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LES CAUSERIES D'AUJOURD'HUI

Plus de visites inutiles, plus de temps gaspillé en France, maintenant. Quand on enlève une heure à ses occupations pour aller voir des amis, c'est que la gloire vient de les toucher de quelque manière — douleur ou joie. Les femmes frappées par les deuils les plus cruels, — épouses dont les foyers et les cœurs sont à jamais brisés; mères qui ont senti couler leur propre sang des veines de leur enfant et quelque chose de leur vie s'éteindre dans le dernier souffle des vies si chères, — celles-là mêmes ne se reconnaissent pas le droit de demeurer longtemps inactives.

Elles cachent leurs larmes sous le crêpe et se remettent à agir pour les camarades de ceux qui ne reviendront jamais. La pensée les suit dans leur tâche glorieuse. Tout nous vient du front désormais : tristesse, bonheur, espoir, courage, et tout y va de nos tendresses, de nos compassions, de nos travaux. Les âmes sont tendues vers ces frontières mouvantes qui ne sont plus faites seulement de terre française, mais de vivants Français, et qui avancent, avancent toujours. On ne parle plus que de ces grandes choses. Je suis allée voir, l'autre semaine, dans une clinique militaire, un jeune officier revenu du front pour la seconde fois, et atteint d'une blessure « neuve ^ , comme ils disent, et même d'une autre " ancienne », malgré laquelle il avait voulu repartir trop tôt. Ils étaient là quelques-uns qui s'étaient réunis et qui eau-

saient. Autrefois, mon arrivée les aurait interrompus, mais, à présent, elles sont bien loin, les conversations de fumoir, les douteuses préoccupations... Hommes jeunes et vieux, femmes et enfants, nous pouvons lire librement les pensées de France dans les yeux les uns des autres. Ah! chère nation, toujours faite pour les aventures inouïes, dans le domaine moral comme dans celui de la gloire, France miraculeuse de 1914 qui écoute souriante, malgré le sang et les larmes, battre en un seul rythme les coeurs réunis de tous ses enfants! On éprouve, à certains moments, comme un afflux de bonheur qu'il faut dire, de la posséder pour patrie. Français, Français, on ne se rassasie plus de ce mot aujourd'hui. C'est bien Tavisde nos jeunes officiers à Tenthousiasme silencieux. Ils causaient d' « Elle ", toujours, quand je

suis entrée. L'un d'eux lisait, dans son carnet de guerre, un très intéressant récit de la bataille de la Marne, dont j'ai entendu le passage suivant : « Quand le général M. . . prit le commandement de ses troupes, il se rendit compte bien vite que le moral des hommes avait été fortement atteint par les mouvements de retraite successifs. Le jour où il ordonna l'offensive qu'il fallait reprendre à tout prix, les soldats terrés dans leur tranchée, sans refuser absolument d'obéir, ne se décidaient pas à bouger, et murmuraient, la voix mauvaise : " Ça siffle, mon général, ça siffle trop. » Alors, le général M... chercha un moyen, non pas de les terroriser à la manière allemande, mais de rallumer, dans l'intime de leur être, l'insouciante bravoure française. Voici ce qu'il a trouvé : il est monté seul, sur le bord de la tran-

chée au fond de laquelle étaient couchés ses soldats. Il est resté là debout dix minutes. Véritablement, il était enveloppé d'un ouragan de balles et de mitraille. Dieu a permis qu'il redescendît sain et sauf et il a dit simplement : « Ça siffle, mes enfants, mais, vous voyez bien, ça ne touche pas, c'est inoffensif. » Depuis, des ordres ont été donnés à nos chefs pour ne pas s'exposer de la sorte ; leurs vies nous sont trop précieuses. Mais cet acte de sublime folie française a tellement électrisé les hommes de ce régiment qu'ils en sont devenus invincibles .

L'autre jour, dans un salon admirablement français, une personne, qui connaissait le héros lui-même, a rappelé le testament d'une ligne, trouvé par im malheureux père, M. I..., sur le corps de son fils : < Si nous sommes victorieux, je

supplie mes parents de ne pas porter mon deuil. »

Jusqu'à quel magnifique oubli de tout ce qui n'est pas « Elle " ils savent parvenir! Vraiment, vraiment, ils l'aiment comme on ne sait aimer qu'à vingt ans, — sans rien réserver, — de toute leur jeu-

nesse !

COMPLIMENT ET CHANSOiN DE SOLDAT

Je me suis trouvée dans un établissement militaire de convalescence, à l'heure où la Préfète est venue visiter les blessés. Après la distribution habituelle de cigarettes, un soldat, le bras en écharpe, s'est levé et, à l'émotion générale, a récité le compliment suivant : '« Madame, au nom de mes camarades, veuillez me permettre

de VOUS remercier de votre aimable visite et des gâteries dont vous nous comblez. Ici nous sommes entourés de soins si dévoués que nos blessures se cicatrisent comme par enchantement. Veuillez transmettre à M. le Préfet l'expression de nos sentiments patriotiques, lui exprimer notre fierté d'avoir été appelés à l'honneur de répandre notre sang pour la France et notre ardent désir de retourner bientôt prendre notre place au combat, parmi nos frères, pour chasser à jamais du sol de la patrie ces maudits Teutons sanguinaires et dévastateurs. "

Voilà nos soldats : dès qu'ils se trouvent en face de quelqu'un qui leur représente un peu l'autorité de France, ils éprouvent le besoin de redire, comme s'ils parlaient à leur patrie elle-même, leur ardent désir de victoire à tout prix^ et de renouveler

l'offrande de leurs vies. Il fallait voir les expressions des visages, pendant que parlait le plus lettré de la bande, et les larmes d'énergique résolution qui brillaient dans les yeux.

Un instant plus tard, en regardant le bon poêle qui chauffait la pièce et autour duquel ils vivent là de douces heures de repos bien méritées, quelqu'un a demandé étourdiment : " Ici, au moins, vous ne pensez plus aux tranchées, n'est-ce pas? » Une protestation indignée s'est élevée de tous côtés : " Ne plus penser aux tranchées. Mais c'est-à-dire qu'on ne pense qu'à ça! Pourrait-on oublier les camarades dont les pieds se gèlent pendant qu'on se chauffe? »

L'infirmière de la salle révèle que, parmi ses blessés, un petit chasseur possède une fort jolie voix et sait beaucoup

de chansons. Tout de suite, on lui en demande une. Gela le rend très malheureux : il a bien osé chanter à la guerre, devant les Boches; mais ici, vraiment, il a peur. Une supphcation a raison de sa résistance : « Oh! chantez, je vous en prie. C'est toujours si beau, maintenant, les chansons de soldat. » 11 chante, et sa jemie voix mâle fait tressailhr nos cœurs d'une émotion que ne leur donnera jamais le chant profane de quelque grand artiste.

Car son chant, à lui, est sacré : songez donc que nous sommes en 1914, qu'il est chasseur français, qu'on entend au dehors les gaies sonneries, dont les accents, peutêtre, en quelque point du front, ordonnent de se lever pour mourir; songez qu'il a comme auditoire des femmes, dont toutes les tendresses sont là-bas, trente camarades blessés qui se préparent, comme

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lui, à retourner au feu, et qu'il prononce les paroles suivantes :

Francs chasseurs, hardis compagnons, Voici venir le jour de gloire, Entendez l'appel du clairon Qui vous présage la victoire.

Volez, intrépides soldats, La France est là qui vous regarde.

Quand viendra l'heure du combat, Votre place est à l'avant-garde.

Refrain

En avant, braves bataillons.

Jaloux de notre indépendance.

Si l'ennemi vers nous s'avance, Marchons, marchons, marchons!

Mort aux ennemis de la France !

Quand votre pied rapide et sûr Rase le sol, franchit l'abime.

On croit voir, à travers l'azur.

L'aigle voler de cime en cime.

Vous roulez en noirs tourbillons, Et parfois, limiers invisibles.

Vous vous couchez dans les sillons, Pour vous relever plus terribles.

Héros au courage inspiré, Nos pères conquirent le monde Et ce monde régénéré En garde la trace féconde.

Nobles aïeux, reposez-vous, Dormez sur vos couches austères, La France peut compter sur nous.

Les fils seront dignes des pères.

Surprise un jour, frappée au cœur, France, tu tombas expirante.

Le talon brutal du vainqueur Meurtrit ta poitrine sanglante.

0 France, relève le front Et lave le sang de ta face.

Nos pas bientôt réveilleront Les morts de Lorraine et d'Alsace.

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