UN SOIR D'ARRIVEE
Mieux encore que les journaux et les communiqués officiels de la guerre, l'hôpital nous tient en relations constantes avec le front. Parmi le convoi d'hier, quarante blessés sont arrivés directement de l'Aisne chez sœur Gabrielle. C'était à la tombée du jour. Je n'oublierai jamais le spectacle qu'offrait cette s aile. Les civières se succédaient les unes aux autres. Elles étaient portées lentement, en silence, par les brancardiers qui les posaient à terre auprès des lits hâtivement préparés. Ici ou là, on entendait retentir un cri de douleur impossible à réprimer, mais pas de plaintes, pas de gémissements continus.
Et cependant, quand on se penchait sur la glorieuse et lamentable capote bleue, trouée de balles et maculée de la boue des tranchées, quand on enlevait le képi raidi parl'eau des longues pluies, on apercevait, dans l'étincellement des regards fiévreux, de pauvres visages défaits aux traits ravagés, creusés par la souffrance. Mais tout de suite, aux moindres paroles, se retrouvait la belle vaillance bien connue. Par exemple, ils avaient des supplications enfantines et touchantes. Ainsi, quand il fallait soulever un membre trop douloureux ou enlever un vêtement qui serrait une blessure : » Oh ! pas l'infirmier, pas l'infirmier, demandaient-ils tous, la sœur ou la dame! '^ On a assez peu compté avec la souffrance, on s'est traité assez durement soi-même, n'est-ce pas? pour avoir droit maintenant à la douceur des mains
féminines. Et certes, c'est bien notre moindre devoir d'être là pour leur donner cette douceur, tant qu'il y aura un blessé à attendre, tant que l'apaisement complet de la victoire ne sera pas enfin descendu sur nos terribles champs de combat.
Les premières paroles échangées entre les nouveaux arrivants et leurs voisins de lit n'ont pas pour objet les souffrances de chacun, mais la France d'abord et avant tout. « Comment ça marche-t-il, là-bas?
— Bien, on les aura. » Puis les nouveaux venus, épuisés, sombrent dans le fiévreux sommeil, où ils se débattent parfois plusieurs jours, entre la réalité et le cauchemar persistant des visions qui les poursuivent.
Ce soir-là, dans la salle toujours silencieuse, mais plus enfiévrée que d'ordinaire, j'entends le bruit de sanglots étouffés. C'est le n" 25, un grand et beau jeune
soldat que je vois chaque jour endurer, sans mot dire, des pansements qui sont une vraie torture, et qui sanglote à présent, la tête enfouie dans son traversin, honteux de ses larmes, mais impuissant à les retenir. Je m'approche, j'essaie d'interroger, mais sur les peines qui atteignent l'intime et le meilleur de leur cœur, ils ne s'expliquent pas facilement. — « Merci, madame, ne vous inquiétez pas de moi, je n'ai besoin de rien. — Vous souffrez davantage, peut-être? — Je souffre, oui, terriblement, mais ce n'est pas ça. — Qu'est-ce que c'est alors? Vous ne voulez pas me le confier? » Il refuse encore, puis, tout à coup, sous la pression du chagrin : u Oh! si, je veux bien vous le confier. Je vais vous dire... Le camarade qui attendait, près de moi, le moment d'être couché, m'a appris la mort
de mon meilleur ami qui était de son régiment et qui a été tué près de lui. Ah! madame, c'était un garçon si gentil, si dévoué, si courageux. Nous avions été élevés ensemble; c'était plus que mon camarade, c'était mon ami. » Il pleure, il pleure... Il avait tout supporté sans faiblir : le perpétuel voisinage de la mort, la vie si dure des tranchées, l'incessante souffrance physique; mais la mort de son ami le brisait, le jetait à terre. Et tandis que je lui murmurais les paroles bien impuissantes, hélas! qui ne changent rien à la douleur, mais qui font du bien tout de même, je l'entendais sangloter dans son oreiller : « Mon ami a été tué. Mon ami a été tué! " Son ami — quand on sait ce qu'est pour eux le camarade^ on devine tout ce que peut être iami.
Sœur Gabrielle, qu'un instinct infaillible
amène toujours vers les lits où souffrent le plus ses enfants, a passé près du n° 25 et s'est arrêtée un instant. Elle n'a rien demandé; elle a posé la main, d'un geste caressant, sur la tête brune, si jeune et si virile, et elle a dit de sa douce voix ferme : » Allons, mon petit, allons, du courage! Tout cela, c'est pour la France. » Puis elle s'est tournée vers moi : « Avant la nuit vous voudrez bien faire une partie de dominos avec cet enfant, n'est-ce pas, madame? Il représentera le camp des Français, et il faudra que, demain, il me dise qu'il a gagné. » Et de son pas rapide, elle s'est dirigée vers la salle d'opérations. A travers ses larmes le jeune soldat souriait, le cœur dilaté, dans sa détresse, de se sentir ainsi traité comme im enfant. Ils en ont tant besoin après avoir fait si vaillamment œuvre d'homme!