UNE PREMIÈRE COMMUNION DE
On a soigné dans la salle de sœur Gabrielle une sorte d'apache de quarante ans, un combattant au passé fort louche, qui souffrait d'une horrible blessure au bras droit. Après l'opération grave qu'il dut subir, nous fûmes témoins à son réveil d'une véritable crise de folie, due à un état habituel d'alcoolisme. Il voulait, à tout prix, étrangler un malheureux interne qui ne se serait peut-être pas tiré d'affaire
sans im mauvais coup, si la Sœur ne s'était jetée devant lui en temps opportun.
J'avoue que cet homme à demi nu, le corps tatoué de portraits de femmes, bavant, criant et agitant même avec menaces son bras ensanglanté, offrait un spectacle impressionnant et répugnant :
« Toi, ma Sœur, je ne te veux pas de mal, hurlait-il dans son langage révolutionnaire ; tu es une bienfaitrice de l'humanité. Mais ne pas pouvoir étrangler cet homme, moi qui ai fait le coup de poignard à tous les carrefours de Paris, qui ai tué des agents de ma main, etc. , etc. » Et la Sœur répondait avec une inaltérable douceur : » Vous avez très mal au bras, mon pauvre petit. Il faut vous coucher, vous calmer. Je vais vous donner une potion et je resterai ensuite auprès devons. Allons, soyez sage. )^ L'apache, ainsi désigné même par ses
camarades, continua clans la suite à se montrer un terrible malade. Il ne remerciait jamais des soins qu'on lui donnait, il ne manquait pas de ricaner quand on faisait la prière et nous appelait quelquefois près de son lit, nous dérangeant d'une occupation pressée, uniquement pour nous dire : « Vous savez, je ne crois pas en votre bon Dieu. » Ordre était donné par sœur Gabrielle de ne rien lui répondre et de se montrer scrupuleusement attentionnées envers lui comme envers les autres blessés.
Or notre apache, devenu peu à peu silencieux et poli, a demandé un jour en pleurant si on n'aurait pas la bonté de lui donner un catéchisme et de l'instruire de la religion catholique qu'il avait toujours attaquée sans la connaître. Dimanche dernier, il a fait sa première communion avec
une ferveur touchante. Voilà les cérémonies religieuses du temps de la guerre.