‹ Notes d'un voyage en AuvergneChapitre 34 sur 70 · œNQUES · texte numérisé non relu

œNQUES

A la droite du Christ , et dans la zone du miKea, se groupent les élus , parmi lesquels une sainte, très rapprochée du Christ , me paraît être sàihte Foy (sancta Fidis), pâTtrone de Féglise ; puis sain\ tHerre, reconnaîssable à ses clés, sùiviH'un vieillard appuyé sur des béquilles , et d*une foule de personnages, différents de sexe et de profession. Le groupe le plus remarquable montre un abbé tenaÉnt sa crosse d'une main , et de l'autre conduisant un roi, qui , baissant la tête et les genoux à demi fléchis , semble frappé d'une vive terreur ; le moine, au contraire, la tête* levée , l'air confiant, présente son timide acolyte , avec l'assurance que personne ne saurait être mal reçu en sa compagnie. Rien de plus naïvement comique quQ ces deux figures ; elles ne sont , au reste , que l'expression d'une idée que les prêtres commençaient déjà à exploiter en grand , la suprématie de i'autel sur le trône. *

Les personnages qui composent les différents groupes n'occupent pas tout l'espace de la zone du milieu. Us sont placés sous deux espèces de frontons, et les intervalles du fond ( entre les frontons et le haut de la zone ) sont remplis par des anges de proportion plus petite et dans différentes attitudes , la plupart tenant des banderoles qui portent le nom des vertus théologales : FIDES . . SÎ>ES • CARITAS • CONSTANEIA • VMILITAS(sic). Sur la même zone, mais de l'autre côté, c'est-àdire à la gauche du Christ, paraissent les damnés

séparés di^ celui-ci par des anges qui les repoussent. On distingue un séraphin tenant le livre de vie qui sç ferme au Jugement derpier, et qui porte, pour plus de clarté, Tinscription suivante : HIC SIGNA- TVR LIBî;R vite. I-es damnés, ainsi que les diables mêlés avec eux, sont rangés sur deux lignes lune au-dessus de l'autre. En*preuve de l'impartialité des fondateurs de l'abbaye , trois moines, d^t un abbé, figurent parmi les réprouvés, tous les trois pris dans un filet que tient un démon. J*observe tout auprès un groupe qui aurait pu inspirer au Dante le supplice de 1 evêque fiuggiéro : c'est un diable rongeant le crâne d'un damné.

Deux iv'ers léonins au-dessus de cette zone expliquent la double composition, le premier audessus des bienheureux . SANCTORVM GETVS STAT XPO IVDICE LETVS; l'autre, du côté opposé : HOMNES (sic) PERVERSI SIC SVNT IN MARIA RAPTI. Le mot maria n'est justifié que par te filet dont je viens de parler.

La dernière zone offre encore le contraste des supplices de l'enfer avec les joies du paradis. Deux frontons partagent ce compartiment ; d'un c6té les élus sous des arcades, par groupes de deux ou de trois , se dirigent vers la porte du paradis, toute garnie de ferrures, avec un énorme verrou, et une serrure de sûreté s'il en fut. Sur le fond, au-de$sus du fronton, o^ Voit un autel avec un calice ; puis des morts soulevant la pierre de leurs tombeaux; enfin , une sainte attirée par une main

gigantesque. C'est encore sainte Foy , à ce c{ue je suppose. Deux légendes se Msent au-dessus de cette partie du bas-relief ; Tune tracée sur le cordon qui sépare la seconde zone de la troisième j l'autre sur les rampants du fronton; les voici : SIC DATUR ELECTIS AD CELI GA VDIA cunCTIS GLORIA PAX REQUIES PERPETWSQ DIES = CASH HCinCI MITES PIETATIS AMIO— SIC STAIÏT GAVDENTES SECVRI NIL METVENTES.

Au centre de cette zone , précisément sous les pieds du Christ , un ange et un diable pèsent les âmes : le diable a l'air très fripon , et cherche évidemment à rendre sa part meilleure.

En opposition à la porte du paradis, le sculpteur a placé celle de l'enfer ; c'est une gueule monstrueuse y OÙ un diable pousse les damnés. On voit ensuite sous un fronton , correspondant à celui des élus y un diable énorme , c'est , je crois , Satan en personne, assis sur son trône , avec un damné sous ses pieds en guise de tabouret. Il est entouré de ses ministres et des impies qui expient leurs crimes par différents genres de supplices. On remarque, englouti par la gueule diabolique, un chevalier tout armé , précipité avec son cheval , qui s'abat , et le renverse la tête la première. A côté, un diable, tenant une harpe, qui entonne quelque chose dans la bouche d'un malheureux pécheur ( i );

(i) On a voulu , je pense , montrer le supplice réservé aux jongleurs dont la bouche n'a lait entendre que des chants profanes.

SAINTE-FQY. . 185

un gourmand reconnaissable'à son gros ventre, obligé d'avaler quelques plats de la cuisine Infernale; un* homme et une femme , deux amants coupables , je pense j étranglés de la même corde , et trouvant, j'aime à le croire , quelque consolation, comme Francesca et.Paolo, à souffrir le même supplice ; un mare pendu sa bourse au col taiidi$ qu un serpent lui ronge, les yeux ; enfin , un damné à la broche, entouré de démons, dont les uns officient comme cuisiniers , et }es autres ser* vent de chenets : tels sont les principaux groupes de cette partie de la composition. Au-dessus on lit les vers suivants :

PENIS INItSTI CRVCÛTUR IN IGNIBVS VSTI DEMONAS ATO TREMTNT PERPETVOQ GEMVNT

FVRES jMLENDACES FALSI CVPIDliQ RAPACES SIC SYNT DAMPNATI CVNCTI SIMVL ET SGELERATI.

Enfin sur le linteau de la porte est tracée cette inscription :

O PECCATORES TRANSMVTETIS NISI MORES IVDICIVM DVRVM VOBIS SCITOTE FVTVRTM.

Il faut noter une particularité assez bizarre dans ces incriptions. Les lettres sont en général sculptées en creux; mais il y en a quelques-unes seulement /^em^e^, et, de ces dernières, la plupart sont effacées : par exemple , à la suite du dernier vers , il y. a une vingtaine de lettres que le temps a rendues illisibles. On en doit inférer que l'inscrip tion a été augmentée après coup ; peut-être que la

peinture du bas-relief est fort postérieure à k sculpture. J'aurais dûjremarquer plus tôt que toutes les figurejs sont peintes, et quoique les'couleurs semblent assez modernes, elles sont appliquées sur une cpuche ancienne de même teinta , et visible encore en quelques points.

/ Si je ne me trompe , dans cette variété imm^se de personnages accumulés sur ce bas-relief, il y a plus d'imagination que n'en montrent d'ordinaire les compositions de cette époque; et les amants étranglés de la même corde, l'abbé protecteur d*un roi , le chanteur et Je gourmand punis par où ils ont péché , annoncent une certaine recherche d'i^ dées qu'on ne s'attend pas à rencoBtrer» dans les ouvrages d'^ne époque de' barbarie. Je remarque encore, malgré l'incorrection du travail ,«'une tentative constante pour arriver à l'expression , tentative quelquefois suivie de succès.

L'année dernière on a pratiqué une large tranchée le long de la^ muraille Nord de la nef, et autour de Fapside, qui, enterrées d'une profondeur notable, souffraient sensiblementMe Thumidite. Dans cette fouille on a découvert un grand nombre de tombeaux en pierre , appliqués contre les murs de l'église , et empilés les uns au-dessus des autres. Quelques-uns de ces tombeaux sont en grès , la plupart en pierre calcaire ; dans presque tous la place de la tête est marquée ; op en voit plusieurs qui ont sur le coté une espèce de porte mobile , s'ouvrant au moyen de poignées de fer ;

mais les couvercles du plus grand noipbre sont scellés avec un mastic fort dur^Les plus grands 'de ces sarcophliges contiennent un gril de fer sur lequel le cadavre était étendu. Aujourd'hui beaucoup de ces tombeaux renferment encore des ossements et même des squelettes entiers ; mais je n'ai pas entendu dire qu'on y ait trouvé des bijoux ou des instruments quelconques. Il y en a fort peu qiti se distinguent p^ quelque décoration , et dans ce cas elle se réduit à un soubassement ou bien à une niche avec des colonnes et une arcaturê figurée. Tel est le tombeau de Fabljé Bégon , placé à l'extérieur de la nef du côté Sud. L'inscription que je vais rapporter est gravée sur deux * tablettes de marbre niAîr , et les creux des lettres sont remplis de plomb. Entre les deux tablettes se trouve un bas-relief da style bysan tin, sculpté dans un calcaire grisâtre, et qui^ représente le Christ ayant à sa droite sainte Foy, à sa gauche un abbé, tous les detix couronnés par un ange.

' sitas

HIC EST ABBAS SIT^ SOLU^RTI CVRA CESS

peritai ^ «liera

DIVINA LEGE PÏT9 IT kl ALTA JPLVRA : HI

VIR DNO GRATVS CE LAVDANDVST SE

. DE WOMINÊ BEGO VOCATVS TLA VIR VENEKANDVS

perageni '

HOC PÂGENS CLÂVSTR WIVAT IN ETERSTv RE

▼ersiM supcmam

VM QVOD VSVS GÊ LAUDANDO SUPNV ^

TEDIT AD AUSTRVM

Il est vraisemblable que cette inscription et le tombeau ne sont pas fort postérieurs à Tannée 1060, où l'église fut, dit-on, achevée ou du moins très avancée. *

Au Sud de l'église , attenant au transsept , on remarque un arceau porté sur des colonnes géminées fort basses. Voilà tout ce qui reste du cloître bâti , vQfs la fin du xi® rfècle , par l'abbé Bégon , et que l'on vient d'abattre tout récemment. Le style des colonnes ne permet pas de douter qu'il ne fût presque contemporain de la construction d% l'église.

J'ai transcrit les ve^ suivants au-dessus d'une porte en ruine qui donnait dans le cloître , mais je ne sais à quelle partie du monastère elle conduisait :

HAS BETÏEDIG VALVAS QVI — MVNDVM REX feONE SALVAS ET NOS DE PORTIS SIMVL — OMNES ERIPE MORTIS.

Enfin , je citerai une deçnière inscription encore en vers léonins , car il paraît que les religieqx de Conques faisaient grand cas de la poésie : elle -est gravée sur un linteau de pof te ayant la forme d'un fronton obtus : *

ISTB MAGISTBORYM LOGV« EST SIMTI. ET PVERORUM MITTYHT QVANDo'YO]:.tNT HIC RES QITAS PERDERE KO.LTNT.

Je mé suis demandé vainement quel pouvait, être ce lieu. Le dernier vers donnerait à penser qu'il s'agit d'un trésor ou d'un tronc pour les |)auvres, mais alors je ne sais que faire des maîtres et des enfants.

L*églîse de Sainte-Foy est du petit nombre de celles qui, au milieu de nos discordes civiles, ont conservé des vases et des reliquaires précieux 1 soit par leur matière , soit par leur origine. Pendant la révolution , on distribua , entre les habitants du bourg, tous ces reliquaires, et, la tempête passée, chacun s'empressa de les rapporter. Cet exemple, je ne dis pas de probité, mais de respect pour ces nobles et curieuses çeliqûes, est malheureusement bien rare en France, et j'éprouve un vif plaisir à le rapporter.

Voici les objets les plus remarquables que renferme le trésor de l'église :

i^ Un reliquaire très ancien, nommé l'A de Charlemagne; et si la tradition est vraie, ce prince en aurait fait don à l'abbaye de Conques, Sans doute, son noifi^ lui vient de sa forme qui se rapproche en effet de celle de lalfettre A. C'est un triangle dont la pointe estsurmontée d'une boule en cristal. Les côtés sont couverts de cabochons et de quelques intailles antiques, parmi lesquelles j'ai remarqué une Victoire écrivant sur un bouclier, morceau d'un très beau travail. Sur la base du triangle s'élèvent ^eux statuettes en bronze doré (ou peut-être en vermeil ). On reconnaît que cette base, doublée d'une lame de cuivre doré^ a été raccommodée maladroitement avec des plaques qui proviennent sans doute d'un autre reliquaire, comme le font croire quelques lambeaux d'inscription qu'on lit sur ces fragments^ La forme des

lettres et le aom de rabbéHBêgou donnant iiett de croire que ceto fragments remontent au xii^ siède. Peut-être à cette époque ajoi^ta-t-on une base à l'A de Charlemagne, car cette base, sans en excepter les statuettes ^ paraît moins ancienne que les cotés du triangle. Quoi qu'il en soit , voilà ce qu'on lit sur ces lames de cuivre doré : SVM DOMINVS QVË CRVX.... puis ABBAS FORMAVfT 3EGO BELh QVIASQVE lD...caviL Cest ce dernier vers si conforme, au style des autres inscriptions qui me porte à croire que ce reliquaire aurait été anciennement retouché.

2® Une statuette de sainte Foy en vermeil, haute d'environ dix*huit pouces et d'un travail qui me paraît remonter, au xi^ siècle. La tête de la sainte 9 fort disproportionnée avec le corps, est peut-être une restauration relativement moderne , < en tout cas fort» inférieure au reste, quant à l'exécution. On voit répandue à profusion , sur toute cette statuette , des pierres précieuses , des intailles et dés camées antiques , quelques-uns assez grands et d'un fart beau caractère. J'ai surtout remarqué un camée représentant la tête d'un empereur dont les traits m'ont paru offrir de la ressemblance avec ceux de Titus. N'étant nullement préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert , je ne m'étais pas pourvu de terre glaise ni de plâtre pour prendre des empreintes, et, dans le catalogue des pierres antiques , je ne puis que citer mes souvenirs.

3^ Un émail bysantin queje crois de travail grec et fort ancien. L'exécution en est singulière* La figure du saint a d'abord été gravée en creux sur une plaque de cuivre , à peu près comme on ferait aujourd'hui pour une gravure sur bois ; pui^ les creux ont été remplis d'un émail coloré ; ei^n toute la p}aque a été polie. Le cuivre ,^éservé autour des parties* émailléesy en^arque les contours. Sous ce rapport ^y ce morceau curieux ressemble plutôt à une incrustation qu'à' un émail à proprement parler.

4* Une grande croix en argent ciselé , .véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie.

5** Une plaque de porphyre rouge , carrée , enchâssée dans de l'argent niellé. Cette pièce est curieuse eh ce qu'elle porte une date , et peut servir ainsi à l'histoire de l'art du nielle. 'A en juger par la perfection du travail, il devait être déjà très avancé au commencement du xii^ siècle. Sur la tranche de cette- plaque , on voit gravés et niellés avec beaucoup de soin et d'adresse dix-huit petits bustes représentantle Christ, la Vierge, sainte Foy, sainte Cécile, saint Capraise , saint Vincent et les douze Apôtres. Voici l'inscription également niellée:

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