ÉGLISE DE SAINTE-FOY
L'abbaye de Conques, de l'ordre de Saint Benoît, chef-lieu de plusieurs riches monastères soumis à la même règle et dépendant du même chef, fut, au dire de ses historiens, fondée vers la fin duiii^ siècle, dans une espèce de désert, au milieu des plus âpres montag^es du Rouergue. On rapporté qu'elle fut successivement ruinée par les Ariens , puis par les Sarrasins (780), et rétablie autant de fois, d'abof d par Clovis, puis par Pépin roi d'Aquitaine. sMais ce n'est pas l'histoire de la communauté dont j'ai à m'occuper ici; je ne recherche que
celle du monument ^ et il parâh certain que Téd^* fice que nous voyons aujourd'hui iùt construit presque en entier au commencement du xï* siède ' par les soins de Tabbé Odalric.
Le bourg de Conques, presque inaccessibie pendant une partie de l'hiver en raison de la difficulté des chemins, s'est élevé autour et sur remplacement même des ruines de l'abbaye , dont tc^ûtês les dépençlances ont disparu Tune après Tautre, quelques-unes tout récemment. L'église seule s'ei* conservée ôonrnie paroisse; dlë est située sur un versant extrêmement raide , ayant sa façade occidentale tournée vers une vallée étroite mais profonde, que resserrent des murailles de rochers presque verticales. On ne pouvait choisir un lieu plus mélancolique et plus convenable à des âmes pieuses qui voulaient fuir le monde.
L'église de Conques paraissant avoir servi de modèle à un certain nombre de monuments dont j'aurai bientôt occasion de vous entretenir , son ar- * chitecture mérite d'être étudiée comme un type : . en effet, si l'on se rappelle les grandes richesses de cette abbaye, les connaissances étendues et lés vastes relations de ceux qui la gouvernèrent, on doit penser que le système qui présida à sa construction fut comme Texpression de l'art dans une certaine époque et pour une certaine province. Ce dut être le dernier mot des architectes de la France centrale dans la première moitié du xi* siècle* Son plan figure une croix latine terminée à l'E^t
pir trois apsides semi-circulaires ( i ). Aussi larges que là nef, les transsepts soht partagée commt^ celle-ci et comme le chœur en trois divisions longitcrdinales> par des arcades surmontées de vastes galeries aussi larges que les collatéraux. Deux chapelles s'ouvrent* sur chacun des bras du transsept, toutes les deux tournées à l'Est; l'une, adossée au chœur est très-grande ; l'autre vers l'extrémité de la croisée, d'un diamètre inférieur de moitié. Trois portes donnent accès dans Téglise; la première à l'Occident divisée en deux venta ux ; les deux autres percées dans la muraille occidentale des transsepts et fort rapprochées de la nef. A l'intersection des transsepts s'élève une coupole sous une tour octogone;, deux autres tours, carrées, flanquent là façade occidentale. En plan , les piliers de la nef représentent des carrés flanqués alternativement par des colonnes et des pilastres sur toutes leurs faces. Ceux des transsepts et de la partie occidentale du choeur n'ont que des colonnes ; et , suivant l'usage , Théroicycle oriental du choeur repose sur des colonnes isolées (2). On observera que les piliers qui supportent la coupole]au centre de l'église, sont beaucoup plus épais que les autres; ils sont encore renforcés , en ce point , par le rapproche-
(i) Cette expression est ÎDexacte pour l'apside centrale, dont la courbe décrit presque les deux tiers d'un cercle. Elle a la forme d'un fer à cheval sensiblement resserré à ses extrémités.^
(a) Il faut faire une exception pour le pilier qui touche à cet hémicycle. 11 est carré , flanqué sur ses angles de mince^ colonnettes engagées.
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ment des piliers de la nef et du chœur.. En effet , la largeur des collatéraux des transsepts est moindre que celle des arcades de la nef et du chœur ; et l'alignement des piliers des transsepts a déterminé celui des piliers qui soutiennent la coupole. Telle est, je crois, la véritable raison de ce rapprochement des piliers au centre de l'église. D'abord , j'étais tenté de supposer à l'architecte l'intention de donner par là une plus grande résistance aux bases delà tour; mais, après un examen plus attentif, je n'y vois plus qu'une espèce de hasard , résultat forcé de la différence de largeur entre les collatéraux de la nef et ceux de la croisée.
Nulle part dans l'église on ne voit d'ogive, et toutes les arcades sont en plein cintre, toutes très remarquablement élevées^ Dans la nef et le chœur les voûtes sont en berceau; elles sont d'arêtes dans les bas-côtés; partout renforcées d'arcs doubleaux très épais. Les voûtes qui couvrent les galeries supérieures nous présentent une forme nouvelle. Leur courbe décrivant un quart de cende sert en quelque sorte d'àrc-boutant aux voûtes de la grande nef, car son sommet aboutit^pr^isément à la naissance de ces dernières. J'insiste sur cette disposition , car nous allons la voir devenir carac-* téristique dans toutes les anciennes égUses de l'Auvergne. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ces voûtes n'ont subi aucune réparation. Construites avec le plus grand soin , d'un schiste très dur, noyé dans un excdlent mortier , et épaisses de plus d'un
deini*mètre à la clef, leur conservation s'explique sans peine , et malgré le mauvais état de la toiture elles m'ont paru avoir très peu souffert jusqu'à ce jour.
Les galeries tirent du jour de l'extérieur par des fenêtres percées dans les murs latéraux. Du côté de la nef elles présentent de grandes arcades géminées (i). Point de fenêtres au-dessus, et les arcs doubleaux de la voûte portent sur les colonnes engagées dans les piliers qui séparent ces arcades. Aujourd'hui les fenêtres extérieures étant bouchées la nef est un peu obscure , ne recevant de jour latéralement que par les fenêtres étroites* des collatéraux. Même disposition dans la nef et dans le chœur ; mais elle change pour la partie semi-circulaire du chevet. La galerie s'abaisse brusquement de moitié de sa hauteur. Au-dessus il y a trois fenêtres percées dans la muraille semi-circulaire du chevet , plus quatre fausses fenêtreà , répondant les unes et les autres aux arcades inférieures, et à celles de la galerie (a). Au lieu d'une
(i) La séparation de ces arcades est marquée par des piliers sur lesquels se prolongent des colonnes partant de l'aire de la ^f et montant jusqu'aux retombées des arcs doubleaux. Là où dans les assises inférieures il y a dés pilastres, ils sont surmontés par des colonnes engagées dont la base est à la hauteur du plancher de la galerie. Rien de plus gauche que rajustement de ces colonnes avec les pilastres qu'elles surmontent.
(%) Les arcades de la galerie du chevet sont simples. Partout ailleurs elles sont géminées. Les colonnes à l'intérieur de l'arcade sont accouplées suivant une ligne perpendiculaire, à l'axe de féglise.
galerie pour réunir l'étage supérieur de la ne£ à celui du chœuri il n'y a au Sud et au Nord des transsepts qu'un passage étroit , une espèce de corniche soutenue par une rangée de consoles historiéesi co^un^e celles à qui j'ai supposé la même destination dans l'église de Figeac. Même disposition à l'occident de la nef, en sorte qu'on peut faire le tour complet de l'église sans descendre à terre. Aujourd'hui l'on monte aux galeries par une tourelle placée à l'extrémité du transsept Sud; mais une différence assez marquée entre son apr pareil et celui des murs extérieurs de l'église peut Élire croire qu elle n'appartient pas à la construction primitive. Dans le principe peut-être, il exisr tait un escalier dans les collatéraux à l'occident de la nef.
De ce QÔté, bien qu'un peu défiguré par des dispositions modernes , on reconnaît suffisamment la présence d'un narthex intérieur. Il est divisé au niveau du sol en trois compartiments carrés , correspondant auy: trois nefs , et recouverts par de$ voûtes d'arêtes fort basses. Au-dessus , trois autres chambres ou tribunes dont les voûtes arrivent à peu près à la hauteur du sol de la galerie; puisenfii;» le passage étroit dont j'ai parlé , qui établit la communication entre les deux galeries. Deux jpetites tourelles peu saillantes et se projetant en encorbellement contiennent des escaliers en hélice qui conduisaient de ces mêmes galeries aux étages supérieurs des deux tours occidentales. En guise de
console elles reposent sur une colonne bysantine appuyée elle*niéme sur un pilastre. Si je ne me trompe, ces tourelles se prolongeaient autrefois jusqu'à Taire des collatéraux et leurs escaliers menaient aux salles supérieures du narthex ainsi qu'aux galeries.
La tpur centrale a deux rangs de fenêtres l'un au-dessus de l'autre ; mais le dernier rang , ainsi que la coupole et la flèche qui la surmente, sont des additions du xlv® siècle. Voilà , avec le dép]l£^;ement des escaliers des galeries, la plus emportante altération faite au plan primitif; car ailleurs, si des changements ont eu lieu, ils ont été exécutés peu de temps après la construction gênérue et ne l'ont pas modifiée d'une manière sensible, difficiles en outre à constater , car ils appartiennent au même système d'architecture.
L'église de Conques est sombre, ainsi que je le remarquais tout à Fheure. Deux fençtres étroites siumojitées d'une rose, percées dans la façade oocidentale; autant pour les façades Nord et Sud des transsepts; les fenêtres de la coupole, trois autres dans la partie supérieure du chevet , enfin celles des collatéraux , voilà les seules ouvertures qui donnent du jour depuis que toutes celles des galeries ont été bouchées. Leur suppression a , je crois, encore un autre inconvénient pour l'église, c'est que le soleil n'y pénétrant jamais , il y règne une humidité fâcheuse qui paraît avoir pourri sur quelques points les murs latéraux.
J'observe autour du chevet une disposition toute nouvelle pour moi , mais dont j'aurai bientôt plus d'un exemple à citer ; c'est une espèce de banc 9 avec une marche pour y monter, régnant le long des murs , entre les chapelles qui rayonnent autour de Fhémicycle du chœur (i). Il semble que ç'aient été autrefois des places privilégiées. Le long de ce banc, ou de ce stylobate (car on peut lui. donner ce nom , en raison des colonnes engagées qui s'y appuient), on remarque un cordon d'ornements très richement sculptés, et variés pouV chacune de ses divisions. Tai distingué des oves d'un travail précieux, et d'un caractère presque antique. Quant aux autres moulures de ce stylobate, il n'y a qu'un dessin qui pourrait faire connaître la diversité et la bizarrerie de leurs formes.
A l'extérieur , des contreforts larges , mais peu saillants , renforcent les murs , partout très épais. L'appareU n'est point uniforme. Généralement, les rontreforts sont en pierres de taille ; quelquesuns, pourtant, n'ont que leurs angles construits de la sorte, et l'intervalle est rempli par une espèce âiopus incerlum, composé de gros morceaux de schiste brut. Tels sont les matériaux dont sont bâtis les murs^ Ils reposent cependant partout sur de grosses pierres équarries, et rangées par ^ssise^ régulières. Par places, on voit un parement de
(i) Ces chapelles sont sensiblement plus élevées qae le cbœur.
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moellons , et c'est le cas pour la façade occidentale et ppur les apsides : j'y reviendrai tout à l'heure;
La pierre de taille est un grès rougeâtre ou jaune, ou bien, mais plus «rarement, un calcaire très fin : c'est cette dernière pierre -qu'on a exclusivement empHyée pour l'ornementation.
A l'intérieur de l'église, cette ornementation se réduit à peu près aux chapiteaux des colonnes (car les pilastres n'ont que de simples tailloirs). Il faut y ajouter les cordons d'oves , et les autres moulures du stylobate, quelques bas-reliefs encastrés dans les pendentifs de la coupole , enfin , deux grandes statues, appliquées sur la paroi Nord du transsept (i).
Les chapiteaux montrent la variété ordinaire au style bysantin ; mais ils ont entre eux un rapport général par leur profil , qui se rapproche très sensiblement du galbe corinthien. On en voit d'historiés , d'autres' ornés de rinceaux ou de feuillages Ëmtastiques^ quelques-uns parfaitement sculptés, et d'un merveilleux fini ; mais le plus grand nombre ne présente que des crochets courts , aigus , ou plutôt comme les rudiments à peine ébauchés, de très larges feuilles. De ce nombre, sont presque tous les chapiteaux du choeur, et je note ce fait comme faisant exception à la règle générale , qui attribue à tette partie du temple la décoration la
(i) Probablement ajoutées vers la fin du xii* siècle. Les basreliefs de la coupole m*ont paru plus anciens. Ce sont de grandes figures de saints ou d'anges, d'ailleurs d*un travail grossier.
jrfus rîcbe et la plus élégante. Ailleurs, on obsei^e avec surprise qu'il n'y a pas la moindre symétrie dans la distribution des ornements. Non seulement deux colonnes >iroisines , même géminées comme sont celles de la galerie , Qnt des chapiteaux de types très-di£érents j mais souvent à coté d'un clmpiteau très-riche on en voit un autre presque nu y et semblant à peine dégrossi. Il se peut fort bien que le travail de l'omementation, exécuté sm* place y comme c'était alors la pratique constante ,ait duré assez longtemps et soit demeuré imparfait , ou bien qu'il ait été terminé à la hl^.
A l'extérieur , les fenêtres des apsides sont flanquées d'assez jolies colonnettes bysantines^ et 'autour du chevet règne un cordon de modillons fantastiques , parmi lesquels se reproduisent souvent les mêmes motifs : ce sont des têtes ou plutôt des bustes de chevaux.
Aujourd'hui un seul toit couvre toute l'église ; il y en avait trois dans le principe , comme on peut s'en convaincre, en voyant sous la couverture actuelle des modillons et une corniche , qui , sûrement , n'étaient pas destinés 4 rester ainsi cachés. Le toit des collatéraux devait être fort plat , peutêtre même n'était-il couvçrt que d'une terrasse, circonstance assez remarquable dans un. pays où il tombe beaucoup de neige ; mais il seni^le qu'im- |)ortée des pays chauds dans la France , l'architecture bysaiitine y subsista quelque temps sans tenir compte de la différence des climats.
SAUSTE-FOY. t?»
Il n y a*|)oiut de crypte sous le chœiiT, probablement en. raison de la nature du soi. qui, en ce point , est un roc vif ; il a fallu l'entamer pour niveler le sol de l'église, s i -
J'arrive à la façade , dont j'aurais dû pi^tré^^ parler plus tôt. Elle est d'une grande simplicité, mais très haute pour un édifice bysantiii. Un vaste tympan en plein cintre , encadré dans un fronton, surmonte la porte occidentale; aude^us, d^ux fenêtres longues et étroites, avec une petite rose. Oo voit un grand espace lisse entre une moulure de billettes à la base de ces fenétres^ et le spmmet^u fronton. Dans cet endroit, l'appareil qui n'est qu'un opus incertum , tandis que tout le reste de la façade présente des assises régulières de moellons taillés , prouve qu'autpefok il existait là un placage , formant une décoration quelconque , que le temps ou la main des hommes a fait disparaître. Le sommet des deux tours carrées qui flanquaient la façade étant détruit, elles ne s'élèvent pas aujourd'hui plus haut que le toit delà nef. C'est, dit-on, par suite d'un incendie qui détruisit toute la toiture de l'église, qu'elles ont perdu leur amortissement. A leurs fenêtres très étroites et en forme de meurtrières, je présume que ces tours ont été destinées à servir plutôt^»de défense que d'ornement.
De chaque côté des fenêtres , qui surmontent la porte occidentale , on observe quelques incrustations en mosaïque grossière : des étoiles rouges
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ou noires, sur un cercle jaune, puis des losanges ou des pai;:allélogrammes obliques disposés en ai*ete de poisson. Ce genre de décoration , d'un usage très facile en ce pays, où Ton trouve des matériaux de couleur tranchée , paraît ici comme jeté au hasard. En Auvergne, au contraire, nous le yeitons reproduit en grand et avec une persistance systématique.
Le tympan de la grande porte, couvert de sculptures encore bien conservées, mérite une description détaillée. Bien que le travad en soit barbare , on distingue, da^xs sa composition , plus d'art I et je dirai plus de swtiment qu'on n'en attendrait d'une époque grossière: Enfin, on y trouvera quelques traits curieux, qui peignent les mœurs et les usages.
Une banderole , légèrement ondulée , entoure le tympan et lui sert d'archivolte. Çà et là , des tètes et des mains, passant au-dessus et au-des$ous de la banderole , semblent la soutenir ou la déployer.
Le sujet de cet immense bas-relief, QSt celui qui se trouve le plus fréquemment reproduit à la même place , le Jugement dernier. Trois zones horizontales divisent toute la composition , et comprennent chacune plusieurs groupes distincts.
Au centre de la zone du milieu, on.. voit le Christ assis sur un trône , dans une vesica piscis; à sa droite les élus, à sa gauche les damnés : même
disposition pour la zone inférieure; des anges portant la croix et les instruments de la passion; d'autres sonnant de la tronfpette, occupent le haut , du tympan ou la zone la plus élevée.
Sur les traverses de la croix se lisent les mots suivants , à moitié efifacés :
SOL. LANGEA. CLAVL... VNAE...C...SIGNV.
CRVCIS . ERIT . IN . CELO . GVN ; sur le haut
de la croix : REX iu DEORYM ; dans le nimbe du Christ: rVDEX; enfin des banderoles au-dessus de la vesica piscis portent cette inscription mutilée : I. PATRIS iftEI FIDELES HVC WS-
CEDITE A ME REPROBATI
Le Christ, drapé tout à fait à l'antique , ne manque pas de noblesse : sa main droite se lève pour bénir , tandis que, de la gauche , il repousse les damnés. Dans cette figure, la 'plus grande et la mieux travaillée de tout le tympan, on trouve tous les caractères de la sculpture bysantine , la longueur du corps, la grandeur exagérée des pieds et des mainà , les plis raides et pressés des draperiq^ y \ et surtout le soin minutieux apporté dans l'exécution des plus petits détails. Toutefois, comparée avec d'autres monuments de la même époque, elle paraîtrait traitée avec un peu plus de largeur , on pourrait dire avec moin;$ de recherche et de . manière. \jSl même observation s'applique , au reste , à toutes les autres figures du bas-relief.