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CE QUE DEVIENT LA CORRESPONDANCE EN TEMPS DE GUERRE

Les causeries écrites, comme les causeries parlées, sont transformées. Ah ! certes, on ne s'écrit plus de lettres banales, pour ne rien se dire. L'existence même delà nation, la vie des êtres les plus chers, les se-

crets héroïsmes dont ils étaient capables et qu'ils dévoilent magnifiquement, face à la mort, voilà les sujets sur lesquels on échange ses espérances, ses fiévreuses inquiétudes, ses félicitations. L'énergie, la patience, les sacrifices journaliers, les résignations suprêmes à cause de la patrie, voilà les sentiments dont on s'entretient, auxquels on s'encourage. Merveilleuses lettres du temps de la guerre ! On peut citer au hasard ; elles rendent toutes le même son, le pays n'a plus qu'une âme.

C'est une jeune veuve, Mme de V..., dont le mari, officier de haute valeur, promu aux distinctions les plus flatteuses, a expiré à l'hôpital d'Épinal quelques heures avant l'arrivée de sa femme. « Dans les heures de détresse, ma pensée va souvent vers vous, écrit- elle à une amie. Que vous dire? Je suis fière, d'une fierté doulou-

reuse, mais anéantie devant les ruines de mon bonheur, hier encore si complet. Il y a des moments où je ne puis croire à la chose affreuse qui me fait tant souffrir. C'est bien vrai cependant, Dieu m'a repris, après m'en avoir laissé jouir cinq ans, cette riche inteUigence et cette belle âme, dont j'étais si fière de recevoir les leçons. Je me retrouve seule en face du vide. Priez pour que j'aie la force de continuer la tâche entreprise à deux et d'élever comme l'aurait fait son père ce ûlsque je voudrais tant soldat. >^

C'est un petit chasseur d'Afrique, engagé volontaire, qui écrit à ses frères sous les armes : " Vous vous battez, vous donnez votre sang, et moi je suis là, à faire l'exercice, sans rien craindre. Ah! quelle jalousie j'éprouve. Heureusement, on pousse notre instruction avec rapidité.

J'espère que nous partirons bientôt, puisqu'on choisit déjà parmi nous ceux qui deviendront éclaireurs. Pourvu que je sois désigné ! J'ai été m'inscrire tout de suite. » Ils étaient donc légion, sans qu'on le sache, les jeunes gens de France, qui rêvaient de donner leur vie pour leur pays ! Dans de nombreuses lettres encore, j'en trouve des preuves. Mlle de la F. . ., vraie Française de France, raconte ainsi la mort de son frère : « Merci de vos pages compatissantes. C'est un adoucissement, dans notre grand chagrin, de le sentir unanimement partagé par la France entière, où chacun peut s'attendre, hélas! aux mêmes suprêmes douleurs. Notre Robert si aimé a eu la mort glorieuse qu'il avait toujours rêvée. Il conduisait, pour la troisième fois de la journée, ses braves chasseurs à une charge héroïque à la baïonnette, dans

une forêt des Vosges, quand il est tombé, frappé de deux balles en plein front. Ses hommes l'ont vu, étendu sur la mousse, au pied d'un grand sapin. Ils voulaient aller chercher son corps, mais une poussée furieuse de l'ennemi les obligea à se retirer. Sept officiers, camarades intimes de Robert, sont tombés ce jour-là, avec le chef du bataillon. Qu'auront fait les barbares de sa chère dépouille? Retrouveronsnous jamais sa tombe? Nos yeux, du moins, le suivent dans le ciel où son âme, ardente jusqu'à l'héroïsme, aura sans doute pris place parmi les martyrs. Ma pauvre amie, vous devinez combien nous souffrons, et, cependant, nous sommes heureux et fiers de l'avoir donné à la France. Il avait fait campagne victorieusement au début; nous recevions des lettres enthousiastes. Après, il avait fallu reculer, reculer, et il est venu

mourir près de sa chère garnison de Saint- Dié, dans la forêt de Rambervillers, sans avoir vu le succès! Le 25 août, veille de sa mort, il nous écrivait une lettre pleine de courage quand même et de foi absolue dans la victoire. Notre dragon a pris part à la grande bataille de la Marne. Maintenant il se bat dans l'Aisne nuit et jour. Il a eu deux chevaux tués sous lui. Que Dieu nous le garde! Vives tendresses et confiance dans la victoire si chèrement achetée. »

La victoire, on s'en occupe toujours et avant tout: «J'espère, aie courage d'écrire une mère en deuil, j'espère que notre enfant bien-aimé, qui avait souvent rêvé de mourir pour la France, obtiendra de Dieu le triomphe final et protégera ceux qui luttent encore. Je vois dans les journaux le nom de vos cinq fils, tous blessés et même

retournés au feu. Vous devez être fière et

je partage votre gloire et vos angoisses. Que Dieu vous épargne la douleur dont je souffre et vous garde ces braves enfants qui seront si heureux de vous rapporter leurs lauriers. »

Quand on commence à parler des mères, les documents s'entassent, documents secrets, tout mouillés de larmes, qui paient la gloire sans la rechercher. Ainsi que l'écrivait à l'une d'elles, tout particulièrement et silencieusement héroïque, le capitaine de S... :

Les mères, voyez-vous, n'ont pas de monument. Et lorsque Ton devrait, selon toute justice, Par le bronze et le marbre, honorer leur tourment. On passe..., sans les voir endurer le supplice...

Voici encore ce qu'écrit Mme de C..., d'un coin de France fécond en héros : « Ma douleur est indicible, mon fils bien-aimé était ma fierté, ma plus belle part de

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bonheur en ce monde. Dieu me l'a repris dans tout l'épanouissement de sa jeunesse, de sa carrière, de son âme de soldat, et le sacrifice est tellement au-dessus des forces maternelles que je ne puis l'accepter qu'au pied de la croix, en essayant d'imiter son courage. Nommé capitaine sur le champ de bataille pour faits d'armes et mission vaillamment accomplie, il n'a joui que peu de temps de cette récompense; mais quelle gloire peut consoler une mère d'avoir perdu un tel fils? Il est tombé près de Nancy, où j'ai pu retrouver son corps. Pendant mon absence, mon plus jeune fils, Louis (dixhuit ans), qui s'était engagé dès le début de la guerre, a été appelé. Je ne l'ai phis retrouvé à mon retour et déjà il se bat. Mon amie, nos cœurs sont à la torture. Prions pour que nos souffrances achètent la victoire... »

Cette victoire tant désirée , peu de femmes auront donné, pour l'acquérir à la France, dix combattants, comme Mme de L...

«MonJ. ..vient de tomber pour son pays, écrivait-elle le mois dernier. J'offre à Dieu, pour la France aussi, mon immense douleur et toutes mes larmes. Vous connaissiez mon fiis^ vous savez ce que je perds. La seule pensée qui peut adoucir ce coup terrible, est de savoir que mon enfant a réalisé son rêve le plus cher : il avait toujours ardemment souhaité cette mort héroïque. Il m'écrivait le matin delà mobilisation : « Si ce n'était votre souvenir, « ce jour serait le plus beau de ma vie. » J'ai su qu'une demi-heure avant d'être atteint par l'éclat d'obus qui l'a frappé en pleine poitrine, il avait dit à un de ses camarades : « Je viens de faire mon acte

« de contrition, ma préparation à la mort « comme chaque jour. Ici, on peut toute jours penser qu'on touche à son dernier « moment. » C'est le premier qui tombe de mes dix fils. Combien la France m'en demandera -t- elle encore? Je les lui ai donnés de toute mon âme, quand ils sont partis, mais mon cœur est déchiré... »

UN PETIT EMIGRE

En allant visiter l'un de nos malades qu'on a dû transporter dans la salle des blessés contagieux, j'ai aperçu, non sans surprise, au milieu de la longue rangée des Hts blancs, une petite figure enfantine qui formait un étrange contraste avec les visages militaires. C'est un délicieux enfant de sept ans, aux grands yeux pleins d'in-

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telligence et de candeur, qui me décline lui-même ses noms et qualités — non sans une nuance de dédain pour ma province : « Je suis un émigré parisien, madame. Et vous, qui êtes- vous? » Je me présente, à mon tour, et nous causons. Mon petit interlocuteur est vite en confiance; il me raconte en souriant, comme on raconterait le sort le plus heureux, sa lamentable histoire d'enfant abandonné : « J'étais presque toujours seul à Paris, me dit-il; maman était occupée dehors, je ne sais pas où. Moi, je faisais la cuisine, je frottais les meubles, allez donc! tant que je pouvais, parce que j'étais battu quand ce n'était pas propre. — Et comment es-tu parti ainsi, tout seul? — Eh bien! une voisine qui venait de la gare a parlé d'un train d'émigrés qu'on chaufferait le soir. Alors maman a dit : « Tiens, voilà un bon

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« moyen de faire faire au petit un voyage « qui sera peut-être long. » Ça la faisait rire. Moi, j'ai crié, pleuré. Je voulais rester à Paris; j'étais si content de penser que les Prussiens allaient venir et que je pourrais me battre contre eux. J'ai un fusil, vous savez, et j'avais regardé, à la caserne, comment les soldats faisaient Texercice. Depuis un mois, je le faisais sur le trottoir devant chez nous, dès que j'avais un moment. Heureusement, la voisine m'a promis que les Boches viendraient jusqu'ici; mais on ne les voit pas souvent!

— Et ta maman n'est pas partie avec toi?

— Bien sûr que non. Elle a son manger assuré à Paris; alors elle est restée. C'est naturel. " Il disait cela de sa petite voix claire, en me regardant tout droit avec ses yeux pleins d'innocence. « Et tu es content ici? — Oh ! très, très content. J'ai

eu une fameuse chance de prendre la diphtérie et de venir. Je n'ose pas demander à la Sœur de me chercher un Uvre d'images, c'est vrai, parce que je vois hien qu'elle est trop occupée. Mais on parle tout le temps de la guerre avec les camarades. Ils sont très gentils, ils me donnent un peu du chocolat qu'on leur apporte, ils s'amusent avec moi. Quand je pourrai me lever, peut-être qu'ils me feront faire l'exercice. . . » Il prononce cette dernière phrase d'une voix tout émue ; c'est là le grand désir et la suprême confidence. Comme le bonheur est chose relative!

Ce pauvre enfant malade à l'hôpital, égaré au milieu des soldats, abandonné même de sa mère, et dont l'avenir n'offre qu'un tragique problème, se juge au nombre des heureux de la terre et, dès lors, il en fait partie. Je demeure un instant muette,

navrée par l'indicible misère racontée de cette voix joyeuse, et le petit, qui ne doit pas rester souvent inactif, promène ses yeux fureteurs autour de la grande salle. Désignant du doigt le crucifix pendu au mur, il me demande subitement : « Qui est celui-ci? » Pauvre petit Français de la catholique France! N'aurait-il été amené jusqu'à Saint-Dominique, dans le tourbillon tragique des événements, que pour se trouver en face de cette croix et pour poser cette question? « L'homme s'agite et Dieu le mène. » On pourrait dire aujourd'hui : « Le monde s'agite... » Je parle à mon petit émigré de son Père des cieux, et de Celui qui aimait à s'entourer, sur la terre, d'enfants aux cœurs purs. Il boit littéralement mes paroles. On est loin d'être écouté ainsi dans les œuvres ordinaires de catéchismes! Vraiment, on

dirait qu'une main mystérieuse et puissante laboure en ces temps de douleur jusqu'aux âmes les plus neuves, celles qui sembleraient devoir échapper à l'emprise des événements. « Eh bien, voyez un peu, conclut l'enfant avec ses airs d'homme amusants, on ne m'avait jamais parlé de tout ce que vous venez de me dire ! Pourtant j'ai sept ans et, depuis deux ans, — pas avant, — je comprends très bien les choses. Sept ans..., deux ans... A cinq ans, on pouvait tout m'expliquer. C'est égal, j'ai failli ne jamais le savoir! Vous reviendrez, n'est-ce pas, madame? " — Oui, certainement, je reviendrai. D'autres aussi s'occuperont de lui et bientôt, je l'espère, le petit émigré, qui nous a été amené par les desseins de la Providence, aura de véritables raisons de se proclamer un heureux enfant.

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