‹ Notes d'un voyage dans l'ouest de la FranceChapitre 1 sur 22 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La cathédrale de Chartres est trop connue par de bonnes monographies pour que j'essaie d'en donner une description nouvelle. Dans ma précédente tournée y j'ai eu l'honneur de vous adresser un rapport sur la situation de ce magnifique monument; je vous ai particulièrement signalé la nécessité de réparer les toitures et les balustrades des galeries extérieures.Depuis^des accidens graves se sont manifestés (i), et en quelques endroits les voûtes mêmes ont paru compromises. Sachant combien serait coûteuse la réparation complète d'un é<Mce aussi vaste, je ne demandais que les moyens d'arrêter les prc^rès de la destruction. Si, comme je le suppose, le département de l'intérieur ne pouvait prendre à sa charge toute la dépense nécessaire, je vous prierai de nouveau de vouloir bien appeler sur l'urgence des réparations

(i) Ce rapport était remis an ministre long- temps avant la cata-^ strophe qui vient de détruire toute la toiture de la cathédrale

toute la sollicitude de votre collègue M. le

ministre des cultes.

Les dates de la construction de Notre-Dame de Chartres sont imparfaitement connues, et ce qu'on possède de renseignemens historiques semblent en contradiction avec les caractères architectoniques du monument. Suivant l'opinion vulgaire, accréditée sans doute par le goût qu'on a généralement pour les origines anciennes^ l'évêque Fulbert aurait fondé la cathédrale en 1020, et l'aurait achevée en huit ans; mais cette rapidité inouïe est suffisamment démentie par le témoignage de plusieurs écrivains qui ont vu continuer les travaux par les successeurs de Fulbert. Toutefois les dates suivantes sont encore présentées avec confiance dans la plupart des descriptions de la cathédrale.

1" On rapporte qu'en 1088 la reine Mathilde veuve de Guillaume-le-Conquérant , fit couvrir de plomb le principal corps de l'édifice , d*ôù Ton conclut que la nef, au moins, devait exister dès le milieu du onzième siècle ;

2* Que le portail occidental et le premier étage des tours delà façade , ont été terminés en 1 145, lorsque déjà ton célébrait t office divin dans le chœur \

y^ Que la dédicace eut lieiî en 1260.

Toutes ces dates résultent de textes dont on n'attaque point l'authenticité; or, on le sait, à l'exception de la crypte ou église souterraine , du portail occidental, et du vestibule auquel il donne accès, toute la cathédrale porte les caractères du

gothique primitif, style d'architecture dont les archéologues s'accordent à fixer la première apparition vers le commencement du treizième siècle.

Les règles d'après lesquelles on détermine la date d'un monument , se fondent sur le rapport que l'on observe entre ce monument et d'autres dont la date est connue par des témoignages historiques. Donc, s'il existait des preuves historiques , qu'un certain édifice eût été bâti long-temps avant tous ceux dont le style est analogue, on serait forcé d'admettre que l'origine du style d'architecture auquel il appartient, est au moins aussi ancienneque cet édifice exceptionnel. S'il était prouvé que la cathédrale de Chartres fut presque terminée avant le milieu du douzième siècle, ou, pour ne pas perdre les textes de vue , si en jo88 on couvrait le toit de la nef, si avant ii45 le chœur existait à ce point d'avancement qu'on y pût dire la messe, il en faudrait conclure que le style gothique est de plus d'un siècle antérieur à l'époque que l'on assigne d'ordinaire à son adoption.

Mais les prétendues preuves alléguées à l'appui de cette opinion ne résistent point , ce me semble, à un examen sérieux.

Remarquons d'abord dans le portail occidental et dans le vestibule tous les caractères universellement admis comme distinctifs du style d'architecture en usage au douzième siècle : — emploi simultané de l'ogive et du plein cintre, chapiteaux historiés , fûts de colonnes et pilastres

12 CHARTRES, couverts de fantaisies bizarres , statues de saints et de rois d'une longueur exagérée , draperies plissées, collantes au corps , raides et sans mouvement , profusion des détails , exécution minutieuse qui ne reconnaîtrait à ces marques la

décoration bysantine? Entrons dans la nef; à Tinstant un nouveau style se présente : c'est celui qu'on désigne sons le nom de gothique primitif. Tous ses détails sont empruntés au règne végétal. Peut-on supposer que l'architecte, qui le premier aurait eu la gloire de le produire, l'aurait oublié plus tard , y aurait renoncé , pour revenir au style précédent? Pareille anomalie est sans exemple ; il suffit d'ailleurs de voir la manière maladroite dont le vestibule se lie à l'entrée de la nef, pour se convaincre qu'un grand changement a eu lieu dans le plan primitif, lorsqu il était déjà en cours d'exécution. J'ajouterai qu'on doit surtout faire attention à la date remarquable de la dédicace en 1260. On sait que de tout temps les églises furent dédiées avant leur achèvement, car la pompe de cette cérémonie était une espèce de récompense qu'aimaient à recueillir leurs pieux fondateurs. En 1260, il s'en fallait que les tra* vaux fussent terminés. Que penser de leur avancement un siècle avant cette dédicace?

Que Mathilde ait donné en 1088 une <x>uverture de plomb à la nef de la cathédrale, on n'en peut rien conclure raisonnablement, sinon que dès 1 088. celte princesse prévit et prit à sa charge une par-

tie des dépenses nécessaires. Rien de plus commun au moyen-âge que de voir les fondateurs d'une église y se partageant la construction^ faire les frais l'un d'une travée, l'autre d'une chapelle. Celui-ci donnait un autel, celui-là une verrière. Dira-t-on que tous ces travaux s'exécutaient à la fois; que, par exemple , on faisait un autel en même temps que la chapelle où il devait figurer ?

Quant au fait allégué qu'au commencement du douzième siècle on célébrait déjà l'office divin dans le chœur, il me semble évident que l'on confond l'église souterraine déjà bâtie par Fulbert arec l'église au-dessus. La première terminée , ou du moins très avancée, dès le commencement du onzième siècle , a pu et a du servir aux offices pendant que Ton travaillait à l'église supérieure ; depuis, eUe a été encore long-temps en usage , et l'on y disait la messe quelques années avant la Révolution.

Je crois qu'on peut s'arrêter avec confiance aux dates suivantes :

De J020 à 1029, fondation, et grand avancement de l'église souterraine ;

De la fin du onzième siècle à 1 145, achèvement de l'église souterraine , travaux de terrassement ( 1 ),

(1) Ces traYSax durent être très considérables et ont duré pendant plusieurs siècles. Fort près et au nord delà cathédrale, il existe une église qui appartient aujourd'hui à la Manutention militaire. La forme des fenêtres, l'appareil et quelques restes d'ornementation m'engagent k en rapporter la date aa commencement du

amas d'offrandes et de matériaux, peut-être fondation des gros murs et des piliers de l'église, érection de la partie inférieure du portail occidental et du vestibule;

De I200 à ia6o, changement du plan primitif, construction de la plus grande partie de la nef et du chœur; dédicace à la Vierge.

L'église la plus ancienne de Chartres , du moins celle où il existe des vestiges des constructions les plus anciennes, c'est Saint-Pierre ou Saint-Père, comme on l'appelle vulgairement.

Son plan est celui d'une basilique à trois nefs, ayant un chœur fort long, terminé à l'orient par une apside semi-circulaire : deux chapelles de forme rectangulaire s'ouvrent symétriquement à droite et à gauche de l'apside. Une autre chapelle est placée au midi, entre le chœur et la nef, séparée du collatéral par deux piliers isolés. A l'occident un mur

treizième siècle. Aujourd'hui elle est presque complètement enterrée, son sol étant de douxe à quinze pieds plus bas que celui de la rue. Ses contreforts, assez saillans et extérietirs^ prouvent qu'elle n'a pas été bâtie pour être souterraine. Il est vraisemblable qu'elle Test devenue par suite des travaux de terrassement pécules autour de la cathédrale , surtout pour aplanir la pente du terrain , très rapide vers Test II se p^ut qu'à la même époque l'église souterraine de la cathédrale ait été enterrée elle-même plus profondément; du moins les ouvertures que Ton voit aujourd'hui autour de son apside sem))lcnt avoir été plm longues autrefois.

ferme Féglise qui semblait devoir se prolonger plus loin. Je crois ce mur plus moderne que la nef, car il n'est nullement orné. Il la sépare d'un vestibule bas y voûté en ogive avec des nervures rondes , surmonté d'une tour carrée , dont la hauteur est médiocre. On entre encore dans la nef par i4ne autre porte , du côté du nord, qui donne dans la ne£f et bien que mutilée par des réparations modernes > on peut juger de la richesse de son ornementation qui se rapporte à l'époque de transitiou. Saint-Père est bâti sur le penchant d'une colline. Au nord, le sol est plus élevé que le pavé de l'église ; il est au contraire beaucoup plus bas au midi De ce côté les restes d'une arcature indiquent un cloître. On voit aussi une porte en plein cintre ornée de chevrons et dentelée , à demi enterrée; et qudques chapiteaux ^ d'un style très anciens y épars à terre le long des murs. Il y a grande apparence qu'ils appartenaient , ainsi que la porte , aux bâtimens de l'ancienne abbaye. A cela près, ce qui en reste est absolument moderne ( i ).

Des arcs^boutans soutienpent de tous côtés les muraiUes de l'église. Ils semble qu'ils aient été réparés ou bien qu'on en ait augmenté le nombre à différentes époques , car leur forme diffère autant que leur disposition. Plusieurs , ce sont incontestablement les plus anciens, se font remarquer par leur bizarrerie. IjSl partie du pilier butant qui saille hors des murs latéraux est entaillée à sa base et

(i) C'est une caserne anjourd'hui.

portée par une ou deux colonnettes basses et grêles. De la sorte, la force résultant de la grande épaisseur du pilier se trouve notablement diminuée, sans qu'il en résulte d'avantage pour la décoration.

Lorsqu'on entre dans l'église , le premier aspect des arcades de la nef, des galeries et des fenêtres du chœur, rappelle en petit la cathédrale. Mais bientôt, en examinant les arcades inférieures du chœur, on est frappé du contraste de leurs piliers trapus, cylindriques , quelquefois réunis deux à deux par un massif épais, plus souvent isolés, surmontés de chapiteaux grossiers (i), avec les longues et sveltes colonnettes en faisceau, couronnées de feuillages ou de crochets gothiques, qui d'abord avaient attiré l'attention.

Les arcs doubleaux de la voûte (2) qui couvre le pourtour du chœur, retombent sur des colonnes engagées dans ces gros piliers cylindriques. On peut soupçonner qu'eUes n'appartiennent pas à la construction primitive ; car on remarqueentre celles- ci de fréquentes irrégularités soit dans leur hauteur, soit dans la manière dont elles sont soudées aux

(i) Us sont carrés, très évasés sous le tailloir. Leur profil se dessine par deux courbes , dont Tinférieure est convexe ; la supérieure légèrement concave. On observe aussi une dépression au milieu de chaque face au-dessous du tailloir. Cest, comme il me semble, une indication très grossière de quatre larges feuilles dont les pointes formeraient les angles du chapiteau.

(1) Toutes les voûtes sont ogivales ainsi que les arcades; celles de la nef et du chœur renforcées de nervures rondes. Les arcades inférieures du chœur ont leur pointe obtuse; dans la nef ce sont des arcs en tiers point.

piliers. Les mêmes types de chapiteaux sont communs à ces colomies, et à celles qui leur correspondent dans les murs latéraux du chœur ; fort peu se distinguent par quelques tentatives d'ornementation.

A l'entrée de la sacristie, qui donne dans le choeur, d'autres colonnes engagées, plus minces, ornées de feuillages fantastiques fort élégans, ressemblent absolument à plusieurs de celles qui décorent le portail occidental de la cathédrale.

Ainsi l'on distingue dans la partie inférieure du chœur de Saint-Père, au moins deux styles, dont Fun , très ancien suivant toute apparence, appar* tient à la première époque romane, l'autre à l'époque de transition. Je crois, en outre, qu'on doit attribuer à une construction intermédiaire les colonnes engagées dans les piliers du chœur. Quant aux parties supérieures, à partir de la galerie qui règne au-dessus des premières arcades , elles portent tous les caractères du style gothique primitif. Tel est aussi celui de la nef, bien qu'à quelques égards elle diffère beaucoup du chœur, non-seulement par les détails de sa décoration, mais encore parle sjstème même de cette décoration.

Dans la nef on remarque une disposition extraordinaire dans les piliers des deux rangées d'arcades inférieures. Au midi ils se composent d'un massif cylindrique flanqué de quatre colonnes engagées (i); au nord, leur plan représente une

(i) Tous les chapiteaax sont ornés de crochets ou de larges fcuîHes.

croix, dont chaque extrémité porte une colonne engagée; de plus, une colonnette remplit chaque angle rentrant. Dans les murs latéraux de la nef, les portions de piliers engagés reproduisent, au midi, la forme des piliers isolés de la rangée du nord , et vice ver^ au nord. Cette corre^ondance bizarre prouve que la différence des piliers d'une rangée à l'autre n'est point due à deux constructions consécutives.

La galerie supérieure de la nef est moins ornée que celle du chœur ; elle n'est pas aussi haute , enfin la galerie du choeur est à jour des deux côtés, tandis que celle de la nef ne Reçoit le jour que de l'intérieur de l'église (i). La première se compose, dans chaque travée, de deux arcades ogivales, qui en contiennent chacune deux autres trilobées surmontées d'un quatrefeuille. Sa balustrade, très élégante, est découpée par d'autres quatrefeuilles.— * La galerie de la nef a quatre arcades trilobées, point de balustrades y seulement des garde-fous massifs.

Mais c'est dans la décoration des fenêtres qu'on remarque la différence, la plus tranchée entre le gothique de la nef et celui du choeur. Les fenêtres du choeur ont de tout point le caractère du gothique français à la fin du treizième ou au commencement du quatorzième siècle. Trois meneaux

(i) On so\K sarle mur de la nef, à rintérieur de celle galerie , de grandes arcades en ogive , bouchées , qui peuvent avoir été ouvertes autrefois. Je le suppose , en les comparant à des arcades semblables ouvertes à Textérieur dans le transsept méridional de la catbédrale.

les divisent, formant quatre ogives , encadrées deux par deux dans une ogive secondaire, toutes comprises dans l'ogive maîtresse. Au tympan ( i )des ogives secondaires paraît un œil<rde»boeuf ; une rose découpée occupe le tympan de l'ogivie maîtresse. H £aut observer que toutes ces ogives ^ quelle que soit leur hauteur, sont semblaUes, et peuvent s'inscrire dans un triangle équilatéraL J'insiste minutieusement sur cette disposition , bien qu'elle soit très commune dans nos églises, afin de foire mieux ressortir la différence qui existe entre ces fenêtres et celles de la nef. Ces dernières n'ont qu'un seul meneau ^ par conséquent ne comprennent que deux ogives; mais celles-ci sont en forme de lancette, tandis que l'ogive maîtresse est en tiers point. Dans les ogives secondaires, 'l'arc externe ( c'est-à-dire la portion d'arc tournée vers le chambranle de la fenêtre) est tangent dans toute sa longueur à l'arc de l'ogive maîtresse, tandis que dans le système le plus ordinaire eu France , l'ogive secondaire n'a qu'un point commun avec l'ogive maîtresse , celui de leur naissance. Cette disposition des tympans de la nef de Saint-Père, dont les églises de Bretagne vont nous offrir de fréquens exemples , est presque générale en Angleterre, et a même été considérée comme un des caractères de

(x) J'appelle ogives secondaire* celles qui résultent de la première dit ision de l'ogive prîocîpale ou mattresse. * Je me sers du mot tympan pour exprimer Tespace compris eotre la pointe de Togive et la ligne de ses naissances.^Les Anglais ont un mot qui uous manque pour la décoration i jour de rintérieur du tympan, c'est traceiy.

l'architecture gothique de ce pays (i). Lorsqu'il y a plusieurs meneaux ^ la naissance de l'ogive ou des ogives inscrites au milieu de l'ogive maîtresse ne se trouve plus sur la ligne des naissances de cette dernière ^ mais au-dessus. De la sorte, les meneaux inégaux en hauteur se prolongent verticalement, plus haut que ceux des fenêtres que j'appellerai gothiques françaises. Le développement, ou, pour mieux dire, l'exagération de ce système, a produit en Angleterre, vers la 6n du quatorzième siècle, le style perpendiculaire , où les meneaux s'élevant en ligne verticale presque jusqu'au sommet de l'ogive maîtresse, donnent l'idée d'une fenêtre grillée (a).

(i)EIle est aussi fréquente en Alsace et sur les bords du Rhin. On l'observe souvent dans des églises delà première partie du xiu" siècle.

(a) Si je croyais qu'il fût intéressant de revendiquer , pour la France , l'honneur du style perpendiculaire, que je regarde comme très inférieur en élégance au système des ogives inscrites semblables à l'ogive maîtresse, je pourrais faire remarquer la date probablement très ancienne des fenêtres de Saint-Père. Bien plus , la cathédrale m'offrirait un exemple encore mieux caractérisé de meneaux verticaux. Dans le transsept méridional, on voit une arcade ogivale très basse, divisée par des meneaux fort rapprochés diminuant de hauteur à mesure qu'ils se rapprochent des naissances de l'ogive. Us sont réunis par de très petits arcs qui forment comme des festons autour du chambranle de l'ogîve maîtresse. — En vérité, on dirait qu'à Chartres, au commencement de l'art gothique, on ait cherché toutes les formes bizarres que des fenêtres peuvent prendre. Celles de la nef de la cathédrale et d'une partie du chœur , n'ont point d'analogues que je sache en France. Qu'on se représente deux ogives surmontées d'une rose énorme» encadrées dans un chambranle cintré, dont le cintre est tangent à la demi-circonférence supérieure de la rose.

Les vitraux de Saint-Père sont admirables. La plupart de ceux du chœur représentent de grandes figures d'un dessin assez correct , revêtues de longues draperies à plis larges et d'im mouvement naturel. Ils me paraissent de la fin du treizième siècle, sinon du quatorzième. Dans la nef, il y ^ d'autres vitraux malheureusement fort mutilés, mais d'une belle harmonie de couleur, qui datent vraisemblablement de la fin du quinzième siècle. Les fenêtres de la galerie du chœur sont toutes garnies de verres blancs, dépolis, ornés de stries noires formant des espèces d'arabesques, entremêlés d'un petit nombre de verres colorés symétriquement placés comme dans une mosaïque (i). Cet emploi du verre blanc en grandes masses , produit un effet certainement agréable. J'ignore la date de son introduction dans l'égUse de Saint-Père, mais d'après le style des arabesques, je suis persuadé que ces verrières remontent au treizième siècle.

Comparons maintenant les dates que l'histoire de l'abbaye de Saint-Père nous a conservées avec les caractères architectoiiiques du monument , et d'abord rappelons -nous que nous avons observé dans le chœur deux styles, et peut-être trois, appartenant à la période romane ; dans* la nef et dans

(x) Plusieurs des chapelles de la cathédrale ont leurs verrières garnies de verres blancs , dépolis, striés, absolument semblables à. ceux de Saint-Père.

les parties supérieures du chœur, deux autres styles qui se rapportent à la période gothique. — On lit sur un des piliers du chœur l'inscription suivante :

Agamis (i) eps benefactor istius cœnobii cuius ecclesiarriy anno 940 œdificauit^ quam combustam de novo splendidam construxit anno 1 1 65, Abhas FiUcheriuSj etc. (2).

Cette inscription est à peu près conforme à ce qui est rapporté dans la Gallia christianai « qu'en « 1 160 , Févéque Fulcherius fit restaurer l'église, « et qu'il choisit le moine Hilduard, architecte ha^ « bile, pour diriger les travaux. Celui-ci, dit-on, « aurait fait le chœur actuel , tel qu'on le voit au- «f jouk*d'hui. Pour le fermer y il fallut faire des tran* « chées profondes, et dans les fouilles on découvrit « les reliques de saint Gilduin. » Plus loin on ajoute, « qu'en 1 17a > l'abbé Etienne fit faire les verrières a de l'église et mit la dernière main à sa réédifi- « cation. » Etienne mourut en 1193, ainsi il faudrait penser que l'église tout entière aurait été terminée avant la fin du douzième siècle. J'avoue que le style des parties supérieures de l'édifice me semble contre-dire si évidemment cette date, que, sur ce point, je ne puis croire à l'exactitude de la tradition.

(i) Où f appelle Jgano dans la ÙaUia chris6ana, (1) Cette inscription est moderne, copiée probablement sur une autre plus ancienne.

H semble plus facile de reconnaître les constructions anciennes; et la lourdeur, la grossièreté des piliers et des chapiteaux du chœur m^empécbent de les croire du douzième siècle , époque du roman fleuri) qui devait être à Chartres poussé à un haut degré de jperfection , à en juger la décoration du portail occidental de la cathédrale , qui date, comme on sait, de 1 145. Taime mieux rapporter ces piliers à la construction primitive d'Aganus, car il est vraisemblable que quelques parties de Téglise du dixième siècle auront échappé à Vincendie de 1 1 34* Les abonnes engagées dans les piliers du choeur et dans les murs des bas-c6tés, l'enceinte du choeur, la chapelle latérale et la sacristie, sont probablement les résultats de la restauration de 1 1 60. A la rigueur , il serait possible que les arcades inférieures de la nef , le vestibule occidental, et le portail du nord, y* fussent encore compris. Mais ee qu'il m'est impossible de découvrir, c'est la part que l'abbé Etienne a pu prendre k ces travaux. Les verrières sont évidemment contemporaines de celles de la cathédrale, qui pour la pli^part datent de la fin du treizième siècle, ou du commencement du siècle suivant. Même style , mêmes figures ; rien 4e bysantin, rien qui n'annonce le développement complet, fixé 9 de l'art gothique. Et les galeries à jour du chœur, et ces larges fenêtres à trois meneaux, comment les croire du douzième siècle? Celles de la nef elles-mêmes, qui semblent les plus an-

ciennes ne peuvent être antérieures au milieu

du treizième.

Peut-être approcherait-on de la vérité en supposant que les parties supérieures de Téglise^ galeries, fenêtres et voûtes, avaient été faites par Hilduardet Etienne dans un tout autre système, et qu'elles ont été détruites, soit par accident, soit volontairement, pour être remplacées par une architecture plus moderne, lorsque la beauté de la cathédrale eut inspiré aux abbés de Saint- Père ridée d'imiter un si noble modèle.

Je ne me dissimule pas tout ce que cette supposition a de hasardé , mais je ne doute pas que toute personne familiarisée avec l'architecture du moyen-âge ne l'adopte, ou quelque autre semblable , plutôt que de s'en tenir aux dates improbables de la Gallia ckristicuia.

Saint-André, ancienne abbaye depuis long-temps sécularisée, sur les bords de l'Eure , dans la partie basse de la ville , présente sur sa façade comme un abrégé de l'histoire de l'architecture au moyenâge. Une porte romane , flanquée d'élégantes colounettes, soutenant une archivolte richement ornée , est surmontée de trois fenêtres ogivales entourées de tores épais. Ces fenêtres représenteront le gothique primitif, s'élevant sur une base romane. Au-dessus, dans le fronton, l'époque de la

décadence et du dernier éclat du style gothique , se montre dans une espèce de rose, ou plutôt une ouverture triangulaire à côtés courbes, remplie de meneaux flamboyans.

L'intérieur de Saint- André parait plus ancien que les parties basses de sa façade; d'énormes piliers cylindriques soutiennent des arcades dont Togive, à pointe obtuse, semble plutôt un accident de construction qu'une forme étudiée. L'ornementation des chapiteaux se compose de rinceaux ou de dessins capricieux, d'ailleurs assez grossièrement exécutés. Les voûtes des bas-côtés (la nef n'a qu'im toit en charpente) sont d'arêtes, ogivales, médiocrement maçonnées. Quant aux fenêtres elles sont en plein cintre, très espacées, étroites, dépourvues d'ornemens. Pour abr^er, la nef porte les caractères du style roman primitif, sans aucune trace de l'élégance qui se fait voir sur son portail occidental.

Dans la nef, deux des piliers de la rangée orientale sont réunis par un massif de maçonnerie. C'était là, dit-on, qu'était la chaire à prêcher, où l'on montait par un escalier pratiqué dans le massif. Sur le parement on voit encore quelques restes de fresques que je crois du treizième siècle d'après les dessins que l'on m'en a montrés; car je n'ai pu examiner par moi-même que quelques têtes à demi effacées. Un amas de foin me cachait loul le reste ( i ).

(OOn a fait de Téglise un magasin à fourrage.

Je pénétnû» non sans peine, dans une petite chapelle ajoutée au collatéral du nord. Je la crois du quinzième siècle, et quelques restes de moulures finement sculptées indiquent qu'elle a été décorée autrefois avec beaucoup de richesse.

Le chœur est détruit. Il était placé sur un pont, car l'Eure baigne les murs de l'église, au-delà du transsept. D'après les arrachemens que j'ai observés et les ornemens de deux colonnes qui subsistent encore à l'entrée du choeur, il y a lieu de croire qu'il était plus moderne que la nef: vraisemblablement il appartenait à l'époque de transition. Sa position extraordinaire fait vivement regretter sa perte.

Sous le collatéral du sud , on descend dans une crjTpte profonde, qui s'étend Jusqu'à la rivière ; un escalier conduit même au niveau de l'eau en été. Je ne m'explique guère l'usage de ce souterrain, submergé dans les grandes eaux. Sa voûte est d'arêtes en plein cintre. Ses murs , construits de très gros blocs mal appareillés, semblent composés des débris d'un édifice considérable , et je penche à croire que cette crypte est beaucoup plus ancienne que l'église ; peut-être même datet-eUe des premiers siècles du christianisme. On observe dans la paroi méridionale deux ouvertures à moitié comblées dont l'une ressemble à un four; l'autre, au-dessus de la première, est flanquée de colonnes sans chapiteaux, supportant un amortissement en forme de mitre. Je ne comprends nul-

lement leur destination , mais ces colonnes pourraient bien être , ainsi que ces blocs de pierre , des fragments de quelque monument romain. Sous le collatéral du nord il existe une crypte semblable , mais on n'y peut pénétrer aujourd'hui. La nef repose sur un terrain solide. — Toubliais de mentionner des poutres bien travaillées qui soutiennent la toiture. Elles présentent de jolis culsde-lampe très bien sculptés dans le goût du quinzième siècle. — On voit qu'autrefois toute l'église était peinte, quelques-uns des piliers conservent encore sur leurs faces et sur leurs tailloirs des traces de couleurs, et même de compositions plus ou moins grandes.

On rapporte à Tannée iro8 la fondation de Saint-André. U faut se rappeler que ses arcades sont ogivales. Cette date pourra paraître bien reculée à ceux qui n'admettent d'ogive qu'après le treizième siècle. Je ne crois pas cependant qu'on puisse attribuer celles-ci à ime réparation. Non seulement un examen minutieux ne m'en a offert aucune trace; mais leur forme est encore tellement différente de celle qui prévalut au treizième siècle, que je n'hésite point à les croire contemporaines des piliers qui les soutiennent. C'est un exemple de plus qu'on peut ajouter à ceux que j'ai déjà eu l'occasion de vous citer dans mon précédent voyage. A Chartres il est plus remarquable encore que dans le Midi, où Ton peut , jusqu'à un certain point , expliquer la présence de l'ogive dans des.

constructions très anciennes, par des communications avec l'Orient. Quant à moi, je regarde la forme ogivale comme si naturelle, qu'elle a pu et du se produire dans un grand nombre de lieux à la fois.

La destination actuelle de Saint-André doit affliger tous les amis des arts. Je vous prierai, Monsieur le ministre, de demander à M. le ministre de la guerre que quelques soins soient donnés pour la conservation de ce curieux monument. S'il est impossible, comme je le crains, de déplacer le magasin à fourrages , du moins on pourrait faire débarrasser le massif sur lequel une fresque est peinte. Les peintures du moyen-âge sont si rares, qu'on ne saurait garder trop religieusement celles qui nous restent encore.

Parmi plusieurs constructions civiles à Chartres, ornées de sculptures assez élégantes , il faut citer une très jolie maison de la Renaissance dans la rue du Grand-Cerf, — l'ancien hôtel-de-ville, — et surtout une façade malheureusement fort mutilée aujourd'hui, près de Saint- André, au bas de la rue Chantault ; je la crois du douzième siècle. Une archivolte cintrée de très bon goût entoure des fenêtres géminées, séparées par des colonnettes historiées. La porte est détruite , et l'intérieur de la maison n'offre plus aujourd'hui le moindre vestige de sa disposition primitive. Je remarque que l'architecture romane se prête admirablement aux proportions modestes d'un édifice civil. Le style

gothique y au contraire , a besoin d'une grandeur réelle pour être monumental.

Je terminerai le catalogue des églises de Chartrès, en citant la petite église de Saint-Aignan, de la fin du quinzième ou du commencement du seizième siècle. Elle a quelques débris de jolies verrières, et sa disposition générale ne manque pas d'une certaine élégance.

Je quittai Chartres pour aller examiner à Marboué une mosaïque romaine récemment découverte, et je profitai de cette excursion pour observer dans les environs quelques monumens intéressans

On sait que le pays des Camutes était pour les Gaulois une terre sacrée. Cependant il ne Ësiut pas espérer y trouver beaucoup de souvenirs de leur ancien culte; le zèle des premiers chrétiens, surtout les progrès de l'agriculture, ont fait disparaître la plupart des monumens que l'on attribue aux Druides. Combien de ces pieires énormes élevées par une force inconnue, n'ont-elles pas

été brisées pour paver nos routes, ou bien arrachées et dispersées pour faire place à la charrue! Aux environs de Bonneval, j'ai trouvé cependant çà et là quelques blocs de grès assez considérables, isolés dans des chaipps^ et que leur masse, peutêtre même unecertaine superstition, a protégés jusqu'à ce jour. A un quart de lieue de la ville, près d'un moulin (de Quincampoix?), j'ai observé une assez gt'ande quantité de grosses pierres plates dont la moindre avait cinq à six pieds de long, éparses sans ordre sur une petite éminence. Ce sont probablement les débris d'un dolmen ( i ). Vers la gauche de la traverse qui mène de la route de Bonneval à Alluye, au S.-S.-O. de la tour qui fait reconnaître ce village , et fort près des premières maisons , j'ai dessiné un peulven (2) haut de neuf pieds à peu près , planté debout , et terminé en pointe* C'est un bloc de grès absolument brut. De l'autre côté du village, à FO.-N.-O. , on en voit un autre à peu près semblable, dont le nom est remarquable. On l'appelle gui pierre (3). A l'ouest d' Alluye, précisément à l'intersection des chemins de Brou et d'Ulieré , une grande quantité de pierres énormes sont dispersées siu" un petit champ cou-

(i) Monument composé de pierres verticales qoÈ en soutiennent une ou plusieurs autres horizontales. On les regarde généralement comme des autels ou des tombeaux.

(1) Pierre plantée debout.

(3) D'autres peulvens se nomment pierre-coupe , pi^re de la trinîté. Il faut noter que les mêmes noms se reproduisent souvent dans des lieux fort éloignés.

vert de bru)rères. Deux seulement sont verticales , et iJ est impossible de ne pas les regarder comme des peulvens. Il serait inutile aujourd'hui de re* chercher quelle était la position des autres, mais je suis convaincu qu'elles sont les d^^ms d'un groupe assez considérable élevé de main d'homme. J'ai vainement cherché à reconnaître quelque ordre dans la disposition des blocs renversés. Tout ce qu'on peut dire c'est qu'ils couvrent une plus grande étendue de terrain de l'E. k l'O. que du N. au S, Dans le même champ , au miKeu de ces pierres éparses, on voit quelques petites éminencet alongées, avec l'indication d'un fossé i l'entour, ou simplement d'un creiuc résultant de l'enlève* ment des terres. Sont-ce des tumulus ? Je n'en ai jamais vu d'aussi petits. A la grandeur près , leur forme ^tk même, et c'est une circonstance qui se représente souvent, que le voisinage des tumulus et des peulvens. Camac et les plaines de Salisbuiy en offrent des exemples frappans. Au reste, je ne tire aucune conclusion de ce rapprochement. Je suis absolument sceptique en fait de tels monumens, et je ne crois pas même aux théories de mon invention*

Outre ces antiques débris, le village d'AUuye mérite l'attention des antiquaires par son château qui offre encore un type remarquable de l'architecture militaire du moyen-âge. Dans un pays de plaines comme la Beau ce, on eût difficilement trouvé une position plus forte, car le I^ir, dans

ses détours , sert de/ossé à cette forteresse, ^enceinte, irrégulière et fort ruinée, mais pourtant très reconnaissable , pouvait contenir une garnison nombreuse. Partout Tappareil régulier se compose de pierres de taille fort bien assemblées. Les tours sont petites et rapprochées; mais, c'est surtout le donjon qui, par sa conservation et sa structure, mérite d'être étudié avec soin. Suivant un usage presque général, il s'élève dans un angle des remparts, sans pourtant communiquer avec ceux-ci ; et quoique tangent à l'enceinte du château, il forme une. fortification distincte, et peut s'isoler au besoin. C'est une grosse tour circulaire à deux étages, terminée par une plate-forme, et plus de deux fois plus haute que les remparts. Elle pouvait contribuer à leur défense, et s'ils tombaient au pouvoir de l'ennemi, soutenir encore un siège particulier. Aux corbeaux saillans autour de son couronnement , on reconnaît qu'elle était autrefois environnée de mâchicoulis. Sa base en cône tronqué s'élève jusqu'à moitié de la hauteur du rempart. De là, la muraille du donjon reprend une direction verticale. C'est au sommet de ce cône tronqué que s'ouvre la porte du donjon du côté de la cour du château. Je n'ai pu découvrir de traces d'escalier pour y monter, et je crois qu'autrefois , comme aujourd'hui , l'on n'arrivait au premier étage qu'au moyen d'une échelle, qu'on retirait à l'intérieur en cas d'alarme. Les deux étages sont semblables. Une

grande salle voûtée ^ circulaire, éclairée par deux fenêtres y donnant Tune sur la campagne, l'autre sur la cour du château ; une cheminée avec un four, im cabinet dans l'épaisseur du mur, et un escalier très étroit, telles sont les dispositions intérieures. Nulle trace de décoration. Les voûtes sont renforcées par d'épaisses nervures. Quelques portes en ogive , ces nervures et les mâchicoulis, voUà les seuls indices d'après lesquels on peut supposer que cette forteresse date de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle. Le rez-de-chaussée de la tour, et les souterrains, s'il en existe, sont comblés aujourd'hui et inabordables. Des édifices contenus autrefois dans l'enceinte du château , il reste ime chapelle qui m'a paru du commencement du treizième siècle, mais retouchée au seizième, et recouverte par un plafond en planches sur lesquelles sont peints des anges d'un assez bon style. Les bâtimens d'habitation, quelques uns très modernes, sont tous fort délabrés. Les portions les plus anciennes, qui peuvent dater du quinzième siècle, offrent quelques détails assez bien sculptés.

On voit encore quelques restes des anciennes fortifications de Bonneval et des bâtimens de son abbaye, autrefois Tune des plus considérables du diocèse de Chartres. Les uns et les autres sont à peu près sans importance aujourd'hui.

L'église de la ville offre plus d'intérêt ; son plan est un parallélogramme rectangle sans apside , divisé en trois nefs par deux rangées de piliers, les uns cylindriques, les autres composés de pilastres superposés d'inégale largeur. Ils alternent les uns avec*les autres ; les derniers semblent avoir été retaillés. Les voûtes, Ijes arcades et les fenêtres sont en ogive; mais au midi on voit une porte en plein cintre assezélégamment ornée. Peut-être doiton la regarder comme un reste d'une église romane , restaurée dans le style gothique ; peut-être comme un souvenir d'un style qui avait encore ses admirateurs à l'époque où cette basilique parait avoir été construite. Partout l'ogive se montre entoi|rée d'un tore épais, et les chapiteaux, bien que portant les crochets si communs dans. la première époque gothique, offrent d'autres détails qui rappellent la période antérieure. On remarquera, par exemple, la grandeur et la forme des tail-

loirs y et les corbeifles couvertes d'omemens assez grossiers qui ne sdnt pas tous empruntés au règne végétal (i). Dans les bas-côtés les arcs doubleaux retombent sur des demi-colonnes engagées, faisant office de consoles. Souvent , dans des édifices romans ou gothiques, on ne peut voir bien clairement si ces demi-colonnes sont de construction primitive, ou bien si , entières autrefois, elles ont été retaillées par leur base. A Bonneval , cette question ne saurait être douteuse. Une tête grimaçante ou un cul-de-larope les termine par le bas, et le caractère de ces sculptures prouve évidemment qu*eUes sont très anciennes et contemporaines des chapiteaux.

A -Bonneval comme dans presque toutes les églises delà première époque gothique, les fenêtres sont fort espacées, et, par conséquent, les murs sont très solides. On leiu* a cependant donné des contreforts. Il serait possible, au surplus, qu'ils eussent été ajoutés après coup.

I /église est surmontée d'une tour carrée de médiocre hauteur; ses ogives, comme toutes celles de la nef et du chœur, sont entourées d'un tore épais.

Je n'ai pu me procurer de renseignemens historiques sur l'égUse de Bonneval. Les caractères de son architecture m'engagent à en fixer la date

(i) On foitdes serpes, des instnimeos bizarres , ete.

vers le commencement du treizième siècle ; mais il est possible qu'à cette époque il existât déjà une église plus ancienne dont quelques parties seulement, telle que lapprte méridionale, se seront conservées. Il ne paraît pas que cette basilique ait jamais eu d'apside , du moins depuis sa restauration. On doit la noter comme une très ancienne déviation du type primitif.

MARBOUE.

I^ route de Bonneval à Chateaudun traverse le village de Marboué. En deçà du Loir, sur la drgite de la route, près d'un petit groupe de maisons qu'on appelle le hameau de Mienne, on a découvert, il y a quelques mois, des substructions antiques et une mosaïque assez grande, bien conservée, li'établissement dont elle dépendait était heureusement situé, dans un vallon protégé au nord par un amphithéâtre de collines à peu de distance du Loir.

Cette mosaïque est de forme à peu près carrée (35 pieds sur 4o) encore entourée de murs, ou plutôt de substructions élevées de trois pieds audessus du sol antique. Les murs ne sont point

MARBOUÉ. 37

parallèles, et les divisions qu'on observe dans le pavé sont loin d'être régulières. Rien n'a été fait par des procédés géométriques , mais les irrégularités ne sont point choquantes , et il faut les chercher pour les découvrir.

Les couleurs employées sont le noir, le gris bleuâtre, le blanc, le jaune et deux teintes de rouge; les matériaux, un marbre grossier, des pierres calcaires et de la brique. Une assez large bordure encadre le centre de la mosaïque, divisée en plusieurs compartimens rectangulaires , dont quelques-uns sont également encadrés. Quant aux dessins, ce ne sont pour la plupart que des carrés, des losanges, des imbrications variées de couleur et de grandeur. On remarque une exécution plus soignée sur les bordures, où sont représentés des oiseaux, des poissons ou des cornes d'abondance. En général les cubes ont trois ou quatre lignes de diamètre, ils sont appliqués sur un mortier blanchâtre qui remplit leurs interstices, d'ailleurs assez larges, les cubes n'étant taillés qu'au marteau. Vers le centre, un compartiment carré attire d'abord l'attention. On y voit deux figures ailées, hautes de deux pieds et demi environ, tenant un cartouche circulaire dans lequel est une inscription. Au-dessus du cartouche il y a dans la mosaïque une lacune de forme irrégulière, large de deux à trois pieds. Les deux figures sont nues ; celle de gauche est à moitié détruite, et les fragmens qui en restent donneraient lieu de supposer qu'elle était noire ou

38 MARBOUÉ.

d'une coideur brune très foncée (i). Sur le corps de l'autre on observe les différentes teintes de jauiie, de rouge et de blanc ^ employées ordinairement dans les ouvrages de cette nature pour rendre les chairs. Toutes les deux se détachent sur un fond composé de demi-cerdes imbriqués, rouges, bleus et blancs. Un quart du cartouche est rouge, un autre quart noir, et, dans le centre, les deux couleurs se mêlent par des teintes graduées. Sur ce fond, l'inscription suivante est tracée en lettres blanches assez grossièrement formées , mais pourtant lisibles :

L'avant-dernière lettre est seule douteuse, car on peut indifféremment la prendre pour un C ou pour un G. J'adopte la première leçon qui me parait la plus probable, et je lis ainsi : Ex offidnd Ferronii; Félix ^ Utisielœ conjugi. J'avoue que ce nom Utistela est étrange, mais le travail grossier

(i) Cette couleur est peut-être due à une cause accidentelle , au feu pur exemple.

MARBOUÉ. 39

de la mosaïque ne peut se rapporter qu'à une époque où les rapports firéquens des Romains avec les Barbares avaient introduit une foule de noms hybrides. Ces mots : Ex officinâ Ferroniiy semblent indiquer le fabricant de la mosaïque ^ bien que officinâ^ boutique, ne convienne pas trop à un artiste, qui ne peut exécuter ses ouvrages que sur place. J'aimerais mieux croire qu'ils s'appliquent à une statue, à un vase , à un objet quelconque posé sur un piédestal qui aurait existé à l'endroit où se trouve la lacune. Dans tous les cas ma traduction serait celle-ci : «Ouvrage de Ferronius : Félix à Utistela, sa femme. ^M. Lenormand, dont l'opinion dans cette matière doit avoir le plus grand poids, propose une autre interpréta* tion, qui paraîtra peut-être préférable. Décomposant les lettres de l'inscription , il les groupe de cette manière : Ex officinâ Ferronii : Félix uti; Steleco. « Ouvrage de Ferronius; A Stéléchus, qu'il s'en serve heureusement. » Félix uti serait alors une formule de cadeau, comme cette autre : Utere Félix ^ dont beaucoup de monumens nous fournissent des exemples.

La mosaïque est légèrement bombée vers le centre, sans doute pour faciliter l'écoulement des eaux qui se rendaient vers une ouverture encore visible, pratiquée dans un des angles de l'enceinte. On peut donc conjecturer qu'elle a servi à décorer une cour intérieure entourée de bâtimens, dont les substructions se sont conservées sur plusieurs

40 MARBOUÉ.

points. Jjes fouilles n'étant pas achevées , on ne peut encore déterminer avec exactitude l'étendue de l'établissement romain qui existait en ce lieu. De l'autre côté de la route, on a découvert des substructions plus considérables , entre autres une enceinte formée par six apsides, dans laquelle on a cru reconnaître un temple. Il est impossible d'en juger sans autres renseignemens que les indices très vagues que fournissent ces substructions. — Plusieurs médailles ont été trouvées à Marboué; la plus ancienne de Gallien, et les plus modernes de Galère Maximin et de Victoriu.

On doit la conservation de la mosaïque à M. de Boisvilleste, ingénieur à Châteaudun, qui, sur le premier bruit de la découverte, s'est rendu sur les lieux, et a dirigé les fouilles avec les précautions convenables. Mais ce monument intéressant n'est encore protégé contre une indiscrète curiosité que par quelques planches, et il est à craindre qu'il ne se détériore bientôt , isolé comme il est dans un pauvre village, loin de toute surveillance intelligente. Malgré la répugnance que j'éprouve à voir déplacer un fragment antique, je crois. Monsieur le Ministre, que le meilleur moyen , j'allais dire le seul moyen de le conserver, c'est de le transporter dans quelque musée. L'enlèvement d'une mosaïque n'est point une opération difficile, et le transport soit à Chartres, soit à Paris, pourrait s'opérer sans frais considérables. Si le département d'Eure-et- Loir ne pouvait, ou ne voulait prendre la dépense

MARBOUÉ. 41

à sa charge , je vous prierais de vouloir bien y pourvoir par une allocation sur les fonds de votre département«

M. Richelet, bibliothécaire du Mans, dans une excellente notice sur cette ville, a décrit les trois aqueducs souterrains qui amenaient leau d'une assez grande distance à la cité romaine. Je n'ai pu malheureusement en examiner par moi-même qu'une très petite portion dans une cave de la rue Gourdaine. Le ciment et l'arrangement des pierres ne laissent aucun doute sur l'origine de cet ouvrage. U serait fort à désirer que les recherches fussent continuées avec soin. Des ouvriers qui ont pénétré dans ces souterrains obstrués aujourd'hui , parlent de vastes salles rempUes de fragmens de vases , et que l'on conjecture avoir fait partie d'un grand établissement de bains. Je pense. Monsieur le Ministre j que si des fouilles étaient dirigées dans ces lieux, elles amèneraient probablement la découverte de morceaux d'antiquités remarquables. Je vous prierai de vouloir bien recommander cet objet à l'attention de M. le préfet de la Sarthe (i).

(i) Il ne reste rien de l'amphithéâtre découvert dans le siècle

U me reste bien des doutes sur l'origine romaine des anciens murs du Mans^ dont on voit encore quelques vestiges dans des maisons et des cours de la ville. L'appareil se compose de petites pierres assez régulières ^ alternant avec des assises de larges briques d'un brun très foncé. Çà et là on aperçoit de longs cordons de dessins grossiers , formés de pierres noires et de briques , encastrées comme une mosaïque sur le parement. Aujourd'hui ce parement est tellement délabré qu'il serait difficile de le décrire avec exactitude. Le noyau de ces murs est un opus incertum très épais. A l'exception des incrustations de pierres de teintes variées y je trouve la plus grande analogie entre l'appareil des murs du Mans et celui de la partie la plus ancienne des remparts de Carcassonne: même épaisseur de mortier entre les assises ^ même mélange de pierres et de briques; enfin, une des tours du Mans, la seule , je crois , qui se soit conservée, affecte une forme sensiblement conique comme celles de Carcassonne. Aucun ouvrage militaire des Romains, que je sache , n'offre d'exemple d'une semblable disposition. Si les murailles du Mans étaient romaines, elles ne remonteraient certainement pas plus haut que le quatrième ou le troisième siècle, car l'introduction des briques dans l'appareil date de cette époque. Or, presque toutes les murailles militaires romaines que nous connaissons de ce

dernier. Toutes les substructions soot de nouveau ensevelies sous U terre et les décombres.

temps sont caractérisées par les gros blocs de pierre et les débris d'architecture qui composent leur base; rien de semblable ne se voit ici. Il serait possible que les remparts du Mans eussent été bâtis à une époque plus rapprochée de nous, lorsque les arts des Romains subsistaient encore , mais notablement modifiés. Du sixième au neuvième siècle ; les Francs et les Bretons se disputèrent la possession de la ville du Mans : c'est peut-être dans cette période si obscure pour l'histoire de Fart qu'eût lieu la construction de l'enceinte dont nous ne voyons plus que des débris (i).

(f ) Oo ToitàCologneyaucoinde Ja Zeughaus^asse, uoetoorronde à petit appareil, coaverte d'ioemstalions rouges, noirea et Uanchea, iraDchaot avec ]a teinte gris sombre da reste do parement. Oo remarqoe des zones de fosanges , des pyramides, des frontons oo des &çades de temples dessinés de la même manière comme dans one mosafqoe. Les antiquaires allemands s'accordent à regarder cette tour et la moraiile qoi s'y joint, et qu'on suit depuis l'église des Apôtres josqo'à Saint-Géréon, comme ooe construction romaine. Il faut observer, toutefois, que la tour est absolument cylindrique, et que l'appareil est infiniment plus régulier que celui des anciens mors du Mans. Enfin, la couche de mortier est très mince, taodb qu'elle est épaisse au Mans. De tous les caractères qui ser* vent à déterminer la date d'un édifice, l'appareil est le plus incerlain. Il varie de province à province, et, pour ne parler que de la France, il y a des localités où l'on emploie maintenant pour bâtir des procédés qui, ailleurs, ont cessé d'être en usage depuis plusieurs siècles. A Boorg-eO'Bresse des murailles élevées de nos jours, à Perpignan des maisons du dix-huitième siècle, dans l'Ile-de- France des châteaux du douzième , offrent Fappareil en arête de poissons composé de gros cailloux roulés.

Depuis la fin de la domination romaine dans la Gaule , jusqu'au onzième siècle, on n'a presque aucun renseignement sur les procédés arcbitectoniques. Il semble vraisemblable de croire que k»

Saint-Julien y cathédrale du Mans, est un noble édifice qui mérite toute l'attention de l'antiquaire. Son architecture présente d'abord deux styles bien tranchés; la nef est romane , le choeur gothique. En étudiant la nef ^ on y reconnaît encore plusieurs époques distinctes; mais avant d'essayer de les déterminer^ je dois donner une courte description de sa disposition actuelle.

Elle est divisée en trois parties , parallèlement à son axe 9 par deux rangées de piliers alternativement cylindriques ou prismatiques j ces derniers portant des colonnes engagées. Les arcades sont en ogive avec un tore et une moulure de chevrons pour archivolte. Immédiatement au-dessus de ces arcades ogivales , on en voit d'autres en plein cintre ; bouchées, mais parfaitement reconnaissablés encore dans le parement. L'ogive double le cintre y pour ainsi dire, mais, chose singulière, les sommets des deux arcs ne se correspondent pas, leur diamètre est inégal, et il semble qu'on ait changé l'axe des piliers d'une manière notable, lorsque l'on a modifié la forme des arcades.

Chaque travée comprend Tintervalle d'un piUer prismatique à un autre de même forme , en sorte qu'il y ait entre les deux un pilier cylindrique.

pratiques des Romaios ne se sont altérées que petit à petit; car le moyen de supposer que les barbares aient apporté des systèmes nouveaux qui aient remplacé les anciens sans transition? Je crois donc qu'il est très difficile de se prononcer sur une construction qui n*a d'autres indices de sa date que son appareil.

Les colonnes engagées dans les premiers s'élèvent jusqu'aux retombées de la voûte et encadrent ainsi chaque travée. La partie inférieure de la travée a donc deux arcades. Au-dessus est une galerie étroite avec huit arcades en plein cintre ornées de tores et de chevrons. Enfin l'amortissement de la travée présente une ogive , dans le tympan de laquelle sont percées deux fenêtres cintrées, flanquées de colonnettes. La voûte est ogivale, renforcée d'ai*cs doubleaux très saillans et de nervures croisées. Au contraire les voûtes des collatéraux sont en plein cintre et d'arêtes. Ils sont éclairés par des fenêtres cintrées, dont chacune correspond à une arcade de Ja nef. Une petite arcature en plein cintre règne au bas des murs latéraux.

Il faut étudier avec soin les chapiteaux, car ils peuvent nous offrir les renseignemens les plus précieux. Ceux de la nef principale semblent en général une 'imitation du type corinthien, ornés de grandes feuilles bien travaillées, quel* ques-uns de rinceaux; un très petit nombre de masques et de figures fantastiques mêlés à ces feuillages que j'ai comparés à ceux du chapiteau corinthien. Dans les collatéraux, au contraire, les chapiteaux des colonnes engagées dans les murailles latérales , presque tous historiés , représentent des monstres, des animaux bizarres, des compositions de bas-reliefs. I^ur exécution , très inférieure à celle des premiers , et

Digiti^ed by CjOOQ iC

leur très faible saillie annoncent Tenfance de Tart.

 rintériear, on remarqaerarappareil des murs de la nef y composé , en quelques points , de petites pierres carrées , bien appareillées; derrière, un opus incertum , dans lequel on distingue des débris de grandes tuiles; ailletirs des moellons, et un appareil qui ne diffère en rien de celui qui est usité dans la plupart des constructions du moyen-âge.

La façade occidentale, par la simplicité de son ornementation, *parait appartenir à une époque assez ancienne. Elle se compose de trois portes en plein cintre; au-dessus de la principale, celle du milieu, une grande fenêtre surmontée d'un gable en appareil réticulé , depuis sensiblement exhaussé, comme le prouve l'appareil tout différent de son sommet. Trois sculptures fort grossières accompagnent la porte principale; deux, en regard, de chaque côté, représentent, je crois, deux signes du zodiaque, le Sagittaire et le Capricorne; la troisième est un buste de roi ou d'évéque, tenant un sceptre ou une crosse à la main. Sur les archivoltes des fenêtres et des portes on ne voit que les omemens les plus communs de la période romane (i), et je crois aussi les plus anciens, des dents de scie, des billettes, des be-

(i) L'oroemeolalion des moDumeos des onzième et douzième siècles me semble composée de deul élémcDs différeos: le premier, qoe 1*00 appelle soaveot roman primitif ^ et qoi parait nactoiui/y da moins né dans Toccident , n'oflire qu*un petit nombre de motifii

sans y etc. Le portail méridional est d'un style tout différent , aussi remarquable par la richesse de son ornementation que l'autre l'est par sa simplicité. La porte , qui s'ouvre vers le milieu de la nef, est cintrée , précédée d'un porche ogival (i )> et flanquée de statues de rois on de saints, merveilleusement sculptées, absolument semblables pour le style et le travail à celles du portail occidental de Chartres, auxquelles elles le cèdent à peine pour l'élégance et la finesse de l'exécution. Les voussures contiennent quantité de figurés d'anges , et des compositions entières tirées de la Bible. Enfin sur le tympan et le bandeau d'imposte on voit le Père étemel avec les attributs symboliques des quatre évangélistes, et probablement les douze apôtres. Tout le luxe, toute la minutieuse recherche de la sculpture bysantine se déploie dans ce portail , malheureusement fort mutilé aujourd^ui : rien de plus riche, de plus curieusement travaillé; il contraste d'une manière complète avec la façade occidentale.

L'histoire de la cathédrale du Mans est assez

bizarres, eD général , sans analogues dans la nature ; Tautre » qu'on nomme /^/anfm, parce qu'on le croit importé par des artistes grecf f emprunte ses motife soit à la nature , soit à l'arohitecttire romaine, mais en les modifiant beaucoup par une fantaisie orientale remplie de minuties , souvent très gracieuse. Le style que l'on désigne sous le nom de roman fleuri , présente la réunion de ces deux élémens.

(i) Son entrée est une grande ogive dont l'intrados est dentelé en zigzag. On en voit une semblable à l'entrée du cbœur de Tancienne église Saint-Martin^ à Paris (Gonsertatoired'arUet métiers.)

obscure ; mais ici , la multiplicité des dates cause autant d'incertitude , qu'ailleurs le manque absolu de données chronologiques. Sans m'arréter à sa fondation très problématique vers la fin du premier siècle y par saint Julien , je noterai sa destruction au huitième , et son rétablissement au neuvième. Bientôt saccagée par les Normands, elle fut restaurée au dixième siècle, puis au onzième (de io55 à 1064), par Tévêque Vulgrin, grand architecte, dit-on (1), bien que dans la réparation de cette cathédrale il n'ait pas donné la preuve de son savoir , car elle s'écroula peu de temps après. Vers la fin du onzième siècle, les travaux recommencèrent avec plus d'activité et de succès ; on termina le toit^ ainsi que le transsept et la partie orientale du chœur. En 1093 les restes de saint Julien furent transportés dans l'église, qui fut dédiée à ce martyr. En 1120, puis en iia6, nouvelles dédicaces. De 11 34 à 1144» deux incendies y causèrent des dommages considérables. On a lieu de croire qu'ils furent réparés , en grande partie du moins, vers la fin du douzième siècle.

Lorsqu'on cherche dans la nef actuelle les traces des ëvènemens que je viens de rapporter , on reconnaît sans peine que ses arcades inférieures ogivales , que leurs chapiteaux à feuillage corinthien , ainsi que le portail méridional , sont les

(1) I^ même qui bâlil Saint-Serge d*Angers. Voir plus bas, troilième partie.

parties les plus modernes, et il y a grande apparence qu'elles sont postérieures aux incendies de ii34 et ii44.

Ijes colonnes engagées dans les murs latéraux , si remarquables par leurs chapiteaux historiés , semblent appartenir au onzième siècle; mais je ne saurais dire si elles ont été élevées par Vulgrin ou par l'un de ses successeurs^ Je crois la façade un peu plus ancienne que ces colonnes j et quant aux murs latéraux , je veux dire les portions de murailles en petit appareil , il est possible qu'elles soient des restes des premières constructions, ou pour parler plus exactement , des premières restaurations du cinquième au onzième siècle (i).

On s'explique difficilement le motif du changement des arcades cintrées de la nef en arcades ogivales; mais, c'est un fait qu'on ne peut nier. Il a du avoir lieu vers la fin du douzième siècle , et pour l'opérer, pour changer les axes des piliers , il a fallu un travail considérable en sousœuvre , qui offrait de grandes difficultés. Je ne suis pas convaincu que les galeries actuelles existassent au douzième siècle, et cependant si elles

(i) Le parement de ces mon, par la forme des pierres et Tépaîsseur de la couche de mortier qai les sépare , offre beaucoup d'analogie avec celui des anciens remparts du Mans. On retrouve encore le même appareil dans un vieux pan de mur de Tbôtel-deville , enfin dans les ruines de l'église de SaintrPierre. On acbère la démolition de cette église. A mon passage au Mans il en restait encore quelques piliers dont les chapiteaux m'ont paru do onzième ou douzième siècle.

n'existaient pas, à quoi bon se donner Tesibarras d'une réparation en sous-œuvre? Tout obscur qu'il soit 9 ce fait me parait offrir un renseignement très précieux pour l'bistoire de l'art. Il peut y dans certains cas, expliquer le mélange singulier de parties de styles diflérens dans le même édifice^ et de toute manière, il donne une haute idée de la hardiesse et de l'habileté d exécution des architectes du moyen-âge.

Le.plan de Saint-Julien, vers la fin du douzième siècle; à la grandeur près, ne différait pas beau^ <x>up , probablement^ de celui qu'il présente aujourd'hui. Le transsept méridional paraît être du douzième siècle , du moins telle est la date probable de ses parties inférieures (i) , et le chœur «ctuel occupe ^ns doute l'emplacement de l'ancien, qui dut être démoli, lorsqu'en i^i'j, Philippe- Auguste autorisa l'agrandissement de l'égUse. Cette importante addition , commencée au moment où s'ouvrait une ère nouvelle pour l'architecture , contraste complètement, on le sent bien, avec la partie antérieure de l'église; elle appartient à la plus belle époque du style gothique, qui, dès son apparition, eut ce caractère de grandeur et de sévérité si convenable

(i) On remarque au-destnt d'une porte romane, qui s*ottvre dans celte partie de i'églne, quelques sculptures dont Pexplicatioa est iucertaise, mab qui, bien évidemment, sont très anté^ rieures à la période gothique. Le transsept méridional est surmonté d*une tour qui , presque tout entière, porte le caractère de Pépoque de transition.

dans un édifice religieux. En passant de la nef dans le chœur, l'impression qu'on éprouve c'est, si je puis m'exprimer ainsi , c'est qu'on quitte le temple d'une religion ancienne, pour entrer dans celui d'une religion nouvelle. Ces chapiteaux couverts de monstres , d'animaux fantastiques , de masques hideux , semblent les ornemens d'un culte barbare, tandis que ces feuillages variés de raille manières , ces vitraux aux couleurs harmonieuses , donnent l'idée d'une croyance douce et bienveillante. Malheureusement je ne crois pas qu'il y eût la moindre différence entre le christianisme du douzième siècle et celui du treizième^ si ce n'est peut-être qu^au treizième , le clergé avait une puissance plus grande , et qu'il en abusait davantage.

Onze chapelles disposées en demi-cercle entourent le chœur , dont elles sont séparées par un double rang de colonnes en feiisceaux. Encore massifs, leurs fûts attestent le début de l'art gothique. Il faut noter l'artifice avec lequel on a dissimulé l'épaisseur réelle des piliers du choeur. Leur plan représenterait à peu près deux ovales se confondant par leur sommet, et ayant leur grand axe commun. Deux colonnettes isolées et très légères disposées latéralement cachent le point de jonction. De l'intérieur du chœur , ou bien des bas-côtés, l'œil n'aperçoit qu'une partie du pilier, qui lui paraît une colonne ronde d'une légèreté extraordinaire , les colonnettes ne permettant pas

de voir la seconde colonne ou la prc^ongation ^u pilier.

L'ogive y soil en tiers point, soit surhaussée , se montre dans toutes les parties de la construction, presque toujours entourée d'un tore assez épais, ornement qui accompagnait Tare en plein cintre du douzième siècle^ et qui se conserva long-ten^s encore dans l'architecture nouvelle. — Rien de plus élégant, de plus léger, que les galeries qui environnent le chœur et une partie des transsepts ; et si Ton n'apercevait dans quelques fenêtres des meneaux flamboyans, ou des omemens contournés, on pourrait croire que le chœur entier a été exécuté d'un seul jet et par le même architecte. Il paraît pourtant que sa construction s'est prolongée jusque dans le quinzième siècle; mais toutes les parties principales ont dû être terminées dès le commencement du quatorzième, et les additions du siècle suivant se sont bornées sans doute à des détails d'ornementation.

Je critiquerai les chapiteaux, surtout ceux des bas-côtés. Ils me paraissent maniérés et bizarres. Lorsqueaucapricebysantineutsuccédérimitation étudiée d'objets pris dans le règne végétal , le goût de la variété ne tarda pas à jeter les artistes dans un excès blâmable. Us voulurent rendre exactement des formes auxquelles la sculpture semble se refuser. De là, ces chapiteaux ou tant de patience et d'adresse se sont inutilement employées. En résultat qu'a-t-on produit? On a altéré la forme

LE MANwS. 53

raliooBelle des chapiteaux, que les artistes bysantios avaient respectée, et Ton n'a pu parvenir qu'à rappeler de bien loin l'idée de telle-ou telle plante (i).

On doit louer sans réserve les vitraux du chœur de Saint-Julien. Moins bien conservés que ceux de Chartres, ils ne leur cèdent eu rien pour la vivacité des couleurs, et l'harmonieuse combinaison de leurs teintes variées. La plupart datent du miheu du treizième siècle. Les verrières des transsepts et leuF rose , des quatorzième et quinzième siècles,. ne paraissent un peu inférieures aux vitraux du chœur que par leur proximité qui oblige, pour ainsi dire, à en faire la comparaison. J'étais d'abord tenté de regarder les verrières des bascôtés duchœur comme plus anciennes que celui-ci ; je supposais qu'elles provenaient du choeur roman, car j'observais un système de coloration et d'exécution bien différent de celui que je reitiarquais dans les fenêtres élevées. Les premières , en effet, moins éclatantes de-ton, ont pour couleurs dominantes, le bleu ouïe pourpre foncé, tandis que le rouge clair et le jaune éblouissent les yeux lorsqu'on les lève vers la haute voûte du chœur. Enfin, dans les fenêtres basses les morceaux de verre sont plus

(i) n parait qoe IHnleDtion des architectes qui ont bâti le chœur était d'élever les Toutes de la oef » peut-être de la recootlmire eu entier. Oo ne peut douter de ce projet eu examinant les arrachemeDs de la Toûte du chœur , et la manière tout*à-fait provisoire dont on a raccordé les deux parties de l'église, d'ailleurs si djfTérentes de style.

petits , les joints par conséquent plus multipliés que dans les fenêtres hautes. En examinant ces verrières avec plus d'attention , je ne tardai pas à abandonner ma première opinion. Le même fait se reproduisant dans toutes nos églises , il est impossible qu'il ne se rattache pas à un système complet et raisonné. Son but n'est pas douteux. En tenant les bas-côtés dans la demi-teinte, on a voulu faire valoir la vive lumière qui se projette par les fenêtres du chœur sur la partie la plus sainte du temple. On y attire l'œil forcément; on l'oblige à se diriger vers le ciel. Cette idée u'est-elle pas celle qui a présidé à toute la fabrique gothique? et ces longues lignes verticales , caractère constant de cette architecture y multipliées surtout dans les chœurs, n'ont-elles pas une destination semblable ? A une époque où la première des sciences était la religion^ on ne doit pas s'étonner de ces allégories mystiques y dont le plan et les détails de nos églises offrent d'ailleurs tant d'exemples.

On voit quelques tombeaux dans le chœur et les transsepts de Saint-JuUen. Celui de la reine Bérengère est d'une exécution médiocre ; mais je suppose que dans le transport de l'abbaye de l'Épau au Mans , il a pu se détériorer. Celui de Charles d'Anjou, mieux conservé, ne me plaît pas davantage. Je réserve toute mon admiration pour le mausolée de Langeay du Bellay, attribué à Germain Pilon. La pose de la statue, les omemens de l'entablement, et les bas-reliefs qui couvrent le sou-

bassement du sarcophage ofirent des modèles qu'où ne saurait trop étudier. La décoration d'un tombeau est Fun des problèmes les plus intéressans pour un artiste ; pour exécuter un tombeau il doit être à la fois architecte et sculpteur; et comme, dans les oonstructiona de cette espèce , l'idée d'utilité est tout-à-fait subalterne^ l'architecture admet alors toutes les inspirations de sa fantaisie. Jamais , que je sache , on n'a surpassé les maîtres de la Renaissance dan^ la composition de ces monumensv

Les détails, peut-être minutieux , dans lesquels j'ai cru devoir entrer en décrivant la cathédrale du Mans, me permettront de parler plus sommairement des deux autres églises principales de la ville. En effet, chaque province, chaque ville parait avoir eu son époque de gloire monumentale; qu'elle la doive à un seul artiste , ou bien à une école, il faut constater les grands rapports que présente d'ordinaire l'ardiitecture des édifices de la même localité.

On trouve probablement, dans l'église du Pré, une copie en petit du plan de la cathédrale avant sa dernière restauration. Sa nef est divisée par deux rangées d'arcades soutenues par des piliers alternativement cylindriques ou carrés; ces derniers portent des colonnes engagées, à chapiteaux histo-

riésy d'un style ancien, grossièrement sculptés. Ici, tous les arcs sont en plein cintre , la voûte seule exceptée qui est ogivale; mais évidemment sa date est relativement récente. Ainsi que dans la cathédrale, les murs latéraux , décorés d'une arcature, offrent comme une suite de petites niches; une galerie règne de même au-dessus des arcades de la nef; en un mot , la disposition des travées est à peu près la même dans les deux églises.

Le chœur, élevé de quelques marches au-dessus de la nef (i), est entouré de grosses colonnes, supportant des arcades» en plein cintre; les deux dernières, à Torient , sont seules ogivales. Très souvent Togive se montre dans une position sem blable au miKeu d*arcs en plein ciutre« sans qu'on doive supposer pour cela qu'elle soit plus moderne. Lorsque des arcades se prolongent sur une ligue semi-circulaire , comme dans un chœur, l'emploi de Togive devient pour ainsi dire forcé au sommet de la courbe ; c'est , dans une église , la partie orientale du chœur. En ce point, les colonnes, pour résister à la poussée, doivent être fort rapprochées; et en général elles le sont beaucoup plus qu'à l'entrée du chœur. Si les premières arcades (à l'occident) sont en plein cintre, on ne pourrait donner la même forme aux arcades orientales, lesquelles ont un moindre diamètre, sans que leur hauteur ne fut moindre que celle des

(i) On ne coanait pat de crypte dans cette église. Il est cependantprobable, d*après Télévation du chœur , qu'il en a existé une.

premières arcades. Pour éviter cet inconvénient et conserver Fégalité de hauteur, on pourrait, il est vrai , Êiire usage de cintres surhaussés ; mais alors il en résulterait une inégalité dans la résistance des arcs; et les arcs surhaussés seraient plus faibles que les arcs en plein cintre. De là Futilité de l'ogive en pareil cas , qui permet de conserver à la fois la hauteiur commime des arcades, et les mêmes courbes à droite et à gauche des piliers. Tout cela semble avoir été soupçonné plutôt que bien compris par les architectes du moyen-âge, car Togive , à l'orient des chœurs , est souvent si mal exécutée qu'à peine remplit-elle son but. A Notre-Dame-du-Pré, par exemple, elle est sensiblemait surhaussée; ailleurs, èomme à Saînt-Germain-des-Prés à Paris, elle est un peu inférieure en hauteur aux arcades en plein cintre. Je n'ai pu trouver de renseignemens historiques sur l'église du Pré : je la crois du onzième siècle; le chœur pourtant pourrait être plus moderne. La porte principale, en ogive , entourée d'une archivolte romane, a le caractère de la période de transition et je ne suis pas éloigné de penser que le chœur a pu être réparé à la même époque.

L'histoire de Notre-Dame- de-la-Coûture ( de Culiurâ Dei ) ressemble à celle de la cathédrale, car elle offre aussi une série de restaurations de

styles différens, mais non point appliquées aux mêmes parties. Â Notre-Dame-de-la-Coùture, c'est le chœur qui est le plus ancien. Je ne cloute même pas qu'il n'ait été commencé dès la fin du dixième siècle (990 ) j époque où l'église, détruite par les Normands, fut réédifiée par Hugues PMJne ignoble maçonnerie empâte les hautes colonnes dont ce chœur est entouré; probablement on ne l'a ajoutée que pour éviter des rhumes aux officians. Toutes les arcades ainsi que les voûtes sont en plein cintre, ces dernières exécutées de la façon la plus grossière. Les chapelles ou apsides , disposées autour du chœur , n'en sont séparées que par un promenoir étroit. Je les crois des additions relativement modernes; mais, il est difficile de s'en assurer, car elles viennent d'être restaurées complètement, c'est-à-dire replâtrées et badigeonnées. Sous le chœur élevé de quelques marches au-dessus de la nef, on descend dans une crypte obscure qui me paraît avoir été anciennement réparée. Sa voûte est d'arêtes, et les retombées descendent en s'amincissant comme des stalactites sur de petites colonnes grêles dont les bases sont enterrées aujourd'hui. Ces colonnes ne portent rien ou presque rien, la poussée de la voûte s'exerçant sur les murs latéraux : elles ne sont pour ainsi dire qu'im ornement. Cette disproportion entre la masse de la voûte et ses supports apparens , qui surprend au premier aspect, tient à un artifice de construction fort ancien, comme il semble.

Il y a tant de différence entre les chapiteaux du , chœur, pour la composition et poiu* le travail, qu'on est porté à les attribuer à deux époques différentes. Ceux des grandes colonnes isolées j la plupart ornés de rinceaux, ou bien historiés, tous d'une exécution très médiocre et d'un style fort ancien en apparence, doivent appartenir à la construction primitive du dixième au onzième siècle. D'autres chapiteaux qui surmontent de petites colonnes engagées dans les murs latéraux du chœur, beaucoup plus grossiers, pourraient avoir une origine encore plus ancienne. Ten ai dessiné quelques-uns dont la corbeille, énorme pour la longueur du fut ( ce qui pourrait faire croire qu'ils sont des débris changés de place et enlevés à un édifice détruit), est chargée de traits informes, véritable ornementation de sauvages , ou bien de figures en buste dépourvues de toute proportion. Si on les compare aux chapiteaux des cc^unes isolées , il est presque impossible de les croire contemporains. Les premiers représentent des figures, assez mal sculptées il est vrai, revêtues de draperies longues et plissées ; et malgré le badigeon qui les recouvre, on observe le goût des détails et un certain soin à les traiter. Dans les autres, au contraire , point de détails , point de draperies. Un demi-cylindre engagé dans la masse de la corbeille, voilà un corps. Les bras sont faits à l'avenant, et il serait impossible de dire si ces figures informes sont nues ou habillées. Je me demande si ces der-

niers chapiteaux ne sont point des fragmens conservés de l'église saccagée par les Normands.

Les transseptSy dépourvus de toute décoration, n'ofirent aucun intérêt. Un mtir que je ne crois pas de construction primitive, les sépare de la nef.

On a peine k comprendre l'usage de trois grandes arcades en ogives , appliquées à l'intérieur sur les murs latéraux de cette nef, et formant comme autant de niches peu profondes. A-t-on voulu donner ainsi de la solidité aux murailles, ou bien ne doit-on les considérer que comme une simple décoration (i)? L'effet tt'en est point désagréable, peut-être à cause de la richesse des archivoltes qui les entourent. — Au-dessus de chacune de ces arcades on voit une fenêtre géminée en plein cintre , surmontée d'un œil-de-bœuf. Un cordon de modillons à têtes grimaçantes ou à détails capricieux , sépare ces fenêtres des arcades au-dessous. Les voûtes sont ogivales, renforcées de nervures rondes et d'arcs doubleaux, qui viennent retomber sur des faisceaux de colonnes engagées dans les murs latéraux^ et dont les chapiteaux représentent des feuillages fantastiques. Il est impossible de méconnaître dans cette nef les caractères de l'époque de transition, et je ne crois pas qu'on puisse lui assigner une autre date que le commencement du treizième siècle, ou la fin du siècle précédent.

(i) Voir la description de Saint-Maurice d* Angers , qui oflrc beaucoup de rapports avec Notre-Dame-de-la-G>àture.

Le portail qui n'a pas été achevé paraît plus moderne. La porte, placée au fond d'une espèce de porche avancé (i), peut être citée parmi les modèles les plus élégans de l'art gothique. Six statues dans des niches sont rangées des deux côtés. Audessus, on voit trois voussures ogivales, remplies d^admirables statuettes presque entièrement détatachées du fond, travaillées avec un fini merveilleux, et pourtant, sans manière, sans recherche, sans tours de force. Un' sujet, que l'on retrouve partout, occupe le bandeau de la porte; c'est le pèsement des âmes. Les élus, revêtus de longues robes , se dirigent vers le paradis ; et dans le sens opposé , les damnés , tout nus , sont poussés par les diables dans les flammes éternelles. Au centre de la composition un ange et un démon semblent se disputer une ame litigieuse , que le diable essaie d'entraîner en appuyant sur le plateau de la balance qui lui appartient. Les figures de Jésus-Christ , la Vierge, saint Jean et quelques anges sont sculptées sur le tympan. Il est impossible de ne pas admirer la vérité des attitudes, la naïveté de la pantomime de tous ces bas-reliefs. Mais ce qui frappe particulièrement dans la décoration de ce charmant por-^ tail, c'est l'absence de toute exagération, comme

(i) Il me parait un peu plus moderne que la porte. Soo entrée est formée par une grande ogive eotourée d'une vooMurc, bordée de crochets que terminent des têtes d'hommes et d*oiseanx.

de toute convention ; tous les détails semblent pris sur nature , et copiés avec une scrupuleuse fidélité. Je crois ce morceau du milieu du treizième siècle, parce que ça été la plus brillante époque de la sculpture gothique. Plus tard, elle perdit sa belle simplicité primitive pour tomber dans Taffectation, et , se méprenant sur le but de l'art, elle fit passer avant tout l'adresse de main et l'exécution des difficultés matérielles.

J'ai eu l'honneur de vous écrire du Mans, Monsieur le Ministre, et de réclamer des secours pour la conservation de cette intéressante ^lise, surtout de son magnifique portail. Quoique presque détachées des voussures qui les renferment, ses petites statuettes , si frêles en apparence , sont moins mutilées que la plupart de celles qu'on voit dans nos églises du même temps; quelques réparations légères rendraient à ce monument son ancienne splendeiu*. Malheureusement le goût des arts n'est point commun au Mans, et l'indifférence des tiabitans de cette ville pour les belles choses qu'ils possèdent est telle que si l'administration ne prend quelques mesures pour les conserver, il est à craindre qu'elles ne se détruisent peu à peu. M. le préfet de la Sarthe vous a demandé de comprendre l'église de la Couture au nombre des monumens entretenus en partie aux frais de l'État. Permettezmoi d'appuyer avec instance cette réclamation, qui me parait très fondée et urgente. Je pense aussi qu'il

serait à propos de £dre mouler pour la collection de l'École des beaux-arts les plus remarquables des figures et des ornemens qui décorent le portail de la même église.

Le musée du Mans possède un grand nombre tle, tableaux, la plupart au-dessous du médiocre; une collection d'histoire naturelle ; quelques armes antiques ou du moyen-âge; des statues, des vases antiques , et beaucoup de fragmens de poteries romaines, rouges et noires , découverts pour la plupart dans le département. Plusieurs de c^es débris se font remarquer par les bas-reliefs intéressans dont ils sont couverts. A mon sentiment, la pièce la plus précieuse du musée, c'est un portrait émaillé sur cuivre, et parfaitement conservé, de Geoffroy Plantagenét. Il était autrefois dans la cathédrale. Ce portrait, dont on a publié plusieurs dessins , est trop grossièrement exécuté pour que l'on puisse croire à la ressemblance; mais il est extrêmement curieux pour le costume , et il prouve que l'art de la peinture sur émail était très avancé au douzième siècle sous le rapport des procédés matériels. Le peintre est médiocre , mais l'ouvrier très habile.

On voit au Mans un grand nombre de maisons du moyen4ge et de la Renaissance; plusieurs ont des façades ornées avec goût et d'un style très pur.

On montre surtout aux étrangers une maison de la Grande Rue, n^ la, qu'on dit avoir été habitée par la reine Bérengère. Elle est évidemment beaucoup plus moderne, je la crois du quinzième siècle. Dans l'intérieur est une cheminée avec nn manteau couvert de bas-reliefs assez bien travaillés. Il serait à désirer que Ton prît quelque soin de conserver les débris de ces maisons qui pour la plupart tombent en ruines , et qui doivent bientôt être démolies. Ils pourraient être utilement employés i la décoration de qudque édifice public.

Taurais dû parler plus tôt d'un objet singulier que je n'ose appeler monument et qu'on voit auprès de la cathédrale* C'est un morceau de grès siliceux, long de huit pieds à peu près, de deux pieds de diamètre, grossièrement arrondi et se terminant en pointe. Il est appuyé contre l'un des contreforts de l'église , enterré , comme il parait , à quelques pieds de profondeur. Son origine m'est inconnue , mais sa forme donne Ueu de croire que c'est un peulven.

Supprimée à l'époque de la révolution, comme ces autres communautés religieuses, l'abbaye de

SOLÈSMES. 6S

Sdesmes vient de se rétablir. Une association d'ec*^ clésiastiques a racheté Tégiise et les bâtimens en*^ core existâns pour y résider, et reprendre la règle et les travaux historiques des Bénédictins. Jamais lieu ne fut mieux choisi pour Fétude. Suffisamment isolés pour que les visites des curieux ne soient pas trop fréquentes , les Bénédictins de So lesmesy en présence d'une belle nature, peuvent et doivent passer doucement leur vie loin du bruit des villes , avec la pensée consolante de laisser après eux des ouvrages durables. Quel avantage ne doit pas avoir une association, et une association reUgieuse, pour les études qui, exigeant de longues recherches, semblent presque interdites à des individus isolés? Ici, le savoir amassé se transmet comme un héritage, et im octogénaire travaillant à un ouvrage de longue haleine, peut dire avec orgueil : « Nous le finirons! »

Le supérieur, M. l'abbé Guéranger, me reçut avec une politesse pleine de grâce , et me conduisit sur4e-champ dans l'église , le seul des bâtimens de l'ancienne dbbaye qui se soit conservé. Son architecture n'offre rien de bien remarquable, et parait en presque totalité appartenir au quinzième siècle; seulement, vers l'entrée de la nef, une corniche ornée de damiers, annonce les restes d'un édifice beaucoup plus ancien. Je citerai brièvement quelques*vitraux en petit nombre, mais très beaux , et les stalles du chœur, en bois, fort bien travaillées, dans le style du quinzième ou seizième siècle. Sur

la boiserie q» eoivrrt le» paroi» du ahOMt efit représentée 1« généslogie de Jéntt^Ckrist. Elle se conpose d*Dne suite de médaiUoM d'un grand re^ lief y encadréa et réonîs les uns aux antres par des rinceaux j en un noi , c'est un aii>re généalogiqao seulpté sur boAs. Le» têtes ne manquent pas de caractère^ et Ton dirait qoe l'artiste a étudié les types des pkjsionomies orientale». On obserrera cependant qu'il s'est conformé au goût de son temfs, à Vidée du beau reçue alors^ car tams ks visages sont étroits et long»; les yeux trè» rappro* elle» et comne fermés k demi.

J'arrive ailx monumens dont Ta célébrité amène surtout fe» voyageurs à Solesmes. Ce sont quatre groupes de statae» représetttant différens sujets religÎMrx , encadrés datis de vastes niches décorées avec beaucoup de goût et de magnificence. Gha*" que niche a sa décoration qm lui est propre ; c^'est une petite fiaçade, <lont l^entablement snrtout est orné avec la pAus grande ricbesse. On remarquera que presque tous les motifs de décoration sonrit em^pruRtés m style gothique^ bien que ton» )e» détails appartiennent à celui de la Renaissance (i). Ainsi ^ on y voit de» dais, des éeh pendantes^ d^ consoles en cône renversé; mai» au Heu d'ogivifs^ de pmacie»! de crochet» k feuills^fe» tourmenté» ^ ces parties offrent 1^ formies régud^ères des ordne» ttitiques. Le» omemen» gotlnique» ont disparu y

(i) If faut en excepter ane seule niche dont il est parlé plus bas.

SOLSSMËS: 67

mai» 1*0» sent que le nooveau système d'architecture n'est pa» complet, qu'il n'a point encore de oomposffion générale qui lui sott propre.

On rte peut se lasser d'aAnirer la grâce et la délicatesse des arabesques qui couvrent les pilastres, les piédroits, et presque toutes les parties de ces feçades. JaJmiais le même ornement ne se reproduit deux fois, et toujours celui qu'on examine le dernier semble l'emporter sur les autres en élégance. Là, point de ces formes convenues, triviales, tracées à la règle et au compas, péniblement exécutées par de» ouvriers sans intellig'ence. Chaque partie de la décoration semble Tinvention d'un artiste qui, ayant trouvé le motif, en a été luimême Fouvrier. Ces merveilleux arabesques sont répandus avec profusion sur une surface considérable, et tous sont aussi finement travaillés que ces vases ciselés , ouvrages admirables des maîtres italiens. Ce sont aussi des Italiens qui décorèrent , dît- on, l'église de Solesmes, vers le milieu du seizième siècle; et trois des quatre groupes, ainsi que les décorations de leurs niches, leur sont attri- Iniés. Cette tradition est évidemment inexacte, comme en le verra plus bas, et fjdée même de décorer l'église par des compositions de ronde bosse renfermées dans des niches ne leur appartient pas. Dès la fin du quinzième siècle, des artistes inconnus, mais que Ton peut croire français, avaient exécuté une de ces compositions à l'extrémité du transsept méridional. Elle représente le Christ

au tombeau, et porte la date de 1496. Le chambranle de la niche est gothique, et formé par une ogive à contre courbe, ornée de festons pendans, de bouquets de chardons et de mauves frisées , tous ces détails refouillés avec une inconcevable adresse. La tête du Christ est fort belle et pleine de caractère. Auprès de lui, la Madeleine, à genoux, le contemple abîmée dans la douleur. Son expression et son mouvement sont remplis de naïveté et de noblesse en même temps. Les autres figures, parmi lesquelles il y a, dit-on, quelques portraits, sont bien inférieures aux précédentes; je les trouve courtes et grosses, surchai^ées de lourdes draperies. Il est vrai que les costumes qu'on leur a donnés sont ceux du temps , des velours épais , des brocards bien raides , sous lesquels les formes ne se dessinent pas. Les détails, d*ailleurs, sont rendus avec un soin minutieux , et à part le mérite très réel de Texécuticm, ces statues offriraient un intérêt puissant, seulement en nous faisant connaître avec exactitude les costumes de la fin du quinzième siècle.

Un second groupe, qui représente Jésus-Christ disputant avec les docteurs, ne peut assurément être Fouvrage d'un maître italien. A ces grosses figures courtes et joufflues , espèces de caricatures assez plaisantes, je croirais voir une réunion de buveurs flamands. Leurs costumes sont ceux que l'on voit dans les tableaux des anciens peintres de la Flandre, et je ne doute pas qu'un artiste de ce

pajs ne soit Tauteur de cette composition ^ de tout point inférieure aux trois autres. Parmi les docteurs, il en est un dont le visage large et carré rappelle les traits bien connus de Luther, £s^ce au hasard qu'il faut attribuer cette ressemblance , ou bien y a-t-il là une intention satirique contre le fondateur de la Réforme ? On donne à ce groupe la même date qu'à ceux des Italiens, et il est vraisemblable en effet qu'il a été fait au milieu du seizième siècle. La niche qui le contient est beaucoup plus élevée que les autres. On pourrait la prendre pour une fenêtre figurée.

Les deux dernières compositions représentent la communion de la Vierge et sa mort ( i ). Bien que dans le style des statues il y ait de la grandeur, elles sont toutes incorrectes et fort maniérées. Les costumes ne sont d'aucun temps, d'aucun pays, impossibles, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Les draperies ,i>izarrement agencées , manquent de naturel ; on ne saurait dire, au vrai, quelles étoffes on a voulu rendre , et il n'en existe pas, que je sache, dans la nature, qui puissent prendre des plis aussi extraordinaires. Çà et là on admire plusieurs belles têtes. Une entre autres, celle du Christ, dans la Communion delà Vierge, rappelle les Christs du Corrége , et il ne serait pas impossible que le sculp* teur se fut inspiré d'un ouvrage de ce maître. Le reste de la figure est détestable : le corps nu,

(i) La première à gauche du chœur, élevée de quelques pieds, la seconde à rexlrémilé du traossept septentrional au niveau du soL

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déhanché, a une .pose ridicule. On y deirtne «ine grande prétention à la connaissance dei'afiatomîe, mais on n'y trouve pas l'ombre de naturel.

Un excès de zèle religieux a coûté k nsz et la moitié du visageà l'un des personnages qui atsîsteni à la mort de la Vierge. Le motif qui l'a déiîgoé à la fiureur des fidèles«st amet aîngulier. Cette figure est assise, tenant uja livre entre ^es mains : aanos doute elle représente un docteur de la k», un apôtre peut-être , assistant la Vierge à ses derniers momens. ]>s bonnes gens de SoLesmes, voyant ce livre tout blanc, cmt expliqué ainsi cette Btatue : « C'est le diable» disaient-ils, chargé d'enregistrer les péchés de la Vierge; n'en pouvant trouver un seul , son livre est tout blanc. » Mais pour le punir de sa mauvaise intention tts lui ont donné nombre de coups de couteau et de bâton. Panetl malheur est arrivé à deux autres statues^ placées en dehors de la niche , à l'extrémité du transsept méridiaaal. Elles sont plus modernes j je crois , que les autres figures du même groupe, «et représentent deux soldats en faction devant le tombeau du Christ. Lecrime decelles-là était bienévidejity c'étaient des gendarmes de Pilate ; on les a traités en consé* quence.

En général ^ la disposition de ces groupes de statues n'est que médiocrement pittoresque ^ et le système de réunir des slatues pour eu faire une composition, ne me parait pas heureux en luimême. Des figures de ronde bosse placées les unes

à cêâé des miires nous rappettent involoBifllireiQ0Dt ies pctvoBBft^QB de cire q«e oom «tous tw daas notre efi£iiice sur les Jboulevardi^f eC eomne il sesiUe qu'on ait eu ia préteoftien de noua &ire dlufikHit nous noua y laissons €ntraSner pkis Âi£^ fidilenent. L'illusioii, d'iôHeurs^ n'est point le premier but 4e l'art; avant de tromper il doit fdaire. Dans toute oeuvre d'art^ Fartâste denande au spectateur d*entrer dans une certaine ooinren* «ion^ ide jn^r son itravail d'après une certaine loi^ «nais iâ^ il n'en est pas de mené* On s'approche tellement de k nature, qu'on ne juge l'artiste qu'en comparant son ouvrage avec «Ue, «t cpuand on a reconnu sans pane que ces %nnes èlanehes ne sont point animées , on ne les examine plus comme des objets d'art.

Toutes ces statues sont exécutées en pierre , de même que l'ornementation des niches. Dans ces dernières, les parties ifoCérisuses sont d'une pierre verdâtre extrêmement dure et compacte; une pierre plus tendre, plus légère, et blanche comme de la craie , a servi pour les parties moyennes et supéridures des ohaEibraiiles et des façades. U résulte, de la diCfévence de couleur dans les mai^ rîaux., 4m effet peu agréable; on dirait une répa^ ration, un l>adigeonnage incomplet. De près , on reconnaît sans diffîoHlté que la même main s'est exercée sur deux espèces de matériaux ; partout même 4âikatQ$se d'exécutio» , même fini, iuême perfection dws le tr^^l.

On vient de composer un autel dans le trans* sept méridional avec des fragmens retrouvés dans les ruines de l'abbaye, et dont la destination primitive n'est pas connue. J'ai remarqué entre autres deux belles statues de moyenne proportion représentant saint Pierre et saint Paul. Les têtes sont admirables, mais les corps beaucoup trop courts. Elles offrent les mêmes défauts que j'ai indiqués dans le groupe du Christ au tombeau. Le retable de l'autel est décoré de colonnes, de pilastres, de fragmens divers, réunis tant bien que mal. Au-dessus de l'entablement, on voit un saint Martin à cheval, mutilé, très finement sculpté. Je le crois du quinzième siècle , comme le saint Pierre et le saint PauK

11 semble, lorsqu'on arrive à Laval par la route de Sablé, qu'on entre dans une ville du moyen* âge. Une rue immense la traverse dans sa plus grande longueur, bordée de maisons la plupart bâties en encorbellement. On dirait des pyramides posées sur leur pointe. Quelques façades se distinguent, ornées dans le goût de la Renaissance; mais le plus grand nombre ne montre que deç

poutres uoirdes, à moitié vermoulues , quelque* fois portant des armoiries ou des moulures grossières. Du côté de la route de Bemies, la ville nouvelle s'élève plus régulière, et ses maisons paraissent commodes et bien construites.

L'ancien château des seigneurs de La TrémouiUe, considérablement réduit par des démolitions, sert aujourd'hui de prison. La courtine qui longe la rivière est encore assez bien conservée. C'est une muraille immense qui monte à une grande hauteur, plantée sur des rochers avec lesquels sa base se confond. L'appareil est régulier, de grosses pierres noires; vers le milieu, une large bande horizontale de pierres rougeàtres tranche fortement avec les premières. Au sommet, on voit quelques fenêtres géminées en plein cintre. Une tour ronde, à l'angle du bâtiment, est couronnée de mâchicoulis , mais ils me paraissent ajoutés, car le haut du parement de cette tour ne ressemble pas au reste. Je crois que ce château, bâti au douzième siècle, aura été réparé à différentes reprises comme tous les édifices militaires, qui se sont modifiés à mesure que l'art de la guerre a fait des progrès. Des dispositions intérieures pratiquées dans le principe, on ne peut guère juger, car il n'y a d'intact que la chapelle , divisée par des colonnes romanes à chapiteaux grossiers. Sa voûte est cintrée ainsi que les arcades ; il n'y a point d'apside. J'ai remarqué encore la charpente très ancienne d'un toit conique au-

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dessus d'uae f)late*£oniie. On dit •que 66s lÏBrmei, très bien assemblées, datent du treiziteesiièele; je ae sertis point éloigné de le croire.

Il semble que ce soit à la fin du quinnème, surtout au seizième siède, que Ton «t rocoastroit les bâtimens d'habitation, divisés aujourd'boi en dortoirs et en chambres, et considérablement di^ gradés par les prisonniers^ dont on connaît le goût poin* la destructicHi. Les chambranles des fené* treSfks seules parties dont l'omemetitation se soît conservée^ font deviner la richesse éa châtean de Laval au seizième siède. J'observais à Solesmes que la Renaissance s'était manifestée par les détails, avant de modifia* l'ordonnance générale de r^urchttecture^ j'en trouve ici une nouveUe preuve. La fisiçade du cbâleau, iort irrégutière, se compose d'une suite de fnontonsftccolés^ conienancdiacun deux fenêtres , -l'une au-idessus de l'autre , l'infé** Heure appuyée sur une espèce de oonsole. On le voit, c'est encore la dispoetition ordinaire des maiscHisdu quinzièmesiède, maisromementalion n'est plus gothique. Au lieu d'ogives, ce sont des ouirertures carrées; des pilastres, des arabesques, des moulures, dans le goût classique, remplacent les feuillages frisés, les crochets, les fsstons de pierre du siède précédent. Ces arabesques sont d'ailleurs exécutés avec une rare perfection, et leur composiiicm est des plus gradeuses qui se {Miissent voir. Quelques figures de bas^reliefs sont groupées le long des chambranles, et surtout sur

LAVAt. 7 S

ks consdtesy plosieurs tenftot des banderoles sur lescpieMes <m iit oes mots SE SE, qui semblent une devise; ma» je nea connais pas Texf^îcation.

Un des frontons en retour sur les autres parait plus ancien y et fait présumer que la ccmstruction ou la restauration de ces bàlimens a commencé dans le quiaaième siècle. H «ert en quelque sorte à marquer la transition des styles, et sa décoration est encore presque toute gothique. Il est possible , au reste, que sa date soit plus moderne, car âest constant que le style gothique s'est cooserré encore dans le Maine et la Bretagne lorsque tout le reste de la France Pavait déjà abandonfié. La salle du tribu* nal, autrefois dépendante du château, appartient encore à une autre architecture. On remarque une assez belle galerie, que je crois du siècle de Louis XIII. Au second étoge , les murs sont ornés de cartouches entourés de guirlandes fort riches: les armoiries qu'ils renfermaient ont été grattées.

Les jolis omemens de la cour intérieure, dont je viens de parier, sont aujourd'hui perdus pour les arts par la destination donnée à cette partie du château. On sait combien le malheur et Tennui de la réclusion stimulent Finstînct de la destruction chez les hommes <lu peuple. îTesl-il pas à craindre que ces élégans arabesques ne disparaissent bientôt enlevés pièce k pièce par le désœuvrement des tristes faabitans de oes lieux ? 3e pense , Monsieur le Ministre, qu'il conviendrait d'employer ces chambranles à la décoration de quel-

que monument y dont la destination fiit plus appropriée à leur caractère. Leur déplacement et leur transport, même à une grande distance, serait facile en raison de la proximité de la Mayenne qui coule au bas du château.

Saint-Yénérand, la première église de Laval que j'ai Visitée, me parait du quinzième ou seizième siècle. Elle n'offre rien de remarquable que quelques ornemens bien refouillés , et un petit nombre de vitraux assez bons. La cathédrale mérite plus*d'intérét. Dans son état actuel, son plan représente un rectangle dont la plus grande longueur est du nord au sud, et il parait que, restaurée à plusieurs reprises, elle a toujours été mal orientée, singularité qu'expUque la nature du terrain en pente, et, de plus, resserré probablement par d'autres édifices , à Vépoque de la fondation de Féglise. Ce qui reste de l'ancienne construction , c'est la nef tout entière et le chœur à l'exception de ses bascôtés. Autrefois ce chœur devait être fort court; mais aux quinzième et seizième siècles on l'a augmenté en l'entourant de bas-côtés et de chapelles. On n'a pas refait une nouvelle apside, en sorte qu'à l'extrémité du chœur l'église se termine carrément (i). On passe de la nef, qui est unique, dans les bas-côt^ du chœur, par deux portes qui, je le présume, étaient dans le principe l'ouverture de deux apsides collatérales. Les piliers du chœuF

(x) Plus on ayance vers Fouest et plus la suppression de Tapsidc devient fréquente.

sont très massifs (ils soutiennent une tour). Des colonnes tronquées en manière de consoles y sont engagées, surmontées de chapiteaux romans d'un style assez ancien à mon avis. Cette portion de Téglise pourrait bien être notablement antérieure à la nef, dont les voûtes ogivales et les chapiteaux ornés de feuillages élégans de style bysantin paraissent fixer la date à la fin du douzième siècle. Cette nef, remarquablement large , est divisée en plusieurs travées par des pilastres ou plutôt de véritables contreforts intérieurs. Dans leurs angles rentrans sont engagées de longues colonnes qui soutiennent les retombées des voûtes. A la hauteur des impostes de ces colonnes, commencent de grandes ogives qui terminent les murs latéraux de la nef, et dans le tympan de chacune s'ouvre une fenêtre en plein cintre , géminée , surmontée d'une rose (i). L'ogive, dans toutes les parties anciennes de cette cathédrale, se montre accompagnée d'omemens qui appartiennent à l'époque romane ; ainsi les larges nervures de la voûte sont formées parim tore épais encadré entre deux moulures en dents de scie.

L'exécution des sculptures d'ornement est remarquable, quelle que soit leur époque, et l'on doit louer également la rare élégance des chapi-

(i) J'ai souvent ea ToccasioD de remarqaer que le plein cintre ft*est conservé plus long-terops dans les ouvertures extérieures, fenêtres et portes , que dans les arcades et les voûtes intérieures. Je pourrais accumuler des centaines d'exemples.

78 IJLVAL.

tea«x bysantios de la nef, et les jolis détails flam* boyans da pourtour do cbœur. J'obserre ici un ùàt rare dans nos église», c'est uue apside peu enfoncée, pratiquée dans le mur septentrional, c'est-à-dire k l'opposite da chœur (i). H paraît évident que , dès le donzieme siècle, l'entrée principale se trouvait sur le côté oriental de l'église. Le portail actud, détestable addition du dix-septième ou dix-huitième siède, se lie tant bien que md à la nef par une espèce de vestibule en retour sur celleci. On a copié dans l'intérieur les moulures, et, jusqu*à certain point, Tomementation bjsantine. C'est un trait de goût auquel on ne pouvait s'attendre de ceux qui ont élevé la lourde et ridicule bâiisse de ta £siçade.

L'incHnaison rapide du terrain sur lequel es^ batte la cathédrale a nécessité la construction de vMtes souterrains au-dessous. Aujourd'hui ib sont loués par la fabrique à des particuliers. J'ai viveinent regretté de ne pouvoir les visiter. La tour parait n'avoir )amats été achevée. E^le est carrée^ avec des fenêtres en plein cintre entourées de gros tores ; je la crois contemporaine de la nef.

(i) l\ serait înléressant de rechercher le motif de cette disposition, qui s*écarte J'one manière si remarquable da type primitif des églises chrécieonea. ËRe doit être cependant très ancienne, car dès le onzième siècle, elle parait avoir été an type presque con- •um sur les boffds àm Rhin. Le» oatl^rahs de Spîre^ Wonns, Mayeact et Bonn en offrent des exemples. On obt w v «tuai iré* que m me n idant les profinces da Bbin la suppression de l*apaide, ^ès l'époque bysantine; voir Fégliae de Mnl-lfartin à Worms.

A?£N1ÉR£S. n

AYENIÈRES.

Très près de Lavàl, au village d'Avenièrcs, il existe une église célèbre dans le pays par une vierge qui fait des mirstdes* La forme générale de Fédifice est celle d'ane croix latine. Cinq chapelles semi-ch-culaifes ou apsides, entourent le chœur; deux autres s'ouvrent dans les transsepts. Cette nef et ses deux collatéraux ne sont voûtés que dans Ta partie la plus voisine du chœur; un toit en charpente couvre le reste. Je crois distinguer deux et peut-être trois époques dans la construc*» tion de cette église.

1 ^ A la plus ancienne appartiennent les piliers du choeur, cylindriques, trapus et massifs, sur^ montés de diapiteaux grossiers, dont la décoration se compose en général de rinceaux et de feuillages fantastiques f et pour un petit nombre de monstres on de tnasque» grimaçans. Leurs arcades sont en c^ve k pointe obtuse. A ne considérer que la forme des piliers et leurs chapiteaux, on serait fondé il feô croire très anciens, c'est-à-dire au moins du milieu du onzième siècle. Les arcades en ogive n*ont certainement pas été réparées, et sont de construction primitive. Il faudrait donc les croire aussi du onzième siècle. Mais comme, après tout, pour leur donner cette date, je n*al

80 AVENIÈRES.

d'autres renseignemens que la lourdeur et la gros* sièreté de romementation de leurs (piliers, je crois qu on courra moins de risque de se tromper en les rapportant au commencement ou bien au milieu même du douzième siècle. Au-dessus de ces arcades y règne une arcade figurée en plein cintre, fort élégante, soutenue sur des colonnes à chapiteaux historiés pour la plupart, beaucoup mieux exécutés et infiniment plus riches que les premiers. Les fenêtres cintrées et flanquées de colonnettes sont percées dans le haut du chœur, et séparées de l'arcature par un cordon sculpté où Ton remarque des pommes de pin fort bien refouillées. Les voûtes de ce chœur et celles de ses bas -côtés sont ogivales, renforcées d'arcs doubleaux fort épais. L arcature supérieure , les fenêtres et les voûtes portent tous les caractères du milieu du douzième siècle , et c'est en observant la différence d'exécution entre ces parties et les piliers du chœur, que j'ai été conduit à soup-% çonner pour ces derniers une date plus reculée. Mon incertitude n'étonnera personne, sachant combien 9 (jbms de certaines limites, sont vagues les caractères de l'architecture romane.

Les piliers des transsepts, formés de longues colonnes groupées en faisceaux soutenant une voûte ovoïde appartiennent encore au douzième siècle. Au-dessus s'élève une tour carrée, assez élégante, du même temps ou de très peu postérieure, surmontée d'une flèche en pierre et de

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quatre clochetons dans le style de la Renaksance. De loin son effet est assez agré^ible, mais en se rapprochant on trouve les ornemens de cette flèche lourds et médiocrement exécutés.

La partie orientale de la nef parait encore avoir été bâtie dans le douzième siècle : piliers cyUndriques alternant avec des piliers carrés portant des colonnes engagées. Les arcades et les voûtes sont en ogive, ces dernières garnies de nervures rondes. Deux chapiteaux seulement sont ornés de sculptures (représentant des oiseaux). Je présume que les travaux auront été interrompus avant que la décoration de la nef ne fut terminée.

2® La moitié occidentale de la nef est d'une construction différente. Je crois qu'elle a été terminée, peut-être réparée au quinzième siècle. Je remarque quelques corbeaux très bizarres soutenant les poutres de la toiture; on hésite long-temps avant de les attribuer au quinzième siècle. A cette époque le goût des monstres et des corbeaux historiés parait avoir repris quelque vogue. J'aurai occasion d'en citer des exemples. Lorsqu'ils se trouvent dans une église gothique, il n'est pas difficile de les distinguer, mais dans un édifice roman restauré, on peut quelquefois les confondre avec les ornemens analogues de la construction primitive. En effet, la sculpture grossière, celle surtout qui n'a point pour but une imitation de la nature, n'a pas de caractères assez précis pour ne pas laisser beaucoup d'incertitude sur son origine.

82 AVENIÈRES.

La façade est très détériorée et sans caractère. Des trois portes, les deuxlatérales, toutes deux cintrées, me semblent du douzième siècle. La porte du milieu , ogivale , est une restauration du même temps que la partie occidentale de la nef.

GRENOUX.

• Je suis allé visiter une petite église à moitié ruinée au hameau de Grenoux, à une demi-lieue de Laval, qu'on dit de construction romaine, et qui certainement est fort ancienne. On n*y voit aucun ornement , mais l'appareil des murs dans toutes les parties qui n*ont point été réparées est de petites pierres carrées entremêlées de lai^;es briques disposées par assises horizontales. Il a beaucoup d'analogie avec celui des murs du Mans, encore plus avec certaines parties de l'église de Saint-Martin d'Angers (i) du neuvième siècle. La couche de mortier qui sépare les pierres est généralement assez épaisse. Une indicatiçn aussi vague ne me permet pas d'assigner une date certaine à ce petit édifice. Je le crob, sans pouvoir bien motiver mon opinian , je le ccoisydîs^ du septième au neuvième siècle.

(i) Voir plus bu , tromène partie.

GRENOUX. 83

On. remarque dans l'intérieur de Féglise deux tombeaux du treizième siècle sur lesquels sont des statues couchées; c'est un chevalier et une dame ; auprès d'eux sont des anges de très petite proportion, tenant des encensoirs. Le chevalier est vêtu d'une longue robe retenue sur la poitrine par une agrafe. Un voile ou plutôt une espèce de turban enveloppe la tête et le cou de la femme , ne laissant voir que le visage. A leurs pieds sont des animaux informes que je crois des lions. On observera dans les deux statues la largeur exagérée de la face : c'est un caractère assez ordinaire de la sculpture du treizième siècle. Autour de la pierre qui recouvre le tombeau est tracée une inscription latine , dont l'obscurité du lieu et l'usure des lettres ne m'ont permis de lire que quelques mots. Il serait à désirer que ces monumens, qui à Grenoux sont exposés à toutes sortes d'accidens, fussent transportés dans quelque église de Laval. Ce serait le seul moyen de les conserver. Je voua prierai , Monsieur le Ministre , de vouloir bien appeler wr cette proposition l'attention de M. lePr^et de la Mayenne.

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