‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 1 sur 33 · SOEUR GABRIELLE · texte numérisé non relu

SOEUR GABRIELLE

J'étudie avec émotion l'admirable vision d'âmes que composent la Sœur de Charité et le soldat blessé . Cette vision entrait toujours, comme élément surnaturel, dans nos tableaux de guerre, et voilà que nous la retrouvons, — presque miraculeusement, — en cette lutte suprême de 1914!

Sœur Gabrielle, qui dirige ma salle, tout abritée qu'elle soit par son nom d'archange, est fille d'un général, je le sais. Elle avait trois frères sous les drapeaux. L'aîné, tout jeune capitaine, vient de mourir au champ d'honneur. J'ai appris par hasard les détails de cette mort. Le capitaine X..., couvert du sang que répan-

daient déjà trois blessures, combattait encore depuis plusieurs heures à la tête de ses hommes, quand il fut atteint d'une balle en plein front. Il tomba en criant : « En avant! En avant! Ne reculez pas; c'est mon dernier ordre. »

Sœur Gabrielle a été informée, la semaine passée, du deuil glorieux qui la frappait. Autour d'elle, personne n'a pu deviner sa douleur. Peut-être son sourire pour les malades a-t-il été, ce jour-là, plus compatissant, plus tendre, à cause de la pensée de celui qui avait enduré seul, dans la forêt des Vosges, la minute de suprême agonie. Mais si compatissante que sache être sœur Gabrielle, jamais elle ne va jusqu'à la faiblesse et l'amollissement. Sa manière d'être avec les soldats est un je ne sais quoi d'angélique, de maternel et de viril tout à la fois. Ces hommes qui lui

arrivent de tous les points de l'immense et terrible champ de bataille deviennent immédiatement ses enfants (et il n'est pas de mère dont la sollicitude soit plus prévoyante et plus dévouée), mais elle n'oublie jamais leur titre sacré de soldats. Elle ne doit pas émouvoir leur sensibilité, elle le sait. Elle se reconnaît, au contraire, l'essentielle mission de soutenir secrètement leurs forces morales, pour affronter maintenant, après le feu, la salle d'opérations, l'épuisante souffi^ance journalière, la mort peut-être qui guette toujours des proies, dans cette salle de quatre-vingts lits, réservée aux grands blessés.

Sœur Gabrielle voudrait les sauver tous. Quelle tâche ! Quelle lutte ! Elle est debout jour et nuit. Les infirmiers ont ordre de la réveiller au moindi^e symptôme inquiétant, et avec le véritable élan maternel, celui qui

aide à surmonter les plus écrasantes fatigues, elle revient, inlassable, aux chevets douloureux. Dans les demi- ténèbres de la salle, elle prépare hâtivement le sérum qui prolongera la vie ; elle fait la piqûre ; elle dit les douces paroles nécessaires à ceux qui souffrent ainsi dans la nuit. Il est une heure, deux heures du matin. Quand sonneront quatre heures, la nuit sera terminée pour elle. Perdue dans la longue file des cornettes blanches, elle se rendra à la chapelle et y puisera pour vingt-quatre heures encore la force de mener cette vie surhumaine. Voilà « une âme véritablement maîtresse du corps qu'elle anime » . Elle est mince et frêle, gravement atteinte, diton; elle était bien malade il y a un mois. Quand on lui parle de sa santé, elle vous interrompt avec un peu d'impatience :

^i Nous nous sommes données corps et

âme, par nos vœux. Durer un peu plus ou un peu moins n'a aucune importance. L'essentiel est de remplir sa tâche. D'ailleurs, ajoute-t-elle, en désignant ses malades, ils ont sacrifié leurs vies pour la France, il est tout naturel que, s'il le faut, nous sacrifiions les nôtres pour les soigner. »

Et vraiment, à vivre dans cette atmosphère, on arrive, en effet, à trouver naturel cet héroïsme réciproque. Eux, les héros, — le soldat français et la Fille de la Charité, — n'ont pas besoin de se donner d'explications, de se faire des phrases pour se comprendre. Il existe véritablement entre eux, par-dessus les différences de classes et de vie, une intimité d'âme réelle et touchante. Quand elle passe, muette et de son pas rapide, devant les longues rangées de lits où l'on souffre tant sans se plaindre, ils savent bien qu'elle n'a

pas le temps de s'arrêter auprès de chacun d'eux, avec ces mots que la souffrance semble appeler, mais qui risquent de la rendre plus vive et moins noblement supportée. Ils savent aussi qu'elle sera là dès que sa présence deviendra nécessaire, et que si, dans le secret, son cœur de femme les plaint, les plaint incessamment, son cœur de Française tressaille d'orgueil devant eux.

A nous, quand ils n'entendent pas, elle nous parle de u ses enfants » sans contrainte, avec toute son admiration et toute sa pitié : « Ah ! si vous saviez comme ils sont courageux. Il faut les suivre jour et nuit comme moi pour s'en rendre compte, les voir arriver dans la salle d'opérations, bravement, le sourire aux lèvres, sur la civière. Il faut les voir mourir aussi... » Les yeux de sœur Gabrielle se remplissent

de larmes à la pensée de tant de jeunes vies qui s'éteignent, — qui s'éteindront, hélas ! — dans ses bras.

Il faut vraiment que cette femme, jeune et faible, porte en elle une surnaturelle énergie pour supporter sans jamais faillir le terrible poids de souffrances qui meurtrissent son cœur silencieux, en torturant sans trêve autour d'elle la chair de nos soldats.

Les blessés sont malhabiles à lui exprimer leur reconnaissance. Mais ils savent bien qu'elle devine ce qu'ils éprouvent, rien qu'à la manière timide et répétée dont ils lui disent : " Merci », à la confiance avec laquelle ils lui communiquent leurs lettres, les nouvelles reçues de leurs familles, à l'empressement qu'ils mettent à lui rendre mille petits services, dès qu'ils vont mieux, et surtout au respect, au res-

pect touchant, rempli d'étonnantes déli catesses, dont ils n'oublient jamais de l'entourer, même dans les moments de plus cruelle douleur.

En s'adressant à sœur Gabrielle, ils n'emploient jamais les formules banales qu'ils ont avec les autres infirmières : u Vous allez vous fatiguer. Vous en faites trop. " Non, la Sœur est un être immatériel à qui l'on n'oserait pas rappeler les communes faiblesses de l'humanité. Mais, quand ils la regardent passer, avec ses yeux purs largement cernés de fatigue, sa démarche lasse et son inaltérable douceur, je les entends souvent murmurer : « On devrait la décorer! »

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