L'ARBRE DE NOËL DE SOEUR GABRIELLE
25 décembre 1914. — En ces temps d'infinies tristesses, voici que T Eglise immuable nous invite à célébrer, non pas le douloureux Calvaire, mais la fête du gai Noël. Eh quoi! la fête bénie des joies intimes, des douces réunions, à ces heures d'anxiété, de troubles, de séparations cruelles? Oui, Noël quand même, Noël qui revient, dans le frissonnement de sa nuit étoilée, rappeler à la terre l'invincible promesse qui doit, au long des siècles, la consoler de toutes les douleurs, depuis l'aube du premier Noël. Le mot de bénédiction pénètre partout : Noël dans les foyers en deuil qui connaissent une heure
de détente à songer que le ciel, où vivent maintenant les âmes bien- aimées, se rapproche aujourd'hui par la venue de l'Enfant.
Noël dans les tranchées, vers lesquelles avec tant de force et d'élan se portent nos cœurs qu'autour des chers combattants doit flotter ce soir, dans l'air de France, un parfum d'inquiète tendresse. Ils n'ont pas nos églises, hélas! Mais, au-dessus de leurs têtes, dans le firmament largement ouvert, leurs regards peuvent chercher la rayonnante étoile. Noël dans tous nos hôpitaux, dans la salle de sœur Gabrielle, où la soirée du 24 s'est passée autour d'un arbre superbe, aujourd'hui merveilleusement orné.
Plusieurs petites jeunes filles, infirmières de demain, pleines du désir de se rendre utiles, mais encore trop enfants
pour être admises régulièrement à l'hôpital, avaient travaillé au dehors pour les chers blessés. Par monceaux, nous avons reçu les ouvrages de leurs mains ou les fruits de leurs quêtes. « Ah! ces enfants, me disait un jour sœur Gabrielle, en les regardant quitter l'hôpital, emportant, sans la moindre fausse honte, de volumineux paquets de pantalons rouges à raccommoder, ces enfants, elles créent, sans le savoir, une génération nouvelle qui sera formée par la vie elle-même, dans son expression la plus haute : par l'accomplissement journaher du sacrifice, par le voisinage de l'héroïsme, par l'oubU et la maîtrise de soi, au milieu d'indicibles émotions. . . »
La Sœur veut bien admettre à la cérémonie de« l'iVrbre «cette vibrante jeunesse à la fois joyeuse et émue qui entre, comme
iiii frais printemps, dans la salle où Ton souffre toujours, en dépit d'un air de fête. Le sourire des malades la suit avec complaisance. Tout au fond, entre les deux rangées de lits blancs, l'arbre est debout. C'est un fier sapin venu de nos montagnes, exprès poiu^ les blessés. Sous le fardeau d'innombrables bougies et de mystérieux paquets, ses branches ploient légèrement. Des étoiles d'or et d'argent scintillent à travers son feuillage, le long duquel courent surtout des rubans tricolores, de chers rubans, dont la vue met des larmes aux yeux. Dans le milieu, aux extrémités de ses plus larges branches, sont fixés deux drapeaux français. Quand on touche le tronc, les drapeaux frémissent. On dirait alors que le sapin de chez nous les agite volontairement au bout de ses bras tendus, pour quelque signe mystérieux
fait à ceux qui se déploient sur nos champs de bataille. Tout au bas, caché dans le feuillage plus épais, un modeste, un tout petit Enfant Jésus de plâtre, qu'il faut bien chercher pour le voir! repose, abrité sous un flot de rubans tricolores. L'Enfant Jésus ayant pour crèche les trois couleurs de France, n'y a-t-il pas là de quoi rêver?
Comme le jour tombe, vers quatre heures, sœur Gabrielle ordonne de fermer les hautes fenêtres. On allume les bougies. Alors les boules de toutes couleurs, pendues à l'arbre, s'animent, deviennent transparentes et lumineuses. Les branches, d'un vert foncé, s'assombrissent davantage encore, et le rouge de nos drapeaux se détache violemment sur elles et flamboie. Alors, l'âme mystérieuse de Noël descend partout. Elle imprègne de son indéfinis-
sable attrait les cadeaux suspendus à l'arbre, la table chargée de mandarines, du traditionnel nougat, l'atmosphère tout entière. Deux brancardiers apportent, sur un fauteuil de malade, le benjamin de la salle, un petit engagé de Bar-le-Duc, qui répond fièrement, quand on le complimente de sa vaillance : « Mais, chez moi, tous les jeunes hommes de dix-huit ans sont partis; on n'en rencontre plus un en ville! " Aujourd'hui, il est rougissant et confus de l'honneur qui lui est fait, car c'est lui qui va tirer les numéros. On l'installe, aussi confortablement que possible, avec une chaise, pour étendre sa jambe blessée. Tous les malades qui ont pu se lever l'entourent : têtes bandées, bras en écharpe, éclopés appuyés sur des béquilles ou à l'épaule d'un camarade. Dans les lits, les têtes douloureuses se redressent pour
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mieux voir. On commence. Le système est très simple : les numéros contenus dans le sac correspondent aux numéros des blessés, et les premiers nommés choisissent d'abord. D'un bout de la salle à l'autre, on fait le va-et-vient, pour décrire à ceux qui sont couchés l'apparence, les dimensions, la forme des paquets. D'après ces données, ils réfléchissent, — longuement, parfois, — et formulent leurs ordres aussitôt exécutés. Les privilégiés qui sont debout ont soin de faire et de refaire, à plusieurs reprises, le tour de l'arbre avant de se décider, comme s'il s'agissait d'une chose très grave. La joie de tous ces guerriers est touchante. Par un doux miracle ils retrouvent ce soir leurs âmes d'autrefois. Un numéro fictif, auquel est attaché le nom du chirurgien de la salle, sort tout à coup. Justement, le doc-
teur X... est là, bon et gai comme toujours. Les malades ont pour lui une grande et admirative affection, bien méritée, car son inlassable dévouement est à la hauteur de sa science. Sans difficultés, il accepte une boîte de berlingots, et, sur sa demande, une jeune fille la fait circuler dans la salle.
Un adjudant, couché tout au fond, réclame, quand son tour arrive, l'honneur de recevoir l'un des drapeaux. Boisset me confie sa satisfaction d'être appelé le dernier : « C'est bien le moins que les chers malades choisissent d'abord. »
Les autorités de l'hôpital sont arrivées au milieu de la distribution. A leur suite, on a vu entrer, ô surprise ! un petit harmonium roulé par des bras vigoureux, et tout un chœur de musiciens miUtaires. Sœur Lucie, l'accompagnatrice, est appelée aus-
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sitôt. Elle prend sa place; les uniformes entourent sa cornette, et, devant l'arbre lumineux, on chante, une fois de plus, les vieux Noèls français :
Peuple, à genoux! Attends ta délivrance.
Cet ordre d'espoir et de prière, lancé par la belle voix grave d'un chanteur à la tête bandée, éveille des échos profonds dans la salle où s'est fait un grand silence ému. Mais, tandis que les chants se succèdent, voici que, çà et là, on entend, dans certains lits, le bruit de sanglots étouffés. Ils sont gais, cependant, nos naïfs et vieux cantiques! Oui, mais leur gaieté remue aujourd'hui dans les cœurs trop de souvenirs des anciennes Noels — depuis celles que l'on a célébrées, enfant, dans des ivresses d'insouciante joie, jusqu'aux dernières, jusqu'à celle de l'année passée...
Celle-ci était peut-être faite du bonheur d'autres enfants, grandis autour de soi; elle était enveloppée, au moins, de l'indicible douceur du foyer. Deux malades se désolent d'une manière particulièrement navrante. Ah! c'est qu'ils souffrent d'un tourment pour lequel nous n'aurons jamais assez de respect et de pitié : ils appartiennent aux régions envahies et ne savent pas ce que sont devenus leurs femmes et leurs enfants. Devant les larmes de ces hommes, les jeunes filles introduites aujourd'hui pour la première fois dans la salle, sont bouleversées. Elles viennent me dire, d'un ton légèrement scandalisé, que sœur Gabrielle recommande de ne pas essayer de les consoler. Elle leur parlera elle-même plus tard; mais elle assure que, pom* le moment, il vaut mieux les laisser tranquilles. Sœur Gabrielle a raison. Sœiu*
Gabrielle sait bien qu'à certaines heures, certaines douleurs ne sont pas consolables. Pendant cette journée de détente, où l'austère règlement de l'hôpital s'est incliné devant le doux Noël, en face de l'arbre évocateur, dans cette tiède atmosphère de famille, on ne peut que laisser pleurer librement les pères, les maris, les enfants qui revoient soudain passer tout près d'eux la nostalgique image du foyer menacé.
Dès la crèche de Bethléem, sans doute, on a pleuré aux pieds de ce Nouveau-Né dont la main divine régénère et soulève les cœurs douloureux. Non, il ne faut rien dire... Entre la détresse humaine et l'Enfant du Calvaire, il ne faut pas s'interposer. Depuis cette nuit, tout est mystère... Laissons les larmes de nos soldats prier elles-mêmes pour les terribles maux que nous voyons et pour d'autres, plus
secrets, qui pèsent sur les âmes. Demain, quand les larges fenêtres se rouvriront au jour froid de décembre, on reprendra avec plus de courage, après les larmes d'aujourd'hui, la vie habituelle et la domination de soi-même. Demain, sœur Gabrielle, qui a paru cependant ne rien voir, se souviendra, comme par miracle, des lits où l'on a tant pleuré. Elle penchera sur eux, quelques instants, ses frémissantes ailes blanches et dira les paroles de force et de consolation qu'entendent dans la nuit sainte les cœurs de religieuses. Demain, l'heure bénie de Noël aura passé sans doute; mais l'arbre, dépouillé des guirlandes et des cadeaux, conservera ses rubans tricolores et, caché dans sa dernière branche, l'Enfant divin qui tend les bras. Sœur Gabrielle a des prédications silencieuses et éloquentes : l'En-
fant du sacrifice, sous les couleurs de cette France pour laquelle ils doivent être prêts à tout donner et à mourir, voilà ce qu'elle laisse sous les yeux de ses soldats. Mais leur pensée et la nôtre peuvent s'élever plus loin, plus haut encore que les rigueurs de l'étable et de l'heure présente. Ce Jésus qui sourit sur la paille, et qui veut, par amour, devenir le Dieu du Calvaire, il est aussi le Dieu de la Résurrection. La fête de sa venue ouvre à l'humanité un radieux souvenir. En célébrer l'anniversaire, c'est savoir écouter, pardelà les jours sombres, YAileiuia lointain... La véritable Noël, celle des âmes chrétiennes, est — en tout temps — la fête de l'Espérance.