‹ Notes d'un voyage dans l'ouest de la FranceChapitre 22 sur 22 · ANIMA ... I CT QVINQVAGENIS SOU · texte numérisé non relu

ANIMA ... I CT QVINQVAGENIS SOU

L'autel de Taptide principale est recouvert également par une pierre tumulaire du même temps à peu près. On lit sur la tranche les mots suivans :

HERMEN.... r MU£S IN ORBE POTf. S PROPRIO.MOTV S AN... ET.. INEFVSO BABTISTA lOHS t INCLITVS MB MARIN HICREQVIESar.

412 SAINT-SAVm.

vois la Béte à sept têtes, le Puits derûblme, la Mort montée sur le cheval pâle, etc. Je me h&te d'arriver aux fresques de la uef principale et à cdles de la crypte beaucoup mieux conservées. La voûte de la nef, à son sommet et dans le sens de salongueur, est divisée par une bordure semée de fleurs mûgr^ et trop petites pour la hauteur à laquelle on les voit (i). A droite et à gauche, chaque quart de circonférence est lui-même séparé par une autre ligne parallèle à la première, en sorte que la voûte entière est divisée en quatre parties sur lesquelles s'étend une suite de compositions. Sur les bordures de séparation il y avait autrefois des inscriptions explicant les sujets « mais la hauteur et le délabrement de la voûte ne permettent de saisir qu'un petit nombre de mots. U est facile, d'ailleurs , de reconnaître que ces sujets sont tous tirés des premi^^ livres de la Bible ; mais il ne m'a pas paru que l'ordre chronologique fût rigoureusement ob* serve, bien qu*en générai on puisse dire que les compositions commencent par la gauche de la rangée supérieure du côté gauche, et se continuent jusqu*à l'extrémité de la rangée supérieure opposée, d'où l'on passe k la rangée inférieure pour recommencer de même. Dans le narthex, le premier tableau représente la création du monde (a).

(i) Les mêmes ornemeos régnent sur les arcs doubleaux du narthex ; le dernier est d'assez bon goût, et rappelle par set dessins les élégantes bordures des mosaïques antiques.

(a) Le Seigneur est représenté comme celui de Raphaël, pla^ot

SAINTSAVIN. 413

La Tentation se trouve dans la même travée , mais plus bas. Près du chœur , à gauche. Moïse reçoit les tables de la loi; le triomphe de Joseph est en regard. L'expulsion du Paradis, l'arche de Noé (i), le Déluge, Noé montrant sa nudité à ses fib, la construction de la tour de Babel, le mariage de Jacob , sa mort ou celle de Joseph, Pharaon poursuivant les Israélites, et la destruction de son armée dans la mer Rouge ; tels sont les principaux sujets que j'ai cru reconnaître.

Les figures ^ont au moins grandes comme ua«> ture, maigres et longues comme les aimaient les artistes bysantins. Bien que raides, les draperies sont quelquefois ajustées avec grâce et d'une manière tout-à-fait antique. De perspective, on sent qu'il n'en peut être question dans des tableaux aussi barbares. Le paysage est également sacrifié. Impossible de deviner la plupart du temps ce que signifie le fond sur lequel se détachent les personnages d'une composition, et on dirait que, pourvu que ce fond soit d'une couleur tranchante, il s'ap-

an firmament le soleil et la lune. Le soleil eut an disqae jaane , dans Tintérienr duquel parait un homme en buste , couronné de rayons. Un autre disque, mais blanc , représente la lune, caractérisée par une figure avec un croissant sur le front. N'est-ce point là un souvenir assez clair du paganisme ?

(i) L*arche est une bizarre maison posée sur un bateau. A l'étage supérieur Noé et sa famille regardent aux fenêtres qui ne sont guère plus larges que leurs tètes. Les animaux sont au rez-dcchanssée considérant aussi la catastrophe. L*eauqui tombe, comme celle qui porte l'arche , est rendue par des espèces de hachures verditres.

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plique à tous les sites possibles. Il y a pourtant des rochers et des arbres, mais ce sont plutôt des hiéroglyphes de convention que des essais d'imitation ; par exemple, un bâton fourchu représente un arbre. En vérité, on ne saurait mieux comparer ces accessoires qu'à ceux du même genre que Ton voit sur les vases étrusques. Les couleurs sont appliquées en teintes plates et crues , les ombres à peine indiquées, marquées souvent par des traits d'une couleur foncée, tranchant sur le fond. Par exemple, un corps nu est peint d^une trinte rose uniforme; les contours sont dessinés fortement en rouge , ainsi que les muscles , très bizarres et très incorrects , comme on peut le penser. De même, des traits d'une couleur foncée (de brunrouge , en général ) , indiquent les plis des draperies. Les hommes sont presque tous habillés de la même manière. Une tunique à manches , fort serrée, car elle laisse apercevoir les muscles de la poitrine, descend jusqu'aux genoux. Le bas de ce vêtement et les poignets sont toujours brodés. Un pantalon d'étoffe couvre les jambes. Les pieds sont chaussés de bottines fort larges à l'entrée, quelquefois de bottes de cuir blanc qui montent jusqu'aux genoux. Sur l'épaule s'attache un manteau court, de manière à laisser le bras droit libre. Souvent il n'y a pas d'agrafe , et le manteau n'est retenu que par un nœud fait avec rétoffe ellemême à la manière des Bédouins. Il faut observer que le Seigneur, Moïse , les rois et quelques autres

grands personnages, sont revêtus de longues robes avec un manteau fort ample par-dessus. Aucune de ces figures ne porte de casque ou de bonnet (i). Les rois ont un bandeau sur le front , et le Père étemel est constamment représenté avec un nimbe, dans l'intérieur duquel est une croix grecque. Un'a point de barbe (a). Bien que dans plusieurs de ces compositions figurent des guerriers, ou n'en voit aucun revêtu d'une armure (3). Ils portent seulement des boucliers longs, arrondis par le haut et se terminant en pointe , tous peints en bleu, ce qui me fait penser que l'artiste a voulu montrer par là qu'ils étaient de fier. A l'intérieur, ces boucliers n'ont qu'une seule attache , et jamais on ne les porte suspendus au col , comme on .le re* marque dans les anciens sceaux. Je n'ai observé d'autres armes offensives que des lances , quelques-unes garnies d'une petite flamme. — U faut noter, comme un fiait curieux, qu'aucun cavalier n'a d'étriers. Le harnachement des chevaux est de la plus grande simplicité, et les selles pourvues d'un pommeau et d'un troussequin très élevé, ressemblent fort aux anciennes selles moresques. La manière de les fixer, au moyen de deux sangles , pressant l'une le sternum , l'autre le bas-

(i) Excepté dans la crj'pte. Voir plas bas.

(s) Âiosi que dans la plupart des vieiliet peintares bysaotines.

(3) Excepté le roi Pharaon, dans la mer Rouge, qui porte une tunique piquée de clous d*or, fort semblable aux armures chinoises, ou à la cotte d*arme8 attribuée à Pbilippe^e-Bel, qu*on voit au musée de Chartres.

ventre du cheval ^ prouve encore que les usages

de rOrîent étaient familiers au peintre de Saint-

Savin.

Dans la crypte il y a deux rangées de peintures ^ une sur chaque paroi , une autre sur chaque m<Htié de la voûte. Les premières ont beaucoup souffert de rhumidité ; mais les autres j parfaitement conservées , semblent, autant qu'on peut en juger à la lumière, aussi fraîches que si on venait d^appliquer les couleurs. Les figures ont une moindre proportion que ceHes de la nef ( demi-nature à peu près), d'ailleurs du même style, et présentant les mêmes incorrections. On y a peint une suite de compositions qui représentent la vie des saints Savin et Cyprien, martyrisés l'un et l'autre enPoitou(Gallia X*). Dans la première à droite, on voit les deux saints instruits dans fa religion du Christ , que bientôt ils enseignent eux-mêmes. Plus loin ils sont conduits devant un magistrat, dont le nom, écrit au-dessus de sa tête, est Ladicius{i) , puis devant un autre personnage vêtu de même et nommé Maximus. Ailleurs ils sont martyrisés; on leur déchire le dos avec des ferremens rougis ; on les met dans des roues en mouvement, on les livre à des lions qui leur lèchent les pieds, etc. I^es légendes tracées en blanc au-dessous des compositions ont disparu presque toutes; j'en ai déchiffiré cependant quelques fragmens, entre autres

(i) Celui-ci a la léte couverte d*an bannet phrygien fort semblable à la corne ducale des doges de Venise.

SAINT-SAVIN. 4t7

•ce vers léonin tout entier : DVM TORQVERE NEGANT SANCTOS TORMENTA LABORANT....

Puis>souftleâUons:FRATRESVENERANTVR(i)...

Les noms des saints sont toujours écrits auprès des figured qui les représentent , quelquefois horizontalement, ptUs souvent les lettres sont disposées sur une ou plusieurs lignes verticales. Il ne faut pas s'attendre à trouver des renseignemens impof tans dans la forme de ces lettres, qui sont , pour la plupart, des majuscules romaines; ce* pendant l'A , le D , TE , le G et le T se rapprochent quelquefois de la forme de ces mêmes lettres dans les manuscrits dits carlovingiens. On trouverait également dans des manuscrits de cette époque des costumes anologues à ceux de ces fresques (a)^ mais en faudrait^il conclure qu'elles datent du huitième ou du neuyième sièele? Je M le pense nullement. Il est vrai que l'abbaye de Saint-Savin a été fondée par Charlemagne vers 800. La chronique de Maùleon (citée dws la Gallia X' II, 1 a85), ajoute qu'elle ex^istait intacte en 878 , au milieu des ruines de tous les monastères voisins. A cette époque Tabbaye était fortifiée , ou du moins située au milieu d'une enceinte fortifiée ( Castrum cera-

(i) Entre autres dans une bible de ia bibliothèque de Tours du huilièttte DU ueuYième siècle. On y remarquera les manteaux attacbétparm nœud au jieu d'agrife.

(9) Sur le mur de refend de la crypte sont peintes plusieurs figures sans liaison avec les sujets tirés de la vie de saint Savin , ni mémeks unes avec les autres. Elles sont à moitié détruites par i'bumidité. Je reconnais la vierge, plusieurs saints, etc.

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censé ) . Il est cependant avéré que, quelque temps après, les Normands la détruisirent. On ne trouve plus ensuite de documens historiques quant à l'époque de sa reconstruction.

Si Ton attache une grande importance aux costumes représentés dans les fresques , on sera tenté d*abord de croire cette reconstruction très ancienne; peut-être même , admettant que la destruction opérée par les Normands n'ait pas été complète j supposera-t-on que ces peintures appartiennent en réalité au commencement du neuvième siècle. D'un autre côté les caractères de Farchitecture de Saint-Savin sont absolument les mêmes que ceux qu'on a déjà observés dans plusieurs églises du Poitou qui remontent jusqu'au milieu du onzième siècle. Or « si l'élise est de cette époque , les fresques ne sont pas certainement plus anciennes. Il me semble que trop souvent on se fie à l'exactitude des miniatures en ce qui touche aux costumes et aux usages de la vie. Exécutées en général par des artistes étrangers , grecs ou italiens I ces peintures, surtout les plus anciennes , ne peuvent ni ne doivent donner une idée fidèle du pays où eUes ont été ensuite transportées. II est facile même de reconnaître, dans plusieurs, des types de convention, qui, sans cesse reproduits par tradition , se sont conservés jusqu'à nos jours, n serait vrai de dire que , d'ordinaire , les costumes dans les miniatures , outre que le goût des artistes les a modifiés, sont plus anciens que ceux

de l'époque où ils ont été peints, yeu^on une preuve de ce fait ? J'admets pour un moment que les fresques de Saint-Savin soi^t carlovingiennes. A coup sur Jes cavaliers du neuvième siècle se ser*» valent détriers , et les cavaliers asiatiques en avaient depuis long-temps rendu l'usage général. Pourtant les cavaliers de Saint-Savin n'ont point d'étriers. C'est une pratique immémoriale que celle de copier des copies, et nous voyons encore aujourd'hui les artistes prendre pour types, non des hommes de chair et d'os, mais, les uns, les statues antiques, les autres les ouvrages des maîtres italiens. Si Ton suppose , ce qui parait probable , qu'un Grec est l'auteur des fresques de Saint-Savin (et pendant long-temps l'Europe n'a pas eu d'autres peintres que des Grecs), on s'expliquera facile* ment l'air antique de ces compositions. L'artiste aura imité d'autres peintures plus anciennes , et sous ce rapport celles-ci acquièrent un nouveau prix. Ces têtes à cheveux noirs et frisés , ces barbes coupées carrément , ces membres longs et grêles où les muscles sont accusés d'unemanière sibizarre, ces draperies à plis serrés et raides, ces teintes plates cernées par des contours durement accusés, tous ces caractères on les trouve dans les anciens tableaux qui nous sont restés d'artistes grecs établis en Occident. Les fresques de Saint-Savin nous les reproduisent tous. N'est-ce pas une forte présomption pour les attribuer à une école qui, en conservant quelques traditions antiques, a pré-

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paré la Renaissance qui se développa plus tard en

Italie?

Quelle que soit la date des peintures de Saint- Savin, elles n'en sont pas moins un des monomens les plus précieux d*un art à son en£aince, dont si peu d'ouvrages se sont conservés jusqu'à nons« Il est affligeant de penser qu'une gi*ande partie de ces fresques a disparu y peut-être sans remède , sous le badigeon des vandales qui ont blanchi la plus grande partie de cette intéressante église. Le reste est menacé d'une destruction prochaine. La voûte de la nef, crevassée en plusieurs endroits, s'écroulera au premier jour, si elle ne reçoit de promptes réparations. A l'entrée du narthex, la dé d'un des arcs doubleaux , à[moitié détachée, parait comme suspendue , dépassant de plusieurs pouces sa position primitive. Je n'hésite point i le dire. Monsieur le Ministre, jene connais aucune restauration plus urgente que celle de Saint-Savin, et je vous conjure de la faire exécuter d'une manière convenable. L'important , c'est d'abord de consolider la voûte et de recouvrir la toiture. Puis il serait à désirer qu'on essayât d'enlever le badigeon blanc qui couvre les parois et les pendentifs de la nef et du chceur ; je ne sais s'il sera possible de le £EÛre disparaître sans altérer les peintures qu'il recouvre. Avec des précautions convenables, j'espère pour* tant qu'on parviendrait à opérer cette restauration. Dans quelques parties où le badigeon s'est écaillé, les fresques reparaissent avec toute h vivacité de

SAINT-SAVIN. 42f

leurs couleurs , et j'aime à croire que partout on pourrait obtenir le même résultat. Permettez-moi d'insister sur la nécessité de ces travaux, et de vous prier de mettre à la disposition de M. le préfet de la Vienne une somme suffisante pour leur exécution. Il serait peut-être même à propos qu'un architecte habitué à de semblables restaurations fut chargé de les diriger , ou du moins d'instruire convenablement les ouvriers qui devront les exécuter.

Cest la dernière ville du Poitou où je me sois arrêté. Bâtie sur une hauteur escarpée au bas de laquelle coule la Vienne, c'était, au moyen-âge, une admirable position militaire , et l'art a considérablement ajouté à sa force naturelle. On y voit les ruines de trois châteaux distincts , et d'une enceinte considérable , qui vraiseml^lablement les en- . fermait tous dans son développement. Il y a quel- , ques années, m'a-t-on dit, qu'on montrait encore les substructions d'un quatrième château , mais je n'ai pu les retrouver. Tous ont été construits sur le même plan, carrés, flanqués de tours à leurs.

angles. L'appareil, qui varie quelquefois dans la même enceinte , est en général de moellons taillés , et de distance en distance la muraille est renforcée par des contreforts larges, mais peu saillans à Textérieur. Celui des trois châteaux qu'on nomme le donjon, et qui occupe le point culminant de la hauteur, n'est, à proprement pai^ 1er, qu'une grande tour carrée flanquée de tourelles rondes. Leur base est une espèce de contrefort carré en pierres de taille, d'où, à une certaine hauteur, elles se détachent en encorbellement Une des faces du donjon présente une assez large brèche bouchée avec des briques disposées en arête de poisson. Il n'y a d'autres renseignemens snrla date de cette fortification, que ceux que fournit l'ap* pareil , et l'on sait combien ces indices sont vagues. Je présume pourtant que le treizième ou le quatorzième siècle serait la date la plus probable. C'est au seizième, m'a-t-on dit, pendant les guerres de religion , que la brèche a été feite au moyen d'une batterie de canons placée sur une éminence en face , qui porte , peut-être depuis ce siège, le nom de la Grondine.

Le château qui m'a paru le plus ancien est aussi le plus considérable. Du côté où la hauteur est accessible, une première enceinte le précède. De même que l'enceinte intérieure , elle n'a qu une porte, et, suivant un usage extrêmement ancien dans l'art de la fortification , ces portes ne se trouvent point sur la même ligne. Les murailles n'ont

qu'un petit nombre de meurtrières très étroites , assez élevées au-dessus du sol ; un escalier y conduit. Après avoir décoché son trait , un archer, en descendant deux marches, était tout4-fait à Tabri des coups de Tassaillant. I^a longueur de ces meurtrières , évidemment destinées au tir de Tare, et quelques fenêtres en plein cintre à chambranles peu ornés , me semblent indiquer le onzième ou douzième siècle.Yoilàlesseules indications que j'aie trouvées dans ces ruines , depuis long-temps exploitées par les constructeurs de maisons nouvelles. Les logemens, les escaUers des tours, toutes, les dispositions intérieures ont disparu. L'^iceinte avancée est plus moderne. La portion de sa muraille qui fait face à la Vienne se distingue du reste de la construction par la régularité de son appareil , et la hauteur de ses courtines couronnées de mâchicoulis. Une chapelle, que je crois du quinzième siècle, d'après le style de quelques omemens qui ont subsisté, est adossée à cette muraille dont la destruction complète parait imminente. —Le troisième château sert aujourd'hui de prison. Il est fort petit , et son appareil se cache sous un crépis grossier tout moderne. Â ses longues fenêtres ogivales , on a lieu de le croire du treizième ou quatorzième siècle.

Au reste il se peut que ces trois forteresses n'aient point été construites à de longs intervalles , mais plutôt par suite d'un système arrêté, renchérissa'nt $ur le principe de multiplier les parties de fortifica^

tions indépendantes les unes des autres, i£q de prolonger les tra^anx de Tassiégeant. Sous ce rapport la ville haute de Cbauvign y pouvait passer pour un modèle ; car, au beu d'im donjon comme Jes places de gu^re du mojtn4ge, elle en avait trois, et Tun d'eux était encore pourvu d'une double aMeinte.

La ville s'est étendue dans la plaine, sans doute k mesure que la tranquillité amenée par les progrès de la civilisation rendait inutiles ces {ormi^ dahles défenses, et l'on pourrait rechercher J» date de cet état de tranquillité , en examinant les maisons de la vflle basse. Il n'y en a pas qui m'aient paru antérieures au dix-septième siècle. Dans la ville haute, au contraire, on en voit plusieurs du quintième siècle, et un grand nombre du srâième.

L'élise située sur la hauteur, sons la protection des ch&teaux, est richement décorée, et peut passer pour l'une des plus intéressantes d'un pays qui renferme tant de moniimens remarquables.

Son plan représente une croix latine , dont 1 Wtrémité orientale s'arrondit en deroi-cerde. Trois apsides j sont accolées. Rien de plvs élégant, de plus riche que leur décoration extérieure. Tous les omemens de l'art bysantin s'y étalent à l'envi. Les claveaux mêmes des archivoltes des fenêtres ^

Digrtized byCjOOQlC

sculptés et refouiliés avec un art merveîlleax, présentent une multitude de charmantes £Euitaiaies-qui radbiètent leur bizarrerie par la perfection du travml. A l'intérieur de l'égtise, je retrouve cette ornementation ^/YiJii^e que j'ai déjà obsenrée à Saint-Savin. Ainsi^ la nef est beaucoup plus sim* plemeQt décorée que le diœur, et ses piliers, com* posés de quatre colonnes en Cetisceau, se terminent par ce chapiteau à volutes peu saillantes , et que j'ai déjà décrit plusieurs fois (i). Dans le chœur , au Ueu de piliers, ce sont des colonnes isolées à chapiteaux historiés. !^les soutiennent des ar* cades en plein cintre , au-dessus desquelles rè^e une petite arcature , avec des colonnettes ornées de feuillages appartenant à la meilleure époque du roman fleuri. La même arcature se reproduit à l'intérieur des apsides.

Les piliers des transsepts sont carrés avec des colonnes engagées sur leurs faces orientales et sur cdles qui sont parallèles à l'axe de l'église. Ces dernières colonnes n'ont point de base et se termi* nentpar une console en cône renversé, chaînée d'omemens d'une délicatesse véritablement extraordinaire.

Mais c'est surtout dans lexécution des chapiteaux du choeur que la sculpture bysantine a pro-

(i) La reprodnctioD comUnle de ce chapiteau » dans les princl* pales églises da Poitou (Notre-Dame, Saint-Hilaire, Charroox , Saint-SaTin), tendrait à le faire considérer comme particulier à cette province. Dn moins, je ne l'ai retrouvé nulle autre part.

digue sa capricieuse fécondité d'invention. Ici sont des espèces de sirènes avec des feioes humaines, des ailes et une queue de poiss(Hi; là, des monstres composés de trois ou quatre animaux différens, dévorant des hommes ou combattant les uns cœitre les autres; puis des oiseaux énormes, des serpens immenses, enCsmtés sans doute par une imagination remplie de traditions orientales. Quel* ques-uns de ces chapiteaux ofifirent des compositions entières, rAnnonciati<m , l'Adoration des Mages, etc. A l'extrémité du choeur , on en voit un qui, sur une de ses fiices, représente la Vierge avec l'enfant Jésus sur ses genoux. Les manches de la Vierge , prodigieusement amples, et le reste de son costiune, reproduisent exactement celui de plusieurs figures de la façade de Notre-Dame de Poitiers. Sur les autres faces du chapiteau parais* sent des anges , des apôtres , chacun avec son nom gravé au-dessus de sa tête. Enfin , sous le tailloir , on lit ces mots en lettres onciales : GOFREDVS ME FECrr. Je n'ai pu découvrir si ce Geofifroi a bâti l'église ou seulement sculpté ce chapiteau (i). Son nom ne se trouve , que je sache, dans aucun document historique.

Un autre chapiteau représente ,^ur une de ses

(i) UoGofrîdus » vicomte, est cité comme signataire d'une charte reUtive à la cathédrale de Poîtiera ; un autre Gofridus était do^en du chapitre de la même église. Tous les deux vivaient au commencement du onzième siècle. Il n'est sans doute question ici d'aucun des deux.

faces j une femme richement vêtue d'une robe bariolée^ assise, les cheveux épars, tenant d'une main une coupe, de l'autre une espèce de phiole (i). Au-dessus de sa tête on lit : BABILONIA MAGNA MERETRIX. Sur l'autre face du même chapiteau , on a sculpté l'apparition de l'ange, annonçant aux bergers la naissance du Christ, et le mot PAS- TORES, qui désigne ces derniers, est gravé sur une ligne verticale si près de la Grande Prostituée , qu on le lit eu même temps que BABI- JLONIA, etc. Cette disposition a sans doute suggéré une méchante plaisanterie à quelque huguenot à l'époque des guerres de religion. Au-dessous des mots MAGNA MERETRIX , se trouve justement l'R de PASTORES; on y a ajouté OMA horizontalement, en imitant d'ailleurs assez bien la forme des lettres , pour qu'au premier abord on lise de suite: MAGNA MERETRIX ROM A. La Babylone moderne , la Grande Prostituée, c'était par ce nom que les protestans désignaient souvent la capitale du monde catholique.

Les voûtes de la nef de Chauvigny sont en ogive, mais elles ont été évidemment restaurées. La façade , d'ailleurs assez simple , parait également avoir subi quelques réparations. Au-dessus de la porte , on remarque des portions d'appareil réticulé , employé si communément en Poitou pour la décoration des parties lisses.

(i) Sont-ce les deux vases de Sémiramis qui ne contenaient ni de Teau ni du vin ?

Deux tombeaux de femmes du quatorzième cki quinzième siècle , déplacés sans doute , gisent dans un coin de la nef, sans ancune inscription. Le costume n'indique pas des religieuses.

Dans la ville basse , on voit une autre église , contemporaine probablement de ceUe<i| mais plus petite et moins ornée. La nef vient d'être restaurée. On y remarque des piliers octogones, assez rares dans les constructions romanes.

Je ne dois point terminer ce rapport , Monsieur le Ministre, sans vous (aire observer que je me suis borné à vous adresser des demande») de secours pour les édifices dont la situation est telle , qu'ils en ont un indispensable besoin. Je sais combien sont insuffîsans les fonds mis à la disposition de votre département, et j'ai fait mes efforts pour restreindre mes propositions dans les limites de la plus rigoureuse économie. A vrai dire , il n'y a pas un monument , dans les provinces que j'ai visitées, qui n'exige des réparations. Entre tant de nécessités , il m'a fallu chcHsir les plus urgentes , et peut-être sera-t^il dififidle de pourvoira celles-là seulement La situation où se trouvent aujourd'hui tant de beaux édifices , tant de monumens natio* naux , est réellement déplorable et s'empire tous les jours. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que plus les secours se font attendre , plus ils doivent

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élre aboudans. Telle voûte lézardée aurait été consolidée Tannée dernière avec quelques journées de travaili qui* après un hiver pluvieux, menace ruine; et il devient nécessaire de la refaire complètement* Le temps n'est pas éloigné où les ressources ordinaires se trouveront tout-à-fait insuffisantes pour remédier aux dommages que le temps et une funeste imprévoyance accumulent tous les jours. Alors il faudra se demander s'il convient de laisser périr à la fois tous les souvenirs de notre histoire , tous les monumens créés par nos ancêtres , tous ces nobles édifices qui attestent le génie et I3 splendeur des siècles passés. Quelquesmns les verront disparaître d'un œil indifférent , et diront qu'on peut prier Dieu aussi bien dans un grand hangar que dans une cathédrale gothique, et que, pourvu que nous ayons des canaux et des chemins de fer, il importe peu que tous les ouvrages d'art périssent. Mais j'ai trop bonne opinion de notre pays pour croire qu'il se résigne ainsi froidement à l'abandon d'une si grande partie de sa gloire. Des sacrifices énormes, devenus nécessaires , seront consentis , j'aime à le penser ; mais aujourd'hui, à moins de frais , on pourrait retarder indéfiniment l'époque de ruine universelle qui s'approche rapidement. Il est encore temps de la prévenir, et des secours prompts, immédiats , seraient moins onéreux que des restaurations tardives commandées par une impérieuse nécessité. Que les allocations consacrées à l'entretien de nos

grands édifices soient enfin proportionnées à leurs besoins actuek ; que de grands travaux entrons simultanément dans toute la France arrêtent les progrès delà destruction. Aujourd'hui une somme triple de celle qu'on affecte annuellement à cet objet y serait peut-être suffisante : dans quelques années il faudra la centupler.

J'ajouterai que l'état des arts, et particulièrement de l'architecture de notre époque, serait une garantie que les réparations réclamées seraient exécutées avec goût et dans le style convenable à leur origine. On comprend le moyen-âge à la fin, on l'étudié, et l'on est sorti de la routine exclusive où Ton s'est traîné si long-temps.

U appartiendrait , Monsieur le Ministre, à une administration qui a déjà imprimé aux arts im mouvement si heureux , de conserver au pays ses gloires antiques tout en lui en donnant de nour velles, et je ne doute pas que les moyens ne vous soient aussitôt accordés par son bon sens et sa munificence.

Mara i836.

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