LANI^FF
des tombes à épitapheé: le vulgaire s'enterre au
dehors.
Dans l'enceinte intérieure , les colonnes engagées sur la face des piliers qui regarde le centre du monument , s'élevaient aussi haut que les murailles; leurs chapiteaux ont disparu avec le couronnement de l'édifice. Les autres colonnes de moindre dimension, engagées dans^t^ deux en«> ceintes sont pour la plupart très endommagées. On reconnaît cependant la forme générale de leurs chapiteaux, en pyramide tronquée et renversée avec quatre têtes saillantes sous les angles du tailloir. Plusieurs antiquaires ont cru important de déterminer à quelle espèce d'animal appartiennent ces têtes, et ils n'ont remarqué que celles dont ils pouvaient tirer quelque conclusion favorable à leur système. Il y en a certainement de plusieurs sortes d'animaux et même d'hommes; mais je ne pense pas qu'elles fournissent la moindre induction. L'usage d'orner ainsi les angles des chapiteaux est très ancien, et pour ne pas parler du style composite des Romains, on en peut citer des exemples à presque toutes les époques de la période
tiques des marchands de tabac qoe j*ai vu des inscriptions iMietonnes: « Butun mad,* Peu de Bretons, me dit-on , sont en état de lire unlWre écrit en leur langue, peut-être parce que Forthographe n'en a jamais été fixée. On trouve d'ailleurs dans les inscriptions françaises bien des locutions étranges, traduites, je crois, littéralement du breton. Sur une tombe à LanlefT, par cxem pie, on \\X : G gù N, ^ âgée éê êoiximtû am* , morte jeune JUle.
LANLEFF. 131
romane (i). Nul ornement sur lescorbeiOes, esoepté quelquei traita souVent crois» en losanges ou bien des ch^?rons. Sur les bases on observe les mêmes traits ; c*est romementatioii la plus gros-sière et la plus ancienne*
Dès les premiers temps du ohrisCîanisaie on a construit des églises circulaires^ et celte forme a été très siHivent employée juaqae vers k fin du douzième siède. I^ disposition du monument de Lanleff est précisément celle que Ton donnait à ces églises pont le choenr circulaire était séparé par des arcades de ses basâtes qui Tentourent. L'église de |tieuz (Aude) sur laquelle j'ai appelé votre attention dans ma dernière tournée, présente une grande analogie avec celle de Lanl^. A Rieux les fenêtres qui éetairent le chœur sont très élevées : probablement eHes Tétaient également à Lanleff, et c'est ce qui explique pourquoi on n'en voit nul vestige aujourd'hui. L'arcature des bas*c6tés, dans un rapport certain ^ avec celle du chœur /«st une analogie nouvelle. Il est impossible d'examiner les deux bAtimens sans penser que l'^égaute structure de Rienx est Inen postérieure à la simple église de Lanlefif; niais il n'est pas aisé d'assigner une date à <}ette^i. Une fens que l'on dépasse certaines^ limites , il est difficile , femte de termes de comparaison, de déter-
(i) TeU font les ctiapiteaux de TégUse de Lamarche, près de la Charité, qui date du dixième siècle.
132 LANLEFF.
miner T&ge d'un monument. Sans aucune difficulté, je crois TégKse de LanlefF antérieure au douzième siècle ; mais de combien , je ne puis le dire. Si Ton observe son appareil irrégulier sans mélange de briques , on pensera sans doute avec moi, qu'on n'en doit pas chercher la date avant le septième ou même le huitième siècle. Que si une limite de trois cents ans parait encore trop longue, j'essaierai de la resserrer en faisant remarquer les rapports qui existent entre les chapiteaux de Lauleff et ceux de I^a marche , dont la date], d'après des titres certains, remonte au commjBncement du dixième siècle.
Malgré le peu de confiance que doivent inspirer généralement les traditions locales, lorsqu'elles ne sont pas appuyées par des faits, celle qui se rattache à I^anleff doit être citée parce qu'elle ne manque pas de vraisemblance. « Autrefois, disent les gens du pays, il y avait là des moines rouges. » {Menée* ked ruz.) C'est ainsi qu'on désignait autrefois les templiers qui portaient une croix rouge sur leurs manteaux. On sait qu'ils donnaient souvent à leurs églises la forme ronde , pour rappeler celle du temple de Jérusalem, à la d^ense duquel ils se consacraient. J'ai dit que l'apparence du monument de Lanlelf me semblait indiquer une époque beaucoup plus reculée que le commencement du douzième siècle , date de la fondation de l'ordre des templiers. Pourtant il ne serait pas impossible que la simplicité de la construction, la grossièreté
LANLEFF. 13^
des matériaux y que la pauvreté des fondateurs pour mieux dire, aient donné à cet édifice un air d'antiquité qui fasse illusion. Trop souvent, je le crains, on regarde la richesse ou la simplicité de Tornementation comme les signes caractéristiques d'une époque et d'un style d'architecture. Il est évident néanmoins que le fondateur d'un monument a toujours dû adopter de préférence un style d'architecture en rapport avec ses ressources; et combien d'églises de villages ont-elles été construites , pendant la période du gothique fleuri par exemple, sans aucun des omemens caractéristiques de cette époque, qui exigeaient une grande dépense et des ouvriers habiles.
Quelle que soit l'origine de Féglise de Lianleff, elle est intéressante et mérite d'être conservée. Le conseil- général des Cotes-du-Nord a voté géaé* reusement, l'année dernière, cinquante francs pour sa réparation. Je vous prierai, Monsieur le Ministre , de voulmr Inen ajouter un supplément à cette somme, seulement pour faire enlever les décombres et empêcher la destruction de faire de nouveaux progrès.
134 ABBAYE DK BEAUPOBT.
J*^i souvent eu l'occafiion daduirar la situation 'Siogulièrenient pittoresquede nos vieilles abbayes; et, bien que taries à l'infini^ leurs sites ont entre eux Otttel rapport de beauté^ qu'il est impossible de ne pas croire que leurs premiers habitans ont éprouvé» à leur aspect , les mêmes sensations que nous éprouvons aujourd'hui. 'Pourtant il parait étrange que, dans un état de civilisation peu avancé, on soit sensible aux beautés de la nature. Pour l'homme à Tétat sauvage > tonte campagne *est belle , abondante en gibier ; et le fermier de notre temps, être civilisé à un point excessif sous beaucoup de rapports, admire, comme le plus beau paysage, des campagnes sans horizon, plantées de betteraves et salies de fumier noir. Il faut que les habitudes contemplatives de la vie ascé* tique aient de tout temps donné à l'esprit le sentiment du beau abstrait, indépendant de toute idée d'utilité réelle. Assuré d'une existence uniformément douce, borné dans ses plaisirs et son ambition, plus qu'aucun autre à l'abri , par son caractère sacré, des revers de fortune, le moine du treizième siècle pouvait et devait aimer le beau pour lui-même. Et tandis que le chevalier, en guerre
ABBAYE DE BBAUPOBT. 135
avec lout le inonde , ne songeait qu*à se bâtir une forteresse imprenable , l'abbé embellissait sa de* meure et goûtait les jouissances que donnent l'imagination et les arts.
Voilà quelles étaient mes réflexions lorsque se déroulait à mes yeux le magnifique panorama de la baie de Paimpol, à lentrée de laquelle on voit les ruines de l'abbaye de Beauport. C'est en vérité un lieu admirable, et j'avais de la peine à détacher mes regards de cette mer blanchissante d'écume, d'où sortent çà et là les têtes verdàtres d'une multitude de rochers aux formes fantastiques. Ce coin de terre semble exceptionnel. J'y voyais avec surprise prospérer des arbres du midi de la France. Oubliant leur soleil natal , des myrtes , des mû* rierS|des figuiers gigantesques couvraient la plage, laissant presque tomber leurs fruits dans les flots. Que devait étreBeauport, lorsque de riches oisifs l'habitaient, croyant peut-être servir Dieu en ornant leur demeure? Aujourd'hui, les bâtimens de l'abbaye tombent en ruines; on y exploite une ferme que le propriétaire ne visite que rarement dans la saison des chasses.
On ne connaît point la date exacte de la fondation de l'abbaye. Il en est foiit mention ^pour la première fois dans une bulle de 1 1 78; mais je n'ai rien vu dans les ruines qui ne m'ait semblé plus moderne. A mon sentiment, c'est au commencement du treizième siècle que doivent avoir été construits les bâtimens que je vais essayer de décrire.
Démolle déjà en partie, Téglise est pourtant encore reconnaissabie. Elle dessinait une croix latine et avait troLs nefs. Le collatéral sud, le tranasept du même côté , et le chœur, ont disparu. On entre dans la nef principale par une grande porte ogivale dont les archivoltes ornées de tores retombent sur des colonnes du premier stylegothique.La porte qui s'ouvre à l'entrée du collatéral nord est en plein cintre. On observe d'ailleurs ces deux arcs dans plusieurs parties de l'église ; l'ogive employée comme à l'ordinaire dans les arcades et pour les voûtes, et le plein cintre dans les fenêtres basses. Les piliers représenteraient en plan un massif carré long, ayant le côté qui fait face à la grande nef flanqué de deux colonnes engagées , grêles, terminées par un chapiteau évasé, orné de longues feuilles. Deux autres colonnes semblables, engagées latéralement dans le même massif, reçoivent la nervure maîtresse des arcades. Sur la face principale deces piliers, s'élève unecinquième colonne qui vient toucher aux nervures de la voûte (i). Elle est accolée à deux autres colonnettes dont le fut est tronqué en console presque à la hauteur du sommet des arcades inférieures. Une fenêtre en ogive, étroite, éclait^ chaque travée. On se rappellera que les fenêtres correspondantes des bas-côtés sont en plein cintre.
(i) Ces nervures et la voûte elle-même sont eo tufTeau. Go a choisi cette pierre sans doute pour sa légèreté.
A l'entrée de là nef^ deux arcades ^ plus larges que les autres, indiquent une espèce de division dans cette partie de l'église. N'est-ce point encore un souvenir du narthex intérieur 4des premiers temples chrétiens? Le transsept est partagé dans le sens de sa longueur par une rangée d'arcades ^ qui lui forment, à l'orient, une espèce de collatéral, aussi peu élevé que les bas-côtés de la nef, tandis que la voûte du reste du transsept égale en hauteur celle de la nef principale. Cette disposition, qui n'est pas très ordinaire en France; s'observe dans plusieurs églises anglaises du treizième siècle. Un autre rapport avec le style anglais se fait remarquer dans l'arrangement des meneaux des fenêtres les plus larges , telles que c^Ue de la première travée, la fenêtre occidentale de la nef, et la fenêtre occidentale du transsept nord. Dans nos églises françaises, les meneaux, quel qu'en soit le nombre , s'élèvent d'ordinaire verticalement jusqu'aux naissances de l'ogive. Là, d'autres ogives se forment; mais il faut observer que la ligne des naissances de ces ogives intérieures est lataéme que celle de l'ogive maitresse. Le sommet de son tympan est alors rempli par iine rose accompagnée quelquefois de trèfles et de quatrefeuilles. A Beauport, ainsi que dans plusieurs églises anglaises, l'ogive inscrite au roilieu de l'ogive maîtresse, s'élève jusqu'au sommet de celle-ci et la touche par la pointe. Sa naissance se trouve, par conséquent, fort au-dessus de la
naissance de logive maîtresse. Quant aux ogives latérales, elles ont leurs naissances sur la même ligne que l'ogive maîtresse, et de plus, une moitié de leur aix^ leur est commune avec une portion de l'arc décrit par celle-ci (i). Dans une fenêtre française , au contraire , Tare des ogives latérales inscrites n*a de commun que sa naissance avec l'ogive maîtresse. On devine dans ce système , perfectionné ou plutôt développé de plus en plus en Angleterre , l'origine du style perpendiculaire, qui, à une époque correspondante à notre gothique flamboyant , a fini par supprimer presque toutes les lignes courbes dans le tympan de l'ogive, en les remplaçant par des lignes verticales. A l'extrémité du transsept nord, et dans une direction parallèle à celle du chœur (qui n'existe plus), on voit une salle divisée dans le sens de sa longueur par une ligne de piliers cylindriques sur lesquels viennent retomber les nervures de la voûte. Les riches feuillages des chapiteaux et l'agencement gracieux, quoique compliqué, des nervures rondes de cette salle , remarquable par son élé* gance, me la font considérer cotnme postérieure à l'église. Je la crois de la fin du treizième ou du
(i) Les meneaux ressemblent alors aax barreaux d*ttne grille , et cette apparence devient plus sensible encore par l'additioii d'autres meneaux borixoniaux {tratuoms)^ qui croisent les premiers à angle droit. On voit à Calais une fenêtre de cette espèce. Ten ai cité une à Saint-Rennes. Elles ne sont pas rares dans les églises de viHage en Bretagne.
commencement da siècle suivant. Sa destination est difficile à deviner. Si sa position peut la faire considérer comme une salle capitulaire, sa longueur et surtout cette rangée de piliers massifs ne semblent guère convenir à cet usage.
Par son extrémité occidentale , elle communiquait à un grand cloître carré attenant à l'église; latnuraille septentrionale de celle-ci forme un des côtés du cloître. Il a conservé des vestiges de plusieurs époques distinctes. A l'ouest , quelques arcades engagées dans la muraille d'un grand corps de bâtiment , portent le caractère des premières constructions du treizième siècle ; tandis que du côté de l'orient on voit les restes d'autres arcades isolées qui m'ont paru ne remonter qu'au quinzième siècle. Au nord s'élève un grand b&tinaenten ruine , opposé et parallèle à l'église; l'étage inférieur, voûté, est divisé par une rangée de gros piliers cylindriques , trapus , presque dépourvus d'ornemens. Les voûtes sont d'arèles et en ogive, médit^crement exécutées, surtout en comparaison de l'autre salle dontj 'ai parlé d'abord. Les fenêtres, véritables meurtrières, admettent à peine luie faible clarté. Je ne comprends pas quel a pu être l'usage de cette salle si ce n'était un cellier. L'étage supérieur, très ruiné, contient.ime longue galerie dont le toit s'est écroulé. Au midi , ses fenêtres sont ogivales; au nord, en plein cintre, les unes et les autres entourées d'archivoltes fort ornées dans le goût de l'époque de transition. Je serais
tenté de la prendre pour une bibliothèque ; mais vers le milieu on aperçoit les restes d'une espèce de chaire ou d'une petite tribune élevée. Peut-être cette galerie servait-elle de réfectoire à quelques dignitaires de Fabbaye ou bien de salle capitulaire. Je renonce àdécrireplusieurssalles voisinesdu doitre, qui cx)mmuniquent à la galerie supérieure. Encombrées de paille et de foin^ ou r^smpUes de gravois, toutes sont aujourd'hui presque complètement dénaturées par les habitansdela ferme. Celles qui m'ont présenté quelques détaik caractéristiques appartiennent certainement au treizième siècle.
A l'orient de la salle basse , que j'ai appelée cellier, et dans une direction parallèle , on trouve une autre salle basse ^ voûtée en ogive ^ d'un gothique simple et de bon goût; c'est le grand réfectoire. On sait qu'il fut bâti en 11169 par l'abbé Hervé. Au lieu de colonnes engagées , des consoles soutiennent les retombées des arcs doubleaus. A chaque extrémité de la salle est une grande cheminée , surmontée d'un énorme manteau à pans et se terminant en pointe. D'ailleurs nulle trace d'ornementation , si ce n'est sur les consoles, où l'on voit quelques feuillages ou des masques sculptés. Ce réfectoire communiquait , à l'ouest f avec un second cloître , du treizième siècle, je crois; il n'en reste plus que quelques arcades trilobées en ogives. Au midi, il longeait les murs du cellier. De ses autres cotés on ne voit plus le moindre vestige; des jardins, des maisons modernes couvrent l'emplacement qu'il occupait.
Vraisemblablement au dix -septième siècle , les moines Prémontrés , habitans de Beauport, ne se trouvèrent pas à l'aise dans leur palais gothique. Il leur fallut une demeure moderne, et l'antique abbaye fiit étrangement défigurée par l'addition de nouvelles constructions qui s'élevèrent au-dessus des salles gothiques à l'orient et à l'ouest du premier cloître. Aujourd'hui de lourds chambranles de fenêtres contournés dans le goût de Louis XIV, des tuyaux de cheminée gigantesques, bien lourdement ornés, font un triste contraste avec le» élégans feuillages du treizième siècle et les ogives gracieuses des salles basses. Dans les appartemens, déraeublés et ruinés en partie, on trouve encore les dispositions ordinaires pour le logement d'une communauté religieuse. J'ignore si pour les construire on a démoli des bàtimens anciens, mais cela parait d'autant plus probable que dans toute la partie gothique de l'abbaye on n'aperçoit rien qui ressemble à des cellules, ou aux appartemens des abbés.
M. le préfet des Côtcs-du-Nord m'avait demandé mon opinion sur la possibilité de restaurer l'abbaye de Beauport et de rendre au culte son église. Dans la triste situation où elle se trouve, la dépense serait trop considérable pour les ressources dont on peut disposer. A mon avis, mieux vaudrait s'occuper exclusivement de conserver le réfectoire et la belle salle gothique voisine du transsept nord , qui, comme monumensdu premie r style gothique,
1 i2 ,,BBAYE DE BEAUFH^hT.
méritent un haut intérêt. Malhei;ceu8ement, on m'assure que les ruines de Tibbaye n'appartiennent pas toutes au même propriétaire j et l'on peut difficilement espérer que ses possesseurs s'enténdent tous pour retarder l'œuvre dé destruction. A quelques pas de l'abbaye , devant une aire nouvellement construite, je remarquai un hangar soutenu par des colonnes de bois torses et richement sculptées* Il y en avait quatre ornées de rinceaux et de pampres, parfaitement travaillées dans le goût de la Renaissance. Sans doute dies proviennent d*un rétable détruit dans l'église de Beauport. Je remarquai que des quatre colonnes une seule était terminée; les autres ne sont sculptées que d'un coté , de l'autre ébauchées seulement. Je £m des vœux pour que quelque propriétaire voisin les enlève à la pluie pour en faire l'ornement de son château.
TEÉGUIBR* ^ 'l
L'église de cette ville, autrefois cathédrale, nwilgré son extrême irrégularité, offre un aspect noble et imposant. Ce que l'on sait de son histoire, c'est que, fondée vers le commencement du neuvième siècle, elle fut dévastée ou détniite à plusieurs
reprises. On mentionne une grande restauration qui aurait eu lieu en 1296, restauration à peu près inutile, ou du moins suspendue bientôt, puisqueen 1 339 il fallut reconstruire l'église presque entièrement. Yoilà tous les renseignemens que fournit le dictionnaire d'Ogée. En décrivant l'état actuel de l'édifice, je vais essayer de distinguer ses diffé* rentes époques.
Son plan représente une croix latine; le chœur, un peu moins long que la nef, se termine par trois apsides à cinq pans. Entrant dans la nef, on est d'abord surpris de son extrême irrégularité. Mon seulement ses arcades n'ont point toutes la la même largeur, mais, ses piliers mêmes ne se correspondent nullement; et dans leur variété on ne reconnaît pas plus d'intention que de goût. Aeoté de piliers cylindriques on en voit d'octogones, d'autres portent des colonnes engagées. L'ouverture des arcades étant irrégulière, et leur hauteur constante, on ne peut asdgner de forme générale à leurs ogives. Toutes les arcades ont pourtant ce rapport commun qu'elles se composent de deux ogives en retraite l'une sur l'autre. D'ailleurs au- \mn ornement n'en marque l'archivolte ; seulement les angles saillans de l'ogive intérieure sont épannelés. Ija dernière travée, celle qui touche au transsept, beaucoup plus étroite que les autres, est si bizarrement construite, que la pointe de l'ogive ne répond pas au milieu de l'arcade. Du côté de b nef, elle prend sa naissance à la hauteur des autres.
tandis que, du coté du transsept , elVs se joint au pilier par une courbe très courte, et dont par conséquent la naissance se trouve sur une ligne beaucoup plus élevée. Gomme on ne peut imaginer que cette diposition malgracieuse ait été inventée à plaisir , on se trouve conduit à supposer , qu'à l'époque où Ton 8*y est résigné , les piliers des transsepts existaient déjà, ainsi qu'une partie de ceux de la nef.
On remarque , sur le côté sud de la nef, une grande chapelle évidemment postérieure à la construction primitive de celle-ci , et s'ouvrant entre les quatrième et cinquième piliers. Or, la distance entre ces piliers forme précisément la plus grande de toutes les arcades ; son diamètre est à peu près le même que celui de la chapelle dont l'axe passerait au milieu de l'arcade. Il devient alors vraisemblable qu'on n'a élargi cette dernière que pour la mettre en harmonie avec la chapelle. A ce compte l'arcade lui serait postérieure en date. Du moment que l'on faisait la cinquième arcade beaucoup plus large que les autres, il fallait ou rétrécir les deux arcades suivantes , la sixième et la septième , ou conserver à l'une les proportions ordinaires , et ne diminuer le diamètre que d'une seule arcade. C'est à ce dernier parti qu'on s'est décidé.
Au-dessus des arcades de la nef règne une galerie peu élevée , et, sur la portion du mur entre le sommet des arcades et le sol delà galerie, s'étend une espèce de frise ou un large cordon orné de
TRÉGUÎER, 145
rosaces et de menità détails d'une grande variété, je ne dis pas seulement par le choix des moti£s, mais surtout par l'exécution. £n effet quelques parties sont sculptées en creux (i) (je les crois les plus anciennes); d'aulres, en relief, me semblent beaucoup plus modernes. U y en a dont le style se rapporterait au seizième siècle. Cette différence manifeste dans le travail , vient à Tappui de l'hypo* thèse que j'ai avancée, d'un dérangement des piliers. Dans la galerie, on remarque une différence analogue; en effet, chaque travée (la septième exceptée ) (2) a quatre arcades. Or, tantôt ces arcades isolément, et Farcature tout entière sont encadrées par des moulures arrondies rectangulaires; tantôt ces moulures n'existent pas. Quelquefois des colonnettes séparent les arcades; ailleurs ce sont des piliers épannelés sur leurs angles. Enfin il y a deux travées, la sixième et la septième au nord^ qui présentent des arcades en plein cintre, évidemment très modernes. Les travées à piliers épannelés, sans moulures rectangulaires, me paraissent les plus anciennes; c'est à l'entrée de la nef qu'on les voit, et j*ai déjà remarqué que cette partie semblait effectivement la plus ancienne, et cda, pour d'autres motife. Les travées ornées de moulures rectangulaires et arrondies ne peuvent appartenir qu'à une époque avancée de la période
(i) n est possible que les creux aient été remplis d'un mastic coloré , comifeie dans les cathédrales de Lyon et de Vienne. (a) Elle n'a que trois urcades.
t46 TRÉ6UIER.
gothique, et eOes sormontent en effet les arca*
des que j'ai indiquées comme ayant été recon*
struites.
De même qu'à Beauport, les fenêtres de la nef sont divisées en trois ogives intérieures à naissances inhales ; mais ici ie tympan est très orné. Chaque ogive intérieure est d'abord trilobée y et sa pointe remplie par un trèfle. Deux autres trèfles rem* pUsseot les portions du tympan de l'ogive principale qui ne sont pas -comprises dans les ogives intérieures. Entre ces fenêtres et celles que j'appeUenû françaises y il y a cette différence que, dans les premières, le bas du tympan reste vide^ tandis que la décoration des secondes occupe tout le tympan, à partir d'une ligne horizontale tirée à la hauteur des naissances, fieauport ofifre, pour ainsi dire, Tezposition du système: Tréguier en fournît le développement On ne peut nier que ces fenêtres ne soient d'un effet agréable; malheureusement toutes ont perdu leurs vitraux.
Les voûtes de la nef et des bas-cotés sont en ogive, garnies de fortes nervures croisées diagonalement : d^autoes nervures plus saillantes tien* nent lieu d'arcs doubleaux. Dans la nef principale, elles retombent sur un faisceau de trois colonnes engagées, à chapiteaux de ieuiUages d'un travail médiocre. ]>urs fûts partent de terre lorsqu'ils s'appuient à un pilier carré; si le pilier est cylindrique , ils ne descendent qu'au niveau des naissances des arcades inférieures f là , ils viennent se
termitier à une espèce de figure grotesque en console. Dans les bas-côtés les nervures sont soutenues par des consoles , qui, engagées dans des murs latéraux , portent tout le caractère du premier style gothique.
En résumé) on peut, ce me semble, tirer les conclusions Suivantes des observations ci-deiMùs, savoir : que la nef , construite vers le commencement du treizième siècle, a été réparée et cônsi* dérablement modifiée au qfuatorzième ; que ses dernières travées et la grande chapelle méridionale appartiennent à cette époque, ainsi que la plupart des fenêtres et des voûtes; enfin que cette restauration ne s'est terminée que fort tard, et que, suivant toute apparence, elle s'est prolongée jusqu'au commencement du seizième siècle.
Lorsque de la nef on passe dans le transsept septentriona), on trouve avec surprise k son extrémité deux arcades en plein cintre , avec des piliers et des coloniies engagées, dont le style roman n'est pas méconnaissable. Leurs chapiteaux, très bien travaillés , offrent sur leurs corbeilles des or« nemens gracieux d'une très faible saillie; on dirait un réseau de rubans artistement tressé autour de la corbeille. Ils ont un rapport frappant avec quelques chapiteaux moresques de Séville ou de Grenade. Derrière ces arcades s'élève une tour assez haute , carrée , à. fenêtres cintrées; on y monte par nn escalier eafi dehors, contenu dans une tourelle cylindrique engagée à Tun desangfes.
On la nomme à Tréguier la tour de Hasrïng, et Ton en attribue la constraction à ce hardi chef de pirates. Hasting , je crois , détruisait les tours et n'en bâtissait pas. D'ailleurs le style des chapiteaux du transsept et celui de la tour, son escalier en dehors ) son appareil, tout semble se réunir pour faire assigner à cette construction une date beaucoup plus moderne. Je ne pense pas, pour moi, qu'elle soit antérieure au douzième siècle. C'est au reste la partie la plus ancienne de la cathédrale , la seule qui ait survécu aux réparations et reconstructions du treizième et du quatorzième siècle.
A Tautre extrémité du transsept on voit une tour plus élevée, de construction gothique. L'étage supérieur m'a semblé du quinzième siècle. Au-dessus s'élance une très haute flèche en pierre, lourde en apparence malgré ses jours nombreux. A la forme de ses ouvertures et au style de ses ornemens , je la crois du seizième siècle. Une troisième tour carrée , assez basse , repose sur le centre du transsept , dont elle est sans doute contemporaine. Quatre énormes piliers, composés de colonnes en faisceaux , lui servent de base. Au lieu de rose, le transsept sud n'a qu'une large fenêtre à meneaux flamboyans ; le transsept nord ne reçoit la lumière que par des fenêtres latérales.
Le chœur répète la disposition de la nef, mais avec une ornementation plus riche ; ses galeries surtout présentent un luxe d'archivoltes et de
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. moulures d'un effet très agréable. Dans la forme des fenêtres on peut observer comme une fusion du style flamboyant français et du style perpendi* culaire anglais ; mais en général le tympan des ogives me parait orné d'une manière mesquine, et' les meneaux sont lourds et grossièrement taillés.
On remarquera dans les chapiteaux du chœur et de ses chapelles latérales, une forme tout*à-fait étrangère au véritable style gothique. Ils se composent de deux tores séparés par une gorge; avec une astragale au*dessous ; le tailloir est octogone. Ija base reproduit à peu près la même fortne, en sorte qu'on pourrait retourner les colonnes presque sans inconvénient ; de semblables cbapitenux sont rares à une époque où le goût des dé^ tails avait porté la sculpture d'omemesis à un haut degré de perfection. Je suppose ces chapiteaux de la fin du quatorzième siècle; peut-être sont-ils plus modernes encore.
La façade occidentale est extrêmement simple. Un porche recouvert d'une terrasse cachée à moitié par deux petits frontons triangulaires précède la nef. Quelques moulures rares , médiocrement sculptées, voilà toute la décoration des portes. Audessus de la terrasse, et en retraite, s'ouvre la fenêtre occidentale, réparée, comme il parait, à Tépoque où le, chœur fut construit. Un gable lisse la surmonte. L'autre porte, à l'extrémité du transsept méridional, mérite plus d'attention. Des figurines élégantes remplissent ses voussures. Les
150 TRÉGUÎER.
«ttitude$ »pntvr4ûi^, les draperies bien rendues,, quoique up peu raidis. A tout prendre, peu descul ptures du quinEÎème siècle leur sont supérieures ; telleest à mon sentiment leur date probable. Avant d'arriver à cette porte , on passe par une espèce de vestibule, ou plut6t sOus une treille en pierre, couverte par une voûte. Qu'on se représente une suite d'arceaux parisUlèles réunis par des losanges encadrant des quatrefeuilles. Bien que tout fiehi soit à jour, on ne laisse pas de sentir (a pesanteur de la pierre. C'est un tour de forcé, si l'on veut, que ce réseau de granit, mais il ne me plaît pas. A quoi cela sert-il? à loger des milliers d'araignées, qui tapissent de leurs toiles l'intervalte entre ce berceau et la voûte. Cette voûte, d'ailleurs, étendue comme un parapluie , pour abriter ce travail de filigrane, achève de le rendre ridicule. Il semble que l'on ait voulu montrer plus évidemment son inutilité.
Rien de remarquable à l'extérieur de l'église , si ce n'est une balustrade assez élégante qui environne le toit de la ne£ De puissans contreforts et des arcs-boutans consolident ses murailles. C'est autour du choeur qu'ils sont surtout multipliés.
Si la cathédrale de Tréguier oHre on intérêt de curiosité à l'antiquaire, sous le rapport purement artistique elle ne fournit point un sujet d'étude. Bàtîe vraisemblablement au treizième siècle , sur les mines d'une église romane, son plan s'est mo-
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difié dès le commenceineDt de la coQbtrubtion* De ce changement; et de la lenteur de$ traçai» est résulté un édifice bizarre, irréguUer ^ ^u'on ne saurait, à vrai dire , rapporter k aucun type caractérisé.
LANmoMt
C'est une assez jolie ville, avec ]ii^ftup(HH>. de maisons anciennes, k façades en encorbetf^naent, décorées dans le style de la Renaissance ou dan4 celui qui régna en France sous Henri IV et Louis Xni. La place du marché surtout en réunit plusieurs remarquables par leur élégance. L'église paroissiale, du seizième siècle, ne mérité aucune attention. J'ai examiné avec plus d'intérêt Téglise de Saint-Loup, dans un faubourg de la ville , au sommet d'une hauteur escarpée. On y monte par un escalier de grandes dalles de schiste. Les par-* ties de l'édifice échappées à des réparations récentes peuvent faire croire qu'elle aurait été construite versle milieu du douzième siècle. Ses piliers, lourds et bas, flanqués de grosses colonnes cylindriques, à chapiteaux romans, soutiennent des arcades en ogive. Je ne sais par quel caprice la plu-