UN MODESTE
C'est la lettre d'un père à son fils, petit blessé silencieux et modeste de l'un de nos hôpitaux temporaires, — et dont les camarades ont lu avec surprise, l'autre matin, dans les journaux, le nom glorieusement cité à l'ordre de nos armées. Alors seulement il a bien voulu raconter son histoire, une héroïque histoire de soldat de France, que l'on n'oubliera plus jamais chez nous. Chargé d'un ordre important et gravement blessé en cours de route, Livrot ne s'est pas reconnu le droit de se diriger vers l'arrière. Il a négligé la terrible blessure qui aurait demandé un secours immédiat, il a bravé la mort qu'il
sentait tout près de lui, menaçante. « J'ai continué ma route tout de méme^ résumet-il simplement et hâtivement quand il arrive à cet endroit de son récit; mais, une fois devant mon capitaine, il n'y avait plus personne! Je suis tombé à ses pieds évanoui. » Il s'excuse presque de cette inconcevable faiblesse et il rougit un peu de son courage. Mais, sur mes instances, il veut bien me communiquer, avec toute permission d'en user à ma guise, la lettre reçue de son père, il y a quelques jours, et dont chacun m'a parlé. Cette lettre, elle est si pleine de sobre courage, si sincère, et vibrante de la plus noble affection qui ait jamais existé de père à fils, que je croirais diminuer sa beauté en ne la transcrivant pas scrupuleusement, telle que Ta écrite ce simple à l'âme si haute, telle que je l'ai lue :
Montargis^ 4 novembre 1914. — Cher enfant. Nous avons aucune surprise de voir ton nom figurer au journal du Gâtinais qui dit que Livrotest cité à l'ordre du jour. Nous en épprouvons une grande joie. C'est un honneur.
Nous t'en remercions, et nous te souhaitons la guérison de ta blessure le plus rapidement possible. Si tu as le bonheur de réussir et que tu le veule bien, nous partirons tous les deux, et on s'acquittera avec les Boches. C'est mon idée. Quoi que tu en ait dit, ai-je raison, celui qui est à la guerre souffre, j'en conviens; mais celui qui n'y est pas souffre aussi de savoir tout ce qui se passe chez les Allemands pour nous battre. Tu me connais, et à nous deux, on donnera un coup.
« On parle beaucoup de toi à Montargis. Nous en sommes fiers. Bien des camarades
viennent nous voir et te féliciter; ils nous disent que tu n'as même pas tout ce que tu as mérité. Enfin, pour nous, merci de ta bravoure. Notre santé est bonne, et je te soubaite que tu sois de même. Ta mère et ton père, ainsi que beaucoup de voisins t'envoient bien des choses et t'estiment pour ton courage.
" Une grande poignée de main.
« LiVROT, cantonnier-cbef. »
Et voici dans quels termes le major principal de l'ambulance écrivit au père après avoir lu cette lettre :
» Gber Monsieur, nous sommes beureux et fiers d'avoir, parmi nos blessés, un soldat si courageux et si modeste en même temps. Ce matin, en apprenant la citation de votre fils à l'ordre du jour de l'armée, pour sa vaillante conduite, je me suis
permis de vous remplacer et de l'embrasser bien cordialement sur les deux joues. Dès que, prochainement, sa santé sera rétablie, je me promets de le présenter à ses camarades, et de rendre hommage, malgré sa modestie, à sa bravoure et à son noble cœur. Vous pouvez être fier de votre fils, cher Monsieur, car vous lui avez donné le meilleur de vous-même et les nobles pensées que je sens en vous. Votre cher enfant m'a communiqué votre lettre, et je puis vous affirmer qu'elle m'a fait vibrer d'une profonde émotion. Si vous êtes fier d'avoir un fils comme le vôtre, nous sommes également heureux d'avoir des chefs de famille qui ont le cœur pénétré de si nobles sentiments. La blessure de mon jeune malade est en aussi bonne voie que possible..., etc. »
1Î8 NOTES D'UNE INFIRMIERE