans le costume, sur cette scène encombrée par les choristes et les instrumentistes en habits noirs, on avu, on a réellement vm, se dérouler l'action depuis

426 NOTES d'un jourivaliste

la première note du prélude jusqu'à la dernière note du finale. On a bien été forcé alors de reconnaître la vérité et la puissance de cette musique qui donnait Tillusion de la scène, de la toile de fond, des mouvements des masses, et des acteurs jouant leurs rôles. On a dû avouer que cet art, qui passait pour charivarique et compliqué, était avant tout dramatique et clair, puisqu'on pouvait, dans les conditions les plus défectueuses, suivre le récit du poète, commencé par le musicien, sans que l'intérêt subît un temps d'arrêt. Qu'est-ce donc que cette nouvelle forme musicale? En quoi consiste Faction du drame wagnérien ? Il peut être répondu à ces questions par l'analyse fidèle du premier acte de Tristan et Yseult,

Il n'y a pas à entreprendre dénoter, dans tous leurs détails, la progression des sentiments, le mouvement continu de la mélodie ; c'est l'impression générale qui reste dans le cerveau, après le dernier son entendu, qui sera à peu près fixée ici. Ce n'est qu'après un long commerce avec une œuvre de cette taille qu'on peut y découvrir les beautés fondues dans l'ensemble. Avant de rechercher les variétés de feuillages qui composent une forêt, avant de regarder les fleurs qui poussent dans l'herbe, on s'abandonne à l'impression de mystère et de trouble qui vous prend au milieu de la solitude chuchotante des bois ; on ne s'arrête pas tout d'abord, devant l'Océan, au bris de la lame sur un rocher, on reste muet, le regard perdu au loin, dans la contemplation de l'infini de la mer et du ciel. La musique doit être ainsi, profonde et attirante, une grande ligne doit se dégager du tumulte de la symphonie et du drame. C'est une de ces grandes sensations qu'on emporte de l'audition de Tristan et Yseult.

L'œuvre frappe par la hardiesse et la solidité de la construction. Le thome que le musicien a voulu développer est l'état de trouble et de soufirancc de doux êtres qui se recherchent et que tout sépare. Chaque note concourt

à donner au spectateur Tillusion complète de ce drame intérieur.

Wagner fut épris des mythes et des légendes. « Le myte, dit-il, est le poème primitif et anonyme du peuple. » Lohengriny Tannhatiser, le Vaisseau-Fantôme , les JMebelungen, composent une sorte de « Légende des siècles » musicale; le compositeur ne crut pouvoir peindre les passions de Thumanité qu*en les plaçant dans le monde mystérieux où vivent les héros et les enchanteurs, les vierges enchaînées et les faiseuses de philtres, les chevaliers surnaturels, les sirènes, les oiseaux et les monstres.

Tristan et Yseult est une légende celtique. Tristan vient à la cour de son oncle, Marke, roi de Cornouaille. La Cornouaille paye, tous les ans, tribut à l'Irlande. Morold , neveu du roi de ce pays, vient chercher ce tribut. Tristan défie Morold, le tue et envoie sa tète, en signe de défi, à la cour d'Irlande. Mais Tristan a été blessé, et à la suite d'aventures dont il serait imprudent de tenter le récit, il vient échouer, dans une mauvaise barque, sur les côtes d' Irlande. Il est recueilli par Yseult, lille du roi et fiancée de Morold, qui poss«'^de des baumes merveilleux et guérit sa blessure. Yseult découvre pourtant que Tristan esft le meurtrier de Morold, mais elle a pitié du blessé, ne peut se résoudre à le frapper et le laisse partir. Revenu en Cornouaille, Tristan célèbre la beauté et les mérites d'Yseult, le roi Marke conçoit l'idée d'une alliance entre les deux pays, Tristan doit partir en ambassadeur, et négocier le mariage de Marke avec Yseult. Il y réussit, et ramène, sur le navire royal, Yseult, humiliée et désespérée.

C'est à ce moment que le poéte-musicien fait commencer le drame. Il va prendre le côté humain et dramatique de cette légende et faire se dresser sur la scène deux êtres vivants, passionnés, en proie à toutes les tortures de l'amour qui ne peut être avoué. Quand la toile se lève, le pont d'un navire apparaît. Sous une

i28 NOTES d'un journaliste

tente aux lourdes draperies, Yseult est couchée sur un lit de repos; sa suivante Brangaine regarde la mer. Un prélude mélancolique et tourmenté se fait entendre ; c'est une plainte monotone et entrecoupée de cris de douleur, à laquelle répond la plainte continue de la mer; les flots accourent de Thorizon et viennent jeter leurs clameurs à ce navire sur lequel, loin l'un de Tautre, Yseult et Tristan sont en proie aux mêmes obsédantes pensées. La voix d'un matelot retentit dans les vergues, son chant est un chant d'amour, les paroles tombent dans le silence, sans accompagnement :

Adieu, ma belle, et pour toujours.

Ainsi finissent nos amours...

Yseult croit qu'on la raille, se lamente et se désespère ; la colère s'empare d'elle. La suivante écarte les draperies de la tente ; le navire apparaît tout entier, avec les matelots au travail ou en repos, et Tristan debout au gouvernail. Yseult ordonne àBrangaine d'aller chercher Tristan qui fuit son regard, Tristan s'y refuse, et les matelots chantent la défaite de Morold et la gloire du héros, en quelques phrases brèves, saccadées, pleines d'une joie brutale. Yseult raconte tout à sa suivante et réclame d'elle le poison qui mettra fin à sa souffrance. A ce moment, les voix des matelots signalent la terre, les commandements s'entrecroisent, un matelot vient annoncer à Yseult que le voyage est terminé, Yseult réclame de nouveau la présence de Tristan, qui consent enfin à venir. Une sorte d'accalmie coupe le drame, et l'orchestre fait entendre un hymne triste, majestueux et terrible, dont chaque note marque l'approche de i'amant, scande sa marche. Il 'paralt, — un long moment se passe, pendant lequel aucune parole n'est prononcée ; mais les instruments parlent, et, avec des accents admirables, disent tout0 la solennité de l'entrevue et toute la gravité des aveux échangés. L'entretien s'engage. Tristan est respectueux et froid

Yseult, irritée et menaçante. La jeune fille jette le nom de Morold dans le débat et reproche sa mort à Tristan. Tristan tire son épée, la tend à Yseult en lui disant de frapper; Yseult refuse et lui demande de boire avecelle à l'oubli et à la re'conciliation. Tristan et Yseult boivent, croyant tous deux trouver la mort dans la coupe apportée par Brangaine, mais la suivante leur a versé un philtre amoureux, et voici que leurs regards se troublent, que leurs mains et leurs lèvres se cherchent, pendant que la musique les enveloppe de ses phrases languissantes, de ses caresses charnelles. Leur passion éclate enfin, et un duo comme il n'en existe pas un autre s'engage entre les deux amants ; les voix et les instruments se confondent pour exprimer la passion ardente, la joiedu désir avoué, l'ivresse de l'extaseamoureuse ; ce sont des phrases vives et pressées qui se suivent, s'élreignent, expirent ensemble dans un infini de bonheur ; ce sont des cris où éclatent et s'épanouissent le ravissement et la tendresse, le plaisir et la douleur d'aimer. Les chants et les cuivres retentissent sur le rivage, les officiers commandent les manœuvres, les matelots s'envoient les appels. Qu'importe I les deux amants se font entendre au-dessus des clameurs de la foule, des bruits de l'équipage, du fracas de la mer, ils crient leur passion avec une voix qui domine tous les bruits, qui s'élève sans cesse, jusqu'au moment où leurs yeux qui ne voyaient plus que leur rêve réalisé, s'ouvrent sur les chosesqui les entourent. Us se séparent ; Yseult, évanouie, est entraînée vers le roi qui s'avance au son des fanfares.

Tel est ce drame. Tel est le sentiment qui plane audessus de toutes ces scènes à peine esquissées ici. Il faudrait insister sur les difficultés acceptées par le musicien, sur cet éternel duo entre deux voix de femmes semblables, sur l'absence de toute diversion, il faudrait montrer quelles beautés le compositeura trouvées, par un efi'ort génial, dans la simplicité voulue de ce drame interne, dans cette analyse ininterrom-.

pue de deux états d'esprit. Ecrit à la même époque que la Tétralogie, Tristan et Yseult est réellement, ainsi que Ta écrit M. Charles Lamoureux, « Texpression la plus fidèle et la plus vivante des idées théoriques de Richard Wagner » . Nulle part l'idée mélodique n'a été conduite d'un bout à Tautre d'un acte avec uneplussévère méthode, avec une plus savante logique ; nulle part l'union del'art symphonique et de l'art dramatique n'a été faite plus admirablement et plus complètement. C'est là surtout ce qui frappe l'esprit à l'audition de ce chef-d'œuvre : les êtres, les choses sont, du commencement à lafin,dans l'atmosphère indiquée au début du livret. Ce n'est pas le navire de V Africaine que nous avons devant nous, le navire dont le pont n'est que le plancher de la scène, le navire de convention sur lequel ténor, baryton et chœur chantent de beaux airs, mais qui ne laisse pas un instant deviner la présence de la mer. Le navire de Tristan et Yseult fend l'air et baigne dans les flots; delà première mesure à la dernière, il reçoit l'assaut rhytmé des vagues ; ses cordages et ses voiles frémissent sous les souffles qui passent; il apparaît, à travers les eff'ets harmoniques, tout enveloppé d'eau et de vent...

Qui fera connaître, maintenant, les deux autres actes de Tristan et Yseult ?

Au ooncert populaire.

5 février 1884.

Il est arrivé quelquefois à des écrivains socialistes de partir en guerre, une plume chargée à mitraille au poing, contre les manifestations artistiques de tous

UN PEU DE MUSIQUE 43i

ordres. Rien ne trouve grâce devant ces apôtres atrabilaires mal inspirés. Us passent avec des airs bourrus devant les portes dps muse'es «-t des bibliotlK^^ques, regardent de loin, en h-ui^^s-mt les épaules, la foule qui assiège les guichets des Expositions ou envaliit les couloirs des salles de Concerts. N'apportant aucun tempérament dans leurs jugements, ignorants des circonstances atténuantes, ils condamnent en bloc tout ce qui ressemble à un rythme, à un son, à une couleur. Devant leur tribunal, les accusés comparaissent pêlemêle, égaux devant l'accusation et la condamnation : l'opérette dégénérée et le prélude de Chopin sont déclarés bons à rejoindre le sonnet d'Oronte, — et le sonnet de Baudelaire, et le sonnet de Soulary, et le sonnet d'Arvers, et tous les sonnets ; Rembrandt et la petite demoiselle qui reproduit des Cabanel sur des assiettes sont renvoyés dos à dos.

On ne reconnaîtra donc pas une bonne fois que l'Art est simplement en train de prendre la place de la Religion. Il y a eu en Grèce, et pendant le Moyen-âge, alliance entre l'art et la religion. Depuis le quinzième siècle, il y a antagonisme ; l'art chrétien est mort et enterré, les sculpteurs et les peintres n'ont plus la vision des enfers romans et des paradis gothiques, la pierre s'anime, rit, pleure et pense comme l'humanité, la nature tout entière est exprimée par les lignes, les couleurs et les sons ; le poète, le statuaire, le peintre et le musicien élèvent autel contre autel, parlent avec plus de tendresse et d'autorité que le religieux, — le comédien sert la messe.

Du premier coup l'Eglise comprit que le théâtre était l'ennemi, le prêtre flaira un concurrent redoutable dans le comédien, dans cet homme qui, comme lui, revêtait des vêtements spéciaux, comme lui inventait des jeux de physionomie et des intonations, comme lui montait sur des tréteaux pour parler au peuple.

Et que disait-il, cet acteur, cet histrion grimé qui entrait dans toutes les peaux et jouait tous les rôles ?

Il ne parlait pas du ciel, d'une vie extra-terrestre, il respectait Taffiche do la maison de Dieu, exploitait un répertoire particulier, ne s'occupait que des choses de la terre, du train ordinaire de la vie, des tristes ou comiques réalités. Il glorifiait les beaux sentiments, les grandes actions, mais des sentiments nés des rapports des hommes entre eux, des actions inspirées par ces sentiments. Enfin, il riait. Gela, c'était terrible. Car il riait de tout et de tous, il riait du pauvre et du riche, de l'exploité et de l'exploiteur, il riait du seigneur et du roi, il riait du prêtre.

Alors, le prêtre déclara la guerre au comédien, le déclara indigne, l'excommunia, refusa de bénir son cadavre. Et cette guerre s'est continuée, se continue encore aujourd'hui. Au dix-septième siècle, en face de Bossuet déclamant en chaire, se dresse Molière jouant Tartufe. Figaro est un des personnages de la Révolution. Giboyer polémique avec Veuillot.

Et même quand il n'y est pas livré une bataille d'idées, le théâtre combat l'influencede l'église. L'opéra et la comédie, le drame et le vaudeville, l'opéreite et le ballet, les exercices des clowns et des dompteurs, la chanson et la pantomime, font concurrence aux messes chantées, aux saluts célôbrés dans les ténèbres, aux stations du Ghemin de la croix, aux cérémonies du « mois de Marie ». Le père noble récolte plus de respects que le père éternel, les souffrances du Christ pâlissent auprès do la douleur du jeune premier, la prima-donna, la tragédienne, la ballerine rivalisent avec la Vierge et les martyres. Que les comédiens le veuillent ou non, ils officient et vaticinent pour la librepensée. Vallès avait raison de célébrer Schneider.

A Paris, le théâtre l'emporte ; le jour du repos, ce n*est pas dans les troncs de Notre-Dame et de la Trinité que la foule va mettre des sous. Elle les porte aux guichets du Français et de la Porte-Saint-Martin. Elle préfère les comédies et les drames de la passion et de î'in-

térét à rinvariable histoire qui berce tous les jours, aux mômes heures, le public des églises. Elle trouve Taillade supérieur au P. Monsabré, elle délaisse le P. Vallée pour Lassouche. Elle va au concert comme elle allait à vêpres. Le jour où un peuple comprend la variété, la profondeur, la puissance des maîtres qui font chanter et gémir toutes les passions humaines, toutes les voix de Tair, des eaux et des bois, sur les cordes et dans les cuivres de leurs instruments, ce jour-là, ce peuple, bercé jusqu'alors par le tintement des cloches, l'hymne latin et les répons monotones, change de religion, et après avoir répondu : Amen à l'officiant, bat des mains à Beethoven et à Berlioz.

On peut sourire du fanatisme musical des foules qui envahissent les salles où Lamoureux et Colonne battent la mesure, conduisent l'exécution d'une symphonie ou d'un drame lyrique. Ce n'en est pas moins là un fait significatif, résultat de siècles de propagande philosophique et artistique ; c'est un déplacement de seutiment, un changement d'idéal qui s'accomplissent, pour ainsi dire, sous les yeux de l'observateur ; l'évolution humaine est ici perceptible, peut être saisie sur le fait. Si l'on songe, en effet, qu'il y a quarante ans, vingt ans même, les œuvres acclamées aujourd'hui se produisaient au millieu de l'indifférence et de l'hostilité, on comprend toute l'importance des nouvelles habitudes et quels changements de l'esprit public elles préparent.

Jamais croyants massés dans une nef de cathédrale ne furent plus silencieux et plus attentifs que les amoureux de bonne musique attendant que les premiers essaims des gammes s'envolent de l'orchestre. Tous les gens rassemblés sont bien les fidèles d'un nouveau culte, tous comprennent la langue mystérieuse que parlent les violons et les flûtes, les hautbois et les cors, les harpes et les bassons. Les maniaques se pâmant aux difficultés instrumentales, aux solos pénibles, aux virtuosités agaçantes, sont certainement en bon nom-

bre, mais les auditeurs épris de grand art, ceux qui demandent aux maîtres le repos de Tesprit, Téquilibre de la pensée, ne sont pas rares non plus. Toutes les classes confondues, toutes les préférences pouvant s'affirmer, chacun ayant droit à l'applaudissement et à la protestation, une sélection se fait parmi les œuvres produites ; les unes persistent, s'affirment, triomphent enfin ; d'autres succombent; pour d'autres encore, l'issue de la bataille parait indécise ; mais pour ces dernières, le doute n'est pas possible : l'œuvre qui supporte plusieurs assauts est assurée de la victoire ; il en a été ainsi pour Berlioz, il en sera ainsi pour Wagner et pour les maîtres qui apporteront demain une formule nouvelle.

Tous les habitués des Concerts l'ont constaté, le <( peuple » a souvent raison des amateurs dans ces batailles musicales. Que de fois on entend tomber du paradis le mot vainqueur arrivant au but comme une flèche, ayant raison du « chut ! » distingué, émis par un mélomane effrayé à l'audition d'un accord imprévu ou d'une sonorité inédite. L'intolérance n'estelle pas le propre des religions, et les haines entres les sectateurs d'une foi nouvelle ne sont elles pas les plus féroces ? Décidémenti le catholicisme n'a qu'& se bien tenir !

Silhouettes féminines

6 féfrier 4884.

Nulle part, les femmesne se montrent plus charmantes que dans les salles de concerts, pendant les après-midi dominicales de Thi ver parisien. A TOpéra ou aux Italiens il semble qu'il s'agisse surtout de fétesluxueuses données en leur honneur, de cérémonies qu'elles doivent présider avec l'impassibilité d'idoles parées, dorées, illuminées par les feux des pierres précieuses. C'est le sacrifice au plaisir de convention, à l'inexorable code mondain. Il est accepté sans révolte, mais voyez quelle froideur, quelle tristesse hautaine sur les visages de celles qui, à jour fixe, dans la même loge, se tiennent droites et résignées, sous leurs dentelles et leurs diamants, comme le soldat sous les armes. Les femmes n'entrent pas au Concert du dimanche avec la même lenteur triomphale, elles vont là comme à un plaisir discret qu'elles ont le droit de goûter tout à leur aise, sans affectation et sans fatigue, elles savent qu'elles subiront un délicieux ébranlement de leurs nerfs, qu'elles pourront s'exalter, se souvenir et rêver à loisir dans un coin de la salle, que le jeu des lorgnettes ne les tiendra pas en alerte, que leurs bras et leur gorge ne seront pas commentés.

La Parisienne s'asseoit dans son fauteuil, en une attitude ; imperceptiblement abandonnée. Sa toilette est sombre, faite de nuances éteintes, à peine éclairée par un peu de violet ou de gris-clair, les manches sont collantes, le col hermétiquement fermé, un brin

de voilette tremble au mouvement des cils. La chevelure se montre à peine sous la capote, attachée par un nœud de velours ou de soie sur le côté du visage, seule coquetterie avouée, seule irrégularité dans le correct et savant costume. Rien à reprendre dans l'installation de la mélomane, les coudes bien appuyés, les pieds bien posés sur le petit banc, le bout des doigts gantés caché dans la soie du manchon. Sur les genoux sont le fin mouchoir, Téventail, le programma, un bouquet de violettes, de ces violettes d'hiver qui répandent un si doux et si pénétrant parfum de printemps. C'est alors un joli spectacle que de voir cette femme s'animer peu'à peu sous l'assaut des ondes harmoniques, sans que rien trouble le repos de son corps, sans une déviation de la ligne serpentine qui court de la fleur de son chapeau à sa bottine. A peine un mouvement de la main, à peine un frisson des épaules. Msds la chair délicate du visage parle, et parle clairement. Aucun arrêt dans les confidences ; la volonté ne peut intervenir et imposer silence à cetépiderme révélateur et à ces yeux bavards ; des rougeurs de fièvre montent aux joues, des pâleurs qui blanchissent jusqu'aux lèvres passent subitement sur les traits immobilisés ; l'horreur qui sort de l'orchestre avec des éclats terribles, des appels désespérés, des écroulements de sons qui font songer à une catastrophe irrémédiable, la tristesse qui tombe lentement en notes espacées et lugubres, glacent d'effroi la spectatrice, la suspendent au-dessus d'ab)mes sans fond. Elle appartient alors tout entière à la musique, dans son cœur résonnent les cris des cuivres, ses nerfs vibrent sous l'archet comme les cordes des violons. Aussi quelle détente de l'esprit» quel repos délicieux de tout le corps lorsque la furieuse bataille des instruments s'apaise et se résout en un hymne de douceur et de joie. Des sourires apparaissent vaguement, les yeux brillent dans l'ombre ; & l'énervoment, à l'irritation physique réellement éprouvés, succède une sorte de rêve bercé par le mouvement des

mélodies. Elle semble immobile, cette femme attentive et silencieuse ; en réalité, tout son être chante, valse, se meut avec une grâce légère dans une atmosphère lumineuse et parfumée, dans une contrée bleue et rose qui s'évanouira subitement avec les dernières mesures. Immédiatement, la spectatrice, tout à l'heure joyeuse et toute secouée par le rythme d'une marche de Berlioz, troublée par les sanglots d'une symphonie de Beethoven, redevient la dame perspicace et réservée qui voit tout sans rien regarder, et marche au milieu de la foule comme dans son salon. La fête intime qu'elle s'est offerte à elle-même est terminée. Elle s'en va, ayant retrouvé les mouvements réguliers de son petit cœur, les tempes rafraîchies, et se félicite intérieurement de l'émotion sincère qu'elle vient d'éprouver.

Celle-là, c'est la passionnée, celle qui ne complique pas son plaisir, qui n'y ajoute ni un ennui, ni un ridicule. Combien d'autres seraient intéressantes à observer pendant ces demi-journées musicales I Combien variés, nuancés et puérils sont les sentiments que la musique fait naître et développe chez les jeunes filles, les vieilles dames et les femmes d'âges intermédiaires I Quelles éclosions de pensées de keapsake, fleuries comme des lis, ailées comme des chérubins bêtas, et quelles singulières perversions du goût et des sens I

Le plus triste, n'est-ce pas ? c'est encore le spectacle de la grande demoiselle.qui vient, avec sa mère ou sa gouvernante, soucieuse comme si elle allait à son cours, chargée de rouleaux de cuir et de partitions. La tête penchée sur son papier rayé de portées, hérissé de clefs, de dièzes, de bémols, de bécarres, de triples croches, criblé de notes, la pauvre enfant doit, à n'en pas douter, passer des heures pénibles à déchiffrer la partie de piano du concerto joué sur la scène, le morceau odieux, obsédant, interminable, le seul morceau du programme pour lequel on l'ait amenée. Eh bien ! non, elle ne souffre pas, elle est au contraire heureuse, elle l'adore, ce concerto, elle vient l'entendre

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avec Tambition de le loger dans sa mémoire, d'en faire passer les difficultés dans ses doigts. Revenue chez elle, elle l'apprendra, le jouera, le rejouera sans cesse, et quand elle aura fini, elle recommencera, et partout, et pendant toute sa vie, chez elle, chez ses parents, chez ses amis. Voilà pourquoi la jeune fille amenée par sa gouvernante est si douce et si impénétrable, parait si insensible aux tortures infligées par la nmsique difficultueuse. Elle est sûre d'une revanche certaine, elle sait, d'une manière absolue, qu'elle se servira un jour de l'instrument de son supplice pour supplicier les autres, elle sait qu'après avoir été victime, elle sera bourreau, et pour toujours I De là, son sourire énigmatique.

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